L'Illustration, No. 1586, 19 Juillet 1873
Part 2
Très-certainement l'horreur est partout ici-bas; seulement l'affaire de l'artiste est de la rendre agréable à la vue. C'est ce qu'on excelle à faire dans cet Orient d'où nous est venu le shah de Perse.--Voyez, par exemple, avec quelle délicatesse les conteurs du pays du soleil nous rapportent leurs histoires!--Et justement, en voilà une dont le fonds est tout autre que beau,--mais que d'art dans la forme qu'on y met!
C'est tout un roman ou toute une comédie, au choix.
Un joaillier d'Ispahan avait une fille qu'il aimait. Il l'appelait _Petite Framboise_, ce qui est un joli nom. _Petite Framboise_ était fort laide, bossue, borgne, bancale, trois fois marquée au B, comme on dit chez nous, il fallait être l'auteur de ses jours pour la supporter.--Cependant le joaillier, voulant l'établir, imagina de lui donner pour mari un aveugle.
--Du moins, pensait-il, celui-là, ne la voyant point, ne pourra la mépriser.
Effectivement l'aveugle fit très-bon ménage avec sa femme.
Une année environ après la lune de miel, on annonça en ville l'arrivée d'un savant; c'était un personnage très-fort en chirurgie et célèbre de Stamboul à la Mecque comme oculiste. L'étranger avait rendu la vue à un très-grand nombre d'aveugles de l'un et de l'autre sexe. Comme on pressait le beau-père de mener son gendre au praticien:
--Je m'en garderai bien, répondit-il.
--Pourquoi?
--S'il rendait la vue à mon gendre, mon gendre me rendrait bientôt ma fille.
Philibert Audebrand.
NOS GRAVURES
Le shah à Paris
Nous avons, dans notre dernier numéro, raconté l'arrivée du shah de Perse à Paris, et nous l'avons conduit jusqu'à l'hôtel de la présidence du Corps législatif, où des appartements lui avaient été préparés au rez-de-chaussée, qu'il occupe. Les personnages divers de sa suite sont logés au premier étage. Quant à ses parents, ils habitent l'hôtel du ministère des affaires étrangères.
Le lendemain de son arrivée, après une nuit de repos, le shah a fait connaissance avec la ville. Il est sorti l'après-midi, dans une voiture à quatre chevaux, attelée à la Daumont. Il était très-simplement mis. Il portait, avec, le bonnet persan, sans l'aigrette, une redingote noire et des lunettes d'or. Mais de diamants, pas l'ombre. Trois piqueurs allaient devant; trois calèches suivaient.
Il a ainsi parcouru les boulevards, excitant partout sur son passage la curiosité de la foule. Puis il s'est rendu au Jardin d'acclimatation, où il a été reçu par M. Geoffroy Saint-Hilaire et le personnel de l'administration. Il a fait à pied tout le tour du jardin, adressant maintes questions aussitôt traduites ainsi que leurs réponses par son interprète, et s'arrêtant avec un vif intérêt devant les animaux de haute vénerie. Rien d'étonnant à cela. On sait que le shah est, lui aussi, un fort chasseur devant l'Éternel. Ses chasses en Perse sont légendaires. L'aquarium l'a de même longtemps retenu, si bien qu'il n'est rentré qu'assez tard à l'hôtel du Corps législatif. Tel est l'emploi de la première journée qu'il a passée dans la capitale de la France. Quelques chroniqueurs le font bien encore, à la nuit close et en compagnie de son frère, de son grand-vizir et de son aide de camp, courir les rues en manteau couleur de murailles; mais je soupçonne qu'ils n'ont voulu, en risquant le fait, qu'amener un rapprochement qui leur permit de faire montre de leur érudition. Dès lors, cela allait de soi: Paris, Bagdad; Nassr-ed-Din, Haroun-al-Raschid et Giafar, son vizir, de plus son confident et son grand ami, ce qui ne l'a pas empêché un peu plus tard de lui faire couper la tête. Laissons-là les contes de la sultane et rentrons dans la réalité, tout au moins dans la vraisemblance. En prévision des fatigues du lendemain, j'entends de la fête de Versailles, je suis porté à croire que le shah a préféré se coucher comme un simple mortel, et j'ajoute qu'il a bien fait.
