L'Illustration, No. 1588, 2 Août 1873

Part 2

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Quelques instants après, on appelle le prix d'honneur, volumes et lauriers sont remis au général. L'élève s'approche en s'inclinant. Un moment le général hésite. On croit deviner qu'il aimerait mieux être au feu. A la fin il se recueille, il cherche; puis, tout à coup:

--S.... nom de D..., jeune homme, lui dit-il, voici le prix de votre récompense.

Il y a eu, la semaine passée encore, comme une atmosphère de duel au-dessus de Paris, Plusieurs rencontres à main armée étaient arrangées. Quelques-unes ont eu lieu, et, comme toujours, entre hommes politiques et journalistes.

«Un duel, disait Lamennais, cherchez toutes les excuses qu'il vous plaira, c'est la guerre civile en raccourci.» Ce n'est certainement pas le moment de continuer cette guerre. Mais que voulez-vous? Ni la parole des sages, ni les lois de fer, ni le fouet des poètes, n'ont pu guérir notre génération de cette triste et inutile manie. A toute secousse sociale, de vingt-cinq ans en vingt-cinq ans, on est sûr de le voir reparaître.

En 1833, après plus de cinquante duels entre royalistes et républicains, une scène curieuse se passait à l'ancien _National_. Armand Carre! déplorait que le duel persistât. Il se lamentait donc à ce sujet en présence d'un de ses collaborateurs, fort homme d'esprit. J'ai nommé Thibaudeau, le fils de l'ancien sénateur, si fécond en réparties vives et piquantes.

--Je ne vois qu'un moyen de contrecarrer le duel, lui disait ce dernier, c'est de le prendre par le ridicule.

--Faites comme vous l'entendrez, répondit Armand Carrel.

Et Thibaudeau improvisa l'entre-filet suivant, épigramme toute française, on en conviendra:

«On assure qu'une rencontre a eu lieu au bois de Boulogne entre M. Jules D*** et M. Théophile S***. Arrivés en voiture à la porte Maillot, les deux adversaires, accompagnés de quatre témoins, se sont enfoncés dans le bois. Les deux coups de pistolet ont été échangés sans résultat. Sur la déclaration des témoins que l'honneur était satisfait, ces messieurs sont allés déjeuner au restaurant voisin. Le sujet de la querelle entre M. Jules D*** et M. Théophile S*** était une rivalité de profession: ils sont tous deux décrotteurs.»

--Très-joli, s'écria Armand Carrel, mais cela ne corrigera personne.

Il a bien prouvé par lui-même qu'on ne réforme personne, puisqu'il s'est fait tuer, trois ans après, de cette même façon, à Saint-Mandé.

Philibert Audebrand.

NOS GRAVURES

Philarète Chasles

La littérature française vient de faire une perte réelle, et depuis Sainte-Beuve elle n'avait pas vu disparaître un écrivain du talent et de la valeur de Philarète Chasles. Critique érudit et profond, professeur éloquent, M. Philarète Chasles avait marqué d'une façon inoubliable dans l'histoire des lettres au XIXe siècle. C'était une figure toute particulière et bien personnelle, un homme autant qu'un littérateur, et dont le tempérament fougueux, l'esprit sans cesse en éveil, la vigueur militante, s'alliaient à la plus exquise distinction de style et savaient revêtir tour à tour la forme la plus aimable et la plus colorée.

