L'Illustration, No. 1586, 19 Juillet 1873

Part 4

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Ces documents importants nous permettent de nous former une idée de la météorologie martiale, et de voir en elle une reproduction très-ressemblante de celle de la planète que nous habitons. Sur Mars comme sur la Terre, en effet, le soleil est l'agent suprême du mouvement et de la vie, et son action y détermine des résultats analogues à ceux qui existent ici. La chaleur vaporise l'eau des mers et s'élève dans les hauteurs de l'atmosphère. Cette vapeur d'eau revêt une forme visible par le même procédé qui donne naissance à nos nuages, c'est-à-dire par des différences de température et de saturation. Les vents prennent naissance par ces mêmes différences de température. On peut suivre les nuages emportés par les courants aériens sur les mers et les continents, et maintes observations ont pour ainsi dire déjà photographié ces variations météoriques. Si l'on ne voit pas encore précisément la pluie tomber sur les campagnes de Mars, on la devine du moins, puisque les nuages se dissolvent et se renouvellent. Si l'on ne voit pas non plus la neige tomber, ou la devine aussi, puisque comme chez nous le solstice d'hiver y est entouré de frimas. Ainsi il y a là; comme ici, une circulation atmosphérique, et la goutte d'eau que le soleil dérobe à la mer y retourne après être tombée du nuage qui la recelait. Il y a plus. Quoique nous devions nous tenir solidement en garde contre toute tendance à créer des mondes imaginaires à l'image du nôtre, cependant celui-là nous présente comme dans un miroir une telle similitude organique, qu'il est difficile de ne pas aller encore un peu plus loin dans notre description.

En effet, l'existence des continents et des mers nous montre que cette planète a été comme la nôtre le siège de mouvements géologiques intérieurs, qui ont donné naissance à des soulèvements de terrains et à des dépressions. Il y a eu des tremblements et des éruptions modifiant la croûte primitivement unie du globe. Par conséquent, il y a des montagnes et des vallées, des plateaux et des bassins, des ravins escarpés et des falaises. Comment les eaux pluviales retournent-elles à la mer? Par les sources, les ruisseaux, les rivières et les fleuves. Ainsi il est difficile de ne pas voir sur Mars des scènes analogues à celles qui constituent nos paysages terrestres:--ruisseaux gazouillant, courant dans leur lit de cailloux dorés par le soleil;--rivières traversant les plaines en tombant en cataractes au fond des vallées;--fleuves descendant lentement à la mer sur leur lit de sable fin. Les rivages maritimes reçoivent là comme ici le tribut des canaux aquatiques, et la mer y est tantôt calme comme un miroir, tantôt agitée par la tempête; seulement elle n'y est jamais animée du mouvement périodique du flux et du reflux puisqu'il n'y a point de lune pour le produire. Du moins les marées causées par l'attraction du soleil n'y sont pas aussi sensibles que celles qui sont déterminées chez nous par l'attraction combinée des deux astres.

Ainsi donc voilà dans l'espace, à quelques millions de lieues d'ici, une terre presque semblable à la nôtre, où tous les éléments de la vie sont réunis aussi bien qu'autour de nous: eau, air, chaleur, lumière, vents, nuages, pluie, ruisseaux, vallons, montagnes. Pour compléter la ressemblance, nous remarquons encore que les saisons vont à peu près la même intensité que sur la terre, l'axe de rotation du globe étant incliné de 27 degrés (l'inclinaison est de 23 degrés pour la terre). La durée du jour y est de 40 minutes supérieure à la nôtre. Devant cet ensemble, est-il possible un seul instant de s'arrêter à la constatation de ces éléments, de ces mouvements, sans songer aux effets qu'ils ont dû et qu'ils doivent produire? Les conditions physico-chimiques, qui ont donné naissance aux premiers végétaux apparus à la surface de notre globe, étant réalisées là-bas comme ici, comment auraient-elles pu se trouver en présence sans agir d'une manière ou d'une autre? Sous quel prétexte scientifique pourrions-nous imaginer un empêchement arbitraire à la réalisation de ces résultats? il faudrait en effet une interdiction incompréhensible, un veto suprême, quelque chose comme un miracle permanent d'anéantissement, pour empêcher les rayons du soleil, l'air, l'eau et la terre (ces quatre éléments devinés par les anciens), d'entrer à chaque instant dans l'évolution organique: tandis que la moindre gouttelette d'eau se peuple ici de myriades d'animalcules, tandis que l'Océan est le séjour de milliers d'espèces végétales et animales, quels efforts ne faudrait-il pas à la raison pour imaginer qu'au milieu de pareilles conditions vitales, le monde dont nous nous occupons puisse rester éternellement à l'état d'un vaste et inutile désert?

