L'Illustration, No. 1588, 2 Août 1873
Part 3
L'incendie s'est déclaré à deux heures du matin, et il a pris rapidement les plus grandes proportions, ce qu'explique la nature des marchandises que renfermait le bâtiment. Ce n'est qu'après quatre heures d'efforts, c'est-à-dire à six heures du matin, que les équipages de la marine sont parvenus à circonscrire et à étouffer le feu. Mais les pertes sont considérables. On les évalue à un million environ. La cause de l'incendie est attribuée à une combustion spontanée. Dans les masses de chanvre, en effet, il n'est pas rare qu'une combustion ait lieu, comme il arrive au coton, au foin, à d'autres produits pressés, et que le feu, après avoir longtemps couvé, éclate soudain dès qu'il se trouve des espaces suffisamment aérés.
La corderie, dont il ne reste plus guère que les murs, présentait à l'intérieur une série de voûtes soutenues par un double rang de piliers formant trois nefs et cent quatre-vingt-dix-huit travées. Commencée en 1668 par le chevalier de Clairville, chef des ingénieurs militaires de France, elle fut terminée par Riquet, le créateur du canal du Languedoc, en 1678. Elle mesurait 320 mètres de longueur et 20 de largeur. L. C.
LA CAGE D'OR
NOUVELLE
(Suite)
--Ton bien! La liberté en est un autrement précieux qu'une misérable peau de vache; celui-là te vient de Dieu, mon frère, et il n'a donné à personne sur cette terre le droit de te le dérober.
Le marchand abasourdi regardait sa femme avec stupeur et en poussant de sourdes exclamations.
--Ce trésor, sans égal en ce monde, poursuivit sa femme, la lâcheté de tes pères l'a mis entre les mains d'un brigand qui la détient au mépris de la loi divine; ton devoir, toi-même l'as dit, ton devoir est de la lui arracher.
--Mais comment y parviendrai-je? s'écria Nicolas qui, ne comprenant pas encore, commençait à redouter que sa femme n'eût perdu la raison, le seigneur a pour lui la loi, le tsar, ses armées, que sais-je encore? Contre tout cela, que pourrait un vermisseau comme moi?
--La goutte d'eau est encore plus humble que le vermisseau; cependant, réunie à d'autres gouttes d'eau, elle devient le fleuve, et le fleuve brise comme une paille la digue de pierre dans laquelle on avait prétendu l'emprisonne! Dénombre les esclaves, frère, compte les maîtres; il suffira du souffle des premiers pour que les seconds disparaissent comme les feuilles devant le tourbillon qui les balaye.
Nicolas resta quelques instants plongé dans une sorte de stupeur; il entrevoyait maintenant la pensée secrète de sa femme. Rempli d'épouvante, il s'élança vers la porte, regarda si personne n'avait écouté au dehors; puis, revenant à Alexandra, lui prenant les mains:
--Sacha, chère Sacha, lui dit-il avec instance, parlez plus bas au nom du ciel! Ces paroles, si elles étaient entendues, suffiraient pour nous envoyer rejoindre en Sibérie les pauvres jeunes gens que la justice y expédiait il y a sept ou huit mois. Vous n'avez donc pas entendu parler de cette affaire?
La belle Moscovite rougit faiblement et ne répondit pas.
--Sacha, reprit son mari, vous devez comprendre si je suis heureux, si je suis orgueilleux de cette ardeur à briser l'obstacle que votre fierté a placé entre nous. Vous ne pouvez pas douter que la servitude ne me soit plus odieuse qu'à aucun des nôtres, puisqu'elle m'atteint, seul entre tous, non-seulement dans ma personne et dans mes biens, mais encore dans mon amour pour vous, ma bien-aimée. Mais il faut de la prudence, il faut réfléchir à la gravité de l'entreprise dont vous parlez; bien d'autres l'ont tentée déjà, tous ont échoué.
--Peut-être n'avaient-ils pas ce que Dieu vous a prodigué, frère, dit Alexandra rêveuse.
--Quoi donc? Le courage? répliqua le mari en se redressant.