M. Philarète Chasles avait bien près de soixante-quatorze ans lorsqu'il est mort à Venise, et certes ou n'eût jamais deviné que cette individualité si vivante, si pétulante encore, était si près de sa fin. Il portait, depuis quelques années, sa barbe entière, devenue toute blanche, et il ne ressemblait guère à ce qu'il était, il y a quelque dix ans, peigné, sanglé et la moustache cirée. Il avait plus de majesté et semblait avoir quelque chose de plus robuste avec cette barbe de vieillard. Philarète Chasles était né à la fin du siècle passé, le 8 octobre 1799, à Mainvilliers, près de Chartres. Son père, Louis Chasles, député d'Eure-et-Loire à la Convention nationale, ancien abbé et professeur de rhétorique, lui avait fait donner deux prénoms tirés du grec, à la mode du temps, Euphémon et Philarète. C'était une figure énergique, ce vieux conventionnel, dont M. Philarète Chasles a plus d'une fois évoqué la mémoire dans ses écrits. Envoyé comme commissaire de la Convention à l'armée du Nord, il fut blessé d'un éclat d'obus à la bataille d'Hondschoote et revint à la Convention avec une jambe de bois. A la suite des journées de germinal, il devait être enfermé à Ham, où il devait rester jusqu'à l'amnistie du 4 brumaire. On comprend que le jeune Philarète Chasles ait été élevé par lui dans les principes du XVIIIe siècle et dans les idées patriotiques de la Révolution. A onze ans, le futur écrivain entrait au prytanée militaire de Saint-Cyr, puis au lycée d'Angers, et enfin il apprenait un métier, celui d'imprimeur, le vieux conventionnel voulant qu'au besoin son fils put vivre de ses mains.

C'était en 1815. L'imprimeur était, paraît-il, mal noté de la police de Louis XVIII. Un beau jour on vînt l'arrêter, lui et son apprenti, Philarète Chasles, qui fut jeté à la Conciergerie. Ce fut Chateaubriand qui s'interposa pour l'en faire sortir. Philarète Chasles partit pour l'Angleterre, et jusqu'à l'année 1825, pendant dix ans, il voyagea. Il étudia la langue et la littérature anglaise, il alla en Allemagne juger sur place la science et les esprits d'outre-Rhin, il dut enfin à cette sorte d'exil l'originalité même de son talent. En effet, de retour en France, il devait s'attacher à faire connaître chez nous ce que nous ignorons volontiers, c'est-à-dire les littératures et les pays étrangers. Il fut le véritable initiateur de notre patrie à la connaissance de ses voisins. Loin de procéder par l'imitation ou le pastiche, comme le faisait alors volontiers l'école romantique, Philarète Chasles analysait les oeuvres originales de nos voisins, les éclairait par l'étude des moeurs, des milieux où elles s'étaient produites, et, en somme, il donnait le premier l'exemple de l'application d'une théorie qu'on a développée plus tard: l'oeuvre expliquée par le tempérament et la race de l'ouvrier. C'est M. Chasles qui, par exemple, divisa les littérateurs en deux grands camps, si je puis dire, le camp des latins et celui des germains. Depuis lui, que de variations n'a-t-on point faites sur ce thème et combien en fera-t-on encore!

Pendant quarante ans, Philarète Chasles continua cette oeuvre commencée au lendemain de sa vingt-cinquième année. Il popularisa en France l'étranger; il ouvrit, en quelque sorte, de nouveaux débouchés à l'esprit gaulois, et, dans ce libre échange des trésors littéraires, son intervention fut décisive. La réputation dont jouissait ce maître de la critique ne fut jamais proportionnée à son mérite. Lorsqu'en 1825 il concourut par l'_Éloge de de Thou_, l'Académie française partagea son prix entre lui et M. Patin; en 1827, même partage entre Philarète Chasles et Saint-Marc Girardin pour le concours sur la marche et les progrès de la langue et de la littérature française au XVIe siècle. Mais quelles destinées diverses attendaient ces lauréats! Qui eût dit que, des trois, le plus remarquable, Philarète Chasles, recevrait le moins d'honneurs dans sa vie! Philarète Chasles, en effet, vécut simple littérateur et mourut professeur du Collège de France. Ce n'est pas assez, mais il aura eu du moins cette consolation de sentir, en son for intérieur, que, parmi les trente ou quarante volumes qu'il laisse après lui, dix au moins seront conservés par la postérité, et tous peut-être consultés par les érudits à venir. C'est, en effet, une véritable encyclopédie personnelle que l'oeuvre de Philarète Chasles, et qui part de l'antiquité grecque et latine pour arriver jusqu'aux auteurs contemporains. Tandis que Sainte-Beuve se contente d'étudier plus spécialement les écrivains de souche française, de notre terroir, la curiosité de Philarète Chasles est plus grande, ses recherches sont plus étendues. Il est moins exquis, mais plus vaste.