Telle est la physiologie générale de cette planète voisine, dont la surface est quatre fois plus petite que celle de la terre, mais qui est également partagée entre les continents et les mers. L'atmosphère qui l'environne, les eaux qui l'arrosent et la fertilisent, les rayons de soleil qui réchauffent et l'illuminent, les vents qui la parcourent d'un pôle à l'autre, les saisons qui la transforment, sont autant d'éléments pour lui construire un ordre de vie analogue à celui dont notre planète est gratifiée. La faiblesse de la pesanteur à sa surface (les corps y pèsent presque trois fois moins qu'ici: 1 kilogr. = 382 grammes) a dû modifier particulièrement cet ordre de vie en l'appropriant à sa condition spéciale. Ainsi le globe de Mars ne doit plus se présenter à nous désormais comme un bloc de pierre tournant dans l'espace dans la fronde de l'attraction solaire, comme une masse inerte, stérile et inanimée; mais nous devons voir en lui un monde vivant, peuplé d'êtres sans nombre, voltigeant dans son atmosphère, ornée de paysages où le bruit du vent se fait entendre, où l'eau reflète la lumière du ciel, nouveau-monde que nul Colomb n'atteindra, mais sur lequel cependant toute une race humaine habite actuellement, travaille, pense, et médite, comme nous sans doute, sur les grands et mystérieux problèmes de la nature.

Camille Flammarion.

LE SHAH DE PERSE AU PALAIS BOURBON

REVUE LITTÉRAIRE

LIVRES NOUVEAUX.

Les publications nouvelles ont été fort nombreuses depuis quelque temps, et nous aurions fort à faire si nous devions les analyser toutes aujourd'hui. C'est à peine si nous pourrons accorder à quelques livres parus récemment une courte mention lorsque beaucoup d'entre eux mériteraient un article spécial. Mais la somme de nos dettes littéraires commence à grossir un peu trop, et j'ai hâte de liquider un tel compte, fût-ce avec trop de rapidité.

Les romans nouveaux sont assez nombreux, et il en est d'excellents, M. Victor Cherbuliez a réuni en volume le récit qu'il a publié dans la _Revue des deux mondes_ sous le titre de _Méta Holdenis_. Cette peinture de moeurs étranges est une chose achevée, et l'auteur du _Comte Kostia_ n'a jamais été mieux inspiré peut-être. D'autres conteurs, moins à la mode que lui, ont cependant frappé aussi droit. Tel est M. Alphonse de Launay, qui publiait dans l'_Illustration_ une courte nouvelle militaire intitulée _Un Soldat_. M. de Launay est un écrivain loyal et sympathique, dont le nom, applaudi à la Comédie-Française, sera de nouveau entendu au théâtre; mais entre temps il publie un roman de moeurs parisiennes, d'un tour très-charmant et très-simple, _Mademoiselle Freluchette_, qu'il fait suivre de récits poignants auxquels il donne ce titre: _Racontars militaires_. Hier encore, M. de Launay était capitaine de cuirassiers. Il connaît le soldat, l'aime et le fait aimer, et son livre est un des plus agréables que j'aie rencontrés depuis longtemps.

M. Ch. Diguet, dans sa _Vierge aux cheveux d'or_, ne se contente pas des moeurs parisiennes, il nous initie aux moeurs bruxelloises. Sa vierge aux cheveux d'or est un modèle, ou du moins la muse d'un peintre, et quoique depuis longtemps blasé sur ces études d'ateliers, le public, qui a lu _Manette Salomon_, lit encore avec plaisir le livre de M. Diguet, qui n'est pas à son premier succès. Signalons encore la réédition du premier volume de M. Louis Dépret, _Rosine Passmore_, ce joli récit qui fit la fortune littéraire de son auteur. A treize ans de distance, M. Dépret le réédite et Rosine paraît aussi charmante que jadis; treize ans, c'est déjà quelque chose. C'est un quart de postérité pour un livre.

