L'Illustration, No. 1589, 9 Août 1873

Part 1

Chapter 13,685 wordsPublic domain

L'ILLUSTRATION, JOURNAL UNIVERSEL

RÉDACTION, ADMINISTRATION, BUREAUX D'ABONNEMENTS 33, rue de Verneuil, Paris.

31e Année.--VOL. LXII--Nº 1589 SAMEDI 9 AOUT 1873.

SUCCURSALE POUR LA VENTE AU DÉTAIL 60, rue de Richelieu, Paris.

Prix du numéro: 75 centimes La collection mensuelle, 3 fr.; le vol. semestriel, broché, 18 fr.; relié et doré sur tranches, 23 fr.

Abonnements Paris et départements: 3 mois, 9 fr.;--6 mois, 18 fr.;--un an, 36 fr.; Étranger, le port en sus.

SOMMAIRE

TEXTE: Histoire de la semaine.--Courrier de Paris.--Nos gravures.--La Cage d'or, nouvelle, par M. G. de Cherville (suite).--L'École des Beaux-Arts.--Les mystères de la Bourse.

GRAVURES: L'évacuation: départ du corps d'armée d'occupation de Toul;--Aspect des rues de Nancy au moment du départ des troupes d'occupation (2 gravures);--La prière du soir;--L'artillerie allemande quittant Belfort.--_La Répétition_, d'après le tableau de M. Torrents.--Les tremblements de terre en Italie: Bellune, aspect des ruines du choeur de l'église;--Le château Buzatti et le Bureau télégraphique;--L'église de Notre-Dame des Grâces;--La place Campitelli;--L'église de Conegliano;--Vue générale de Bellune;--L'hôtel de ville.--Le général J. Kohler, commandant en chef l'expédition hollandaise d'Atschin.--Les invalides de Bronbeek.--Types et physionomies militaires: la revue de détail.--Rébus.

HISTOIRE DE LA SEMAINE

FRANCE.

Après des tentatives si souvent renouvelées depuis deux ans, la réconciliation s'est faite, enfin, entre les deux princes représentant les deux branches de la maison de Bourbon. Le comte de Paris s'est rendu à Frohsdorf, où il a été reçu par le comte de Chambord; l'entrevue, disent les dépêches télégraphiques transmises jusqu'à présent à ce sujet, a été très-cordiale, et le comte de Paris s'est retiré «très-satisfait de sa visite»; mais les questions politiques ont été évitées avec soin, le prince ne se considérant pas comme ayant mandat pour les traiter. Tels sont les renseignements assez vagues que nous possédons jusqu'à présent sur cette entrevue annoncée dès la veille de la prorogation de l'Assemblée nationale, puis démentie, puis enfin officiellement confirmée. Faut-il en conclure que la fusion entre le parti orléaniste et le parti légitimiste soit un fait accompli? Telle est la question que tout le monde se pose depuis huit jours et que chacun résout à sa manière en attendant que les événements y répondent.

Constatons tout d'abord que la presse légitimiste et orléaniste s'est montrée jusqu'à présent d'une extrême réserve, et que les autres journaux, dépourvus d'informations précises, ne peuvent baser leurs appréciations que sur des conjectures et sur des considérations de parti. Quoi qu'il en soit, le voyage de M. le comte de Paris, d'abord démenti, comme nous venons de le dire, aurait eu pour but, a-t-on assuré ensuite, non pas d'arriver à une entente rendue depuis longtemps impossible, mais tout au contraire de démontrer l'impossibilité d'un accord, de manière à rallier au parti orléaniste un certain nombre d'adhérents qui, sans renoncer absolument à leurs préférences personnelles, se décideraient à en faire le sacrifice pour arriver à la seule solution désormais possible.

