L'Illustration, No. 1587, 26 Juillet 1873
Part 1
L'ILLUSTRATION
JOURNAL UNIVERSEL
RÉDACTION, ADMINISTRATION, BUREAUX D'ABONNEMENTS 33, rue de Verneuil, Paris.
31e Année.--VOL. LXII--Nº 1587 SAMEDI 26 JUILLET 1873.
SUCCURSALE POUR LA VENTE AU DÉTAIL 60, rue de Richelieu, Paris.
Prix du numéro: 75 centimes La collection mensuelle, 3 fr.; le vol. semestriel, broché, 18 fr.; relié et doré sur tranches, 23 fr.
Abonnements Paris et départements: 3 mois, 9 fr.;--6 mois, 18 fr.;--un an, 36 fr.; Étranger, le port en sus.
SOMMAIRE
Texte: Histoire de la semaine.--Courrier de Paris.--Le peintre Ab-Ovo.--La Cage d'or, nouvelle, par M. G. de Cherville (suite).--Nos gravures.--Revue comique du mois, par Bertall.--Les Théâtres.--Bulletin bibliographique.
Gravures: L'incendie des magasins du Grand-Monge, rue Monge (2 gravures).--Sir Samuel Baker, explorateur de l'Afrique centrale;--Lady Baker.--La sieste, composition et dessin de J. Millet.--Un nouveau sport; le Paper Hunt, chasse au papier.--La tante à succession, d'après le tableau de M. Worms.--Découverte d'un éléphant fossile à Durford (Gard), 3 gravures.--Revue comique du mois, par Bertall (12 sujets).--La cabine-laboratoire du _Challenger_, navire chargé d'explorer le fond des mers.--Rébus.
HISTOIRE DE LA SEMAINE
FRANCE.
À l'heure où ces lignes paraîtront, l'Assemblée nationale sera sur le point de se séparer pour ne rentrer en session que le 5 novembre. Cette longue interruption des travaux parlementaires a été décidée dans la séance de samedi dernier, d'après les conclusions du rapport présenté par M. Paris et malgré l'opposition de la gauche qui, trouvant l'époque de la prorogation trop éloignée, avait vainement demandé qu'elle fut fixée d'abord au 20 septembre, époque de la libération du territoire, puis au 20 octobre.
La semaine parlementaire a d'ailleurs été bien remplie. L'Assemblée a discuté et voté plusieurs lois importantes, que nous allons successivement passer en revue. C'est d'abord la loi relative à l'organisation de l'armée, dont nous avons résumé, dans notre précédent bulletin, les dispositions principales, et dont l'adoption en deuxième lecture a eu lieu, comme on pouvait le prévoir, à la presque unanimité, sauf quelques modifications secondaires apportées à la rédaction primitive de certains articles, notamment en ce qui concerne la durée des fonctions des généraux dans l'exercice d'un même commandement, et la latitude laissée au ministre de la guerre pour modifier l'habillement et l'équipement des troupes; les changements d'uniforme, abandonnés jusqu'à présent à la discussion du ministre, ne pourront plus avoir lieu, désormais, qu'après le vote d'un crédit spécial.
L'Assemblée s'est ensuite occupée d'une proposition émanant de MM. Fresneau et Carron et ayant pour objet l'organisation du service religieux dans l'armée de terre; cette proposition a eu ce sort singulier d'être soutenue et combattue avec une égale vivacité et avec les arguments les plus opposés, au nom du même principe, celui de la liberté de conscience. Selon les adversaires du projet, dont M. le général Guillemaut s'est fait remarquer comme l'un des plus ardents, cette liberté sera soumise aux plus graves atteintes par l'existence d'un service religieux spécial aux troupes qui, alors même que la fréquentation n'en serait pas obligatoire, aura pour effet de faire remarquer les militaires qui n'y assisteraient pas, et de créer, par suite, entre les pratiquants et les non pratiquants, une différence dont les effets seront funestes à plusieurs points de vue. Selon les généraux Robert et Pélissier, et selon M. Carron, tout au contraire, la proposition dont il s'agit aura précisément pour effet de protéger cette même liberté de conscience en assurant aux croyants les moyens de remplir leurs devoirs religieux, moyens qui leur faisaient trop souvent défaut jusqu'à présent. Nous n'avons pas besoin d'ajouter que la majorité a été de cet avis, et le projet a été voté par plus de 400 voix.