C'est surtout lorsque l'on a à signaler l'apparition d'un livre tel que l'_Abbé Tigrane_, de M. Ferdinand Fabre, qu'on peut regretter de ne point disposer d'un assez long espace. Celui-ci est un _maître livre_. M. Fabre, l'auteur des _Courbeson_, cet excellent élève de Balzac, comme l'appelait Sainte-Beuve, a fait là oeuvre de penseur et de peintre. Ce caractère ambitieux de _Tigrane_ est une des créations les plus vigoureuses du roman contemporain. Il faut suivre les luttes ardentes de ce prêtre qui ne rêve rien moins que la tiare, la chaire de saint Pierre, le trône de Jules II. M. Fabre a décrit ces tempêtes morales d'une main ferme et d'un style puissant. Il n'y a pas une seule femme dans ce livre où ne figurent que des prêtres, et l'_abbé Tigrane_, rude et sombre comme un Zurbaran, entraîne et plaît comme le livre le plus aimable.

Savez-vous qu'à vrai dire, il y a bien du talent aujourd'hui de par le monde littéraire? On serait presque tenté de dire qu'il y en a trop. Où est le génie, en effet? En attendant qu'il vienne, prenons les littérateurs comme ils sont, et quand ils ressemblent à M. Lucien Biart ou à M. Alphonse Daudet, saluons-les. On eût été célèbre au temps jadis, à l'heure où une nouvelle suffisait à classer un homme; on eût été à la mode pour un seul des récits de M. Biart, qui en réunit six sous ce litre: _les Clientes du docteur Bernagius_. Ce sont des récits d'un style châtié et d'une originalité charmante; la plupart se déroulent dans ce Mexique où M. Biart a vécu durant dix-huit ou vingt ans, et ces capiteuses fleurs exotiques sont fort agréables à respirer. Mais on ne lit plus les nouvelles! s'écriera-t-on. La nouvelle, cette essence de roman, on la dédaigne. Eh bien! non, on lira le _Colonel Ramon_ et le _Barrego_, de M. L. Biart, et les _Clientes du docteur Bernagius_ donneront ensuite le désir de connaître le roman de moeurs modernes que le même auteur publiait, il y a un mois, sous le titre de _Laborde et Cie_. Le lecteur aura raison et n'aura point perdu son temps.

Je n'ai décidément qu'une série de louanges à faire. Voici M. Alphonse Daudet qui m'envoie un volume de vers et de fantaisies, les _Amoureuses_, et un Volume de récits en proses, les _Contes du Lundi_. L'un et l'autre sont exquis, puis-je dire le contraire! On n'a pas plus de talent que M. A. Daudet dans ce genre de miniature, qu'il appelle les _Contes du Lundi_. C'est parfait, je ne sais point d'autre mot. Cela tient de la peinture de Messonier ou de Detaille. Il y a là des coins de paysage et des scènes militaires achevées. Quant aux _Amoureuses_, ces vers furent le grand succès de la jeunesse de l'auteur:

Si vous voulez savoir comment Nous nous aimâmes pour des prunes.

Tout cela est célèbre. On l'a entendu répéter et chanter. La _Double conversion_ est aussi agréable à relire que les _Prunes_ elles-mêmes. Et ce joli bouquet printanier n'a rien perdu de sa fraîcheur.

D'autres vers? En voici: M. Albert Mérat a voyagé en Italie et il en rapporte un volume de beaux vers, les _Villes de marbre_. C'est Venise, c'est Naples, c'est Rome, c'est Florence. On ne se lassera jamais de les visiter, de les aimer et de les chanter. M. Mérat les décrit et les fait voir en les faisant aimer. Ses vers ont la précision et la couleur des peintures de ces primitifs qu'il aime, et qu'il s'arrête devant Pulcinella ou Fra Angelico, il trouve la note juste et l'accent vrai.

M. Ernest d'Hervilly fuit les villes italiennes et va vers le Nord avec _Teph Affayard_. Ce petit poème, auquel il donne trop modestement le sous-titre de _Faits divers_, est tout un drame et des plus poignants. C'est l'histoire des voyages et de la mort d'un matelot du vieux Dunkerque. La noyade du pauvre Teph dans une nuit de tourmente est une peinture tout à fait saisissante et lugubre. M. d'Hervilly termine sa pièce par un mot évidemment cherché, fort peu académique, mais qui arrive au dénouement comme un glas ou comme le dernier adieu d'un frère d'armes à un autre:

Teph, muet, fendit l'eau comme le plomb des sondes Et ne reparut pas.--De larges bulles d'air Couvrirent seulement les flots couleur de fer... C'est ainsi, dans la nuit du 10 juillet, qu'un lougre De Dunkerque eut un homme à la mer.--Pauvre bougre!

