L'Illustration, No. 1586, 19 Juillet 1873

Part 3

Chapter 33,731 wordsPublic domain

Après le départ du marchand, elle se leva et se dirigea vers la porte; elle était aux prises avec une violente tentation de regarder au dehors, de s'assurer que cette étourderie n'avait point eu de conséquences fâcheuses pour son hôte, et une vague appréhension la retenait.

A dater de cet instant, le calme qui avait jusqu'alors caractérisé l'existence d'Alexandra avait été décidément compromis; les soucis que lui donnait l'issue de l'importante démarche tentée en ce moment même par Nicolas Makovlof se trouvèrent relégués au second plan, et sa pensée fut tout entière au drame qui se passait autour d'elle.

Comme la plupart des femmes, dans des circonstances identiques à celles-là, elle ne se déniait pas que le péril, pour être d'un autre genre, n'était pas moins grand pour elle que pour l'acteur principal; elle n'avait point pressenti les dangers auxquels l'exposait cette constance dans ses préoccupations. N'était-elle pas légitimée par la reconnaissance, par la sympathie qui s'attache aux victimes de l'oppression, et à laquelle le jeune gentilhomme avait des droits plus incontestables qu'aucun autre? Ainsi fortifiée par la pureté, par l'excellence de ses intentions, la sage Alexandra était absolument sans alarmes.

Quelques jours après elle eut à sortir. Au moment où elle passait devant le Kremlin elle entendit derrière elle un pas qui semblait se régler sur le sien. Son coeur commença de battre avec précipitation, sa respiration devint oppressée; elle ne s'était pas retournée, elle n'avait pas aperçu celui qui la suivait et elle l'avait reconnu. Cet acharnement à se rapprocher d'elle ne l'effraya pas, ce n'était point à elle qu'elle songeait; mais ce nouveau témoignage de l'insouciance avec laquelle le proscrit semblait décidé à continuer d'exposer sa liberté et peut-être sa vie, excita en elle un mouvement qui ressemblait de bien près à de la colère.

L'occasion de lui faire entendre la voix de la raison, de le décider à quitter sinon la Russie, du moins Moskow, était trop favorable pour qu'elle la laissât échapper. Comprenant qu'il ne fallait pas songer à lui adresser en plein air la mercuriale que lut inspirait sa charité, elle hâta sa marche et se dirigea vers Saint-Isaac en choisissant les rues les plus détournées. Au moment où elle pénétrait dans la nef, celui qui l'avait suivie, passant rapidement devant elle pour gagner l'ombre d'un pilier, elle fût certaine de ne pas s'être trompée. Il avait fait à sa sûreté la concession de s'envelopper d'une de ces pelisses de cuir que portent les Mougiks et dont le collet relevé lui cachait le bas du visage. Elle fut alors certaine que celui qui l'avait suivie était bien le jeune homme au sort duquel elle s'intéressait si vivement.

La piété d'Alexandra, comme celle de la plupart des femmes moscovites de sa condition, était fort minutieuse, pour ne pas dire très-étroite dans ses pratiques. C'était bien assez d'avoir été conduite dans le temple par les préoccupations les plus terrestres, c'eût été un bien autre péché si elle n'avait pas apporté à Dieu le tribut de sa première pensée. Elle se rappela fort à propos qu'elle s'était promis de brûler un cierge à l'autel de la Paganaïa, pour attirer ses bénédictions sur le voyage de Nicolas; au lieu d'un, elle en mit deux sur les crédences de fer qui entourent la sainte image; mais ce n'était pas en l'honneur de l'émancipation du pauvre serf, que le second de ces luminaires avait mission de se consumer. Ce soin religieux accompli, elle s'agenouilla dans un angle obscur de la chapelle et commença ses prières.

Si sincère que fut la ferveur avec laquelle Alexandra récitait ses oraisons, le chuchotement des voix de deux hommes qui venait de s'arrêter derrière elle parvint à l'en distraire. Aux premiers mots qu'ils prononcèrent, les lèvres de la jeune femme suspendirent leurs mouvements précipités; elle pâlit, elle écouta avidement.

