L'Illustration, No. 1588, 2 Août 1873
Part 1
L'ILLUSTRATION
JOURNAL UNIVERSEL
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31e Année.--VOL. LXII--Nº 1588 SAMEDI 2 AOUT 1873.
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SOMMAIRE
TEXTE Histoire de la semaine. Courrier de Paris, par M. Philibert Audebrand. Nos gravures: Philarète Chasles; _La fresque de la Magliana; Le barbier turc; Les dernières cartouches, défense d'une maison cernée par l'ennemi;_ Les fêtes d'Amiens; Les tremblements de terre de la vallée du Rhône; L'incendie de Toulon. La Cage d'or, nouvelle, par M. G. de Cherville (suite). Les Suédois au Spitzberg, par W. de Fonvielle. L'emprunt égyptien. Le peintre _ab ovo,_ par M. Blanchard (fin). Les Théâtres. M. Couder.
GRAVURES Philarète Chasles. _La fresque de la Magliana_, récemment acquise par l'État, d'après un marché ratifié par l'Assemblée nationale dans sa séance du 26 juillet. _Le barbier turc_, d'après le tableau de M. Bonnat. _Les dernières cartouches, défense d'une maison cernée par l'ennemi_, d'après le tableau de M. de Neuville (Salon de 1873). Amiens: fête de nuit donnée sur le bassin de la Hotoie par la Société du Sport nautique d'Amiens. Les tremblements de terre dans le Midi de la France. Châteauneuf-du-Rhône; la grande rue; Écroulement de la maison Métral. Toulon: l'incendie de la corderie. M. Couder Rébus. */
HISTOIRE DE LA SEMAINE
FRANCE.
L'Assemblée nationale a tenu mardi dernier sa dernière séance, et la session a été close par un Message du maréchal président de la République, dont M. le duc de Broglie est venu donner lecture à la tribune. Voici le texte de ce Message:
«Messieurs, l'Assemblée nationale a décidé qu'elle suspendrait pendant quelques mois ses travaux. Elle peut s'éloigner sans inquiétude; j'ose lui donner l'assurance que rien en son absence ne viendra compromettre l'ordre public et que son autorité légitime sera partout respectée. J'y veillerai de concert avec le ministère que j'ai choisi dans vos rangs.
«Je me félicite de voir que ce ministère est honoré de votre confiance. L'accord si désirable du gouvernement et de l'Assemblée a déjà, même dans le court espace de temps qui s'est écoulé depuis que vous m'avez remis le pouvoir, fait sentir ses heureux effets. Grâce à cette union, des lois importantes ont pu être votées presque sans débat. Je place au premier rang celle qui assure la défense du pays, en donnant une organisation définitive à l'armée que vous saluiez, il y a peu de jours, de vos acclamations.
«Quand vous vous réunirez de nouveau, un grand événement impatiemment attendu sera consommé. L'occupation étrangère aura cessé; nos départements de l'Est, qui ont si noblement payé leur dette à la patrie, puisqu'ils ont été les premières victimes de la guerre et les derniers gages de la paix, seront enfin soulagés d'une épreuve héroïquement supportée, et nous ne verrons plus sur le territoire français d'autre armée que l'armée française. Ce bienfait inappréciable est l'oeuvre commune du patriotisme de tous. Mon prédécesseur a puissamment contribué par d'heureuses négociations à la préparer. Vous l'avez aidé dans sa tâche en lui prêtant un concours qui ne lui a jamais fait défaut, et en maintenant une politique prudente et ferme qui a permis au développement de a richesse publique d'effacer rapidement les traces de nos désastres. Enfin, ce sont nos laborieuses populations surtout qui ont hâté elles-mêmes l'heure de leur libération par leur empressement à se résigner aux plus lourdes charges.
«La France, dans ce jour solennel, témoignera sa reconnaissance à tous ceux qui l'ont servie; mais, dans l'expression de sa joie patriotique, elle gardera la mesure qui convient à sa dignité, et elle réprouverait, j'en suis sur, des manifestations bruyantes peu conformes au souvenir qu'elle conserve des sacrifices douloureux que la paix a coûtés.