M. Camille Delthil est moins réaliste dans ses _Poèmes parisiens_. Et pourtant il ne recule pas devant le mot propre. Il dit tout et le dit vigoureusement. Son indignation est sincère et profonde dans son poème de _Cora_. Je vous recommande cette peinture irritée de la vie des courtisanes. C'est une actualité par le temps de suicides bêtes qui court.

M. Jules Rengade est à la fois poète et médecin. Poète, il signe _Aristide Roger_ un recueil de vers Les _Rayons d'avril_. Savant, il publie les _Promenades d'un naturaliste aux environs de Paris_. Il nous instruit ici comme il nous charmait là! M. Rengade est un esprit tout à fait distingué et sympathique. Je voudrais bien annoncer, puisque j'ai parlé d'un docteur, les derniers écrits du docteur Déclat sur le _Charbon_ et les _Maladies de la peau_. On trouvera, dans son dernier livre, un dramatique chapitre du siège de Paris: la mort du pauvre acteur Seveste, blessé à Buzenval, et, en racontant l'agonie du malheureux comédien, M. Déclat nous donne--texte en main--la preuve que le blessé pouvait être sauvé. On est navré en lisant ces pages qui font honneur à la science et au courage de l'homme qui les publie.

Je recule devant la quantité d'ouvrages qu'il me faut encore signaler. Comment juger en quelques mots et même en quelques lignes les études constitutionnelles, économiques et administratives que M. J. J. Clamageran, l'ancien adjoint à la mairie de Paris, appelle _La France républicaine?_ Le nom de l'auteur et la gravité des questions traitées dans ce livre, où M. Clamageran aborde les divers problèmes de l'instruction publique, du service militaire, de la monarchie constitutionnelle et de la République, suffisent à recommander cet ouvrage à l'attention.

J'en dirai autant des _Lettres républicaines_ de M. Georges Coulon, où l'auteur suppose deux correspondants échangeant entre eux leurs idées sur la politique actuelle. L'un est conservateur acharné, l'autre un républicain convaincu et fort ami de l'ordre autant que de la démocratie. Est-il besoin d'indiquer de quel côté penche la sympathie de M. Coulon, ancien préfet de la Défense nationale? Son livre, l'esprit de son livre, écrit sous la forme vive du pamphlet de bon ton, peut se résumer de cette manière: «Si la République ne peut exister qu'à la condition d'être conservatrice, la République conservatrice ne peut durer qu'à la condition d'être démocratique.» L'auteur conclut ainsi nettement: La démocratie exclut désormais toute forme de gouvernement autre que la monarchie césarienne ou la République. Il importe donc d'organiser la République pour éviter le pire des États, le césarisme, et les écrits pareils à celui de M. Coulon sont fort utiles pour résoudre le problème.

Un des exploits du césarisme de 1804, ce fut l'exécution du duc d'Enghien dans les fossés de Vincennes. Bonapartistes et légitimistes, temporairement alliés, paraissent oublier cette légère anecdote. Mais M. Gourdon de Genouillac prend soin de les en faire souvenir. Il publie sous forme de roman, ou plutôt d'histoire dialoguée, le _Crime de 1804_, et rien n'est plus lugubre qu'un tel récit, où le duc d'Enghien joue bravement le rôle de la victime égorgée. Livre à méditer par le temps d'alliances qui court; le sang innocent, même après soixante-neuf ans, crie encore vengeance.

La gloire efface tout, tout excepté le crime!

avait dit Lamartine en parlant de l'assassinat dont M. Gourdon de Genouillac se fait aujourd'hui l'historien.

Et à propos de Lamartine, nous aurons avant peu à parler des deux volumes de _Correspondance_ qu'on vient de publier. Ce nous sera une occasion d'étudier encore de plus près cette belle physionomie de poète. Mais avant d'arriver à lui, citons, pour être plus libres, les nouveautés que nous nous contenterons d'annoncer, ne les pouvant critiquer toutes. M. Maxime Du Camp a donné le tome quatrième de son livre superbe et définitif sur Paris (c'est la mendicité, les hôpitaux, le Paris misérable qu'il étudie cette fois).