--Et tu es sûr que c'est bien lui, Dmitri? disait l'un de ces hommes.

--Comme je suis sur que c'est la mère du Sauveur que nous avons là devant les yeux. Il a endossé une _touloupe_, par-dessus les vêtements bourgeois qu'il portait hier; mais maintenant que je l'ai dévisagé, l'archange Michel lui prêterait son uniforme que je le reconnaîtrais encore.

--Bien, je sais que tu es un fin limier, Dmitri. Et il n'est pas sorti de la Basilique?

--Non: le voyez-vous, là-bas, à genoux devant saint Joseph, auquel il demande sans doute la grâce de devenir plus malin que nous.

--Mais il me semble qu'il regarde bien souvent de notre côté, reprit le premier.

--Affaire de conscience malade. Dans son gîte de neige, le lièvre a, comme cela, l'oeil au guet.

--Allons, tout marche à souhait, bien que nous ne soyons qu'à la moitié de notre besogne. Saint Isaac est lieu d'asile, il n'y a pas à songer à arrêter ici ce lieutenant; je vais passer auprès de lui pour me pénétrer à mon tour de son signalement; mes hommes m'attendent au dehors, je garderai un des porches, toi l'autre et de la sorte, il est impossible qu'il nous échappe.

Alexandra était en proie à une anxiété poignante; les deux hommes s'éloignèrent dans deux directions différentes. Elle vit celui qui avait parlé le premier se diriger vers la chapelle de Saint-Joseph, s'agenouiller à côté du personnage que son compagnon lui avait indiqué, et y rester plongé dans une méditation des plus édifiantes. L'impatience faisait bouillonner le sang d'Alexandra, ces quelques minutes lui furent longues comme des siècles; enfin l'homme, termina ses prières par de nombreux signes de croix et quitta la place. Alexandra se leva à son tour et se dirigea d'un pas rapide vers l'objet des ténébreuses embûches qu'elle venait de surprendre.

X

Le jeune homme songeait probablement beaucoup plus à suivre tous les mouvements de la jeune marchande qu'aux dangers qui, en ce moment même, s'accumulaient sur sa tête, car il ne l'eut pas plutôt vue prendre cette direction, qu'il s'avança à sa rencontre; mais Alexandra ne lui laissa pas le temps de parler.

--Vous avez tenté Dieu, monsieur, s'écria-t-elle, et Dieu vous abandonne! Ah! pourquoi n'avez-vous pas quitté Moskow avant-hier, ainsi que vous me l'aviez promis?

--Je ne le regrette pas, madame, puisque je vous ai revue, puisque votre démarche me prouve que vous vous intéressez encore à celui qui vous avait offensé.

--Trêve à ces vains propos, reprit Alexandra avec un redoublement de vivacité: vous avez été suivi, épié, toutes les issues de la basilique sont gardées, vous êtes perdu!

La physionomie du proscrit ne traduisit aucune émotion, il continua de sourire en contemplant avec amour celle qui lui annonçait cette terrible nouvelle.

--Qu'importe, répondit-il, qu'importe si j'ai la certitude que votre pensée daignera me suivre dans mon douloureux exil.

Le visage d'Alexandra prit une expression sévère.

--Monsieur, dit-elle gravement, après ce qui s'était passé l'autre, jour, j'espérais que vous renonceriez à me faire entendre des paroles qui m'offensent. Oui, je penserai toujours avec une respectueuse gratitude à ceux qui souffriront pour avoir rêvé l'affranchissement de mes frères, et leur nom reviendra dans mes prières de chaque soir; c'est tout ce que vous pouvez, c'est tout ce que vous devez attendre d'une honnête femme.

Ces paroles avaient été prononcées avec un tel accent de sincérité et de fermeté que le jeune gentilhomme resta visiblement déconcerté.