C'est encore d'une question religieuse que la Chambre s'est occupée dans ses séances de mardi et mercredi. Mgr l'archevêque de Paris a demandé à l'Assemblée de déclarer d'utilité publique la construction d'une église au sommet de la butte Montmartre. Cette construction, dont les frais seraient couverts par une souscription, ne coûterait rien à l'État; la déclaration d'utilité publique a simplement pour but, en ce cas, de donner aux promoteurs de l'entreprise le droit d'acquérir l'emplacement nécessaire par voie d'expropriation. L'utilité publique existe-t-elle; peut-elle être également déclarée dans ce cas particulier? Tel est le terrain purement juridique sur lequel M. Bertauld a placé la question après quelques observations d'ordre religieux et politique présentées par M. de Pressensé. Pour soutenir la négative, M. Bertauld a cité des passages du _Cours de droit administratif_ de M. Batbie, où l'honorable député qui est aujourd'hui ministre des cultes semble se prononcer dans ce sens. M. Batbie a reconnu l'exactitude de la citation, mais en ajoutant que la doctrine jadis soutenue par lui n'avait pas été confirmée par la jurisprudence ultérieure; il a ensuite relevé plusieurs erreurs commises dans l'argumentation de M. Bertauld et, finalement, la Chambre a adopté la déclaration d'utilité publique.
Nous avons, à dessein, réservé pour la fin de notre revue de la semaine parlementaire l'interpellation adressée par M. Jules Favre et plusieurs membres de la gauche au gouvernement sur sa politique intérieure, dans la séance de lundi dernier. Cette interpellation, d'abord retirée par ses auteurs, puis reprise au dernier moment, empruntait à la prochaine prorogation de l'Assemblée, une importance toute particulière.
Elle pouvait fournir au gouvernement l'occasion de s'expliquer sur ce qu'il compte faire pendant ces trois mois où il va se trouver, en quelque sorte, livré à lui-même, et sur la façon dont il entend préparer la solution des graves questions constitutionnelles depuis si longtemps en suspens. Malheureusement, l'orateur qui s'était chargé de la soutenir, gravement discrédité aux jeux de la majorité et même à ceux d'une partie de la gauche, en avait à l'avance compromis le résultat par sa seule intervention. De l'aveu même d'une grande partie des journaux républicains, M. Jules Favre, mal inspiré en prenant la parole, l'a été plus mal encore dans le développement de son discours. Au lieu de maintenir le débat dans la sphère élevée qui lui convenait, il l'a porté sur le terrain des incidents secondaires et des récriminations passionnées. M. de Broglie, dont la réponse était ainsi rendue singulièrement facile, s'est contenté de se reporter au 24 mai et aux circonstances qui avaient amené le différend entre la majorité et M. Thiers; au réquisitoire de M. Jules Favre le sommant de dire si le gouvernement était légitimiste, orléaniste ou bonapartiste, il a simplement répondu que le gouvernement ne préparait pas de solution constitutionnelle, que c'était là le domaine de l'Assemblée, dont il avait reconnu le pouvoir et dont il accepterait la sentence lorsque le jour serait venu. A la suite de ce discours, un ordre du jour exprimant la confiance de l'Assemblée nationale dans la politique du gouvernement et signé du général Changarnier, de M. d'Audiffret-Pasquier et de M. de Larcy, a été adopté à la majorité de 388 voix contre 269, sur 651 volants.
Le mouvement d'évacuation des troupes allemandes, annoncé d'abord comme ne devant commencer que le 25, est déjà effectué en grande partie et sera entièrement terminé le 2 août, moins la place de Verdun. A l'heure où nous écrivons, les villes de Mézières, Charleville, Bar-le-Duc, Sedan, Commercy, Vaucouleurs et Neufchâteau ont vu s'éloigner les troupes allemandes qui les occupaient et qui ont été immédiatement remplacées par des garnisons françaises.