--Non, les richesses! A l'époque où nous vivons, dans un projet comme celui-là, c'est sur elles surtout que nous devons compter. L'amour de la justice, le sentiment de la dignité, la passion de la liberté, la haine de l'oppression, se sont effacés du coeur des hommes, l'égoïsme et la cupidité tiennent leur place; avec de l'or vous réveillerez leur courage engourdi; avec de l'or vous trouverez des complices.
A ce mot de complices, Nicolas avait fait un soubresaut.
--Permettez, Sacha, permettez, dit-il; mais il me semble que vous allez un peu vite; avant de me donner des complices, attendez du moins que je sois décidé à quelque chose.
Cette réponse indique suffisamment que l'homme à obrosk du comte Laptioukine était passablement réfractaire à la contagion de l'esprit révolutionnaire que sa compagne essayait de lui transmettre. Si peu heureux qu'eût été le choix de son premier conjuré, celle-ci ne se découragea pas; elle lutta pied à pied contre les objections que lui opposait son mari; elle fit vibrer toutes les cordes de son âme en appuyant de préférence sur celle dont, par expérience, elle connaissait la sensibilité; le voyant ébranlé, elle fit luire à ses yeux un si séduisant mirage de leurs félicités futures, que Nicolas Makovlof, une fois de plus vaincu par sa tendresse pour sa femme, abjura d'un seul coup son respect pour les institutions de son pays en général et pour la personne vénérée du tsar en particulier, son horreur des moyens violents et jusqu'à un certain souci de sa conservation personnelle, qui n'était pas tout à fait étranger à la puissance des deux premiers arguments. Passant immédiatement de la réserve à l'enthousiasme, peu s'en fallut qu'il ne partît en guerre à l'heure même, et le charmant apôtre qui l'avait catéchisé se vit, à son tour, forcé de tempérer l'ardeur de ce bouillant néophyte.
XIII
Le feu sacré dont Alexandra était parvenue à embraser l'âme de son mari s'éteignit cependant plus vite encore qu'il ne s'était allumé.
Nicolas Makovlof était un homme de bon sens, il connaissait son pays. Il savait à quoi s'en tenir sur la valeur réelle des conspirations russes, variétés des _pronunciamentos_, plus militaires que civiles, qui ne mettent la question de l'affranchissement des serfs en avant que pour déguiser sous un vernis de popularité les ambitions serviles, les rivalités d'antichambre qui les font éclore. Il n'ignorait pas davantage la difficulté de trouver des prosélytes sincères et convaincus pour une oeuvre semblable dans les classes inférieures. Jugeant un peu plus sainement qu'Alexandra du degré de confiance que méritaient ses compatriotes les marchands et les mougiks, il admettait parfaitement avec elle qu'aucun d'eux n'aurait la magnanimité de repousser l'or qu'il leur offrirait, mais il était également persuadé qu'ils ne l'empocheraient qu'avec la pensée secrète d'en mériter le double en dénonçant le complot. A la seule pensée du rôle qu'il aurait à jouer dans des marchés comme ceux-là, le marchand frissonnait de la tête aux pieds.
Nous devons encore ajouter qu'il n'avait décidément aucune espèce de vocation pour les aventures dramatiques. Sans doute ses chagrins, les cruelles épreuves dont son amour pour sa femme avait été l'occasion, l'avaient sincèrement et profondément dégoûté de la vie. Mais les diverses manières d'en sortir ne lui étaient nullement indifférentes, et la perspective de la potence avait le privilège de le raccommoder avec l'existence.
A peine Nicolas Makovlof fut-il soustrait à l'espèce de fascination que sa femme exerçait sur lui, que, son cerveau ayant exécuté une demi-douzaine de variations sur les thèmes ci-dessus, il se trouva guéri de ses velléités séditieuses. Son impérial homonyme, S. M. Nicolas Ier, retrouva en lui le plus soumis et le plus respectueux de ses sujets. Il n'était plus que le servage qu'il continuait de maudire avec toute l'énergie dont il était susceptible; mais il y avait deux années qu'il en était ainsi, et cette révolte passive, ne l'ayant jamais empêché d'acquitter très-régulièrement son obrosk, ne tirait pas à conséquence.
