L'Illustration, No. 1587, 26 Juillet 1873
Part 2
Charles Nodier parle d'un de ses camarades, fils d'un confiseur, qui n'avait jamais croqué un seul bonbon; Philarète Chasles, nourri comme Achille dans l'antre du Centaure, de la moelle des lions et des ours, n'avait pu mordre à la politique. La littérature seule l'aura captivé. Mais quel littérateur! Il nous a ouvert à tous vingt perspectives qui nous étaient fermées avant sa venue: l'Angleterre, l'Allemagne, l'Espagne, les pays Scandinaves, l'Orient. Moyennant une tâche si vaillamment achevée, il pouvait compter que l'Académie française lui ouvrirait un jour ses portes à deux battants. Le _cant_ français s'y est opposé. On lui reprochait de n'avoir pas une tenue assez correcte, par exemple de faire des dettes. Oui, il est vrai, autrefois, il y a vingt ans, il faisait quelques dettes, en nous donnant, chaque matin, des trésors. S'il eût été duc, ou marquis, ou millionnaire, le grief n'existait pas, et il aurait pu mourir dans son fauteuil.
Une chose surtout l'affligeait: la décadence si marquée des formes littéraires. Il disait:
--Est-il possible qu'il existe tant de romanciers chez nous? On en compte trois cents en France, pays de l'esprit, du goût, du caprice! Et ces gens-là font chacun cent volumes, au bas mot! Savent-ils ce qu'ils font? J'en doute! Il est si difficile de faire un bon roman! Il est si peu commun de faire sortir trois nouvelles de sa tête! On condamne tous les jours pour un article de politique à la prison, à l'amende, à l'exil, à la mort. Pourquoi pas ces peines pour un mauvais roman?
Philarète Chasles avait commencé par faire des vers,--comme tout le monde.--A la longue, il était devenu si rebelle à la prosodie qu'il ne savait plus par filer un seul distique.
Il se montrait émerveillé d'un tour de prestidigitation poétique qu'il avait vu exécuter à Méry, un soir, chez Orfila, le doyen de l'École de médecine. On jouait à remplir des bouts rimés. Le tour vint à l'auteur d'_Héva_, qui avait à accoupler ces quatre rimes:
Fête, Deuil. Faite D'oeil.
Et voici ce que Méry avait improvisé:
Un jour de fête, Un jour de deuil. La vie est faite En un clin d'oeil.
Avant de sortir du territoire français, un général prussien a voulu se signaler.
Le prince de vient donc de publier un ordre du jour dans lequel il reproche aux officiers subalternes de saluer leurs supérieurs avec trop de flegme! En même temps, il leur recommande d'y mettre à l'avenir plus de vivacité.
Un vieux colonel en retraite disait à ce sujet à des jeunes gens du civil:
--Eh bien, ça vous fait rire, messieurs. Croyez pourtant que le prince de *** a raison. Quand on salue bien ses chefs, c'est qu'on les estime. Quand on les estime, on s'arrange avec eux pour ne pas se laisser battre.
Philibert Audebrand.
LE PEINTRE AB-OVO
COMMENT SE RECRUTENT LES PEINTRES?
On n'a pas oublié sans doute cette caricature de Daumier, représentant un enfant marchant devant ses parents, et le père s'écriant éclairé par une révélation subite: Comme il mange bien son sucre d'orge! J'en ferai un avocat.
La vocation du peintre ne se révèle pas de la même manière: quelquefois, c'est au collège qu'elle se décide après des succès dans la classe de dessin, quand le jeune élève a conquis le prix pour avoir réussi une _académie_--où la pureté du trait n'en accuse que mieux l'ignorance du contour; c'est encore pour avoir _ombré_ une tête avec des hachures irréprochables qui ressemblent à s'y méprendre aux tableaux que les maîtres de calligraphie suspendent au coin des rues. Ces succès fascinent assez souvent les parents.
Quelquefois, on est le fils d'un artiste.
Où bien son voisin, et l'on a été admis jeune dans son atelier.