«Cette paix si chèrement acquise, c'est notre premier besoin et notre ferme résolution de la maintenir.
«Rendue à la complète possession d'elle-même, la France sera mieux en mesure encore qu'auparavant d'entretenir avec toutes les puissances étrangères des rapports de sincère amitié. Ces sentiments sont réciproques de leur part; j'en reçois chaque jour l'assurance formelle. C'est le fruit de la sage ligne de conduite que l'Assemblée elle-même, oubliant ses dissentiments intérieurs pour ne songer qu'aux intérêts généraux de la patrie, a consacrée plus d'une fois par l'unanimité de ses suffrages; vous m'approuverez d'y persévérer.»
C'est au samedi 20 juillet, on s'en souvient, que l'Assemblée avait d'abord fixé la date de sa séparation; mais il restait à se prononcer sur un certain nombre de lois urgentes, et, malgré son désir d'en finir au plus vite, la Chambre a du prolonger de trois jours son séjour à Versailles pour régler cet arriéré. Nous n'essayerons pas d'entreprendre la nomenclature, même abrégée, de ces actes législatifs de toutes sortes qui viennent toujours encombrer l'ordre du jour des dernières séances d'une assemblée; contentons-nous de rappeler les principaux, et, parmi ceux-ci, signalons tout d'abord la ratification des traités de commerce et de navigation signés le 23 juillet avec l'Angleterre et la Belgique.
Ces deux traités, basés sur les principes du libre échange, n'ont d'autre objet que de renouveler ceux qui avaient été conclus dans le même esprit en 1860 et qui avaient été dénoncés, on s'en souvient, au mois de mars de l'année dernière. On sait par quelles protestations le commerce et l'industrie avaient accueilli cette dénonciation, que l'Assemblée s'était vue en quelque sorte contrainte de sanctionner par des motifs purement politiques. L'expérience faite depuis cette époque n'avait fait que confirmer les funestes résultats produits par le retour à des doctrines protectionnistes depuis longtemps condamnées. C'est donc à la presque unanimité que l'Assemblée est revenue cette fois sur une détermination qu'elle n'avait prise qu'à contre-coeur.
Il en a été de même de la loi frappant d'impôts les matières premières, qui a été abrogée sans peine, car les quelques mois depuis lesquels elle fonctionnait avaient suffi non-seulement pour justifier les plaintes qu'elle avait suscitées à sa naissance, mais encore pour démontrer sa complète inefficacité au point de vue fiscal.
Mais cette oeuvre réparatrice fût demeurée incomplète si l'Assemblée n'était revenue, du même coup, sur une autre mesure analogue et dont les résultats n'avaient pas été plus heureux: celle qui frappait d'une surtaxe, à leur entrée dans les ports français, les marchandises importées sous pavillon étranger. C'est M. Rouvier, député des Bouches-du-Rhône, qui a porté cette dernière question à la tribune; M. Rouher a insisté à son tour pour en demander la solution immédiate, et dès le surlendemain cette dernière application d'une politique économique surannée disparaissait à son tour sans que personne, suivant l'expression de M. Rouher, se fut présenté pour en faire l'oraison funèbre.
L'espace nous a manqué, dans notre précédent bulletin, pour enregistrer un acte législatif important et dont la discussion était, du reste, à peine achevée au moment où nous écrivions; nous voulons parler de la loi due à l'initiative de M. le ministre de la justice et ayant pour objet de déléguer à la Commission de permanence, pendant les vacances de l'Assemblée, le droit d'autoriser les poursuites contre ceux qui se seraient rendus coupables d'offenses envers la représentation nationale. Cette loi, très-vivement controversée dans la presse dès le moment où elle fut proposée, n'a pas fait l'objet d'un débat moins animé au sein de la Chambre. Elle ne tend à rien moins, en effet, qu'à donner à une fraction minime de l'Assemblée, délibérant à huis clos, une prérogative qui n'avait jusqu'à présent appartenu qu'à l'Assemblée tout entière, délibérant en séance publique et dans des conditions où, par conséquent, toutes les opinions pouvaient librement se produire; tels sont, résumés en quelques mots, les arguments présentés par les adversaires du projet; ils en ajoutaient un autre, motivé par l'ambiguïté de sa rédaction, c'est que l'autorisation de poursuites pourrait s'appliquer à un membre même de l'Assemblée et qu'alors l'inviolabilité parlementaire n'existerait plus. M. Lucien Brun, rapporteur du projet de loi, et M. Ernoul, après lui, se sont chargés de répondre à ces objections.
