L'Illustration, No. 1587, 26 Juillet 1873

Part 3

Chapter 33,779 wordsPublic domain

L'horreur de la servitude existait pour ainsi dire chez Alexandra à l'état d'instinct. Elle n'était encore qu'une enfant que cette loi d'iniquité, qui faisait de tant de ses semblables les esclaves de quelques-uns, révoltait cette nature à la fois fière et tendre, ardente et généreuse. Lorsque sa soumission aux volontés de son père l'eut précipitée à son tour dans le terrible engrenage, à mesure qu'elle en sentait les dents entrer dans sa chair, ces sentiments s'étaient accentués de plus en plus; ils lui avaient inspiré la résolution dans laquelle nous l'avons vue persister avec tant de fermeté en se refusant à fournir de nouvelles victimes à un état social aussi odieux. Les événements qui venaient de s'écouler les avaient élevés à la hauteur d'une passion farouche que fortifiait encore chacune de ses réflexions. Elle voyait dans ce régime de tyrannie, sous lequel son mari et elle avaient eu le malheur de naître, la cause unique de toutes ses peines, de toutes ses douleurs, de toutes ses angoisses; elle faisait remonter à lui jusqu'à la lutte intime qu'elle subissait en ce moment.

Ce fut dans ces préoccupations généreuses qu'elle se réfugia, et, convaincue qu'elles absorberaient celles auxquelles elle se reprochait de céder encore, son cerveau s'enflamma. Dans l'exaltation qu'engendrait cette espérance parallèlement avec ses aspirations pour la liberté, elle ne songea à rien moins qu'à reprendre et à poursuivre l'oeuvre glorieuse qui venait d'avoir de nouveaux martyrs, et à sacrifier sa fortune et, s'il le fallait, sa vie, à l'affranchissement de ses compatriotes.

Lorsqu'elle réfléchit aux moyens, elle reprit le sentiment de sa faiblesse, et elle mesura plus froidement la grandeur de la tâche qu'elle embrassait. Si effrayante que fût la disproportion, elle persévéra néanmoins dans ses résolutions; se contentant du rôle d'Épicharis dans la conjuration qui devait abattre le colosse, elle chercha Volusius.

Naturellement, c'était sur son mari le premier que devaient s'arrêter ses regards.

XII

En dépit du soin jaloux avec lequel un écrivain s'attache ordinairement à conserver un certain vernis poétique à son héros, nous sommes bien forcés de reconnaître que le nôtre ne se trouvait pas, en ce moment, dans des dispositions très-favorables à l'emploi qui lui avait été destiné par sa compagne.

Ainsi que nous l'avons vu, fou d'amour et de chagrin, à bout de ressources et d'expédients, l'ivresse avait été le remède héroïque auquel Nicolas Makovlof avait demandé l'oubli, et au moment même où Alexandra songeait à l'associer à son noble projet, il était occupé à se matérialiser avec la conscience que les mougiks ses aïeux apportaient dans cette sorte d'opération.

Cependant, l'adoration passionnée de sa femme ne cessait pas de dominer le malheureux au milieu même de ses excès; le souci de les lui cacher survivait à l'égarement de sa raison; il y parvenait d'autant plus aisément qu'il s'en fallait de beaucoup que son opulence l'eût affranchi des goûts et des affinités de sa classe. La maxime du serf russe, la meilleure des liqueurs est celle qui tue d'un seul verre, cri de damné qui peint l'enfer d'où il est sorti, était restée pour lui un article de foi. Il dédaignait les vins de France et d'Espagne, boissons insipides à son palais, sans action sur son cerveau, et quand la nuit était venue, s'échappant de sa demeure, il gagnait quelque taverne des faubourgs, où des alcools corrosifs avaient bientôt raison des pensées qui l'obsédaient. Alors chancelant, mais conservant rigoureusement le dernier vestige d'intelligence qui lui était indispensable pour retrouver son chemin, il regagnait sa maison, se laissait tomber dans quelque coin et s'assoupissait de ce sommeil tourmenté, mais lourd, presque léthargique, qui caractérise les ébriétés de cette catégorie.