Timothée Trimm a publié une curieuse et piquante _Vie de Paul de Kock_, qui sert de préface à l'édition inépuisable du conteur, chez Georges Barba. Alphonse Lemerre continue son édition de _Rabelais_, son _Molière_, son _Beaumarchais_--des chefs-d'oeuvre--et il a réédité magnifiquement l'_Ensorcelée_, de Barbey d'Aurevilly. Jouaust donne une édition superbe de _La Bruyère_, avec préface de Louis Lacour, et un _Gil Blas_ de Lesage, dont M. F. Sarcey a écrit allègrement l'avant-propos. Un livre fort agréable à lire et à emporter à Vienne, qu'il peint lestement et gaiement, ce sont les _Voyages d'un fantaisiste_, de M. A. Millaud. C'est pimpant et parisien. M. Charpentier réimprime le _Marcomir_ d'Alfred Assolant, un des meilleurs livres de l'auteur des _Scènes de la vie aux États-Unis_.

Je termine enfin cette longue énumération. M. J. Autran a publié un nouveau volume de vers, les _Sonnets capricieux_. Un ami de l'auteur, qui n'a de complaisance pour personne, M. V. de Laprade, a jugé ces sonnets en un mot: ce sont des abeilles attiques exilées au pays gaulois. Le jugement est charmant et nous sommes, pour notre part, de l'avis de M. de Laprade.

Jules Claretie.

SALON DE 1873

_La Neige_, tableau de M. Daubigny.

Il n'y a pas à décrire cette toile d'une composition si simple, en même temps que d'un aspect si saisissant; M. Daubigny est un maître pour qui la nature n'a plus de secrets: clairières, ombrages touffus, ruisseaux murmurants, prairies verdoyantes, il a tout étudié, tout compris, tout traduit. Aujourd'hui il abandonne la recherche du détail, il cesse de poursuivre l'exactitude du fait matériel, et se borne à rendre une impression d'ensemble, un effet général; il est permis de se demander si tel est bien le but de la peinture, et particulièrement du paysage; mais cette restriction une fois posée, si l'on consent à ne pas se préoccuper de ce qu'il y a de systématique et de voulu dans une telle manière, on ne peut se refuser à reconnaître le mérite de l'exécution et à admirer le talent du peintre. M. Daubigny est un virtuose qui imagine des variations savantes sur un thème donné; sûr de ses moyens, il sait où il va et ne craint pas de s'égarer; il est bien certain d'arriver au résultat qu'il veut produire.

Voyez plutôt cette vaste campagne, couverte de neige, avec son ciel d'hiver, sur laquelle se détache un bouquet d'arbres dénudés, et qu'anime seulement une nuée de noirs corbeaux; est-il un sujet moins compliqué et où l'on sente moins l'arrangement?

Et pourtant, quelle intensité d'effet! Comme l'oeil erre, sans savoir où se fixer, sur ces lointains blanchâtres, qui se confondent avec le gris sombre des nuages! Ce n'est pas tel ou tel champ de tel ou tel pays, c'est l'hiver dans tout ce qu'il a de froid et de triste, c'est décembre, à l'aspect morne et désolé, rendu avec une rare vigueur et une extraordinaire puissance d'expression.

_Mélantho_, statue de M. H. Allouard.

C'est Neptune qui la porte, Neptune lui-même, le roi de l'Océan, qui s'est transformé en dauphin pour suivre à travers son empire la nymphe dont il est épris, et qu'il enlèvera bientôt dans les profondeurs d'une caverne connue de lui seul; mais ni le dauphin, ni les petits amours qui se jouent autour de lui ne constituent le vrai sujet; il est tout entier dans cette gracieuse figure de femme, à la pose si heureuse, au corps élancé, aux proportions élégantes, qui se laisse doucement entraîner, inconsciente du péril qui la menace, et révélant au Dieu des mers les secrets de son indolente beauté. M. Allouard est un de nos plus jeunes sculpteurs; il n'expose que depuis plusieurs années, et déjà il a su se conquérir une place des plus honorables.

C'est un devoir et un plaisir en même temps de rendre justice à un artiste qui dédaigne les succès faciles et n'oublie jamais que la statuaire est l'art élevé par excellence; sa _Mélantho_, oeuvre sérieusement étudiée et riche de qualités charmantes, est avant tout une oeuvre de style.

RÉBUS

EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS:

Qu'étaient les pommes d'or au jardin des Hespérides; des oranges, et rien de plus.