Poète, philosophe, moraliste, Philarète Chasles fut en quelque sorte un critique _humouriste_, un _essayiste_, dans le genre anglais. Ce n'est point sans cause qu'il aima toujours ce pays de refuge où il avait connu Byron et ses amis. Et, entre toutes ses oeuvres, qui sont fort nombreuses, on relira avec plaisir les études sur l'Angleterre, d'un intérêt si profond et d'un charme si grand. Au reste, il faut tout relire dans Philarète Chasles, et on connaîtra intimement cette attirante physionomie littéraire lorsqu'on aura médité un petit livre de _Pensées_ qu'il publia, il y a six ou sept ans, sous ce titre: _Questions du temps et problèmes d'autrefois._ Là, le professeur entraînant a résumé tout ce qu'il pensait sur l'histoire, la vie sociale, la littérature. C'est un choix, c'est le dessus du panier de son talent. Mais qui nous rendra l'orateur imprévu, bouillant, curieux, impétueux, ironique, incisif, enthousiaste, du Collège de France? Encore une fois, c'est une perte profonde pour les lettres françaises que la mort d'un tel homme, et la mort n'a plus, hélas! à courber dix fronts encore pour avoir abattu toutes les têtes qui dépassent aujourd'hui la moyenne des hommes de ce temps.

Jules Claretie.

La fresque de la Magliana

Les appréhensions qu'avait pu faire naître dans ces derniers temps la tournure des polémiques relatives à la fresque de Raphaël ont heureusement été vaines; le bon sens et le patriotisme français l'ont emporté; les intérêts de l'art n'ont pas été sacrifiés aux mesquines rancunes de la politique, et l'acquisition conditionnelle faite par le gouvernement de M. Thiers vient d'être ratifiée à une majorité considérable par un vote de l'Assemblée nationale.

L'intéressant travail publié par M. Gruyer, inspecteur des beaux-arts, dans la _Gazette des beaux-arts_ du mois de mai dernier, nous permet de remonter en toute certitude à l'origine de l'oeuvre de Raphaël et d'en fixer la date avec une sorte de précision. Ancien rendez-vous de chasse des papes du XVe et du XVIe siècle, c'est à Jules II que la résidence de la Magliana dut ses principaux embellissements; une chapelle y fut construite dans les appartements du rez-de-chaussée, et un des plus illustres élèves du Pérugin, Spagna peut-être, y exécuta les fresques de l'_Annonciation_ et de la _Visitation_, qu'on y admire encore.

Léon X hérita de l'attachement de son prédécesseur pour la Magliana, et chargea Raphaël d'achever la décoration de la chapelle. Raphaël y peignit, dans un des arcs de la nef, un Martyre de sainte Cécile, dont il ne subsiste plus que quelques morceaux, mais dont la composition nous a été conservée par une gravure de Marc-Antoine, et représenta, dans la voûte qui surmontait l'autel, le Père éternel bénissant le monde au milieu d'un groupe d'anges et de chérubins. C'est cette dernière fresque,--que reproduit aujourd'hui l'Illustration,--qui appartient désormais à la France.

Délaissée par les papes à partir du XVIIe siècle, la Magliana devint plus tard la propriété des religieuses de Sainte-Cécile, qui firent transporter la fresque sur toile pour l'engager au mont-de-piété, d'où elle revint dans une des salles d'entrée de la basilique de Sainte-Cécile; c'est là que M. Oudry la vit en 1869, et l'acheta pour la rapporter en France, on devine au prix de combien de difficultés.

Ce qui est étonnant, c'est que cette peinture, ainsi arrachée à sa destination première, plus promenée de demeures en demeures et de pays en pays, livrée parfois, dans les intervalles de toutes ces pérégrinations, à la main sacrilège d'ignorants restaurateurs, ait pu conserver encore, après tant de vicissitudes, ce caractère de grâce et de juvénile fraîcheur, personnel aux oeuvres du maître.