ESPAGNE.
L'Espagne paraît être arrivée à cette période de crise suraiguë qui précède les événements décisifs. Le dictateur Pi y Margall, dont l'inconcevable apathie lui avait valu les attaques les plus violentes au sein des Cortès, se voyant dans l'impossibilité de former un ministère, a fini par donner sa démission et a été immédiatement remplacé par M. Salmeron. Ancien vice-président du Sénat sous le dernier règne, M. Salmeron appartient à la droite de l'Assemblée; son ministère, pris dans la droite également, comprend plusieurs anciens ministres ou fonctionnaires du roi Amédée. Le nouveau gouvernement réussira-t-il mieux que son prédécesseur à rétablir l'ordre et à refouler l'insurrection? Cette simple question a l'air d'une amère ironie en présence de l'effroyable décomposition à laquelle l'Espagne est en proie du Nord au Midi. Nous avons déjà signalé, il y a huit jours, les désordres dont Carthagène, Alcoy, Barcelone et Malaga avaient été le théâtre. Les détails publiés depuis sur les excès commis par les forcenés qui régnent en maîtres à Alcoy et à Carthagène dépassent en horreur tout ce que l'imagination peut concevoir. Du reste, le mouvement fédéraliste gagne chaque jour du terrain; les provinces de Murcie, de Valence et d'Andalousie ont proclamé leur complète autonomie; plusieurs navires de guerre, la frégate la _Vittoria_ entre autres, tombés au pouvoir des insurgés de Carthagène, ont été expédiés par ceux-ci sur Alicante pour aller soulever la population; à Séville, la populace a arrêté le capitaine général nommé par le gouvernement et a pris possession du télégraphe; à Cadix, elle assiège les troupes restées fidèles qui se sont retranchées dans l'arsenal.
Pendant ce temps, les carlistes poursuivent le cours de leurs succès et don Carlos est entré en Espagne, où il a pris le commandement des forces dont il dispose. Dans sa proclamation aux volontaires royalistes, datée du village de Zugarramurdi, don Carlos commence par invoquer le Dieu des armées; puis il annonce que les volontaires auront désormais en abondance les armes qui leur avaient souvent manqué jusqu'à présent; il déplore l'aveuglement de l'armée qui oublie quinze siècles de gloire, et termine en faisant appel au dévouement de ses partisans pour sauver l'Espagne agonisante.
Un des premiers actes du prétendant a été d'adresser au général carliste Antonio Lizarraga, commandant général en Guipuzcoa, une lettre dans laquelle il déclare le curé Santa Cruz traître et rebelle, et donne ordre de traiter comme tels ceux qui à l'avenir serviraient sous ses ordres ou l'admettraient dans leurs rangs. Selon une dépêche de source carliste, Santa Cruz, à la suite de sa disgrâce, aurait déposé son uniforme, abandonné son commandement militaire et, reprenant sa soutane, serait entré en France, d'où il se rendrait à Rome pour se jeter aux pieds du saint-père et demander son pardon.
GRANDE-BRETAGNE.
La Chambre des Communes a voté, la semaine dernière, malgré l'opposition du ministère, une proposition qui peut paraître chimérique, mais qui montre que les idées de progrès et d'humanité ne cessent jamais de perdre complètement leur empire, même aux époques les plus troublées. Aux termes de cette proposition, le gouvernement est invité à faire appel au tribunal arbitral, avant de recourir à la force des armes, chaque fois qu'il s'élèvera un conflit entre lui et une puissance étrangère; il devra en outre s'appliquer par tous les moyens possibles à amener entre les puissances une entente ayant pour but l'institution d'un semblable tribunal pour régler pacifiquement les différends qui pourraient s'élever entre elles. Combattue avec assez de vivacité par M. Gladstone, qui l'a qualifiée d'utopique et en a démontré l'inefficacité, cette motion n'en a pas moins été adoptée comme nous l'avons dit, car elle avait pour elle l'éloquent exemple de la solution dù différend relatif à l'_Alabama_; remplira-t-elle son objet et réussira-t-elle à délivrer l'humanité du fléau de la guerre? Il faut le souhaiter si l'on n'ose l'espérer.