Un jour que le marchand avait peut-être moins rigoureusement observé les doses de son élixir que de coutume, il ne put dépasser un certain hangar qui servait à abriter ses marchandises et qui se trouvait dans une cour qu'il devait traverser pour gagner son appartement. Là, le dieu des ivrognes lui ménageait, dans un tas de rognures de cuirs, une couche peu moelleuse à la vérité, mais où, en dépit de la neige que le vent amoncelait sur son corps en guise de couverture, il sommeilla avec l'indifférence du bon temps, alors qu'il ne connaissait point d'autres soucis que ceux que lui donnaient les jambes du comte Laptioukine.

[UN NOUVEAU SPORT.--Le _Paper Hunt_, chasse au papier.]

Il était déjà tard lorsqu'il se réveilla; quand il sortait de ces anéantissements, ce n'était ni sans peine ni sans effort qu'il recouvrait ses facultés éteintes; mais ce jour-là une vision soudaine précipita cette espèce de résurrection; il venait d'apercevoir sa femme assise à ses côtés, le coude appuyé sur ses genoux, la tête reposant sur sa main et fixant sur lui un regard chargé d'une expression douloureuse.

Nicolas s'attendait si peu à la trouver là à cette heure encore matinale, que, pendant quelques secondes, il crut rêver. Il frotta ses paupières tuméfiées et alourdies, il se redressa en éparpillant les blancs flocons de son manteau de frimas, et, grimaçant un sourire:

--Pardonnez-moi, Sacha, murmura-t-il d'une voix étranglée.

Elle s'était déjà levée et grave, presque solennelle, les yeux pleins de flammes, les lèvres contractées, la narine frémissante; d'un geste, elle lui fit signe de la suivre. Elle le conduisit dans sa chambre; quand la porte en fut fermée, elle se laissa tomber sur un siège et la douleur qui l'oppressait déborda en sanglots.

Nous n'avons pas à revenir sur l'impression que les larmes d'Alexandra produisaient, sur le pauvre Makovlof; il était déjà à genoux devant elle et les mains jointes, il répétait encore:

--Soeur, soeur, pardonnez-moi si j'ai fléchi sous le poids de mon malheur?

La jeune femme ne le laissa pas achever.

--Oh! s'écria-t-elle avec un accent vibrant et saccadé, je savais bien que j'avais épousé un serf, mais je gardais encore cette illusion que celui dont je portais le nom était un homme!

Le marchand courba la tête sous cette sanglante apostrophe, et Alexandra continua avec une nouvelle véhémence.

--N'étions-nous pas assez misérables, et faut-il que vous ajoutiez vous-même à l'avilissement auquel la destinée nous condamne? Voulez-vous donc me ravir jusqu'à la consolation de vous plaindre? Votre malheur, eh! n'en ai-je pas la moitié? Moi aussi j'ai quelquefois trouvé le fardeau bien lourd; moi aussi j'ai pu fléchir, mais, ajouta-t-elle avec une légère altération dans la voix, je n'ai jamais demandé qu'à Dieu de venir en aide à ma faiblesse.

Nicolas atterré balbutia quelques paroles inintelligibles.

--Écoutez-moi, frère, reprit-elle en se calmant et en faisant signe à son mari de s'asseoir à ses côtés; je ne vous adresserai aucun reproche; vos torts dans le passé, l'aveuglement avec lequel, malgré mes loyales déclarations, vous avez poursuivi une union qui nous a été si fatale, je l'ai oublié, je vous le pardonne. Si Dieu a décidé que je ne serais jamais pour vous qu'une amie, je n'en tiendrai pas moins les serments que vous avez reçus de moi devant les autels; je tâcherai que cette affection que je vous dois toute entière, que je m'efforcerai de faire encore plus grande, adoucisse les rigueurs de vos épreuves; à votre tour, frère, ne me réduisez pas à détourner la tête du cher compagnon auprès duquel je dois marcher; élevez-vous au-dessus de votre infortune par la dignité et le courage avec lesquels vous la soutenez, et...

Cette fois ce fut Nicolas qui interrompit sa femme.

--Sacha, mon adorée Sacha, s'écria-t-il avec l'accent d'une contrition sincère, j'ai péché, j'ai mérité votre colère, mais par la très-sainte Trinité, par le non moins saint patron de la Russie, je m'abstiendrai désormais de ces liqueurs infernales; s'il le faut même, je me condamnerai à ne boire que de l'eau.