Cette hypothèse, il faut le dire, semblait jusqu'à un certain point rendue plausible par une lettre adressée par M. le comte de Chambord à M. Cazenove de Pradine et dans laquelle le représentant de la légitimité félicitait l'honorable député de la droite de la conduite tenue par lui dans la séance du 21 juillet. On se rappelle que M. Cazenove de Pradine fut un de ceux qui se prononcèrent avec le plus d'ardeur pour la consécration au Sacré-Coeur de la nouvelle église de Montmartre; dans la séance du 24 juillet il proposa qu'une députation fut chargée de représenter officiellement l'Assemblée à la cérémonie d'inauguration, et cette proposition ne fut pas adoptée. La lettre de M. le comte de Chambord, félicitant M. de Pradine de son énergique résistance «dans la lutte dont il est sorti, comme à Patay, le _glorieux vaincu_», et lui donnant un témoignage public d'admiration, semblait peu faite pour encourager les espérances fusionnistes, si l'on songe que c'est précisément contre le groupe orléaniste que cette lutte avait dû être engagée. Cependant, aujourd'hui que la réconciliation paraît décidément accomplie, on se décide à envisager la question sous ce nouveau jour, et l'on se demande si la fusion, alors même qu'elle serait décidée entre les chefs des deux familles royales, aurait pour elle la sanction de la représentation nationale; on fait ressortir à ce sujet que la majorité qui, le 24 mai, s'est prononcée contre M. Thiers, était de 14 voix seulement; qu'elle comprenait non-seulement les fractions monarchiques de toutes les nuances réunies, mais même un petit groupe de républicains, et qu'elle verrait se détacher d'elle, le jour où la fusion serait mise en question, tout le parti bonapartiste, représenté à la Chambre par 50 voix environ à lui seul. Nous n'avons pas besoin de faire remarquer combien tous ces calculs sont hypothétiques et combien il est difficile de rien prévoir lorsqu'il s'agit d'intérêts aussi considérables et aussi complexes. Quoi qu'il en soit, il est certain que nous sommes à la veille d'événements graves, et que l'année ne s'écoulera probablement pas sans que cette question du rétablissement de la monarchie ou du maintien de la République, si vivement controversée depuis trois ans, ait fait un pas décisif.

L'évacuation des places encore occupées par l'armée allemande s'est achevée sans qu'aucune scène de désordre se soit produite. Nos lecteurs trouveront dans une autre partie de journal le récit de la manière dont s'est effectuée cette opération; mais nous devons signaler ici un incident dont l'évacuation de Belfort a été l'occasion et dont la portée a été malheureusement dénaturée par quelques journaux; nous voulons parler de la visite faite à M. Thiers par M. et Mme Koechlin-Schwartz qui, au nom des dames de Mulhouse établies à Belfort, sont venus offrir à l'ex-président de la République un bijou patriotique en témoignage de la reconnaissance de leurs compatriotes. M. Thiers, en répondant à l'allocution de Koechlin-Schwartz, a fait justice du même coup et des critiques passionnées d'ennemis aveugles et des exagérations d'amis maladroits. Voici le texte de son discours, à l'élévation, à la modestie et au patriotisme sincère duquel tout esprit impartial ne pourra s'empêcher de rendre hommage:

«Je vous remercie, Madame; je remercie vos amies et tous vos concitoyens de ce souvenir qui me sera précieux, parce qu'il sera la preuve pour moi des efforts que j'ai pu faire pour l'oeuvre si importante de la libération du territoire, laquelle exigeait à la fois des négociations heureuses et des opérations financières et administratives aussi laborieuses que difficiles.

«Mais je vous supplie de ne pas prononcer le mot d'ingratitude. Quand je vous vois ici, quand je vous entends, quand je lis tout ce qui m'est adressé de toutes les parties de la France, je serais ingrat si je laissais parler d'ingratitude.

«L'Assemblée nationale, à mon égard, a usé de son droit. Elle entendait la politique à suivre aujourd'hui autrement que moi. Son droit, dès lors, était de reprendre le pouvoir qu'elle m'avait conféré. J'aurais tort de me plaindre, et je ne me plains pas de ce qui s'est passé, heureux de retrouver un repos dont j'avais besoin, heureux surtout de quitter sans faiblesse un poste difficile qu'il n'était honorable de garder qu'en le gardant par dévouement et avec le plein assentiment de la représentation nationale.

«Je vous remercie de nouveau de témoignages qui me touchent profondément, et qui sont une récompense bien suffisante de ce que j'ai pu faire pour le pays depuis près de trois années.»

ESPAGNE.