Nous n'entendons nullement, a dit M. Lucien Brun, porter atteinte à l'inviolabilité parlementaire; mais si des discours violents étaient prononcés dans une réunion et qu'un journal les reproduisit, ce journal serait poursuivi, et, a ajouté l'orateur, comme on ne se tire pas des feux d'artifice à soi-même, les ennemis de l'Assemblée ne s'amuseront pas à aller prononcer en province des discours qui n'auraient aucun retentissement.
M. Gambetta, trop directement mis en cause par cette boutade, a vainement essayé de protester, et M. Ernoul a terminé la discussion en affirmant de nouveau que le seul but de la loi était de garantir l'Assemblée des insultes des journaux démagogiques, à qui la législation en vigueur jusqu'à présent assurait chaque année trois ou quatre mois de licence absolue pendant les vacances parlementaires. Le projet a ensuite été adopté par 396 voix contre 263.
ESPAGNE.
L'événement de la semaine, c'est la capture, par la frégate prussienne _Frédéric-Charles_, de la canonnière à vapeur espagnole la _Vigilante_, que les insurgés de Carthagène avaient fait sortir du port après s'en être emparés. Un décret du gouvernement de Madrid, publié la veille par la _Gazette officielle_, déclarait que les bâtiments portant le pavillon insurgé, considérés comme pirates, pouvaient être capturés par les puissances étrangères et invitait celles-ci à prêter main-forte aux autorités espagnoles. Ce décret, contraire aux règles du droit des gens, avait été accueilli presque partout avec surprise aussitôt que la nouvelle en avait été transmise par le télégraphe; l'étonnement fut bien plus grand encore lorsqu'on apprit l'acte du commandant prussien, qui paraissait contraire à tous les principes de non-intervention à peu près universellement admis, et un certain nombre de journaux n'hésitèrent pas à accuser l'Allemagne de vouloir ressusciter la candidature du prince Hohenzollern, et relever le trône d'Espagne à son profit. Aujourd'hui que la lumière commence à se faire sur cet incident, on peut l'apprécier avec plus de calme et reconnaître que la portée en est infiniment moins grave qu'on ne l'avait pensé d'abord. D'après des renseignements dignes de foi, il paraît avéré que le capitaine du _Frédéric-Charles_ ne connaissait même pas le décret du gouvernement de Madrid lorsqu'il a capturé la _Vigilante_; il a rencontré un navire armé en guerre, portant un pavillon non reconnu, et l'a arrêté, croyant simplement se conformer en cela au devoir de tout commandant d'un navire de guerre.
On sait d'autre part que les insurgés, exaspérés par la capture de leur navire, menacèrent, s'il ne leur était pas rendu, de mettre à mort le consul allemand à Carthagène. Le commandant du _Frédéric-Charles_, à cette nouvelle, réunit en conseil le commandant d'un autre navire allemand et le commodore anglais, et conclut avec les insurgés un traité qui fut signé par ce dernier, et d'après lequel l'équipage de la _Vigilante_ fut mis en liberté. La canonnière fut ensuite conduite à Gibraltar et remise aux autorités espagnoles. Ajoutons, comme dernier renseignement, que l'ambassadeur espagnol à Berlin s'étant présenté devant le ministre des affaires étrangères de Prusse pour le remercier de l'intervention du Frédéric-Charles, M. de Balan aurait décliné ses remercîments de la manière la plus énergique, et aurait déclaré que l'Allemagne entendait appliquer toujours le principe de la non-intervention.
ITALIE.