Les écoles gratuites de dessin fournissent aussi quelques recrues.
Nous ne parlerons pas ici des vocations irrésistibles; elles se font jour malgré tout.
Il est rare que la manière plus ou moins accentuée de manger un bonbon décide de la carrière d'un artiste futur.
Paris n'a pas le monopole de la production spontanée de cette variété de l'espèce humaine; les départements et l'étranger peuplent d'une manière notable les ateliers de nos maîtres, mais généralement dans ce cas, les mêmes causes produisent les mêmes effets.
Les élèves sortant du collège, ou ceux qui proviennent des écoles de dessin, s'aperçoivent dès leur arrivée à l'atelier du maître, que ce qu'ils ont appris ne leur servira pas à grand chose, que tout est à recommencer; quelques-uns persistent; c'est que là est la véritable vocation; d'autres, au contraire, reconnaissent leur insuffisance et se hâtent d'abandonner une carrière qui ne leur présente aucune issue. Mais il reste toujours quelque chose à celui qui s'est essayé aux véritables études, quand ce ne serait que d'avoir appris que l'adresse de la main n'est pas le seul mérite à rechercher. De bons critiques d'art peuvent se former par ces études incomplètes, et qui pourrait leur refuser une grande compétence?
Quant aux fils d'artistes, nourris dans le sérail, tout enfant ils ont joué avec la palette de leur père, et pourtant, rarement ils en deviennent les successeurs, nos jours on citerait au plus quatre ou cinq honorables exceptions; on dira, les deux Bellangé, les deux Meissonier, les deux Giraud, etc., etc., et l'on ne compte qu'une seule dynastie qui soit parvenue jusqu'à la troisième génération.--Celle des Vernet.--On connaît ce mot d'une modestie charmante du fils de Joseph, du père d'Horace, de Carie Vernet qui, félicité sur cette succession de talents, disait: Je ne suis que l'anneau qui unit les deux diamants.
Il y aurait une curieuse étude à faire sur ceux qui persévèrent--malgré Minerve--; une visite aux galeries du Musée les jours d'étude éclairerait à ce sujet. A coté des jeunes élèves copiant des fragments de tableaux, faisant des esquisses d'après les chefs-d'oeuvre des maîtres, se levant fréquemment pour, disons le mot, flâner, on peut voir des hommes à la chevelure rare ou grisonnante, copiant péniblement des tableaux entiers, travaillant avec assiduité et comme remplissant une tâche; lâche pénible il est vrai, il s'agit pour eux de vivre. Ce sont ces persévérants malheureux qui, revenus trop tard de leurs illusions, n'ont eu ni le courage, ni la possibilité de rompre avec leurs études passées, de chercher une autre carrière, et qui ont à résoudre le difficile problème de vivre de l'art, eux qui ne sont pas artistes.
D'autres, sans abandonner entièrement la peinture, la cultivent concurremment avec un autre art. Le soir, musiciens dans un orchestre, chanteurs des choeurs à l'Opéra, ils redeviennent peintres pendant le jour, trouvant le moyen de manger à deux râteliers; on en trouve quelques-uns parmi ceux que l'on rencontre dans les galeries du Musée. Cette dualité a été dépassée par Henri Monnier. Successivement élève de Girodet et de Gros, dessinateur original, il s'est essayé dans les études sérieuses; tout le monde connaît ses succès de théâtre, son incarnation en monsieur Prudhomme, et il n'est pas un cabinet de lecture qui se considère comme complet s'il ne possède ses _Études sur Jean Hiroux_, et sur _les Cancans des portières,_ illustrés par l'auteur lui-même.
Parmi ceux qui abandonnent définitivement l'étude des arts, on en trouve dans toutes les professions. Nous en avons connu qui sont devenus commissaires-priseurs, officiers de l'armée, marchands de musique, etc., etc. Un seul est devenu... sénateur.