La lumière ne tardera pas à se faire d'une manière complète sur l'incident relatif à la capture de la _Vigilante_, dont nous avons parlé dans notre précédent bulletin; ce navire a été rendu à l'Espagne par le commandant de l'escadre allemande; d'autre part, ce dernier a été rappelé à Berlin par son gouvernement, qui a pourvu à son remplacement. Les insurgés de Carthagène, après avoir échoué, comme nous l'avons dit, dans leur tentative contre Almaria, ont dirigé leurs navires sur Malaga en menaçant cette ville d'un bombardement si elle se refusait à leur payer une contribution de guerre; mais ils sont activement surveillés par le Fredéric-Charles, qui les a empêchés de mettre leur menace à exécution.

L'activité et la vigueur dont fait preuve le nouveau gouvernement de Madrid continuent à être couronnées de succès; Cadix, rempart de l'insurrection en Andalousie, est tombée au pouvoir du gouvernement; l'attaque de Valence continue et l'on s'attend d'un jour à l'autre à sa reddition; Grenade ne tardera pas à subir le même sort et est, en attendant, le théâtre des derniers excès. Pour donner une idée du degré d'insanité auquel sont arrivés les fous furieux que la populace a mis à sa tête dans cette dernière ville, nous ne saurions mieux faire que de citer le procès-verbal, reproduit ces jours derniers par le journal _le Soir_, d'une séance du Comité de salut publie dans laquelle a été décidé la démolition de l'arc des Pesos, un des chefs-d'oeuvre de l'architecture mauresque. Décidée dans le but de procurer du travail aux ouvriers, cette démolition a fait l'objet d'une observation du citoyen Alfaro, demandant qu'on la retardât jusqu'à ce qu'on eût exproprié un citoyen rémouleur qui, ayant l'habitude d'y repasser des couteaux les dimanches, avait des droits dominicaux sur cet emplacement. Après une discussion approfondie, le Comité de salut public décide, avec le plus grand sérieux, qu'il nommera une commission pour établir la question et présenter un rapport.

RUSSIE.

Le _Golos_, de Saint-Pétersbourg, vient de publier le texte du traité de paix conclu entre la Russie et le khan de Khiva.

Voici les clauses principales de ce traité, telles qu'elles ont été sommairement transmises par le télégraphe:

1º Le khanat de Khiva versera entre les mains du gouvernement russe une contribution de guerre de 2 millions de roubles, payable en sept ans;

2º Comme garantie du payement de cette contribution, les villes de Schurachan et de Humkrad demeureront, jusqu'à cette échéance, occupées par les troupes russes;

3º Le khanat de Khiva conservera son autonomie avec le gouvernement du khan actuel;

4º La rivière d'Amour-Daria formera désormais la frontière du khanat de Khiva;

5° La portion de territoire que le khanat possédait sur la rive droite de l'Amour-Daria est cédée à l'émir de Bokhara, en récompense du concours prêté par lui à l'armée russe;

6º La peine de mort est abolie dans le khanat;

7° L'évacuation de la ville de Khiva par les troupes russes placées sous le commandement en chef du général Kaufmann est fixée au 15 (27) août 1873.

Courrier de Paris

Toutes les gares sont encombrées de colis. En ce moment, 50,000 voyageurs vont et viennent, chaque jour, afin de prendre leurs tickets. On part. Ceux-ci vont à la mer, ces autres à la montagne. Hier encore, cela s'appelait aller en vacances. Il était de règle de courir les champs. Il fallait voir du pays, se mettre au frais ou au vert. On vient de changer ce langage pour un jargon de haut goût, mais d'un français horrible. Tout en tenant à la main un sac de nuit, on dit: «Vous le voyez, je ne suis plus à Paris. Me voilà en déplacement.» Childe Harold faisait un pèlerinage, mistress Trollopo un tour, Alexandre Dumas des voyages. De nos jours, on se déplace. Les plus rompus à la grammaire du temps disent: «Je suis en déplacement de villégiature.» A première vue, on pourrait prendre ces mots-là pour du chinois ou pour du persan. Non, je le répète, c'est du français; c'est le français de la bonne compagnie d'à présent. On cite des femmes qui écrivent cavalièrement à leurs fournisseurs: «Inutile de présenter vos notes avant deux mois pleins. Pendant tout août et tout septembre, je serai en déplacement.» Vous pensez bien que l'élégante Mme Poudre-de-Riz s'arrange pour être convenablement déplacée, et la jolie Mlle Fleur-de-Pêcher de même.