Quand je dis comme un simple mortel, ce n'est pas tout à fait exact. Aucun des actes de la vie intime d'un roi, et surtout d'un roi de Perse, ne peut s'accomplir aussi simplement que cela. Il suffira, pour s'édifier à ce sujet, de jeter un coup d'oeil sur la huitième page des dessins que renferme ce numéro. Il y a dans cette page quatre croquis, dont l'un représenté précisément le shah dans sa chambre à coucher. Chambre magnifiquement décorée, comme on peut penser. Mais la chose importante, c'est le lit. Il est élevé sur une estrade de deux marches recouvertes de velours grenat, et présente la forme de deux cornes d'abondance se réunissant par la base. Deux candélabres énormes sont placés à la tête et au pied, et un dais, composé de tentures de velours grenat également, et brodées d'or, le couronne. Un petit escabeau placé sur la seconde marche de l'estrade permet au shah d'enjamber le lit. C'est là qu'il repose, mais non pas comme vous et moi, fermant les yeux et autant que possible ne faisant qu'un somme, après avoir soufflé sa bougie. Le sommeil du shah est intermittent. De temps à autre son grand-vizir, ou quelque autre dignitaire descend du premier étage pour lui communiquer une nouvelle; ou bien encore il se réveille pour manger une orange que s'empresse de lui présenter quelqu'un des familiers qui passent la nuit dans sa chambre. Deux d'entre eux doivent constamment l'éventer avec la main lorsqu'il repose, et grimpent sur le lit pour accomplir leur mission qu'ils n'interrompent que pendant que le shah reçoit une communication ou suce une orange. Il en mange ainsi cinq ou six chaque nuit. Il y en a toujours dans sa chambre une pleine corbeille posée sur une table d'ébène incrustée d'or, où se trouvent également une assiette de macarons, un verre d'eau, ses lunettes et quelques journaux que son médecin, le docteur Tholozan, lui lit tous les matins en venant prendre de ses nouvelles. Après quoi le shah procède à sa toilette, ou plutôt on procède à la toilette du shah. L'opération a lieu dans un boudoir entièrement tendu de satin bleu broché, et meublé d'une toilette avec deux cuvettes à l'anglaise, d'un grand divan et d'un fauteuil, canne et bois noir, très-léger, profond, avec dossier plein. Notre dessin représente le shah qu'est en train de raser son barbier, accompagné de deux aides. Il est vêtu d'une espèce de stambouline, tunique à petits plis, de couleur grise et bordée de fourrures. Il y a aussi le bain. Celui dont use le shah est l'ancien bain du duc de Morny, en marbre blanc, avec tapis de cordes. La baignoire, établie au milieu de la pièce, dont la seconde moitié est surélevée, a la forme d'une tourelle, ou plutôt d'une grande margelle de puits, que traversent deux cordes destinées à servir de points d'appui. Au-dessus il y a aussi un petit trapèze dont l'usage ne demande pas d'explications. Le shah prend son bain à une température très-élevée. Il y entre, tête nue, habillé de mousseline blanche, causant avec une douzaine de ses familiers qui sont là pour le distraire, mais qui, n'était le respect, riraient souvent jaune, j'imagine, vu la température élevée du lieu. Cependant l'appétit est venu et l'heure du déjeuner approche. Nassr-ed-Din est servi dans son salon particulier et mange seul. Les mets sont préparés à la française par un chef français; toutefois ce sont des cuisiniers persans qui préparent les mets spéciaux, riz en pilaco, en bouillie et au gras, petits poissons au safran, etc. Le shah mange les mets français avec une fourchette, et les mets nationaux avec ses doigts, les doigts de la main droite, que pour cette raison il plonge à chaque instant dans un aiguière placée à côté de lui et qu'il présente ensuite à un domestique chargé de la lui essuyer. Il aime beaucoup les fruits: les oranges, les pêches, surtout les cerises, et cela se comprend. Ce qui se comprend moins, c'est sa façon de manger ces dernières: trempées dans le sel. Le café et le thé sont servis par le _cafedgi_, sorte d'échanson ayant rang à la cour. Ce fonctionnaire porte une robe en cachemire à fond violet, à palmes rouge et or. Deux domestiques sont attachés à sa personne. Quant à lui, il ne sert que le roi. Mais, assez regardé par dessus le mur de la vie privée du shah! Otons l'échelle.
