L'Illustration, No. 1586, 19 Juillet 1873

Part 1

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L'ILLUSTRATION JOURNAL UNIVERSEL

RÉDACTION, ADMINISTRATION, BUREAUX D'ABONNEMENTS 33, rue de Verneuil, Paris

31e Année.--VOL. LXII--Nº 1586 SAMEDI 19 JUILLET 1873

SUCCURSALE POUR LA VENTE AU DÉTAIL 60, rue de Richelieu, Paris

Prix du numéro: 75 centimes La collection mensuelle, 3 fr.; le vol. semestriel, broché, 18 fr.; relié et doré sur tranches, 23 fr.

Abonnements Paris et départements: 3 mois, 9 fr.;--6 mois, 18 fr.;--un an, 36 fr.; Étranger, le port en sus.

SOMMAIRE

Texte: Histoire de la semaine.--Courrier de Paris, par M. Philibert Audebrand.--Nos gravures: le shah à Paris.--La Cage d'or, nouvelle, par M. G. de Cherville (suite).--La planète Mars, d'après les dernières observations astronomiques.--Revue littéraire: livres nouveaux.--Salon de 1873: La Neige, tableau de M. Daubigny; Melantho, statue de M. H. Allouard.

Gravures: Le shah de Perse à Paris: visite au tombeau de Napoléon Ier.--Le dîner de gala donné en l'honneur du shah au palais de Versailles: aspect de la galerie des Glaces au moment de l'entrée des convives.--La fête de Versailles; retour du shah de Perse à Paris, après l'illumination du bassin de Neptune.--La grande revue du bois de Boulogne, le shah de Perse et le Président de la République arrivant sur la pelouse de Longchamps.--La fête de nuit du 13 juillet: aspect général, vue prise au-dessus du Trocadéro.--Défilé de la retraite aux flambeaux sur les rampes du Trocadéro.--La représentation de gala à l'Opéra: la loge d'honneur.--Le shah de Perse au palais Bourbon (4 gravures).--Salon de 1873: La Neige, tableau de M. Daubigny;--Melantho, par M. Allouard.--Rébus.

HISTOIRE DE LA SEMAINE

FRANCE.

L'Assemblée nationale nous a donné à deux reprises, pendant le cours de cette semaine, le spectacle de ces scènes tumultueuses qui se reproduisent trop souvent dans son sein. La première fois, la tempête a éclaté à propos d'observations présentées au sujet du procès-verbal; la seconde à propos d'une allocution adressée à l'Assemblée par son président, M. Buffet, à la suite de la revue, passée la veille, des troupes de la garnison de Paris, et dans laquelle il avait, au gré de la gauche, commis une injustice en n'associant pas le nom de M. Thiers à ceux des réorganisateurs de l'armée dont il avait fait l'éloge. Ces deux incidents ont à eux seuls rempli deux séances entières pendant lesquelles les récriminations, les apostrophes, les injures même se sont échangées d'un côté à l'autre de la salle des séances avec une violence qui faisait ressembler la réunion à un club bien plus qu'à une assemblée politique; ils ont fourni à M. Gambetta l'occasion d'expliquer ce qu'il entendait par ces «nouvelles couches sociales» dont il annonçait naguère l'avènement. Le discours de M. Gambetta, conçu avec une grande habileté, a été développé par lui avec une éloquence que faisait ressortir une intention de modération évidente; malheureusement l'orateur de la gauche, malgré son art à modifier l'expression de sa pensée suivant les circonstances et le milieu où il se trouve, nous a appris depuis longtemps qu'il y a loin des actes aux paroles; sa sagesse apparente d'aujourd'hui ne réussira pas à faire oublier son attitude d'hier.

Une troisième tempête a été soulevée le lendemain, à propos de la prorogation de l'Assemblée et de la nomination de la commission de permanence, par le dépôt fait par le ministre de la justice d'un projet de loi donnant le pouvoir à cette commission d'exercer, pendant les vacances, le droit qui est attribué à l'Assemblée elle-même, par l'article 2 de la toi du 20 mai 1819. La droite a fort approuvé ce projet que la gauche au contraire a qualifié de «monstruosité». La bataille ne peut manquer de recommencer lorsque viendra en discussion l'article unique du projet, dont voici, en attendant, l'exposé des motifs:

Aux termes de la loi du 20 mai 1819 (article 2) et du décret du 11 août 1818, les délits d'offense envers l'Assemblée nationale, par voie de publication, ne peuvent être poursuivis qu'après une autorisation préalable donnée par l'Assemblée elle-même.

Les dispositions sont toujours en vigueur et vous en avez fait application, notamment le 17 février 1872, en autorisant des poursuites contre plusieurs journaux. Nous venons vous proposer de les compléter par une disposition additionnelle.

Quand l'Assemblée s'ajourne à un terme assez éloigné, on ne saurait évidemment songer à la rappeler pour lui demander une autorisation de poursuites; attendre son retour serait, dans bien des cas, compromettre la poursuite et assurer aux auteurs des délits une impunité regrettable.

D'un autre côté la commission de permanence, réduite actuellement à une simple mission de surveillance, n'a qu'un droit, celui de convoquer l'Assemblée lorsque la gravité exceptionnelle des circonstances semble l'exiger. Il ne lui appartient pas de se substituer à l'Assemblée et d'autoriser des poursuites.

C'est cette situation qu'a pour but de changer le projet de loi que nous présentons.

Il importe plus que jamais de protéger efficacement la représentation nationale contre les attaques dont elle peut être l'objet, et de faire respecter sans faiblesse les droits et l'autorité de l'Assemblée.