--Ce n'est point assez, répondit Alexandra, dans le regard de laquelle passa un éclair.

--Parlez-donc, parlez vite, qu'exigez-vous, chère âme?

--Hélas! j'espérais que tu ne l'avais pas oublié! Ce que je veux, ce que j'exige, c'est que tu sois libre afin que je puisse t'appeler autrement que mon frère.

Ces derniers mots, la jeune femme les avait prononcés à demi-voix, mais avec une expression de chaste tendresse qui, un peu forcée peut-être, n'en caressa pas moins l'oreille du marchand plus doucement que la plus harmonieuse des musiques et le plongea dans une sorte d'extase; son visage pâle s'était empourpré, ses yeux rayonnaient, des gouttes de sueur perlaient sur son front.

Quand il fut parvenu à dominer cette émotion, il recommença le récit quelque peu diffus et fortement accentué d'imprécations, de malédictions, de cette visite au comte Laptioukine, dont sa femme connaissait déjà quelques détails.

--Oui! dit-il en terminant, je l'ai prié, je l'ai conjuré, je l'ai invoqué comme on ne doit invoquer que Dieu, et le barbare ne m'a répondu que par des sarcasmes.

--Je veux que tu sois libre, répéta avec plus de force la belle Moscovite, qui avait, donné de nombreux signes d'impatience pendant la narration de son mari.

--Soit, dit Nicolas avec une angélique résignation; je vais repartir pour Kalouga, je braverai les railleries comme j'ai bravé la colère du seigneur; ce ne sera plus la moitié de ma fortune que je lui offrirai en échange de cet affranchissement qui me vaudra ton amour, ce sera toutes nos richesses.

--Tes richesses, insensé, tes richesses! Ce vieillard qui a déjà un pied dans la tombe les repoussera d'une main dédaigneuse! Tes richesses, mais il leur préfère une seule des jouissances qu'il trouve dans nos tortures.

--Mais que faire? que faire alors? s'écria le marchand éperdu.

--Écoute, frère: Si l'un des mougiks de tes magasins choisissait sous tes yeux le plus beau de tes cuirs et s'enfuyait en l'emportant, me demanderais-tu ce qu'il faut faire?

--Que voulez-vous dire? répondit Nicolas étonné; par l'archange! il est clair que je n'aurais pas besoin de vous consulter; mon premier mouvement aurait été de courir après le larron et de lui reprendre mon bien.

G. de Cherville.

(_La suite prochainement._)

NOS GRAVURES

L'incendie de le rue Monge

Cet incendie, qui rappelle celui des magasins du _Grand-Condé_, a été le drame le plus effroyable que nous connaissions.

L'immeuble incendié est situé à l'extrémité de la rue Monge, entre celle-ci et la rue Mouffetard. En face s'étend l'avenue des Gobelins. Il forme donc la pointe d'un pâté de maisons séparant ces deux rues. C'est une très-belle construction de cinq étages, dont les vastes magasins du _Grand-Monge_ occupaient le rez-de-chaussée et l'entresol. Intérieurement les appartements recevaient le jour par une cour étroite, un puits, mieux encore un grand tuyau de cheminée, appelé à jouer un rôle fatal dans l'incendie qui allait éclater.

C'est vers onze heures du soir que des passants aperçurent le feu et donnèrent l'alarme. Les magasins étaient fermés depuis quelque temps déjà, et c'est dans l'intérieur que le feu avait pris. Comment? On ne sait pas encore. Par suite d'une explosion de gaz, croit-on. Toujours est-il qu'à l'heure que nous avons dite, l'intérieur des magasins, encombrés de marchandises, flambait, et que l'intensité de la chaleur faisait voler en éclats les vitres des impostes sur la rue et sans doute aussi celles des ouvertures donnant sur la cour. Aussitôt un courant s'établit de l'extérieur à l'intérieur. Les flammes entraînées suivirent ce courant, envahirent la cour, et violemment attirées de bas en haut, embrasèrent successivement tous les étages, malgré les secours apportés par les pompiers, les gardiens de la paix et 500 hommes de la ligne envoyés sur les lieux à la première nouvelle du sinistre. Les sauveteurs se voyant impuissants à arrêter les progrès de l'incendie, tournèrent leurs efforts du côté des locataires, qui avaient été surpris pour la plupart pendant le premier sommeil, et parvinrent heureusement à les sauver tous.