Ayant ainsi terminé leur campagne, les idées du marchand revinrent à l'objet ordinaire de ses préoccupations. Il chercha quelles pouvaient bien être les raisons qui avaient déterminé cette fièvre d'émancipation chez Alexandra. Avec cette présomption dont il nous a déjà donné tant de témoignages, il n'en découvrit qu'une, et celle-là lui fut singulièrement agréable. Il n'était plus douteux que sa femme ne partageât enfin l'amour auquel, si longtemps, elle était restée rebelle. Si elle souhaitait si ardemment la destruction de l'état social de leur pays, c'était uniquement parce que cette chute devait marquer l'heure où leur ménage deviendrait un ménage comme tous les autres. Cette heure, elle pouvait tarder encore, si un événement comme celui-là était nécessaire pour qu'elle sonnât; mais Nicolas, qui se piquait de connaître le coeur humain, mesurant la passion qu'il croyait avoir inspirée à sa compagne à la violence des manifestations politiques qu'il venait d'entendre, comptait beaucoup sur cette passion pour reléguer l'indispensable au second plan et pour suffire à triompher des scrupules qui l'avaient, lui, réduit au désespoir. Cette espérance ramena sur ses lèvres le sourire qui en était effacé depuis tant de mois.
Il semblait écrit qu'en ce qui concernait sa femme, la perspicacité du marchand de cuirs serait toujours en défaut: cette exaltation politique dans laquelle il n'avait vu qu'un caprice, dont il s'était peu inquiété, comptant sur le temps, sur un autre caprice féminin pour en délivrer Alexandra, semblait devoir, au contraire, passer à l'état d'idée fixe. Le lendemain, les jours suivants, elle revint à la charge, ne manifestant aucun doute sur la sincérité des résolutions de son mari, mais l'accusant de tiédeur et gourmandant le peu de zèle qu'il apportait dans la mise à exécution de leurs desseins. L'acharnement qu'elle mettait à le stimuler au nom de ce qu'elle nommait la cause sainte prit peu à peu un tel caractère de persécution, qu'après avoir été un instant rasséréné, Nicolas se trouva derechef plus tourmenté et plus perplexe que jamais il ne l'avait été.
Résister ouvertement à des volontés si péremptoirement exprimées par l'adorée Sacha, il n'y avait pas à y songer; d'un autre côté, depuis que la sagesse l'avait ramené à la clémence, il tenait essentiellement à ne point se brouiller avec son souverain. Il fallait donc trouver un moyen de concilier ces deux partis en apparence inconciliables. Heureusement Nicolas Makovlof avait fait auprès du comte Laptioukine un certain apprentissage de la diplomatie, et pour les diplomates de semblables tours de force ne sont que des jeux d'enfant.
Un beau jour, joyeux, se frottant les mains, il annonça à Alexandra qu'il avait confié ses projets à un de ses collègues de la première guilde, homme à obrosk comme lui, lequel trafiquait d'étoffes de l'Inde et de la Chine. Non-seulement Babovskine, c'était le nom du marchand de soieries, était disposé à s'associer à cette revendication de leurs droits, mais encore il lui avait avoué à son tour que, malgré les rigueurs du gouvernement, ces idées comptaient à Moskow beaucoup d'adeptes, entre lesquels une certaine organisation existait déjà. Avec le concours d'un homme aussi important que le riche marchand de la Tverskaia, l'association devait rapidement étendre des ramifications dans les provinces; elle serait bientôt assez forte pour extirper de la vieille terre jusqu'au dernier vestige de la tyrannie; enfin il lui avait proposé de le présenter à ces généreux citoyens.
Lorsqu'elle vit ses aspirations en si bon chemin et si près de passer à l'état de réalités, Alexandra, transportée, s'élança au col de son mari et l'embrassa.
Depuis le jour où le pope avait béni son union avec Nicolas Makovlof, c'était la première fois qu'elle s'abandonnait à une pareille expansion.
Hélas! ce baiser devait avoir de déplorables conséquences.