Les fiançailles du duc d'Édimbourg, second fils de la reine d'Angleterre, avec la grande-duchesse Marie Alexandrowna, fille de l'empereur de Russie, ont été célébrées la semaine dernière au château de Heiligenberg, près de Jugenheim, dans la Hesse. La grande-duchesse, née le 17 octobre 1853, atteindra bientôt sa vingtième année. Le duc d'Édimbourg a vingt-neuf ans; il est né le 6 août 1844.
COURRIER DE PARIS
Il est donc parti, il ne reviendra plus. Je ne le nomme pas; ce ne serait point la peine de le nommer. Vous avez assez vite deviné de qui je veux parler. Il est parti. Qu'Allah soit loué jusqu'à ce ciel de nacre où El Borak, la divine jument du Prophète, va conduire les houris aux grands yeux noirs! On compte de cela sept jours depuis qu'il a pris le chemin de fer qui l'a conduit de Dijon à Genève. De Suisse il va en Italie, du Tyrol à Constantinople. Jamais vagabonde comète n'aura laissé derrière elle une si longue traînée de fêtes et d'étincelles.
En nous quittant, il s'est amusé à faire pleuvoir des croix par poignées. Avez-vous vu sa plaque? Un soleil au milieu duquel se dresse un lion tenant une épée dans ses griffes. Le tout entouré de diamants. Ceux qui s'étaient constitués ses historiographes du jour et de la nuit racontent qu'il a distribué cinq cents de ces soleils. Comment! rien que ça! La belle poussée pour un pays où c'est une maladie de naissance que de porter des rubans! «--Mon Dieu, s'écriait le vieux roi Louis-Philippe, ils demanderaient des croix au choléra, si le choléra en donnait!»
Pour en revenir à celui qui en a semé cinq cents, plus de quatorze cents placets avaient été déposés au Petit-Bourbon; Malcolm-Khan, le premier ministre, a dû mettre une digne à cette inondation de suppliques. Tandis qu'on y était, on aurait bien satisfait à toutes les demandes. Qu'est-ce que ça pouvait leur faire, neuf cents décorations persanes de plus ou de moins! Mais au moment où l'on se disposait à doubler la pluie, à la tripler même, on a découvert avec stupeur qu'on avait usé jusqu'au dernier tous les brevets imprimés et scellés _ad hoc_. En partant de Téhéran, on avait rempli toute une caisse de ces parchemins, pensant que la cargaison serait suffisante. Cette disette de diplômes a tout arrêté. Ah! si l'on avait su en quoi consiste, sous ce rapport, la _furia francese_, ce n'est pas une caisse, c'est une demi-douzaine qu'on aurait mêlée aux bagages!
Nassr-ed-Din a emporté Paris avec lui, en Orient. Savez-vous comment? Un peu avant son départ, M. Alphand lui a fait présent de son intéressant ouvrage, _Les Promenades de Paris_, qu'a publié l'éditeur J. Rotschild.--M. Alphand, vous le savez, est l'habile ingénieur qui a fait le Paris décoratif que vous connaissez.--De retour à Téhéran, le shah feuillettera plus d'une fois ce curieux volume en se rappelant les monuments qu'il a visités, les jardins, les grandes voies et les places qu'il a traversés.--Et qui sait? peut-être ce volume lui servira-t-il, un de ces jours, à décréter un Paris oriental?
Lui parti, l'ambassade japonaise arrive. C'est la douzième que nous voyons entrer dans nos murs. Venez, Japonais! Soyez les bien-venus! On a toujours fait bon accueil à vos devanciers. Pourquoi ne vous ménagerait-on pas, à vous aussi, une réception de première classe? MM. les reporters préparent déjà leurs carnets. On va nous tenir au courant des faits et gestes de l'ambassade nouvelle. A première vue, par malheur, on a pu constater une lacune. Cette douzième ambassade japonaise manque absolument de Taïcoun.
Point de Taïcoun, qu'en dira-t-on?