L'initiation du peintre à ses destinées futures peut compter parmi les plus attrayantes. Ce n'est plus la discipline, le silence du collège ni de l'école du soir, ce n'est plus la retenue de la vie de famille, c'est la liberté la plus absolue, l'indépendance la plus complète. La gaieté est à l'ordre du jour dans les ateliers d'élèves, l'esprit également. On ne pourrait en douter en se souvenant que de là sont sortis les Charlet, les Bellangé, les Eugène Delacroix et tant d'autres dont la liste serait trop longue; c'est là que prennent naissance la plupart des mots heureux, de ces expressions qui parfois transforment le langage français, et que tous nous saluons comme de vieilles connaissances, nous souvenant du jour et de l'occasion où ils sont nés, alors que d'autres en ignorent l'origine.
L'atelier d'élèves ne ressemble en rien à l'atelier du maître. Ce dernier, jadis assez modeste--témoin la gravure si connue de celui d'Horace Vernet--peu à peu s'est enrichi; les meubles moyen âge ont commencé la métamorphose, puis sont venues les belles étoffes, les armes curieuses, les oeuvres d'art; on en a fait un salon; les tapis ont couvert le plancher; au classique poêle de faïence a succédé la madone-calorifère; plus de chevalets en bois blanc--du chêne.--Ce n'est plus la blouse de charretier que revêt le maître de ces lieux, c'est l'élégant costume de velours, le saute-en-barque soutaché. Mais le tabac y a acquis droit de bourgeoisie depuis le modeste brûle-gueule, la cigarette espagnole, le cigare de la Havane, jusqu'au chibouque au riche bouquin d'ambre, au narguilé ressemblant à Laocoon dévoré par les serpents, en passant par toutes les variétés de la pipe allemande, hollandaise; tous les moyens sont employés pour activer cette opération chimique qui se nomme la combustion de la nicotiane--vulgo,--fumer, à moins que..., mais quel est de nos jours le peintre qui ne fume pas.
Le contraste est grand entre l'atelier du maître et celui des élèves. Ici, des murailles couvertes d'inscriptions qui ne figureront jamais dans les cours de la bibliothèque, des charges dessinées au fusain, et sur lesquelles on essuie le résidu des palettes, pour tous meubles, quelques bosses, quelques études peintes ou au crayon, la table du modèle, un poêle assez souvent en fer, des tabourets de hauteurs différentes, et une forêt de chevalets enchevêtrés les uns dans les autres, depuis l'aristocratique chevalet à crémaillère jusqu'à celui percé de trous et où deux chevilles supportent la toile. Quelques-uns même sont privés de l'appendice qui sert à les maintenir debout et que l'on nomme la queue; de notre temps, ceux-ci étaient surnommés: à la Titus; on trouve à les utiliser en les appuyant contre le mur; bien qu'invalides, ils font un service aussi actif que les autres. On comprend que la chute d'un chevalet entraîne celle de tous les autres; c'est un véritable jeu de capucins de cartes; ce sinistre se produit rarement, mais quand il arrive, que de toiles crevées, de boîtes à couleurs renversées! chacun cherche à repêcher son bien; peu à peu l'ordre se rétablit, les blessures sont pansées, et on finit par rire..., parce qu'on rit de tout dans un atelier d'élèves.
C'est ici le moment de dire quelques mots sur l'organisation de l'atelier. Il est ouvert toute la journée; mais le véritable travail, celui de l'étude du nu, dure cinq heures par jour, de huit heures du matin à une heure de l'après-midi en hiver, de sept heures à midi en été. D'avance les différentes semaines ont été distribuées aux modèles qui doivent poser, et le lundi matin tout le monde est à son poste, le modèle sur la table, les élèves combinant une pose qui doit être la même pendant toute la semaine. Quand elle est acceptée par la majorité, l'appel commence; les premiers nommés dans cet appel seront les derniers la semaine suivante pour remonter successivement par fractions de cinq ou six. On comprend l'avantage de choisir la place où l'on doit travailler selon l'aspect plus ou moins favorable pour l'étude, mais cet avantage doit être, partagé par tous. Il n'en est pas de même à l'académie du soir dont, plus loin, nous dirons quelques mots.