C'est en voiture que Nassr-ed-Din s'est rendu à Versailles, le mardi, surlendemain de son arrivée. Il a successivement rendu visite au président de l'Assemblée et au président de la République, avec lequel, toujours en voiture, il s'est ensuite promené dans le parc, pendant que jouaient les grandes eaux. A sept heures a eu lieu le dîner de gala, dîner d'hommes. Notre deuxième dessin représente l'aspect de la galerie des Glaces au moment de l'entrée des convives, au nombre de cent cinquante, tous appartenant au monde officiel. La salle des Glaces ne contenait pas moins de quinze lustres garnis de deux mille cinq cents bougies, dont l'effet était éblouissant.
Cette splendide galerie mesure 73 mètres de longueur, sur 10 de largeur et 13 de hauteur. Elle est éclairée par dix-sept croisées en arcades, ayant vue sur le jardin, et auxquelles répondent, en face, dix-sept arcades peintes remplies de glaces, d'où lui est venu son nom. Les fenêtres et les arcades sont séparées, de chaque côté, par vingt-quatre pilastres à bases et à chapiteaux dorés. Le plafond est merveilleux. Il est divisé en vingt-cinq compartiments, dont les peintures, la plupart composées par Le Brun, rappellent les événements historiques du règne de Louis XIV. Au-dessous des tableaux sont des inscriptions attribuées à Boileau et à Racine. C'est dans cette galerie que l'ambassadeur de Perse fut reçu par Louis XIV, il y aura bientôt deux cents ans, et c'est à cause de ce souvenir historique qu'elle avait été choisie pour y recevoir le shah.
La fête de nuit a eu lieu sur le bassin de Neptune, entouré d'un double cercle de feux. La pelouse, les arbres, les fontaines, l'allée qui mène au château, l'horizon, tout resplendissait. En face du bassin, adossée au mur du boulevard de la Reine, s'élevait la tribune d'honneur, pour le shah et les invités officiels, dominant la tribune réservée aux personnes munies de cartes; Quant à la foule des curieux, elle se pressait, compacte, dans les allées latérales du bassin et les allées avoisinantes. Vers dix heures, grand mouvement dans cette foule. L'orchestre attaque l'hymne persan, auquel répondent dans les profondeurs du parc des fanfares de cors. C'est le shah qui arrive. Aussitôt des gerbes de feu partent de tous les coins du bassin, des fusées tracent leurs sillons d'or dans le ciel, où montent et éclatent en même temps des bombes multicolores. Puis, une sorte d'écusson lumineux se détache de la fumée, portant les armes de la Perse, le lion entouré des rayons du soleil. Finalement, bouquet monstre et feux de Bengale. C'est le signal du départ. Le shah est revenu à Paris, comme on le voit dans notre troisième dessin, en voiture, avec une escorte de cuirassiers portant des torches et galopant aux portières.
Mercredi, réception au palais Bourbon du corps diplomatique, le nonce en tête, et visite à l'Hôtel des Invalides, où le gouverneur, M. le général de Martimprey, a reçu le roi sur le perron de la chapelle.
Nassr-ed-Din ne pouvait manquer de visiter le tombeau de l'empereur Napoléon qui est, avec Pierre le Grand et Charles XII, un de ses grands héros: «A la bonne heure, se plaît-il à dire, voilà des hommes!» Il les envie et, d'un peu loin il est vrai, il s'est efforcé de marcher sur leurs traces. C'est un batailleur aussi, comme c'est un chasseur. S'il a forcé des cerfs, il a aussi forcé des villes. Héral, entre autres, d'où son surnom: _le Victorieux_. On comprendra donc facilement son émotion lorsqu'il descendit dans la crypte, et lorsqu'il visita le reliquaire, surtout lorsqu'il tint dans ses mains l'épée d'Austerlitz et le petit chapeau d'Eylau. C'est le sujet de notre premier dessin. La visite s'est terminée par une promenade à travers les salles et les cours du musée d'artillerie.