L'_Osservatore romano_ a publié le texte de l'allocution que le Pape vient de prononcer dans le consistoire tenu au Vatican le 25 juillet; elle est entièrement et exclusivement consacrée à la loi sur les corporations religieuses de la ville de Rome, votée le mois dernier par le Parlement italien et promulguée par le roi. Nous n'apprendrons rien à nos lecteurs en leur disant que le Saint-Père non-seulement désapprouve cette loi, mais qu'il la condamne dans les termes les plus vifs.
Non content de déclarer qu'elle est opposée au droit divin et réprouvée même par la science légale comme contraire à tout droit naturel et humain, il la qualifie d'entreprise scélérate, inspirée par la malice et par l'impiété. Aussi prononce-t-il l'excommunication majeure contre les «mandants, fauteurs, consulteurs, adhérents, exécuteurs et acheteurs de biens ecclésiastiques». Le gouvernement italien s'attendait à cet acte de censure. Aussi le ministre garde des sceaux vient-il d'adresser aux procureurs du roi une circulaire où sont indiquées les règles à suivre dans le cas où l'allocution pontificale contiendrait des offenses à la personne du roi ou aux lois de l'État. Il prescrit à ces magistrats de saisir les journaux qui la publieraient. Les autorités locales sont invitées à en interdire la lecture du haut de la chaire et à poursuivre les prêtres qui se rendraient coupables d'une transgression de la loi.
COURRIER DE PARIS
Tels et tels nous disaient: «Faites donc votre valise. A dater du 27 juillet, Paris ne sera plus qu'un désert. Les passants auront cessé de passer dans les rues. On y cherchera vainement des yeux un théâtre. La Chambre sera en vacances. Nul n'écrira plus un mot, puisque personne ne sera là pour lire. Vous pourrez vous échapper comme tout le monde. Vous pourrez aller voir la mer, courir les bois, vous asseoir sur l'herbe.» Promesses mensongères! La ville n'a jamais été plus affairée; l'Assemblée a toujours un ordre du jour des plus chargés. Vingt théâtres s'obstinent à jouer. Presque tous nous donnent même en guise de nouveautés de jolies choses arrangées de façon à faire dresser les cheveux sur la tête.
On commence, il est vrai, à réagir un peu contre ces horreurs. L'indignation des critiques est un mouvement imprévu et qui ne manque pas de comique. Pourquoi tant de fureur aujourd'hui, après avoir montré tant de tolérance? Ah! cela vient de ce qu'il n'y a plus moyen d'y tenir. Le drame moderne est devenu cru comme la Morgue et réel comme un musée en cire qui porte le nom d'un chirurgien célèbre. Le feuilleton s'est cabré justement le lendemain de la première représentation de _Thérèse Faquin_: une femme qui noie son mari de complicité avec son amant et qui épouse ce dernier en secondes noces. Au milieu de ce fait effroyable, quatre comparses qui jouent au domino! Cela est devenu un genre; _Ange Bosani_ continue la série. Tous les ulcères du monde social sont maintenant étalés sur les planches, et sans le moindre ménagement. Les critiques s'écrient;
--Nous avons bu assez d'alcool; servez-nous du petit lait. Assez de crimes, ramenez-nous à l'idylle.
Ils en parlent bien à leur aise, nos excellents confrères. Les moeurs littéraires d'un temps ne sont pas une chose qu'on puisse changer d'un coup de baguette. Voilà quarante ans que l'horrible fleurit chez nous en pleine terre. Depuis quarante ans, la mode a marché _crescendo_. Dans l'origine on s'était mis à protester, «On nous donne à manger trop de charogne», s'écriait Stendhal. Jules Janin faisait _l'Ane mort_ et _la femme guillotinée_, justement afin de combattre ce travers ou par l'exagération ou par le ridicule. L'excès revenant, on se reprend à pousser des cris. Ces clameurs n'y feront rien, soyez-en sûrs. Quand il a fait jouer _la Femme de Claude_, M. Alexandre Dumas fils, plaidant les circonstances atténuantes, nous a rappelé que la comédie est un miroir. «Si je ne vous fais voir que des monstres, c'est que je ne rencontre que des monstres», ajoutait-il. Au fait, que répondre à l'objection? Un photographe ne peut reproduire que ce qu'il a sous les yeux.