Jadis, les nouveaux venus étaient obligés de subir sous le nom de charges des vexations sans nombre. Nous mentionnerons à peine les moustaches au bleu de Prusse, la couleur la plus difficile à enlever, et dont les traces subsistent pendant quelques jours, les fumigations faites avec les torche-pinceaux enduits d'une huile nauséabonde que l'on brûlait dans le nez du récipiendaire, et autres plaisanteries d'un goût plus contestable encore, pour arriver au supplice de l'échelle. Il consistait à attacher fortement le patient sur une échelle renversée que l'on redressait ensuite, de façon qu'il eût la tête en bas, et on le laissait ainsi presque jusqu'à la suffocation... Ces épreuves n'ont heureusement plus cours aujourd'hui; ainsi que les brimades des écoles militaires, elles ont disparu pour ne renaître jamais.
Ce n'est pas dans les écoles que nous essayons de décrire que les élèves apprennent l'_a, b, c_, du métier; pour y entrer, il faut avoir déjà une certaine pratique, être capable de copier assez correctement un modèle dessiné, de faire une étude d'après la bosse; et pourtant, avant d'arriver à ce grand _desiderata_--de tout commençant--peindre une figure d'après nature--faire une _académie_--selon le mot admis--hors des ateliers--il faut pendant quelques mois se borner à dessiner. Il y a une hiérarchie parmi les étudiants. Ceux que le maître n'a pas jugé assez avancés pour leur permettre d'aborder encore l'étude de la nature, doivent se contenter de copier quelques bons dessins originaux, soit du professeur, soit d'un autre maître. A ce moment l'élève prend le nom d'_asticot_ ou de _rapin_, non le rapin de vaudeville, espèce de domestique gouailleur, moitié voyou, moitié artiste, véritable gamin de Paris, affublé d'un nom grotesque.--Ceux-là, nous ne les avons jamais connus.--Ce sont généralement des jeunes gens timides, n'osant élever la voix devant leurs anciens et faisant ainsi la première partie de leur noviciat.
De rapin, on passe--dessinateur.--On n'a pas encore le droit de saisir la palette. Au premier rang, devant la table du modèle, on voit un demi-cercle de tabourets bas sur lesquels sont assis ceux qui sont promus à cette dignité. Le carton sur les genoux, ce n'est encore que sur du papier qu'ils peuvent essayer de reproduire le modèle qui pose devant eux. Là, plus de belles hachures, plus de traits imperturbables comme au collège; on commence à comprendre qu'il y a autre chose à chercher que l'adresse de la main, que la forme n'existe pas seulement dans le contour extérieur. C'est un commencement de révélation.
P. Blanchard.
(_La fin prochainement._)
LA CAGE D'OR
NOUVELLE
(Suite)
Lorsqu'on a trouvé de si bonnes raisons pour justifier des démarches qui auraient pu devenir compromettantes, on ne doit pas en manquer lorsqu'il ne s'agit plus que d'accorder le tribut de quelques larmes au sort du malheureux qu'on aurait voulu sauver, et Alexandra en découvrait auxquelles il n'y avait réellement rien à répondre.
Ces larmes la ramenaient insensiblement aux événements des jours précédents, et une lois livrée à ces souvenirs, elle leur appartenait; son imagination reconstruisait alors tous les accidents de ses deux rencontres avec le jeune gentilhomme; elle en revivait, pour ainsi dire, un à un, jusqu'aux moindres détails; il lui semblait entendre encore cette voix si vibrante et si douce parfois; elle se sentait si troublée, comme elle l'avait été devant la singulière ardeur du regard du proscrit.