Le lendemain, jeudi, le shah assistait à la grande revue de Longchamps, passée en son honneur, et à trois heures précises, il arrivait à la porte de Madrid, où il se rencontrait avec le maréchal de Mac-Mahon, que suivait le plus brillant cortège. Le shah est réputé pour son exactitude, «cette politesse des rois». Une fois pourtant il y manqua, mais il n'en faut accuser que l'étiquette persane, très-sévère sur plus d'un point. Elle défend, par exemple, de rappeler au souverain qu'on l'attend, ou de le réveiller si par hasard il s'endort. Or, un soir, lors de sa visite à Saint-Pétersbourg, il devait rencontrer Alexandre II au grand bal de l'assemblée de la noblesse. L'empereur ne _faillit pas attendre_, il attendit réellement pendant plus de vingt minutes. Le shah s'était endormi avant le bal et personne n'avait osé le réveiller. Heureusement il n'avait pas eu à céder aux sollicitations du sommeil avant de quitter le palais Bourbon, si bien qu'à trois heures il descendait de voiture à la porte de Madrid, comme je l'ai dit, et sautait sur son cheval barbe Ek-Bolh, couvert d'un harnachement aussi étincelant de pierreries que l'uniforme de son cavalier. Le shah avait, en effet, revêtu son costume d'apparat. La poitrine, le col ruisselaient de diamants. Une ceinture de rubis, d'émeraudes et d'autres pierres le serrait à la taille. A cette ceinture qui, d'après la trésorerie de la cour de Perse, vaut à elle seule un million, était suspendu un cimeterre, dont le fourreau est un chef-d'oeuvre de joaillerie. On le croirait fait d'un seul diamant tant les pierres qui le composent sont de la plus parfaite sertissure. C'est ainsi que le shah, comme le montre notre quatrième dessin, est arrivé sur le terrain de Bagatelle, et qu'il a parcouru assez rapidement deux des lignes de bataille; puis il est allé prendre place à l'ancienne tribune impériale, entre le président de l'Assemblée et le vice-président du Conseil. Les députés occupaient la tribune de droite; le Conseil municipal celle de gauche. Quant au maréchal de Mac-Mahon, c'est sur la pelouse, en face de la tribune, qu'il s'était placé. Alors le défilé a eu lieu au milieu des applaudissements de la foule énorme que ce spectacle imposant avait attiré au bois de Boulogne. Notons que l'infanterie de marine et les cuirassiers ont eu un succès exceptionnel. A six heures et demie, le défilé était terminé, et le shah remontait en voiture pour rentrer au palais Bourbon.
Vendredi, visite au Diorama, et le soir représentation au cirque des Champs-Elysées, que l'on avait transformé ce soir-là en une vaste corbeille de fleurs, émaillée de toilettes charmantes. Rien de particulier à noter sinon que le shah s'est beaucoup amusé des intermèdes plaisants des clowns, et qu'il a paru suivre avec une certaine anxiété les exercices vertigineux des gymnasiarques. En sortant du cirque à dix heures, il s'est rendu au Louvre, à la galerie des Antiques, dans laquelle il est entré par la porte située sous le pavillon d'Apollon. La promenade s'est faite à la lueur des torches. Le shah s'est longuement arrêté devant certaines statues: _la Melpomène, le Rhin, la Vénus de Milo_, près de laquelle un fauteuil lui avait été préparé. Il ne s'est retiré qu'à près de minuit. Le lendemain, samedi, c'est l'école des Mines, la Bibliothèque nationale et l'église de Notre-Dame que le shah a visitées. Le soir, il s'est rendu à l'Opéra. Notre septième dessin donnera au lecteur une idée de la magnificence qui a été déployée par la direction à cette représentation de gala. Il représente la loge d'honneur, composée des cinq premières loges de face que l'on avait, pour la circonstance, converties en une seule et dans laquelle prirent place, avec le shah et ses dignitaires, le maréchal de Mac-Mahon et les hauts fonctionnaires de la République. Un buste colossal de Nassr-ed-Din, entouré de fleurs, avait été dressé au fond d'une arcade dans le salon réservé précédant la loge. Voici le programme de la représentation: Ouverture de _la Muette de Portici_, le troisième acte de la _Juive_, le deuxième de _Coppelia, marche nationale persane_, et fragment du premier acte de _la Source_.