Toute la question, à la vérité, est là. Mais êtes-vous sûr de bien voir? Il est des peintres qui ont la jeunesse toute leur vie. Il en est pour lesquels le monde n'a jamais cessé d'être gris, comme M. Ingres. Pourquoi Eugène Delacroix ne faisait-il que des chevaux roses? Nos auteurs ne savent employer que la plume chirurgicale de Balzac ou que le crayon noir de Goya. N'est-ce pas parce qu'ils regardent mal ou de travers?
Tenez, comme preuve entre mille, voici une scène qui s'est passée, la semaine dernière, avenue de la Grande-Armée, à l'entrée de la fête patronale de Neuilly. Des saltimbanques avaient dressé par là une baraque en toile, ils y faisaient voir je ne sais quel phénomène, un veau à deux têtes, une femme à barbe, un phoque, tout ce qu'il vous plaira. Entrez, messieurs, disait le pitre; entrez, mesdames, ça ne coûte que deux sous!
Un homme en blouse sort de la baraque. Il a l'air vexé d'un renard qui aurait été plumé par une poule.
--Floué! dit-il.
Au même instant passe une pauvrette portant un enfant maigre sur les bras.
--Allons! il faut que je me refasse!
En disant cela, l'ouvrier prend deux sous dans sa poche et les donne à la mendiante.
Est-ce qu'il n'y a pas du beau moral là-dedans?
La contre-partie, j'en conviens, n'est ni difficile ni longue à trouver. Messieurs de la haute-gomme sont le plus souvent de fort vilains drôles. De l'un d'eux on me rapporte un mot terrible dont l'authenticité est malheureusement garantie.
Après avoir mangé un demi-million avec des grues, le gommeux, à bout d'expédients, s'arrête au parti d'aller trouver son père. Il a dix mille francs à lui demander.
--Dix mille francs! s'écrie le vieillard qui n'est pourtant pas un harpagon, mais c'est une somme, cela!
--Bast! en cherchant bien dans tes vieux tiroirs...
--Je vous assure, monsieur mon fils, que je n'ai pu prêter hier cinquante louis à l'un de mes vieux amis, un homme considéré et solvable.
--Solvable! solvable! Ne dirait-on pas, mon père, que tu t'exposes à perdre avec moi? Eh! mon Dieu, moi aussi je serai solvable et je te payerai,--ne fût-ce qu'après ta mort.
Le joli monde, et comment le peindre, si ce n'est en noir!
Un vote récent de l'Assemblée nationale, ratifiant le marché de M. Thiers, a déclaré que les fresques de la Magliana demeureraient à la France. A ce sujet, un député de la droite, qu'on dit fort compétent en matière d'art, avait demandé qu'on passât outre. L'honorable M. Buisson (de l'Aude) niait que les peintures fussent de Raphaël.
Il n'avait à invoquer d'autre raison que celle-ci, c'est qu'à première vue il n'avait pas éprouvé de saisissement. A la vérité, on lui objectait qu'un membre de l'Académie française, ancien inspecteur des beaux-arts, avait presque tremblé comme la feuille, agité d'un religieux respect, aussitôt qu'il avait été mis en regard des fresques. En effet, M. L. Vitet, mort si vite, s'était découvert pieusement.
--Je commence par saluer le grand maître, disait-il.
Quoi qu'il en soit, le mot de saisissement, prononcé par M. Buisson, a rapidement fait fortune. En ce moment même, il fait son tour de France, porté sur les ailes de cinq cents journaux de toutes couleurs. Il est tout à la fois l'opposé et l'analogue d'un autre mot fameux du maréchal Soult. C'était de même à propos d'un chef-d'oeuvre.