Nécessairement, elle se permettait, quelques corrections dans cette nouvelle édition de ce drame; elle se montrait notamment beaucoup plus sévère qu'elle ne l'avait été pour l'inconcevable légèreté avec laquelle le jeune homme avait exposé sa vie pour la revoir. Mais, si condamnable que soit une folie, elle flatte toujours un peu la femme qui en est l'objet; et puis le malheureux expiait trop cruellement son étourderie pour que son censeur, si rigide qu'il fût, ne se sentit pas désarmé. Alors, comme elle n'ignorait pas qu'en matière de complots politiques il n'est point dans les habitudes du gouvernement moscovite de laisser ses victimes languir dans les cachots de la forteresse, comme elle ne doutait pas que le condamné de la veille n'eût été déjà acheminé vers la Sibérie, c'était dans les steppes désolées de la terre d'exil que la conduisaient ses rêveries; elle y cherchait, elle y retrouvait son protégé. Mais, hélas! ce n'était déjà plus celui qui, beau de sa jeunesse et de son intrépide audace, s'était imposé à son admiration; elle le revoyait hâve, défait, l'oeil morne, éteint, succombant à cet effroyable travail des mines auquel sa naissance, son éducation, sa vie de luxe et d'oisiveté l'avaient si peu préparé; elle le suivait, marchant d'un pas chancelant à travers ces déserts de neige pour regagner une misérable cabane, seul asile que la munificence du tsar accorde aux infortunés qu'il relègue dans cet enfer de glace. C'était surtout l'évocation de ces tristes tableaux qui avait le don de l'émouvoir; elle commença à mêler à ses tristes réflexions quelques malédictions contre les tyrans.
Alexandra se trouvait sous ces impressions lorsque son mari était revenu de Kalouga. Nous avons dit que, dans le désespoir que lui avaient causé les menaçantes paroles du comte Laptioukine, Nicolas Makovlof n'avait pas eu le courage d'annoncer à sa femme l'insuccès de la tentative que celle-ci avait conseillée. Mais, dans la situation où se trouvaient les deux époux vis-à-vis l'un de l'autre, ce silence avait son éloquence, et Alexandra avait deviné ce qui avait dû se passer.
A sa grande surprise, après avoir si ardemment souhaité cette émancipation, elle en perdait l'espoir avec colère, mais sans que sa douleur fût violente, et elle commença de marcher d'étonnement en étonnement.
Emue de l'accablement du pauvre serf, elle essaya de le consoler; mais ces quelques mots de tendresse émue qui avaient autrefois le privilège de ramener le sourire sur ce visage morose, qui étaient le rayon vivifiant auquel s'épanouissait ce coeur désolé, elle ne les trouvait plus. Elle remarqua elle-même que son coeur n'avait aucune part aux phrases banales et froides qui tombaient de ses lèvres.
Le lendemain elle essaya de rentrer dans la régularité de sa vie, de reprendre les occupations de son ménage et de son négoce; elle s'aperçut avec stupeur qu'elle n'était plus dans la possession de sa volonté. Dominée par les visions, par les souvenirs qu'elle avait si imprudemment caressés, elle ne pouvait plus s'y soustraire. Ils se représentaient à elle non-seulement dans la solitude recueillie de sa chambre à coucher, mais à tous les instants de la journée. L'image du proscrit la poursuivait au milieu des travaux de son intérieur aussi bien que des préoccupations de son comptoir; tantôt elle la voyait apparaître sur la page blanche du grand-livre sur lequel elle enregistrait les cuirs secs, salés, verts, etc., débités par la maison Makovlof; tantôt elle tressaillait, relevait la tête, se figurant qu'elle allait le voir derrière le carreau où, une fois déjà, il s'était montré; et, même en présence de son mari, elle se surprit plus d'une fois songeant encore à l'exilé.
La révélation de cet état de son cerveau n'excita d'abord, chez Alexandra, que de l'humeur et du dépit. Si flagrante que fût maintenant l'obsession, elle ne se décidait pas à lui accorder la moindre importance. Celui dont la pensée se représentait à son esprit, trop souvent sans doute, n'était-il pas pour elle un étranger dont elle ignorait même le nom? Si elle cédait si aisément à ce souvenir, c'était bien moins à la personne de l'exilé qu'il fallait attribuer cette faiblesse, qu'à la cause même pour laquelle celui-ci aurait souffert; et cette cause n'était-elle pas assez noble pour mériter encore davantage? Et puis, enfin, ne pouvait-elle pas, sans être répréhensible, s'occuper d'un homme que probablement, hélas! elle ne reverrait jamais en ce monde?