--Du reste, je vous le répète, poursuivit Alexandra en s'animant de plus en plus, il faut que vous ayez perdu la raison pour songer à de pareils enfantillages dans les circonstances où nous sommes. Les hommes de la police sont aux portes qui vous guettent, vous n'avez pas une minute à perdre si vous voulez leur échapper.

--Leur échapper? à quoi bon? s'écria le proscrit avec emportement. Puisque je n'ai plus l'espoir de parvenir à toucher votre coeur, j'appelle de tous mes voeux le moment qui me réunira à mes pauvres compagnons. Les hommes de la police, sont là, dites-vous; je ne les attendrai pas, et je vais....

Il allait s'élancer: Alexandra l'arrêta.

--Oh! dit-elle, avec l'accent du reproche, vous voulez donc me laisser le remords d'avoir été pour quelque chose dans votre malheur? Eh bien! ce sera une femme qui vous donnera l'exemple, de l'énergie, et qui vous montrera que tant qu'il reste une chance de salut, il faut lutter, il faut combattre.

--Et comment? répondit le proscrit avec abattement.

En ce moment un pope, à la barbe blanche, à l'aspect le plus vénérable, traversait la nef de son pas grave, solennel, un peu théâtral et se dirigeait de leur côté. Alexandra courut à lui;

--Père! lui dit-elle, d'une voix vibrante quoique contenue, il y a là un homme dont la vie est menacée; les soldats de la police attendent qu'il sorte pour s'emparer de lui; au nom de Jésus et de la Vierge, aidez-moi à le sauver.

Le pope recula avec, autant d'effroi que s'il s'était agi de commettre un sacrilège; il jeta sur celui pour lequel on venait de l'invoquer un regard sombre et méfiant.

--Si la justice du tsar, notre père, l'a condamné, dit-il sentencieusement, il est coupable, et Dieu maudit la main qui essaye d'arracher la tête d'un coupable au bourreau.

Malgré sa piété, Alexandra ne conservait probablement aucune illusion sur une des faiblesses caractéristiques du clergé russe. Elle ne perdit pas son temps en vaines paroles; tirant sa bourse, elle en fit sonner le contenu.

Aux fauves éclats de l'or passant à travers le frêle tissu, les yeux du pope s'allumèrent, il étendit avidement la main vers la récompense proposée.

--Que faut-il faire? demanda-t-il d'une voix devenue humble.

--Donnez vos habits à ce jeune homme: sous ce costume respecté, il trompera peut-être les oiseaux de proie, acharnés à sa perte.

--Qu'il me suive! je ferai ce que vous désirez; la charité n'est-il pas le premier devoir du prêtre, répondit le pope avec un accent qu'un jésuite n'eût pas désavoué, mais sans détacher ses yeux de la bourse fascinatrice et en essayant une seconde fois de s'en emparer.

--Un instant, père, reprit la prudente Alexandra en éloignant l'objet de cette ardente convoitise; jure par la sainte Paganaïa que tu vois là-bas, que tu sauveras ce malheureux?

--Je jure de lui fournir des vêtements de pope; je jure de le conduire jusqu'au seuil de l'enceinte sacrée. Pour le reste, femme, adressez-vous à Dieu; notre salut dans ce monde comme dans l'autre est dans ses mains toutes puissantes.

--C'est la vérité, mon père, murmura sourdement Alexandra, et pendant que vous accomplirez votre promesse, j'invoquerai celui qui préserva David des embûches des Ammonites.

En disant ces mots, elle lui tendit la bourse pleine d'or que le pope se hâta d'engouffrer dans la large poche de sa robe.

--Madame, lui dit à son tour le proscrit d'une voix émue, j'aurais pu, tout à l'heure, immoler un sentiment qui m'est bien cher à votre volonté; maintenant j'ai un devoir, celui de ne jamais vous oublier.

--Je ne vous demande ni reconnaissance ni souvenir, monsieur, lui répondit la jeune femme; mon mari et moi nous avions contracté une dette envers vous, nous l'acquittons en honnêtes commerçants que nous sommes, et c'est tout. Ce dont vous devriez vous souvenir en ce moment, monsieur, c'est que chaque seconde qui s'écoule ajoute aux difficultés de votre évasion. Partez donc et partez vite.