Il avait jeté celui qui l'avait reçu dans une ivresse pour laquelle nous aurions à chercher un point de comparaison dans les joies célestes des élus. Un succès si fort au-dessus de ses espérances devait lui faire perdre toute mesure. Du moment où ta diplomatie était susceptible de lui procurer de pareils bénéfices, l'ancien cordonnier, qui, après tout, était un homme, devait, nécessairement en abuser.
A dater de cette séance mémorable, Nicolas ne rentra plus au logis sans y rapporter quelque butin. Un jour il était décidément affilié à la grande société des _Enfants des ténèbres_; tel était, paraît-il, le titre de l'agrégation secrète qui devait faire luire sur toutes les Russies le soleil de la liberté. Il racontait à sa femme les moindres détails de son initiation mystérieuse; il lui peignait en traits de feu les brûlantes émotions dont son âme avait été pénétrée lorsque la fermeté qu'il avait déployée dans les terribles épreuves auxquelles les récipiendaires sont soumis, lui avait mérité les éloges de ses nouveaux frères, non moins avides qu'il ne l'était lui-même de sceller de leur sang le triomphe de l'indépendance. Un autre jour, il avait conquis l'adhésion de quelque grand personnage de l'armée ou de la magistrature, dont la présence dans les rangs des conjurés doublait les chances de leur succès. Tantôt c'étaient plusieurs régiments gagnés à la cause sainte; tantôt un gouvernement dont les mougiks frémissants n'attendaient que le signal pour courir aux armes.
Comme les bonnes nouvelles qu'il apportait à Alexandra n'étaient jamais sans quelques petits profits, il était naturellement amené le lendemain à surenchérir sur le tribut de la veille, si bien qu'au bout des six mois pendant lesquels se prolongèrent les menées préparatoires des _Enfants des ténèbres_, la conjuration avait fait des progrès effrayants. Le tsar excepté, il ne pouvait plus y avoir un seul des soixante-dix millions d'habitants de l'empire russe auquel Nicolas Makovlof n'eût ménagé un rôle dans le complot.
En même temps, il avait pris la physionomie grave, les allures mystérieuses qui convenaient à l'un des chefs d'une entreprise aussi gigantesque. Ce n'était jamais que le soir qu'il sortait pour retrouver ses complices,--un mot qui avait perdu le pouvoir de l'effrayer;--comme s'il ne se fût pas trouvé suffisamment couvert par les ombres de la nuit, il y ajoutait les plis renforcés d'un vaste manteau dont il s'enveloppait jusqu'aux yeux.
Quelquefois, il ne revenait que le lendemain, les yeux rougis, la figure défaite et fatiguée, mais il était bien rare alors qu'il n'eût pas quelque événement à sensation à communiquer à sa femme. Celle-ci voyait encore des messagers inconnus apporter des lettres que son mari brûlait soigneusement. Elle avait cédé à la tentation de l'interroger sur leur contenu. Le marchand lui avait répondu que, bien qu'il eût en elle plus de confiance qu'en lui-même, il était certaines particularités de la conjuration, comme aussi quelques noms de ceux qui y prenaient part, auxquels ses serments ne lui permettaient pas de l'initier.
Cette stoïque discrétion, Alexandra l'admirait plus encore que la mâle énergie avec laquelle son mari s'était décidé à risquer sa vie pour lui plaire; elle ne lui marchandait pas quelques démonstrations affectueuses qui grossissaient d'autant le bagage de tendres illusions du ci-devant désespéré.
Pour lui tout marchait à souhait. De son côté, Alexandra avait retrouvé un calme relatif. Elle n'avait pas réussi à affranchir son coeur du souvenir du gentilhomme exilé, mais maintenant du moins, quand elle songeait à lui, c'était avec un recueillement doux et triste et cette piété douloureuse avec lesquelles une âme tendre cherche à se rapprocher d'une autre âme envolée. Ce n'était plus le sentiment impérieux dont sa susceptibilité d'honnête femme s'était alarmée. Elle avait réussi à concentrer les forces vives de son cerveau dans les grands événements qui se préparaient, et cette tension perpétuelle de son esprit explique la foi absolue qu'elle ajoutait aux récits de Nicolas.