Mais Alexandra était si sincèrement honnête que les plaidoyers qu'elle s'adressait à elle-même avaient perdu le pouvoir de la convaincre. Sérieusement alarmée, bien que doutant encore de la réalité de ses appréhensions, elle essaya de lutter contre l'envahissement de sa pensée, d'en écarter tout ce qui se rattachait à ce jeune homme, de se roidir dans la plus complète indifférence. La journée ne s'était pas écoulée qu'elle avait vingt fois constaté l'inutilité de ses efforts; alors elle fut bien forcée de reconnaître la vanité de ses résolutions, et une idée traversa son esprit avec la rapidité et la violence foudroyante de l'éclair.
--Le méchant prêtre aurait-il donc dit la vérité? Un sentiment coupable s'était-il emparé de son coeur sous le masque de cette sollicitude?
Ce n'était plus là une question qu'elle s'adressait à elle-même; c'était un cri d'angoisse contre lequel sa conscience ne savait plus la rassurer. Les illusions dans lesquelles elle s'était entretenue jusqu'alors se dissipaient peu à peu, et peu à peu aussi elle passait de l'excès de la confiance à l'exagération du remords.
Sa faute, celle d'avoir accordé à un étranger une part dans ses pensées et peut-être aussi dans ses affections, eût certainement semblé des plus vénielles à la plupart de nos femmes de l'occident; mais, en sa qualité de demi-sauvage, la belle Moscovite était absolument étrangère à l'art de composer avec ses devoirs; pour elle, les exigences de ces devoirs étaient absolues; si légère qu'eût été l'infraction qu'elle avait été forcée de reconnaître, bien que son coeur en eût été le seul confident, elle prenait à ses yeux les proportions d'un crime; elle se la reprochait avec une amertume que l'on n'a pas toujours à constater chez les charmants éditeurs de péchés autrement corsés. Dans sa confusion, elle fuyait le pauvre Nicolas, qui lui-même, comme nous l'avons vu, en proie à un désespoir d'un autre ordre, ne la recherchait guère; il lui semblait qu'il n'était pas jusqu'aux indifférents qui ne dussent remarquer sur son visage les traces du trouble de son âme, et, se sentant rougir sous leurs regards, elle se confinait dans sa chambre, où elle restait enfermée pendant des journées entières; et ce fut ainsi qu'elle tomba, à son tour, dans cette prostration dont son mari nous a déjà fourni un exemple.
Mais, avec le caractère d'Alexandra, cet affaissement ne devait pas se prolonger; il ne pouvait pas davantage, comme cela était arrivé à Nicolas Makovlof, aboutir à une défaillance; la réaction ne se fit pas attendre.
Dans ces heures de méditations où Alexandra se montrait si sévère pour elle-même, si rigoureuse pour un entraînement de sa charité, elle essayait également d'étendre ses ressentiments à celui qui avait jeté le désordre dans son âme et le trouble dans son existence; mais elle n'y parvenait pas. Plus d'une fois, au contraire, il lui arriva de surprendre son imagination, réfractaire aux rigueurs qu'elle entendait lui imposer, s'élançant de plus belle vers l'exilé. La fréquence de ces rechutes souleva non-seulement son indignation, mais une irritation violente; et décidée à dompter la rébellion de son esprit, à étouffer le dernier vestige de souvenirs si dangereux pour son repos, elle se rejeta avec une sorte de rage fiévreuse dans un ordre d'idées qui lui apparaissaient comme un sûr bouclier pour sa faiblesse; afin de mieux fermer son coeur à l'amour, elle le donna à la haine.
Si Nicolas Makovlof avait longtemps porté la chaîne héréditaire avec une parfaite insouciance, s'il avait fallu des circonstances exceptionnelles pour donner aux vagues regrets, aux sourdes hontes que lui inspirait sa condition les proportions d'un désespoir, nous savons déjà qu'il était loin d'en être de même de celle qu'il avait prise pour femme.