Il s'agissait de cette Vierge de Murillo que le duc de Morny a payée plus tard un denier énorme, c'est-à-dire plus de sept cent mille francs. Sous Louis-Philippe, à l'époque où le vieux duc de Dalmatie était ministre de la guerre, toujours assidu au palais des Tuileries, une jeune princesse de la famille royale, un peu maligne, lui demandait de quelle façon il avait eu ce tableau du plus grand des peintres espagnols.
--Altesse, c'était pendant nos conquêtes de l'autre côté des Pyrénées, répondit le soldat avec l'accent un peu gascon qui donnait tant de relief à sa parole. Nous étions à Burgos. J'entrai avec la victoire dans l'église d'un couvent. Là, je vis la Vierge de Murillo, et tout aussitôt une idée de ravissement me monta à la tête.
Il n'y a rien de plus joli que la manière dont ce mot de ravissement est enchâssé dans la phrase du maréchal.
Pour que je ne m'écarte pas trop de ces thèmes de tableaux et de sujets sacrés, laissez-moi rappeler ici un épisode de la vie d'un de nos grands artistes contemporains. Je parle de celui qui a jeté sur la toile la _Bataille des Cimbres_ et des Teutons.
La scène se passait dans les rues de Beauvais, pendant la Fête-Dieu. On disait: «Voilà la procession.» Deux cents jeunes filles en blanc jetaient à terre des bluets, des roses, des oeillets. En présence de ce spectacle, Alexandre Decamps, qui avait trop d'esprit pour ne pas respecter toutes les croyances, s'était découvert à la hâte; seulement, fumeur intrépide et distrait, il avait oublié de retirer sa pipe.
L'évêque du diocèse, qui le connaissait, lui dit à demi-voix, en passant:
--Ah! monsieur Decamps, vous fumez!
--Pardon, monseigneur, lui répondit le peintre sans se déconcerter, mais l'encensoir fume bien!
--C'est juste, répondit le prélat en souriant de ce qu'il savait n'être qu'un oubli.
Sous quelques jours va commencer une scie patriotique qui revient invariablement chaque année, celle des distributions de prix. Il n'y aura alors d'un bout à l'autre de la ville que discours d'académie, fanfares, lauriers en papier peint et larmes de joie tombant de l'oeil des mères. Le ministre de l'instruction publique a déjà désigné ceux des éminents personnages auxquels incombera le devoir de présider ces importantes cérémonies. C'est un festoiement qui se prolongera pendant tout le mois d'août. Étonnez-vous d'apprendre que tant de fils d'Alceste se hâtent de quitter Paris avant que ce jeu commence!
Chose à noter, il a été un moment question de faire présider toutes les distributions de prix par des généraux en grand uniforme. Les pensionnats de demoiselles ne devaient pas être exceptés. Pour légitimer cette manifestation, de bons esprits invoquaient une raison de haute politique. Dès à présent, la France entière redevient un soldat. Toute la nation est militaire. Il faut donc qu'on s'habitue à donner une physionomie guerrière à nos moeurs mêmes les plus pacifiques. La chose a été sur le point d'être adoptée. Elle l'aurait été sans doute sans la vive protestation des généraux qui ont réclamé un sursis.
--Remettons la chose à l'année prochaine, auraient dit plusieurs d'entre eux. Présider des distributions de prix, c'est un métier à apprendre, nous ne sommes pas encore prêts.
A l'appui de cette opinion, l'un d'eux, rude et excellent sabreur, ne craignait point de rappeler un souvenir qui lui est personnel.
Cela se passait sur la fin du second empire.
A la distribution des prix d'un des lycées de Paris, le proviseur aperçut dans la foule des spectateurs le susdit général, illustre épée qui venait là pour être témoin des triomphes classiques d'un cancre de petit-fils.
Aussitôt invitation fut faite au guerrier de prendre place sur l'estrade. Chacun de s'empresser, chacun de lui faire honneur.
--Général, vous allez nous aider à couronner cette jeunesse. Vos mains glorieuses rehausseront encore le prix de nos couronnes.
--Mais, objectait le général, je ne sais pas trop comment cela se manigance.
--Rien de plus simple. En remettant le livre à l'élève appelé, _vulgo_ au lauréat, vous lui adressez quelques paroles bien senties.