Si quelquefois, dans son impatience, la belle Moscovite s'étonnait que les _Enfants des ténèbres_ fussent si lents à passer des préparatifs à l'action, Nicolas lui démontrait la nécessité de ne rien précipiter par des raisons tellement décisives, que le rapprochement de cette passivité des conspirateurs avec les progrès inouïs de la conjuration, ne parvenait pas à ébranler sa confiance.
Les choses en étaient là lorsque Nicolas annonça à sa femme son départ pour Odessa, où il allait, disait-il, stimuler l'organisation des conjurés de la Russie méridionale et leur procurer des armes en vue de l'explosion, qui devait être très-prochaine. Il va sans dire que les voeux d'Alexandra ne lui firent pas défaut quand il monta dans son drowski.
Son absence durait depuis un mois, lorsqu'un matin, quand la jeune femme descendit au magasin, elle trouva sur le bureau une lettre qu'un Mingrélien venait d'apporter, lui dit-on, et dont le seul aspect la fit tressaillir.
Elle avait reconnu l'écriture déjà remarquée sur les missives que Nicolas brûlait avec tant de précautions. Lorsque celui-ci était en voyage, c'était Alexandra qui ouvrait la correspondance de la maison; mais, se rappelant l'embarras de son mari, la réponse qu'elle en avait reçue à propos d'une lettre semblable, le serment qu'il avait allégué pour refuser de lui en communiquer le contenu, elle hésitait.
G. De Cherville.
(_La suite prochainement._)
LES SUÉDOIS AU SPITZBERG
Jamais peut-être les tempêtes d'équinoxe n'ont été aussi promptes qu'en 1872 à se déchaîner; car elles ont éclaté avec fureur avant que le soleil ait traversé l'équateur céleste, et, comme elles venaient du nord, elles ont amené depuis la zone tempérée jusqu'au Spitzberg de précoces frimas.
Si ce coup de froid s'était produit un jour plus tard, il ne dérangeait rien aux plans admirablement conçus de la grande expédition suédoise. Nordenskiold, Vijkander, Parent, Palender, accomplissaient la conquête du pôle nord; mais au moment même où le brick à voiles _le Gladan_ et le sloop à vapeur l'_Onkel Adam_ levaient l'ancre, l'ouragan se déchaîne avec une rage telle que les deux vaillants navires doivent rester blottis à Mossel-Bay, espèce de crique découpée dans la roche vive du mont Hécla. Quand le vent tombe on s'aperçoit avec horreur que ces vagues si terribles ont été gelées, transformées en rocs immobiles, avec la rapidité fantastique de la plus splendide de toutes nos féeries.
Quarante marins prisonniers du froid, parasites involontaires, diminueront la ration des Suédois intrépides qui allaient couronner l'édifice de cinq expéditions accomplies, en treize ans, avec une persévérance digne de faire rougir les peuples les plus riches et les plus puissants.
Quelques jours après, on voit arriver à l'embouchure du havre une troupe de fantômes défaits, désespérés, plus affreux que les ours dont ils ont dérobé la pelure, ce sont des baleiniers norvégiens. Pendant la grande tempête, six navires avec soixante-dix hommes d'équipage se sont réfugiés derrière le cap Welcome et le cap Gray, de l'autre côté de ces baies qui s'étendent à l'ouest et dont la largeur égale celle du pas de Calais. _Eliza, le Dragueur, le Cygne, Hélène, Pépita, Frederika,_ sont bloqués par la banquise. Les nouveaux venus viennent demander des vivres au nom des équipages, qui n'ont plus que pour trois semaines de ration. Déjà on commence à restreindre la part de chacun, la faim ne tardera pas à amener le scorbut, la mort horrible qui torture ceux que l'Océan n'a point voulu engloutir dans ses flots glacés.