Après cet engouement pour un substantif absurde, la chose dont on s'occupe est la question des égouts. Les quartiers du monde où l'on s'amuse poussent de grands cris à propos d'odeurs insalubres venant du sous-sol de Paris. Rome avait érigé un temple à Vénus Méphytis afin que la mère d'Énée, protectrice des Quintes, écartât de la ville les exhalaisons pestilentielles.

M. le préfet de police vient, de prendre une mesure plus conforme à notre temps. Il a rassemblé une commission d'hygiène et de salubrité publique avec charge de purifier nos cloaques. Deux ou trois académies sont en déplacement à ce sujet; on les fait descendre à l'aide d'échelles au fond des égouts.

Tout étranger qui a visité notre capitale affirme que le Paris souterrain est une chose incomparable; MM. les académiciens ne sont pas éloignés de partager cette opinion. Cependant chacun s'est prudemment pourvu d'un flacon d'éther, bouché à l'émeri. L'étonnement de ces personnages illustres n'est pas de voir la grandeur ni la perfection de ces égouts au milieu desquels on peut se promener tout un jour à pied, en voiture ou en bateau; non, ce qui excite le plus leur admiration, c'est la bonne mine et la belle humeur des égoutiers.

Qu'est-ce donc qu'un égoutier?

Tous les jours le passant s'écarte à dessein de l'égoutier. On ferme les yeux, on se bouche le nez. Il faut fuir ce travailleur qui est toujours courbé sur la poste, mais pour nous en garantir, il est couvert d'une blouse sordide; il a sur la tête une casquette de cuir; il se chausse de grosses bottes, maculées d'immondices. En voilà bien assez pour ne point s'approcher. Eh bien, savez-vous quel est l'homme qu'on évite avec tant de soin? Un idéal de pureté. N'est pas égoutier qui veut, croyez-le bien. Antinoüs, le plus beau des anciens, aurait été égoutier, peut-être, et encore n'est-ce pas bien sur. Sachez qu'on ne peut le devenir qu'en s'assujettissant aux prescriptions d'un programme des plus sévères. Un jury examine le candidat. Pas l'ombre d'une maladie héréditaire, aucun défaut physique, nulle tare du sang ni de la peau. Très-peu de contemporains sont à même d'offrir une surface irréprochable. En sorte que Gratiolet disait, un jour:

--Trois membres du Jockey-Club ne formeraient pas un égoutier.

Rien n'est plus exact que ce que je dis là. Au point de vue corporel, l'égoutier est donc, comme vous le voyez, le produit le plus parlait de la civilisation actuelle. Voilà de quoi rabaisser l'orgueil de bien des sots. Voilà aussi de quoi faire comprendre le mot d'un médecin en vogue à un gros banquier. Le Crésus voulut un mari pour sa fille unique. Il voulait, avant tout, un gendre bien portant, d'un sang rose, ce qui était de mise pour prolonger sa lignée.

--Prenez un égoutier, répondit le docteur.

Il y eut une très-grande colère du banquier, on l'a deviné. Un égoutier pour gendre! N'était-ce pas friser l'impertinence ou la grossièreté?

--Oui, un égoutier, reprenait le médecin.

L'homme d'argent n'a pas compris. Il est douteux qu'il comprenne même à l'heure qu'il est.

Un mot, en passant, sur le procès des escargots.

Cette semaine, une députation de douze escargots, venus du bas Languedoc, a comparu à la barre de l'Académie de médecine. On accusait ceux de la tribu d'avoir causé l'empoisonnement de sept personnes. Jusqu'à ce jour ces gastéropodes avaient été d'une innocence incontestée. Qui les a pervertis? On a parlé d'un novateur du nom d'Allix. Un jour, il y a vingt-deux ans, ce novateur a cherché à faire d'eux, un télégraphe, d'une nouvelle espèce, qu'il appelait: les escargots sympathiques. Mais la théorie n'a été couronnée d'aucune espèce de succès. D'ailleurs Allix, qui est un ancien membre de la Commune, expie à la maison des fous de Charenton sa témérité à cet égard et d'autres peccadilles. Pour en revenir aux escargots, la science ne s'expliquait pas qu'ils se fussent mis tout à coup à empoisonner sept personnes à la fois. De là le procès en question.