Un seul périt par sa faute: M. Gauthier, professeur au collège Rollin, qui demeurait au quatrième étage. Ce malheureux, qui n'était pas chez lui au moment du sinistre, voulut pénétrer jusqu'à son appartement pour y prendre les objets précieux qui s'y trouvaient. Il réussit à le faire, en effet; mais, presque aussitôt, cerné par les flammes, il fut réduit à se précipiter par une fenêtre et se tua sur le coup. Mort déplorable, que l'on doit cependant encore trouver douce, en comparaison de celle que subissaient dans le même moment, au rez-de-chaussée, trois infortunés commis des magasins du _Grand-Monge._

Il est d'usage, paraît-il, dans les grandes maisons de nouveautés, de faire coucher quelques jeunes gens dans les magasins, afin de garder ces derniers. Cela s'explique. Ce qui s'explique moins, c'est que l'on y mette sous clef ces mêmes jeunes gens. Cela peut être par défiance, cela peut être aussi pour les empêcher d'aller courir la nuit, au lieu de rester à leur poste. Quelle que soit la raison de cette claustration absolue, elle vient d'avoir de trop terribles conséquences pour que l'on n'y renonce pas à jamais. D'autant plus qu'il n'est rien moins qu'impossible de trouver des gens en qui l'on puisse avoir tout à fait confiance, à quelque point de vue que l'on se place. Trois jeunes commis, MM. Gilet, Caillet et Lecomte, se trouvaient donc enfermés dans les magasins du _Grand-Monge_ le soir de l'incendie. Et ce n'est pas sans frémir horriblement que l'on songe au drame terrible qui s'est accompli entre ces murailles que le feu dévorait. Ce ne sont point des cris que poussaient ces malheureux, mais des hurlements. On les entendait aller, venir, appeler au secours. Ils cherchaient à enfoncer la devanture, frappant à coups redoublés, mais inutilement. Longtemps même du dehors, ceux qui entendaient, les cheveux hérissés, la lutte désespérée de cette jeunesse en pleine sève contre la plus terrible mort, ne purent vaincre l'obstacle: la puissante armature de tôle avec laquelle on ferme aujourd'hui la plupart des magasins. Et quand enfin, au moyen de poutres portées en bélier, on put se faire un chemin pour arriver jusqu'à eux, il était trop tard, on ne trouva plus que trois cadavres entièrement carbonisés.

Au moment où nous écrivons, trois jours après l'événement, rien n'est plus triste encore que l'aspect de la rue Monge sur le point de l'incendie, où la foule ne cesse d'affluer. La maison dresse lugubrement dans le ciel ses murs noircis et ravagés par les flammes. Au pied gisent des débris de toutes sortes. Et l'éclat d'un soleil resplendissant qui éclaire en se jouant ces ruines, ajoute encore à l'effet poignant que produit ce tableau.

Les obsèques de M. Gauthier ont eu lieu lundi dernier. Celles des trois jeunes commis, mardi. Une foule immense a accompagné à leur dernière demeure ces malheureuses victimes du plus terrible des fléaux.

L. C.

Sir Samuel Baker et Lady Baker

Sir Samuel Baker, le célèbre explorateur dont les dramatiques aventures préoccupent vivement le public européen, est né en juin 1821, dans le comté de Sommerset.

A peine avait-il pris ses grades qu'il quitta l'Angleterre pour exécuter de grands voyages dans les régions tropicales. Déjà à cette époque il avait l'intention bien arrêtée de se vouer à la découverte des sources du Nil, et il cherchait à s'habituer aux terribles fatigues inséparables d'une si dangereuse expédition.

En 1848, il se fixa pour quelque temps dans l'île de Ceylan, où régnait alors ce qu'on a appelé la _fièvre du café_. Il dirigea avec son frère, le colonel Baker, une plantation dans l'intérieur de l'île, et revint en Angleterre après huit ans d'absence.

En 1855, il publia son premier ouvrage, dans lequel il raconte avec humour les nombreuses péripéties de sa carrière tropicale.