La gravure ne peut rendre tout l'effet de ce limbe de forme ovale, de cette _maudorla_, foyer de lumière divine, à fond d'azur autrefois parsemé d'étoiles d'or, d'où se détache l'imposante figure du Père éternel, dont la main droite s'élève pour bénir le monde, qu'embrasse son regard; les sept têtes de chérubins, disposées symétriquement autour de la _maudorla_, sont très-endommagées et ont été repeintes en grande partie; il reste néanmoins dans l'expression de certains regards, dans l'arrangement des figures, dans le sentiment divin qui s'y découvre, quelque chose où transparaît encore le charme de Raphaël; mais où il se retrouve tout entier, c'est dans les deux anges placés à droite et à gauche, dont les mains répandent des fleurs sur le monde avec les bénédictions célestes; dans la spontanéité des attitudes, dans l'agencement des draperies, dans la pureté des formes, l'inspiration, et, nous oserions presque dire, la main du Sanzio se révèle par des signes irrécusables; nous sommes en face d'une création qui s'impose à notre jugement et nous pénètre invinciblement.

La place nous manquerait pour discuter dans tous ses détails la fresque de la Magliana, et nous devons nous borner à renvoyer nos lecteurs au travail remarquable que nous citions tout à l'heure. L'opinion de M. Gruyer, qui a consacré sa vie à l'élude de Raphaël, a une autorité incontestable en pareille matière; aucun doute n'est plus possible pour quiconque a lu attentivement les quelques pages si consciencieuses et si pleines, dont il a fait une sorte d'état civil ému de la voûte de la Magliana; que Raphaël ait seulement présidé à l'exécution de la fresque ou qu'il l'ait peinte lui-même, telle est l'unique question sur laquelle l'hésitation soit permise. Mais qui donc oserait dire que les _Loges_ ne sont pas son oeuvre, bien qu'on sache péremptoirement qu'il n'en a peint lui-même que quelques morceaux tout au plus?

L'authenticité est donc incontestable et incontestée, comme avait raison de l'écrire M. Vitet dans la trop courte note, insérée en mai dernier dans la _Revue des deux mondes._ Reste la question de savoir si le prix de 200,000 francs est exagéré. Ici, la discussion reprend tous ses droits, et nous ne nous refusons pas absolument à admettre qu'on eût pu obtenir de meilleures conditions. Quoi qu'il en soit, la France possède désormais une fresque de Raphaël, inestimable joyau pour nos collections, et, quelques regrets qu'il soit légitime d'exprimer sur les altérations qu'elle a subies, nous ne pouvons nous empêcher, en nous plaçant en dehors de toute considération politique étrangère au sujet, de remercier M. Thiers et l'Assemblée de nous l'avoir conservée.

Francion.

Le barbier turc

Ce n'est pas l'Orient, avec ses splendeurs éblouissantes et ses couleurs aux mille reflets, que nous représente M. Donnai; mosquées, minarets, bazars, tout cela est connu, nous l'avons vu et revu cent fois. M. Bonnat, lui, semble se complaire davantage dans les scènes d'intérieur; il aime à étudier de près les moeurs de ces pays si différents des nôtres, il cherche à y prendre la vie sur le fait, et à nous la rendre, telle qu'elle lui est apparue, dans toute son étrange simplicité.

Voyez plutôt cette boutique de barbier, sans meubles, sans accessoires autres que quelques plats et quelques rasoirs appendus aux murs: comme l'opérateur se tient droit, bien campé sur ses pieds nus! quel naturel dans sa robe flottante, serrée seulement à la ceinture! quelle vérité dans la tête un peu inclinée de côté et dans le mouvement des mains, dont l'une appuie sur la peau, tandis que l'autre manie avec dextérité le redoutable instrument! Et le patient, accroupi avec un sérieux tout oriental, joue-t-il assez complètement son rôle passif! Jambes et mains croisées, oeil fermé, corps immobile, quelle attitude résignée! et comme ou reconnaît bien le musulman qui obéit à la loi du Prophète en livrant son crâne au rasoir du barbier!

Conçue sans prétention, dessinée avec soin, cette jolie étude est peinte avec la chaleur de ton qui caractérise le talent de M. Bonnat, et nous sommes heureux, en la retrouvant gravée dans l'_Illustration,_ de nous rappeler tout le succès qu'elle obtint au dernier Salon.