Après la lecture de l'acte d'accusation, M. Claude Bernard, président, a exposé que jusqu'au mois d'avril dernier, les prévenus n'avaient mérité que des éloges pour la manière agréable dont ils se laissaient manger en société, quand on les apprêtait avec du beurre de Bretagne, du gingembre et des fines herbes. Comment donc sont-ils sortis d'une mansuétude si louable?

Une voix.--Permettez, monsieur le président. Je suis escargot de père en fils. C'est à moi qu'a été dévolu le soin de présenter la défense commune. Voulez-vous me permettre de plaider les circonstances atténuantes?

M. Claude Bernard.--Avocat, vous avez la parole.

L'escargot.--Messieurs les savants, nous ne prétendons pas nier le crime qui est imputé à quelques-uns des nôtres; seulement il s'agit d'un crime involontaire. A qui donc incombe la responsabilité des sept empoisonnements? A ceux qui nous avaient placés dans celui des cantons de Cette où il y a en abondance du buis, de l'euphorbe et du fusain. Messieurs les savants, n'ayant pas eu, comme vous, l'avantage d'étudier la chimie, quelques-uns des nôtres se sont nourris de feuilles qu'ils ne savaient pas imprégnées de substances vénéneuses. Au bout du compte, ils ont été les premières victimes de leur imprudence, puisqu'ils ont été les premiers empoisonnés. _(Profonde sensation.)_ Messieurs les savants, voulez-vous que nous redevenions les purs escargots d'autrefois? Nourrissez-nous comme les vignerons de la Bourgogne ont le bon esprit de nous nourrir, _id est_, c'est-à-dire avec des feuilles de vigne et des branches de prunier sauvage. Si vous y ajoutiez des feuilles de betteraves, vous pourriez voir que ni l'écrevisse des Marais, ni même l'huître d'Ostende, ne sauraient nous être comparées. (_Ce dernier mouvement oratoire est suivi de nombreux applaudissements._)

M. Claude Bernard, _avec des larmes dans la voix._-La cause est entendue. Sur ce qui vient d'être dit si éloquemment, l'Académie de médecine accorde aux escargots le bénéfice des circonstances atténuantes. Les prévenus peuvent retourner dans leurs familles. (_Nouveaux applaudissements._)

Il est arrivé de Londres des artistes qui veulent absolument jouer chez nous Shakespeare en anglais. On les a remisés au petit théâtre de l'Athénée, construit en vue de l'opérette. Donner en cet endroit _Othello, Hamlet, Macbeth_, c'est comme si l'on cherchait à faire manoeuvrer une armée dans un appartement de garçon. La tentative n'en est pas moins de celles qu'on doive encourager. Réussira-t-elle? Tout bon esprit le souhaite; pour moi, j'en doute. En quarante années, il aura été pratiqué trois essais de ce genre, et toujours sans succès. Infatués de nous-mêmes, élevés dans la pratique d'un chauvinisme sans nom, nous n'avons jamais pu nous résoudre à apprendre la langue des autres. A plus forte raison nous arrangeons-nous pour ne jamais rien admettre de leur théâtre. Je viens de parler de plusieurs immigrations de comédiens anglais à Paris. La première a eu lieu pendant les beaux jours du romantisme, par le fait d'artistes d'élite au milieu desquels se trouvait la célèbre Mlle Smithson, qui est devenue depuis lors Mme Hector Berlioz. Cette première entreprise a fait quelque bruit, mais, au fond, elle a échoué. À cette époque-là, il n'y avait pour comprendre l'anglais parlé que quelques employés du commerce: _English spoken here_, comme disent les carreaux de vitres. Plus tard, nouveau débarquement d'Argonautes dramatiques dont Macready faisait partie. Il fallait l'entendre, Macready! Il pleurait presque de rage. Couvert de fleurs à Londres, délaissé dans cette autre grande ville qui se flatte d'être la capitale du monde, il n'y comprenait plus rien. Le grand Kean lui-même, ressuscitant pour nous charmer, n'aurait attiré personne. Voilà une troisième manifestation. Nous verrons ce qu'elle donnera.