Alexandra avait mis une froideur calculée dans ces paroles; mais le calme qu'elle affectait était loin de s'étendre à son âme. Ses yeux suivirent le pope et son compagnon qui s'éloignaient; ils avaient disparu dans le fouillis des piliers qu'elle regardait encore. Alors, elle revint à l'image de la Vierge, où elle s'agenouilla de nouveau et où cette fois sa prière fut assez ardente pour absorber toutes les facultés de son coeur et de son cerveau.

Quand il lui sembla que le proscrit avait eu le temps de quitter Saint-Isaac, elle songea à sortir à son tour. Ce fut avec une angoisse poignante qu'elle poussa la porte qui conduisait à l'extérieur. Le portail était désert, elle n'aperçut aucune des figures sinistres qu'elle s'attendait à y rencontrer. Tranquillisée, elle reprit le chemin de sa maison; mais au moment où elle débouchait sur la Tverskaïa, son attention fut attirée par un grand mouvement d'hommes, de femmes et d'enfants se précipitant dans la direction d'un groupe que l'on voyait à quelque distance. Une appréhension terrible traversa son esprit, elle s'avança à son tour: cet objet de la curiosité de la foule, c'était un homme vêtu d'habits ecclésiastiques que des soldats entraînaient.

Le coup fut d'autant plus violent qu'il était plus inattendu. La tranquillité des rues qu'elle avait traversées avait confirmé Alexandra dans cette conviction que son protégé n'avait plus rien à craindre. Incapable de soutenir ce douloureux spectacle, elle, s'enfuit éperdue, tellement troublée qu'elle ne retrouvait plus son chemin.

Une exclamation poussée par un vieillard que, dans sa marche rapide, elle avait heurté en passant, lui fit relever la tête; elle se trouvait en face du pope, dont elle avait si largement payé le concours; le prêtre causait familièrement avec le soldat de la police qu'elle avait entendu appeler Dmitri; à cette preuve irrécusable de sa trahison, elle ne fut plus la maîtresse de contenir son indignation:

--Fils de Judas, lui cria-t-elle, deux fois déjà tu as reçu le prix du sang, mais la troisième récompense de ton infamie, c'est l'enfer qui te la réserve!

--Moins de bruit, femme, répondit le pope avec un dédaigneux sourire et en caressant sa barbe blanche, les passants pourraient l'entendre, et si tu gardes un reste de pudeur, tu aurais à rougir de la violence de ton amour pour ce jeune homme. J'avais juré de lui donner un déguisement et de le conduire hors des portes, j'ai tenu mon serment. Mais, avant de t'engager ma foi, je l'avais donnée à notre père, le tsar, que Dieu conserve; je lui ai livré son ennemi, sa bénédiction est sur moi.

Alexandra n'en écouta pas davantage. Confondue de l'impudence de cet homme, atterrée par une supposition contre laquelle son orgueil ne se révoltait pas moins que sa vertu, elle rentra chez elle, en proie à une fièvre si violente, qu'elle dut se mettre au lit en y arrivant.

Le repos de la nuit eut raison de l'accablement physique qui avait été la conséquence des cruelles secousses de la veille; mais aux multiples émotions qui l'avaient agitée succéda bientôt un malaise moral dont elle ne devait pus se débarrasser aussi aisément.

Les deux locataires de la cage d'or furent à ce moment aussi malheureux l'un que l'autre.

XI

«Celui qui cherche le danger périra par le danger,» a dit l'Évangile. Pour la femme, ce n'est point assez de ne le point chercher, ce n'est qu'en le fuyant qu'elle se sauvegarde.

Malheureusement, Alexandra n'était nullement convaincue de cette vérité. La malicieuse insinuation du pope, n'avait point ébranlé la confiance de la jeune femme dans la solidité de ses principes et de son attachement à ses devoirs; la facilité avec laquelle elle avait passé d'un simple intérêt pour un malheureux à un sentiment un peu plus impérieux, mais surtout beaucoup plus actif, ne lui avait point ouvert les yeux; la sympathique douleur que le lugubre dénouement de son aventure excitait dans son âme devait nécessairement la pousser plus avant sur la pente où elle avait glissé sans s'en apercevoir.