Cet ouvrage commença sa réputation et lui permit de commencer ses recherches des sources du Nil dans le courant de l'année 1861. Il se proposait alors d'aller au-devant des capitaines Grant et Speke, qui prenant le grand problème à rebours, cherchaient à revenir au Caire en descendant le cours du Nil, qu'ils devaient rejoindre à l'endroit où ce fleuve se rapproche le plus de l'Océan indien.

Cette première tentative n'est pas heureuse. Après avoir suivi pendant quelque temps le fleuve Atbara, il est obligé de revenir à Kartoun, non point découragé, mais enhardi par sa précédente tentative, il se décide à recommencer ses recherches en fouillant les rives du Nil blanc.

Cette fois sir Samuel Baker ne partait pas seul. Il était accompagné de sa jeune femme, qui avait refusé de le quitter. Il commandait une véritable caravane, à laquelle s'étaient joints quelques Européens, qui tous devaient succomber les uns après les autres aux fatigues de l'expédition.

Mais sir Samuel avait réussi complètement. Non-seulement il avait rencontré Grant et Speke dans la station de Gondokoro, mais il avait eu le bonheur inouï de reconnaître que ces deux grands voyageurs s'étaient complètement trompés.

Le lac Victoria-Nyanza, qu'ils ont découvert, n'était point comme ils le pensaient le principal bassin du Nil, mais seulement un bassin tributaire, qui se jette par une immense cataracte dans la véritable mer intérieure, celle qui donne, naissance au Nil blanc.

Une si brillante découverte est récompensée avant même que les deux époux ne soient de retour au Caire.

Sir Samuel trouve dans cette capitale la grande médaille d'or, que d'urgence la Société de géographie de Londres s'est fait un devoir de lui décerner.

Lorsqu'il s'agit de publier le récit de ses étonnantes aventures, la reine d'Angleterre en accepte la dédicace. De plus, elle le nomme baronnet, pour plaire, paraît-il, à sa femme, que cette distinction séduisait.

Ecrite dans cette langue facile qui plaît aux Anglais, l'odyssée des deux époux se lit avec plus de plaisir dans l'original que dans la traduction. Il nous faudrait la plume d'un Alexandre Dumas pour peindre d'une façon qui nous séduise tout à fait, la stupéfaction des populations nègres, à la vue des cheveux blonds de Mme Baker. Comment faire comprendre la grossière convoitise des grands chefs, qui croyant que toute femme est une marchandise à vendre, offraient vingt éléphants, trente girafes ou cinquante autruches au mari.

Mais la gloire d'avoir découvert le lac Albert ne suffisait point à l'ambition des deux époux. Aussi, en sir Samuel accepta-t-il les propositions du khédive, qui lui donna le titre de pacha et le commandement d'une armée de 1,500 hommes, à la tête desquels il partit pour la conquête des sources du Nil.

Aucun des événements extraordinaires qui se sont déroulés dans le cours du haut Nil, depuis le mois de novembre 1859 jusqu'au commencement du mois de juillet 1873, n'est connu en Europe autrement que par de vagues rumeurs ou des télégrammes tronqués. Cependant nous ne chercherons point à devancer le récit que le grand explorateur ne tardera point à nous faire.

Puissions-nous avoir réussi à donner les détails indispensables pour apprécier le caractère de ce couple étrangement hardi, de ces deux êtres qui ont pris la plus audacieuse de toutes les missions, faire briller l'amour civilisé aux yeux de populations abruties par le despotisme et la polygamie.