Les dernières cartouches

Si la peinture militaire était assez médiocrement représentée au dernier Salon, elle y comptait, du moins, deux oeuvres tout à fait remarquables, la _Retraite_, de M. Detaille, que l'_Illustration_ a récemment publiée, et les _Dernières cartouches_, de M. de Neuville, qu'elle reproduit aujourd'hui.

Jamais tableau ne fit plus de sensation, du premier au dernier jour de l'exposition. Nous sommes dans quelque pauvre maison de campagne, où se sont réfugiés pêle-mêle des soldats isolés de tout arme et de tout grade; l'ennemi les a découverts, il les a cernés, et tout un bataillon, tout un régiment est là peut-être autour d'eux, les criblant de balles et d'obus.

Mais il n'importe; ils ont juré de se défendre, ils iront jusqu'au bout; tant qu'ils auront un fusil en état et une cartouche à y mettre, il y aura toujours un brave parmi eux pour faire feu sur les assaillants.

Sans doute ils finiront par succomber, le nombre des ennemis et le manque de munitions triompheront tôt ou tard de leur héroïque obstination, du moins ils auront vendu chèrement leur vie, et l'honneur français sera sauvé.

Leur refuge est pourtant tout démantelé; la mitraille y éclate de toutes parts; le toit menace ruine, les planchers s'effondrent, les portes ne tiennent plus; le matelas dont on avait garni l'unique fenêtre est lui-même criblé de balles. Et au milieu de tout ce fracas de poussière et de fumée, que font nos malheureux soldats?--L'un, un turco aux traits accentués, charge le fusil qu'ajuste un officier, et dont chaque coup fait un mort au dehors; un autre officier, tout blessé qu'il est, se penche encore pour juger du résultat du coup, tandis que deux vieux troupiers, accroupis à terre, réunissent tout ce qu'ils peuvent trouver de cartouches dans les sacs de leurs camarades, tombés auprès d'eux.

La scène est complétée par la présence d'un malheureux blessé qui agonise dans un lit placé dans une alcôve, au fond de la pièce; devant lui se tient debout, les mains dans les poches, l'oeil fixe, un chasseur dont le fusil brisé gît à terre. Réduit à l'impuissance, il attend la mort avec l'impassibilité du brave; son calme et sa résolution ont quelque chose d'effrayant.

L'ensemble du tableau tout entier est, d'ailleurs, d'une rare unité; tous ces soldats français réunis dans un même élan de patriotique désespoir et de suprême agonie, sont absolument vivants; leur expression est saisissante au plus haut degré; c'est bien la dernière convulsion de la France se débattant sous le pied de son vainqueur; en ne voulant peindre que le courage de quelques soldats, M. de Neuville a fait une oeuvre historique, qu'on ne saurait jamais louer autant qu'on l'a admirée.

Les fêtes d'Amiens

Dimanche dernier, pendant une nuit des plus splendides de l'été que nous traversons, la ville d'Amiens était en fête; une solennité nautique y avait attiré une grande partie des habitants du département de la Somme... et autres circonvoisins. La belle promenade que Mlle de la Hotoie a léguée à la ville, et qui porte son nom, était le théâtre où, dans une naumachie improvisée, ont défilé pendant deux heures, devant la foule charmée, des bateaux surmontés des créations les plus fantastiques, illuminées en transparent, brillantes de lumières qui se reflétaient dans l'eau qu'elles sillonnaient de longues traînées de feu.

Le lieu de la scène était, avons-nous dit, une naumachie improvisée. Effectivement, au centre de cette belle promenade se trouvent deux vastes prairies de 500 mètres de longueur, mises en communication avec la rivière de Somme; au moyen d'un batardeau on les inonde, et ce qui était dimanche un champ de courses nautiques sera, dans quelques jours, fauché comme un simple pré.

C'est un singulier spectacle de voir ces temples, ces moulins, ces pavillons, éblouissants de lumières, glissant majestueusement sur l'eau qui les reflète, sans que rien vienne indiquer quel est le moteur qui les met en mouvement. Il en est de cela comme des décorations de théâtre, il ne faut pas voir l'envers de la toile.