Cette douleur, elle s'y abandonnait sans appréhension comme sans réserve.

G. de Cherville.

(_La suite prochainement._)

LA PLANÈTE MARS

D'APRÈS LES DERNIÈRES OBSERVATIONS

ASTRONOMIQUES

La planète Mars est celle qui vient après la Terre dans l'ordre des distances au Soleil. Notre orbite est tracée à 37 millions de lieues de l'astre du jour, et celle de Mars à 56 millions. Lorsque les deux planètes se trouvent toutes deux du même côté du soleil, la distance qui les sépare n'est donc que de 19 millions de lieues, et elle peut même descendre à 14 parce que ni Mars ni la Terre ne suivant des circonférences parfaites, leur distance au Soleil augmente, ou diminue selon les époques. Or, Mars vient précisément de se trouver dans une de ces situations favorables pour l'observation, et quoique sa distance ne se soit pas abaissée à son minimum, cependant la période qui vient de s'écouler a permis de faire des études intéressantes.

Tout le monde a remarqué depuis plusieurs mois cette belle étoile rouge, qui brille tous les soirs dans notre ciel et se couche actuellement vers minuit. Son éclat commence à diminuer; mais elle a été très-brillante. C'est le 27 avril qu'elle est passée juste derrière la Terre et que sa lumière était la plus vive. Dès les premières observations, j'ai constaté qu'elle nous présentait son pôle nord très-incliné vers nous et marquée par une tache blanche peu étendue, formant un point brillant à la partie inférieure du disque (image renversée dans la lunette astronomique). Les taches ocreuses, qui représentent les continents, et les taches gris-verdâtre, qui représentent les mers, se dessinaient sous une forme plus ou moins accentuée, selon la transparence de l'air et selon les heures du soir.

Après la Lune, c'est Mars qui est le mieux connu de tous les astres. Aucune planète ne peut lui être comparée sous ce rapport.

La géographie de Mars, ou pour parler plus exactement l'_aréographie_, a déjà pu être étudiée et dessinée. Ce qui frappe le plus au premier abord dans l'examen de l'ensemble de la planète, c'est que ses pôles sont marqués comme ceux de la Terre par deux zones blanches, par deux calottes de neige. Le pôle nord comme le pôle sud sont même parfois si brillants, qu'ils paraissent dépasser le bord de la planète, par suite de cet effet d'irradiation qui nous montre un cercle blanc plus grand qu'un cercle noir de mêmes dimensions. Ces glaces varient d'étendue: elles s'amoncellent et s'étendent autour de chaque pôle, pendant son hiver, tandis qu'elles fondent et se retirent pendant l'été. Dans leur ensemble, elles s'étendent plus loin que les nôtres et parfois descendent jusqu'au 45e degré de latitude, c'est-à-dire jusqu'aux contrées qui correspondent à l'emplacement de la France sur la terre.

Ce premier aspect de la planète lui donne une analogie avec la nôtre, comme division de ses climats en zones glaciales, tempérées et torrides. L'examen de sa topographie montre au contraire une dissemblance assez caractéristique entre la configuration de ce globe et celle du nôtre.

En effet, sur la Terre, il y a plus de mers que de terres. Les trois quarts du globe sont couverts d'eau. Il n'en est point de même de la surface de Mars. Il y a autant de terres que de mers, et au lieu d'être des îles émergées du sein de l'élément liquide, les continents semblent plutôt réduire les océans à de simples mers intérieures, à de véritables Méditerranées. Il n'y a point là d'Atlantique ni de Pacifique, et le tour dit monde peut presque s'y faire à pied sec. Les mers sont des Méditerranées découpées en golfes variés, prolongés çà et là en un grand nombre de bras s'élançant comme notre mer Rouge à travers la terre ferme: tel est le premier caractère de l'aréographie.