Le shah a surtout goûté le ballet de la Tour enchantée, dans la _Juive_, et a exprimé plusieurs fois le plaisir que lui causaient les pirouettes et les jetés-battus des premiers sujets. À onze heures, la fête était terminée et tout y avait marché à la satisfaction générale. Celle du lendemain eut une fin moins heureuse, à cause du vent qui soufflait avec violence dès le matin. Elle devait consister, comme on sait, en une illumination des principaux monuments de Paris, auxquels la bourrasque n'a pas permis de rester un instant éclairés; en un feu d'artifice tiré sur la Seine et en une retraite monstre aux flambeaux. Le centre de la fête était le Trocadéro, sur l'esplanade duquel, au sommet du grand escalier, on avait construit un immense pavillon couvert, avec grand salon, salle de repos, buffet, etc., le tout orné de tentures de soie, de glaces et de fleurs. De chaque côté de ce pavillon s'élevaient des tribunes destinées au corps diplomatique, aux députés et aux principaux fonctionnaires. Le reste de l'esplanade était garni de gradins et de chaises pour le public. Le shah est arrivé à la tribune réservée à neuf heures et demie, avec une suite des plus nombreuses. Aussitôt des feux de Bengale rouges, verts et blancs, ont éclairé de leurs lueurs éclatantes les flots de population qui se pressaient le long des pelouses. Puis des soleils ont été allumés sur la Seine et des bombes aux mille couleurs ont éclaté dans l'air. Au même instant on entendait les premières notes de la retraite qui se formait en colonne sur le quai de Billy, et se disposait à monter par une des allées de côté sur la place du Trocadéro. Des pelotons de fantassins, armés de torches ou de lances surmontées de lanternes, séparaient les tambours et les musiques, et si le vent n'avait pas éteint un grand nombre de ces torches, le tableau eut été d'un très-grand effet. La foule était immense dans le Champ-de-Mars; elle était moins grande sur le Trocadéro, la pluie et le vent ayant chassé beaucoup de curieux et surtout de curieuses en toilette. Mais tout le monde se foulait aux Champs-Elysées et sur la place de la Concorde, dont l'éclatante illumination a duré jusqu'à minuit. Le shah est rentré à onze heures et demie par l'avenue d'Antin. Au moment où il arrivait au palais de la rue de l'Université, la façade du Corps législatif s'est soudainement éclairée de feux de Bengale verts et rouges, qui ont été les derniers de la journée.
L. C.
LA CAGE D'OR
NOUVELLE
(Suite)
IX
Malheureusement Alexandra se trouvait elle-même dans une situation morale qui, pendant quelque temps, ne lui permit guère de lutter contre l'accablement de son mari et d'user de l'ascendant qu'elle avait sur lui pour l'arracher à la dégradation dans laquelle il allait tomber.
C'était une nature d'élite chez laquelle, malgré les ardeurs du sang, la vertu était une conséquence de tempérament aussi bien que celle d'une éducation forte et rigide. Son union avec un homme à _obrosk_ lui avait inspiré un vif chagrin; mais, esclave du devoir, elle avait néanmoins obéi à la volonté de son père; ce devoir, en changeant de condition, il était toujours resté sa loi. Si le temps n'avait point atténué ses répugnances, jamais du moins depuis qu'elle était mariée, une seule de ses pensées ne s'était-elle égarée en dehors du cercle bien circonscrit de son foyer domestique et n'avait altéré la pure sérénité de son âme; celui qui avait reçu sa foi était l'unique objet de ses affections, elle ne croyait pas possible qu'il en fut autrement.