Il est impossible que nous ayons perdu de vue la figure pain d'épice, imberbe et étonnée de Son Altesse le Taïcoun, comme on appelait cet adolescent venu de leddô. Il n'y avait pas de fête sans le jeune étranger. Comme le palais des Tuileries, alors si souvent en liesse, le mettait savamment en relief, de par M. Feuillet de Conches, dans toutes les cérémonies, dans tous les dîners, dans toutes les chasses, dans tous les bals et jusqu'aux soirées où l'on organisait les _tableaux vivants!_ Qu'est-il devenu, monseigneur le Taïcoun? Les neiges d'autan sont fondues, je le sais. Toutes les grandeurs d'alors se sont évanouies comme la fumée d'un cigare. Ainsi l'a voulu le destin qui semble ne vouloir jamais que des choses bizarres ou pénibles; mais le Taïcoun n'était pour rien dans nos affaires. C'est pour vous dire qu'il avait des droits à être épargné. Où est-il donc? Vit-il encore? _An puer Ascanius vivit ne aut vescitur aura?_ comme dit Virgile. Et s'il arrivait qu'il n'y eut plus de Taïcoun, qui empêchait d'en improviser un autre afin de nous l'envoyer avec la douzième ambassade qui nous fait l'honneur de visiter Paris en ce moment?
Ces visites multipliées démontrent d'ailleurs combien est irrésistible la force qui pousse désormais l'Orient à donner la main à l'Occident. Ce serait à faire croire que les deux mondes ne peuvent plus vivre désormais sans confondre leurs intérêts. Tout justement, sous l'impulsion de M. Léon de Rosny, savant professeur, il s'ouvrira, le 1er septembre prochain, un Congrès international des orientalistes. Toutes les sociétés savantes sont déjà occupées à élire leurs délégués. Pour la première fois, on verra donc réunis en une sorte de diète les égyptologues, les hébraïsants, les indoustanistes, les assyriologues, les sinologues, les océanistes et tous ceux qui étudient les sémites et les néo-grecs. Mais, si j'ai bien compris le sens des statuts, le congrès aura surtout pour programme de mettre en relief ceux qu'on appelle les japonistes.
Il était d'usage autrefois de rire à propos d'un congrès organisé par des savants. Ces savants de jadis ne s'entendaient généralement qu'en une science, celle qui consiste à bien se servir de la fourchette. A la vérité, ils y étaient de première force; un congrès de savants était immanquablement une très-belle manifestation gastronomique. Sous prétexte de vieilles médailles, par exemple, ils se rencontraient en assez bon nombre pour agiter l'intéressante question de savoir si la perdrix rouge est décidément préférable à la perdrix grise, ou bien s'il est possible à l'homme de marier le melon à l'ananas; on discourait avec intrépidité, on buvait sec, on chantait au dessert, et le congrès, une fois la carte payée, ajournait à l'année prochaine la suite de ses travaux.
Rien de semblable, croyez-le, au sujet du Congrès des Orientalistes. Les questions posées sur le tapis pourront toucher à la cuisine, mais seulement en ce sens qu'il faut de mieux en mieux nourrir les peuples. L'archéologie, la production agricole, l'histoire, l'industrie, les langues, l'art sous toutes ses formes, voilà ce qui constituera le fond des délibérations. Un bureau provisoire fonctionne déjà. On y remarque MM. Léon de Rosny, déjà nommé, professeur à l'École spéciale de langues orientales, président de la Société d'ethnographie; Jules Oppert, professeur près le collège de France, président de l'Athénée oriental (il a vécu cinq ans sur les ruines de Babylone); Geslin, architecte et peintre, ancien inspecteur du musée du Louvre; Le Vallois, capitaine du génie; Charles Leclerc, libraire-éditeur pour les langues orientales. Vous voyez que les garanties ne manqueront pas.