La simple énumération des bateaux qui se sont présentés serait trop longue pour trouver place ici; leur nombre était tel que nous n'avons pu en représenter que quelques-uns parmi ceux que représentent notre dessin, et, si nous avions fonctionné comme juré, nous aurions été bien embarrassé pour décerner des prix aux plus méritants.

Ce que nous pouvons dire ici, c'est que tout le monde a rivalisé de zèle, que nous avons entendu trois corps de musique excellents, une fanfare de chasse produisant un effet ravissant sous ces frais ombrages, et que le président de la Société du Sport nautique d'Amiens, M. Vagniez, ainsi que le secrétaire, M. Dufétel, ont déployé pour cette solennité un véritable talent d'organisation.

P. Blanchard.

Les tremblements de terre de la vallée du Rhône.

A la fin du mois dernier, une série de tremblements de terre s'est fait sentir dans la partie de la vallée du Rhône située entre Valence et Pierrelatte, et que borde une double chaîne de montagnes volcaniques, qui heureusement gardent le silence depuis plus de cinquante siècles.

Les secousses ont commencé le 14, à 8 heures 40 minutes du soir, et se sont fait sentir à Donzère et dans les communes environnantes. Le lendemain et les jours suivants, oscillations sans importance. Le 19, à 4 heures du matin, nouvelle secousse, assez violente cette fois pour causer beaucoup de dégâts et jeter l'épouvante parmi les populations. Si à Montélimart on en fut quitte pour une douzaine de cheminées abattues, il n'en fut pas de même à Châteauneuf-du-Rhône, jolie commune de 1300 habitants, située à 8 kilomètres plus au sud. Ici les dommages ont été vraiment sérieux. Presque toutes les maisons ont été lézardées, surtout l'église, assez compromise pour qu'on ait jugé prudent de cesser d'y célébrer le service divin.

Notre premier dessin représente le triste aspect de la grande rue, après la secousse. Ou a dû étayer toutes les maisons, et c'est aux aires ou sous la tente que couchent les habitants. L'un d'eux, le menuisier Métral, n'a dû la vie qu'à un heureux hasard. Une commande pressée l'avait forcé de se mettre au travail un peu plus tôt que d'habitude. Il venait de se lever quand tout à coup les solives du plafond, brisées par la secousse, tombèrent sur son lit avec un pan de mur et l'écrasèrent. C'est le sujet de notre second dessin. La même nuit des blocs de pierre se sont détachés du haut de la montagne, au bas de laquelle court le chemin de fer, et ont roulé sur la voie, qui d'ailleurs a été bientôt débarrassée.

L'effet de la secousse n'a pas été sans importance non plus à Viviers, situé en face de Châteauneuf, de l'autre côté du Rhône. La voûte du choeur de la cathédrale s'est lézardée sur une longueur de 2 à 3 mètres; la charpente de la toiture donne des inquiétudes, et un des clochetons a été renversé. Ajoutons que les deux petits pavillons du pont suspendu sur le Rhône, qui servent de logement aux receveurs, ont été fortement ébranlés. Les dernières secousses ont eu lieu le 23 juillet, entre 2 et 3 heures du matin. Notons que le phénomène a été tout à fait local et s'est produit dans un rayon d'une dizaine de kilomètres.

Ce n'est pas la première fois d'ailleurs que la même région a été éprouvée par des tremblements de terre. Voici à quelles dates ils ont été ressentis: 7 décembre 1605; 23, 24, 30 et 31 janvier 1773; enfin 10 mai 1782.

L. C.

Incendie de la corderie de l'arsenal de Toulon

Jeudi de la semaine dernière un violent incendie s'est déclaré, à Toulon, à la corderie de l'arsenal maritime. Ce bâtiment était situé, comme on sait, avec le magasin général, les ateliers des grandes forges, le pavillon de l'horloge et la darse neuve, dans la cour de l'arsenal, à laquelle on arrive par un vaste vestibule, après avoir franchi la porte d'entrée que décorent quatre colonnes doriques et les statues de Mars et de Minerve.