Ne croyez pas que cet exclusivisme prenne uniquement l'anglais pour point de mire. Faute de pouvoir entendre l'allemand, nous avons poursuivi jadis du même dédain des acteurs d'outre-Rhin qui nous apportaient Goethe et Schiller dans leur sac natif. En fait de théâtre étranger, Paris n'accepte que l'italien, ce qui ne veut pas dire qu'il l'entende. Il suffit d'avoir passé une seule soirée à la salle Ventadour pour se convaincre qu'on ne l'écoute même pas. Notre public aristocratique va là pour voir et pour être vu. Affaire de genre, rien de plus. La musique chatouille agréablement nos oreilles de maroquin quand elle est de Cimarosa, de Bellini ou de Rossini; mais c'est bien plus des diamants de la loge voisine qu'on s'occupe.

Méry, incomparable persifleur, se moquait avec une rare intrépidité de ce prétendu culte du beau monde pour la musique italienne. Il fallait le voir mimant les allures des petits crevés du temps de Louis-Philippe et les singeries des belles dilettantes du même règne. C'était une saynette tout entière.

--Sur quinze cents spectateurs, disait-il, je gage qu'il n'y en a pas cinquante qui sachent la moitié d'un mot italien. C'est ce qui fait qu'il est si drôle de voir un petit monsieur frisé expliquer le livret à la belle dame qu'il accompagne. Tenez, voici de quelle façon il s'exprime: «Je vous disais, madame, que _libretto_ signifie librement, avec toute liberté. _Libretto_ vient de liberta, et c'est forcé. _Viva la liberta!_ vive la liberté!»

--Ce que c'est, monsieur, répondit la dame avec un mouvement d'éventail, que d'ignorer une aussi belle langue que l'italien! Je m'étais figuré que _libretto_ signifiait bêtement livret, un petit livre. De livre qu'on dit peut-être en italien _libro_. Mais veuillez m'expliquer la pièce que nous allons avoir le bonheur d'entendre. Mon ignorance vous en saura un gré infini.

--C'est la _Norma_, madame, la _diva Norma!_ la sublime _Norma_, la _superba Norma!_

Il faisait une analyse tout de travers, cela va sans dire; puis tout à coup la dame:

--Que signifient ces mots écrits au bas de la liste des personnages: _Druidi, Bardi, Eubagi, Guerreri et Galli?_

--Ce sont les noms des acteurs qui ont joué la pièce en Italie. Ce sont MM. Bardi, Guerreri et Galli: le fameux Galli, dont vous avez entendu vanter la belle voix.

--Ignorante que je suis! Ne m'étais-je pas figuré que Guerreri se traduisait par guerriers, Bardi par bardes et Galli par gaulois?

Mais le grand prêtre entrait en scène, en chantant à pleine voix: _Ite, sui colli!_

--Qu'est-ce que ça veut dire, monsieur?

--Ça veut dire: «Otez son collier!» Il s'agit d'un collier. Un collier passé au cou d'une femme. _Ite sui colli!_ C'est à la clef de _fa: ô... ô... ô...tez So...on co...ier!_

--En vérité! Sans vous, j'aurais cru tout simplement que _Ite_ était l'impératif de _ire_, aller, et _sui_ la contraction de _sopra:_ ou de _solli i sui_ et que _colli_ voulait dire les collines, les montagnes, _Ite sui colli!_ «Allez sur les montagnes, ô druides!»

--Erreur, madame. Il ne s'agit pas de montagnes, mais de collier. «Otez son collier.»

--Je vous suis reconnaissante de votre traduction, monsieur.

Méry régalait ses amis de ces scènes amusantes vers 1840. Les travers qu'il s'entendait si bien à plaisanter fleurissent encore en 1873, tant nous sommes un peuple changeant.

Chateaubriand disait: «Les rois s'en vont»; George Sand écrit: «Les châteaux passent». Que reste-t-il donc pour rappeler le droit du passé? Les noms de l'industrie et souvent les noms de la structure la plus bizarre.

Témoin un fait d'hier.