La seconde, qui suffirait aussi pour faire reconnaître Mars d'assez loin, c'est que, les mers sont étendues dans l'hémisphère sud, entre l'équateur et le pôle d'une part, d'autre part, en moins grande quantité, dans hémisphère nord; et que ces mers australes et septentrionales sont reliées entre elles par un filet d'eau. Il y a même sur la surface entière de Mars trois filets d'eau allant du sud au nord; mais comme ils sont fort éloignés l'un de l'autre, on ne peut guère en voir qu'un à la fois d'un même côté du globe martial. Ces mers et cette passe qui les réunit forment un caractère très-distinctif de la planète, et il est rare qu'on ne l'aperçoive pas en mettant l'oeil au télescope. Il est très-visible sur notre figure, et si la planète eut été ronde à cette époque, au lieu d'être entrée dans une phase qui lui ronge à sa droite un croissant d'un dixième de sa largeur totale, on verrait même un autre filet d'eau vers ce bord oriental du disque.

Les continents de Mars sont teints d'une nuance rouge ocreuse, et ses mers se présentent à nous sous l'aspect de taches d'un gris vert, accentué encore par un effet de contraste dû à la couleur des continents. La couleur de l'eau martiale paraît donc être la même que celle de l'eau terrestre. Quant aux terres, pourquoi sont-elles rouges? On avait d'abord supposé que cette teinte pourrait être due à l'atmosphère de ce monde guerrier. Mais il n'en est rien. La coloration de Mars n'est pas due à son atmosphère, car, quoique ce voile s'étende sur toute la planète, ses mers ni ses neiges polaires ne subissent pas l'influence de cette coloration, et Arago, en prouvant que les bords de la planète sont moins colorés que le centre du disque, a montré que cette coloration n'est pas due à l'atmosphère, car dans ce cas, les rayons réfléchis par les bords de la planète pour venir à nous ayant plus d'air à traverser que ceux qui nous viennent du centre, seraient au contraire plus colorés que ceux-ci.

Cette couleur caractéristique de Mars, visible à l'oeil nu, et qui sans doute est cause de la personnification guerrière dont les anciens ont gratifié cette planète, serait-elle due à la couleur de l'herbe et des végétaux, qui doivent couvrir ses campagnes? Aurait-on là-bas des prairies rouges, des forêts rouges, des champs rouges? Nos bois aux douces ombres silencieuses y seraient-ils remplacés par des arbres au feuillage rubicond, et nos coquelicots écarlates seraient-ils l'emblème de la botanique martiale? Probablement. Les terrains de Mars doivent être recouverts d'une végétation quelconque, et comme ce n'est pas l'intérieur des terrains, mais leur surface, que nous voyons, il faut que le revêtement de cette surface, que la végétation, quelle qu'elle soit, aie pour couleur dominante la couleur rouge, puisque toutes les terres de Mars offrent ce curieux aspect.

Nous parlons des végétaux de Mars, nous parlons des neiges de ses pôles, nous parlons de ses mers, de son atmosphère et de ses nuages, comme si nous les avions vus. Sommes-nous autorisés à créer toutes ces analogies? En réalité, nous ne voyons que des taches rouges, vertes et blanches, sur le petit disque de cette planète: le rouge est-il bien de la terre ferme, le vert est-il bien de l'eau, le blanc est-il bien de la neige?

Oui; maintenant nous pouvons l'affirmer. Les merveilleux procédés de l'analyse spectrale ont été appliqués à l'étude des planètes; et ils ont montré qu'il y a de la vapeur d'eau dans l'atmosphère de Mars comme dans la nôtre. Les taches vertes de ce globe sont bien des mers, des étendues d'eau analogues aux eaux terrestres. Les nuages sont bien des vésicules d'eau comme celles de nos brouillards; les neiges sont de l'eau solidifiée par le froid. Il y a plus: cette eau révélée par le spectroscope étant de même composition chimique que la nôtre, nous savons encore qu'il y a là aussi de l'oxygène et de l'hydrogène.