Les officiers suédois renvoient ces malheureux avec des vivres, mais ils engagent les baleiniers à rester embusqués derrière les caps et à ne se replier sur Mossel-Bay que quand toutes leurs ressources seront épuisées. Si la tempête du sud n'a point brisé les glaces que la tempête du nord a scellées, alors ils viendront partager le pain de l'expédition; mais le devoir maritime exige qu'ils guettent l'occasion de regagner leur chère Norvège à travers les ténèbres et les débris de la banquise qui peut les écraser.
Ce sage conseil, hardiment donné et hardiment suivi, réussit d'une façon complète. Les navires arrivent à bon port en profitant d'ouragans qui font monter le thermomètre à 2, 3 et 4 degrés au-dessus de zéro, température inouïe. Malheureusement, quelques jours avant cette salutaire débâcle, une colonne de marins affamés conçoit la fatale idée d'aller chercher dans un fiord du sud les vivres qu'on y a déposés en prévision d'un hivernage qui n'a point eu lieu.
Quand, au milieu du mois de mai 1873, les premiers marins de Norvège arrivent pour voir ce que les baleiniers qui manquent sont devenus, ils reculent d'horreur. Une chambre de la cabane funèbre renferme un tas de cadavres. A peine si les derniers vivants qu'on trouve, tenant encore un morceau de pain à la main, ont eu le triste courage d'empiler les uns sur les autres ceux qui les ont précédés au tombeau.
Pendant que ces malheureux s'éteignent aux pieds du mont Thordsen l'expédition scientifique, quoique affaiblie par le renfort que la mauvaise fortune lui a donné, continue avec courage ses observations. Les instruments magnétiques, pareils à ceux de l'université d'Upsal, sont étudiés avec les mêmes procédés; les lectures des thermomètres ont lieu à toutes les mêmes heures qu'à l'Observatoire de Paris. Malheureusement un nouveau contre-temps terrible devait récompenser tant de persévérance. Les palefreniers lapons laissent échapper les rennes qui allaient être attelés aux traîneaux de la grande excursion vers le pôle. Faible consolation, on peut faire avec le lichen, fourrage désormais sans emploi, un pain de siège que l'appétit farouche des régions arctiques assaisonne admirablement et fait trouver délicieux.
Au milieu de juin 1827, Parry est parti de l'île qui porte son nom avec deux canots montés par trente hommes. Il a essayé de franchir la banquise alors démembrée, mais encore trop épaisse pour que des navires pussent la traverser. Il a fallu quarante jours de travaux incessants pour faire une cinquantaine de lieues vers le nord et s'approcher du 83° degré plus que le capitaine Hall, en 1871, avec son _Polaris_ dans la baie de Baffin.
Comme on était alors en pleine débâcle, la banquise était entraînée vers le sud, en même temps que les marins anglais marchaient vers le nord. Ils perdaient donc juste tout le chemin fait par le plancher mobile qui se dérobait sous leurs pas. Pour éviter cet inconvénient majeur, Parry avait fait le projet de recommencer sa tentative au printemps, alors que la banquise serait adhérente au Spitzberg, et que l'on marcherait sur la mer gelée comme sur un nouveau continent. Privé de ses rennes et à court de vivres, Nordenskiold n'a pu mettre à exécution le plan de son immortel prédécesseur; mais il a parcouru, avec deux traîneaux et seize hommes, plus de 300 kilomètres. Cette route en zigzag, que nous avons retracée, lui a permis de visiter tous les détails de l'archipel des Sept îles et d'inspecter les glaciers de l'île du nord-ouest, qu'aucun pied humain n'avait encore foulés. Il a pu revoir à distance le profil de la terre de Gillis, cette île encore inexplorée qui est peut-être le promontoire sud du vrai continent arctique, d'un puissant archipel constamment glacé.
Malgré tant de dramatiques mésaventures, trois résultats capitaux ont été tirés de cette campagne.
La mer libre du pôle est une chimère, imaginée par les géographes en chambre de Gotha; car le vent ne peut venir au nord sans apporter un froid épouvantable, irrésistible, indice irrécusable du voisinage d'une terre, étant au Spitzberg ce que le Spitzberg lui-même est à l'Islande, et l'Islande aux îles Feroë.