Un homme qui, pour sûr, aurait été une très-grande lumière pour l'Assemblée projetée vient de mourir subitement, à Venise, à la grande douleur de ses amis. J'ai nommé Philarète Chasles, professeur au Collège de France, conservateur à la Mazarine, le polygraphe le plus varié, le plus téméraire et le plus coloré du temps. Il était parti pour l'Italie, il y a trois semaines, plein de vigueur et de gaieté.--J'ai reçu de lui, à cette date, une lettre de sa grande écriture si nette, si décidée.--La surveille du jour où il est tombé pour ne plus se relever, il faisait encore de cette critique dont les délicats se montraient friands depuis tant d'années. De quoi est-il mort? D'un rayon de soleil trop brûlant ou de l'air des lagunes? il est mort et une des plus précieuses intelligences de notre pays a cessé d'être.
Philarète Chasles n'était plus jeune. Né en 1798, il touchait à sa soixante-quinzième année. Qui s'en serait douté? De taille exiguë mais fort bien pris dans sa petite taille, mince, fluet même, toujours soigneux de sa personne, il s'était habitué à combattre les atteintes de l'âge autant par l'hygiène sévère du travail que par les artifices de la toilette. Tel il avait été en 1830, tel il paraissait être encore en 1870. Sans être belle, sa figure plaisait à cause de son excessive vivacité. L'oeil était plein de malice. «Un oeil de pie!» disait un jour M. de Balzac. Pour se faire une idée des causeurs d'il y a quarante ans, race charmante qui s'en va de plus en plus pour céder la place à de grossiers plaisantins, il fallait écouter, ne fût-ce qu'une heure, ce jeune vieillard, l'un des plus prompts à la riposte qu'on ait jamais connus.
Peu d'hommes auront eu des commencements plus dramatiques. Fils d'un ancien chanoine de la cathédrale de Chartres, révolutionnaire ardent, qui avait été un des montagnards inexorables de la Convention nationale, il ne se souvenait pas d'avoir eu un seul jour d'enfance. Racontant ses débuts à moi-même, à la suite d'un dîner d'amis, il disait: «Mon père était un âpre disciple de J. J. Rousseau. Il disait, comme Saint-Just, son collègue et son ami, lequel avait déjà répété le mot d'un fameux janséniste: _Un révolutionnaire ne doit se reposer que dans la tombe._ Il m'avait donné un état manuel, celui de typographe. Mais, en même temps, il avait mis ma tête d'enfant en serre chaude. Figurez-vous qu'on m'apprenait le latin à huit ans, mais comme on l'a enseigné à Montaigne, c'est-à-dire en le parlant devant moi. Il en est résulté que j'expliquais Tacite à dix ans,--sans le comprendre.» Il a, du reste, mis le public dans la confidence de sa vie intime de cette époque, en écrivant un très-beau chapitre du livre des _Cent-et-un_, intitulé: _la Maison de mon père_. C'est une très-curieuse peinture des régicides du temps où la première République avait été renversée par Bonaparte, après le 18 brumaire. On voit défiler là-dedans des physionomies de conventionnels fameux: Vadier, Amar, Mallarmé, Robert, Lindet, Daunou, hommes terribles, selon l'histoire; vieillards pleins de coquetterie et ne parlant que d'idylles, suivant le narrateur.--Le volume des oeuvres de Philarète Chasles où se trouve ce morceau est rare au point d'être introuvable.
Ce n'était là qu'une préface à la plus laborieuse des carrières. Tour à tour apprenti imprimeur, correcteur d'une grande maison d'imprimerie à Londres, journaliste improvisé, bibliothécaire, professeur de littérature comparée, voyageur, conférencier, traducteur, _reviewer_ infatigable, nul n'a plus écrit, plus cherché, plus parlé, plus traduit, plus inventé. J'oublie de dire qu'il a été poète, très-hardi dans ses conceptions.--Il avait commencé par faire (1831) les _Contes bruns par une tête à l'envers_, en collaboration avec M. de Balzac et Ch. Rabou. Le lendemain, il nous faisait connaître Jean-Paul Richter, en publiant _Titan_ et les inénarrables épisodes: _La mort d'un Ange, Le carnaval de Jean-Paul._--Que d'autres belles choses! Quelle somme de labeur fournie au _Temps_, au _Journal des Débats_, à la _Revue Britannique_, à la _Revue de Paris_, à la _Revue des Deux-Mondes_, à la _Revue de Saint-Pétersbourg!_