W. de Fonvielle.

La sieste

L'heure de la moisson a sonné. Le grain n'est plus en lait et facilement se coupe avec l'ongle; le chaume est devenu blanc. C'est le bon moment. Aussi, dès l'aube, en ce chaud mois de juillet et dans le mois suivant, selon la région, des essaims de moissonneurs, comme des nuées de sauterelles, s'envolant de tous les villages, vont-ils s'abattre à travers la plaine où ondulent les épis. Tous sont armés de l'arme du pays; ici, de l'antique faucille à la lame finement dentée; là, de la sape ou fauchon et de son crochet; ailleurs, de la grande faulx. Ces autres s'avancent, entourant quelqu'une de ces machines nouvelles inventées par celui-ci ou perfectionnées par celui-là, véritables mitrailleuses du sillon qui d'un seul coup couchent par terre les épis par milliers. Mais ces bataillons-là sont rares. Tout le monde ne peut pas se payer le luxe ni s'assurer les avantages de cette grosse artillerie. Sur bien des points, le petit fermier et le petit propriétaire tiennent encore pour la faucille. Cela va moins vite, il est vrai, mais cause moins de perte. Et le temps importe peu, quand la main-d'oeuvre est à bas prix. Par exemple, la fatigue est double, mais on ne s'en aperçoit pas quand on a du coeur au travail, à preuve Mathurin et Mathurine sa femme, qui jamais n'ont boudé devant la besogne. Et nul mieux qu'eux ne sait habilement trancher sa poignée d'épis, égaliser une javelle, lier une gerbe, former une moyette et la coiffer. Toujours à leur affaire, sans s'arrêter une minute, sinon pour manger la soupe, et, comme de juste, faire la méridienne. A ce moment là, d'ailleurs, la chaleur est grande aux champs, le travail presque impossible. Le soleil darde d'aplomb sur la terre ses rayons de feu qui semblent mordre. Bon gré, mal gré, il faut donc fuir, chercher l'ombre, prendre quelques instants d'un indispensable repos, dont la nature elle-même paraît éprouver le besoin. Tout cède au sommeil; le fauve se retire en son gîte; l'oiseau sous le buisson se cache et se tait. Insensiblement tous les bruits s'éteignent, et bientôt le silence n'est plus troublé que par le cri strident de la cigale claquetant seule dans l'espace immense...

C. P.

Le "Paper Hunt" de Fontainebleau

Depuis quelques années le sport a fait en France des progrès incontestables. En ce qui concerne ses branches principales--les courses, la chasse à courre, la chasse à tir, le canotage--nous ne passons plus aujourd'hui pour des écoliers aux yeux de nos maîtres d'outre-Manche; c'est probablement ce qui nous encourage--ayant si bien réussi--à faire du sport au petit pied.

C'est dans cette dernière catégorie qu'il convient de classer le _tir aux pigeons_, le _drag_ et le _paper-hunt_, trois nouveau-nés dont M. Adolphe Dennetier peut revendiquer l'honneur d'être le père nourricier. M. Dennetier, _clary of the course_ des réunions de La Marche, de Porchefontaine et du Vésinet, s'endort généralement en rêvassant au genre de sport dont il dotera la France le lendemain matin. Il a mis des steeple-chases partout, et partout où il en a mis il a installé des tirs aux pigeons. Il a la steeple-chasomanie poussée à un tel degré, que je m'étonne de ne l'avoir pas encore vu organiser des courses d'obstacles, la nuit, dans le goût de celle qui eut lieu en Angleterre, à la suite d'un souper: course fantastique, aux flambeaux, à laquelle prirent part une vingtaine de gentlemen en chemise, coiffés d'un bonnet de coton.

En attendant, comme il n'y a pas d'hippodrome à steeple-chases à Fontainebleau, il y a tenté, dimanche dernier, l'essai d'un _paper-hunt._

Rappelez-vous le conte du Petit-Poucet et les cailloux blancs sur le chemin, et vous aurez l'explication de cette nouvelle course.

Les cavaliers, réunis à rendez-vous au carrefour de la Croix de Toulouse, sont tous en costume de chasse. Ils se préparent à courir dans une direction inconnue. Tout au plus s'ils savent à quel endroit aboutira le parcours. Au signal du starter, ils vont s'élancer et galoper partout où ils verront des cartons blancs et rouges collés aux arbres et des papiers blancs par terre. C'est la fantaisie de M. Dennetier qui a semé les papiers le long du chemin et garni les arbres de leurs cartons-indicateurs.

Hop! les voilà partis. Hélas, la pluie tombe à torrents! Piteux temps d'inauguration! Le pauvre Dennetier se démène comme un lapin dans un collet. Ah! s'il pouvait boire toute cette eau qui noie sa fête!

Cependant, quelques dames dévouées et suffisamment «waterproofées» sont venues, dans leurs équipages transformés en chars de Neptune, se grouper aux environs du but pour fêter le vainqueur.