Cependant, elle s'abusait étrangement sur la valeur du sentiment qu'elle éprouvait pour lui. Il tenait bien plus de la compassion que de l'amour. Elle avait cédé à son attendrissement pour la misérable condition de l'homme qui lui témoignait une passion si forte et si résignée; mais celui-ci n'avait point réussi à lui en communiquer la flamme. Elle l'appelait son frère et, sans qu'elle s'en doutât elle-même, son coeur, sinon ses lèvres, n'eussent jamais su lui donner un autre nom. Dévouée à celui dont elle portait le nom, pour lui elle eût tout sacrifié, même sa vie; mais ces sacrifices eussent été uniquement dictés par l'exaltation qu'elle apportait dans son culte pour ses devoirs d'épouse et, pas du tout par son affection pour Nicolas Makovlof; si cette affection avait dans ses dehors quelque chose de la tendresse de l'amour, il n'en avait pas la puissance; il engourdissait son coeur bien plus qu'il ne le vivifiait, elle l'occupait sans le remplir, y laissant un vide béant d'autant plus redoutable qu'Alexandra en soupçonnait moins la présence.
Ainsi que nous l'avons raconté, la jeune femme était restée vivement impressionnée par la scène qui s'était passée chez elle, dans la nuit qui avait suivi le départ de son mari pour Kalouga.
L'audace avec laquelle le proscrit avait cherché à abuser de la confiance avec laquelle elle l'avait accueilli lorsqu'elle ne voyait en lui qu'une femme, avait excité en elle une irritation très-vive, mais qui ne tarda guère à céder. Le jeune homme avait reconnu ses torts; elle l'avait vu se décider courageusement au danger d'une arrestation plutôt que de mériter plus longtemps ses reproches; c'était plus qu'il n'en fallait pour expier la faute de l'avoir trouvée belle, pour qu'elle lui pardonnât d'avoir cédé à un mouvement passionné dont la spontanéité la faisait sourire, dont l'apparente sincérité la laissait rêveuse. D'ailleurs, la générosité avec laquelle, lui, qui appartenait évidemment à la caste des oppresseurs, il s'était voué à l'affranchissement des opprimés, lui faisait un devoir de ne pas être en reste de magnanimité, en lui refusant son indulgence. Elle s'était donc abandonnée sans méfiance à l'admiration, à la reconnaissance dont son âme était pleine, et pendant le reste de la nuit l'image du gentilhomme séduisant, malgré les désavantages du costume féminin sous lequel il lui avait apparu, avait passé et repassé dans son cerveau sans qu'elle songeât à l'en écarter.
Le lendemain elle y pensait encore. Elle ne manqua pas de s'enquérir de l'événement auquel elle devait la visite de la nuit. Elle apprit qu'on avait découvert une de ces conspirations militaires qui étaient alors assez communes en Russie, et que quelques officiers des trois régiments qui tenaient alors garnison à Moskow avaient été enlevés et jetés dans les cachots de la forteresse.
Quelle que soit l'étiquette du despotisme, ses agissements sont partout les mêmes; un profond mystère planait sur les actes de l'autorité à Moskow, comme jadis à Venise sur les décrets du ténébreux Conseil des Dix. Le _Laissez passer la justice du tsar!_ imposait une terreur à laquelle personne n'échappait. Ceux qu'Alexandra interrogeait ne purent pas ou ne voulurent pas lui donner de renseignements sur les noms et les qualités des prévenus.
Pour la troisième fois depuis le matin elle pressait de questions un marchand que les nécessités de son commerce avaient amené dans son magasin, lorsqu'on levant les yeux du côté de la rue elle aperçut, collé au vitrage derrière lequel elle était assise, le jeune homme de la veille qui fixait sur elle ce regard ardent qu'elle n'avait point oublié. Son émotion fut si brusque et si aiguë qu'elle jeta un cri, qu'elle fit un geste d'effroi. L'interlocuteur d'Alexandra se retourna à son tour, mais le proscrit s'était déjà éloigné. La jeune femme s'efforça de sourire afin de justifier sa frayeur aux yeux du visiteur; mais elle resta tremblante, consternée de l'imprudence de ce malheureux qui, en plein jour, et sans autre déguisement cette fois qu'un costume bourgeois, osait se hasarder sur la Tverskaïa.