Après ces séances agitées, l'Assemblée est revenue au calme en abordant la discussion d'une loi qui restera comme une des oeuvres les plus utiles et les plus patriotiques qu'elle laissera après elle. La réorganisation de l'armée est une de ces questions devant lesquelles on est heureux de voir les divisions des partis disparaître pour faire place à la seule préoccupation du bien du pays et au désir patriotique de travailler à sa régénération.

On sait que nos désastres dans la dernière guerre ont surtout tenu à deux causes: la mauvaise organisation des services administratifs de nos armées et la lenteur de leur formation; l'armée allemande, au contraire, très-rapidement mobilisable, a dû principalement ses succès à la rapidité avec laquelle elle a pu se jeter, avec des corps complètement organisés dès les premiers jours de la campagne, sur des divisions qui, de notre côté, étaient à peine en voie de formation.

Cette supériorité de l'Allemagne tient, outre autres causes, à la différence fondamentale que présente son organisation militaire avec la nôtre; chez elle, l'armée est divisée en parties correspondant aux divisions territoriales et possédant chacune son administration, son matériel et tous ses services réunis à l'endroit même où elle se trouve en temps de paix; chez nous, au contraire, les régiments sont répartis arbitrairement sur toute la surface du territoire; ils sont alimentés en matériel par des magasins centraux en petit nombre et en hommes par des dépôts où doivent se rendre les réserves rappelées en temps de guerre et qui sont quelquefois situés à de très-grandes distances des points où l'armée doit opérer. Au moment de la guerre, par exemple, on a vu des hommes rappelés sous les drapeaux, et qui se trouvaient en Alsace ou aux environs, être obligés de passer d'abord par le dépôt de leur régiment, situé dans une ville du Midi, pour retourner ensuite à la frontière d'où ils étaient partis; on conçoit sans peine le désordre et les lenteurs qu'amènent de pareilles allées et venues lorsqu'elles se produisent en tous sens d'un bout du territoire à l'autre.

Sans copier servilement l'organisation prussienne, dont certaines parties ne s'adapteraient pas à notre régime politique, la commission a adopté un système qui s'en rapproche et qui, tout en conservant le principe de centralisation qui fait la base de nos institutions, assurera néanmoins la rapidité du passage de nos armées du pied de paix au pied de guerre. Désormais, le territoire de la France sera divisé en un certain nombre de régions à chacune desquelles correspondra un corps d'armée qui y tiendra garnison et qui, en cas de guerre, puisera dans la région même le complément d'hommes qui lui sera nécessaire pour compléter son effectif. En temps ordinaire, l'armée continuera, comme à présent, à se recruter sur toute l'étendue du territoire, mais au moment de la guerre, elle se recrutera sur place, de telle sorte que, tout en conservant une armée homogène, on acquerra, au point de vue de la mobilisation, l'avantage d'une rapidité à peu près aussi grande que celle des corps d'armée allemands. De plus, chaque région possédera des magasins généraux d'approvisionnement contenant tous les objets nécessaires à l'armement et à l'équipement complets du corps d'armée, et sera placée, sous le commandement d'un général assumant sur lui seul la responsabilité de l'armement, de l'entretien et de l'approvisionnement.

Tel est, résumé en quelques mots, le système nouveau qui, de l'aveu de tous les hommes spéciaux, présentera sur l'ancienne organisation des avantages incalculables. L'Assemblée s'y est ralliée à la presque unanimité, et malgré les critiques de détail présentées par quelques membres, son adoption à une très-grande majorité n'est, pas douteuse.

ALLEMAGNE.

On fait beaucoup de bruit depuis quelque temps de la retraite de M. de Bismark qui serait, assure-t-on, sur le point de résigner ses fonctions de ministre des affaires étrangères de Prusse pour ne garder que celles de chancelier de l'empire. On nomme même les deux personnages qui se disputeraient sa succession: MM. de Balan et de Bulow. Nous avons déjà eu occasion de signaler, il y a quelques semaines, les tiraillements qui se sont produits au sein du gouvernement allemand et qui avaient déjà eu pour conséquence d'ébranler la situation et l'influence de M. de Bismark. La nouvelle que nous enregistrons ici n'a donc rien d'invraisemblable; cependant, la _Gazette de l'Allemagne du Nord_, dont les attaches officieuses sont bien connues, déclare, qu'elle est tout à fait inexacte; mais l'insistance et l'acrimonie que met ce journal à la démentir sont de nature à faire penser, tout au contraire, qu'elle pourrait bien n'être pas absolument sans fondement.

Le ministère de la guerre de Prusse vient de faire commencer une série d'exercices d'artillerie qui sont certainement les plus grandioses que jamais une armée ait été appelée à faire en temps de paix: il ne s'agit de rien moins que d'entreprendre le siège en règle et le bombardement effectif d'une citadelle, que l'on fera finalement sauter avec des engins explosifs dont l'application en grand n'avait pas encore été faite jusqu'à présent. La forteresse ainsi vouée à la destruction est celle de Graudens, sur la Vistule; les opérations du siège et du bombardement dureront six semaines; le feu sera ouvert chaque jour pendant quatre heures et les habitants des environs devront se retirer à une distance de 10 kilomètres; on n'évalue pas à moins de deux millions de francs le montant des indemnités qu'entraînera à lui seul ce déplacement quotidien de la population.

ESPAGNE.

La situation en Espagne est de plus en plus grave. Après avoir pris Berga, les carlistes se sont avancés sur Puycerda, dont Saballs se serait emparé, s'il faut en croire les dernières dépêches, qui paraissent dignes de foi; ils ont reçu, tout récemment, un convoi de 12,000 fusils et une quantité considérable de munitions, et l'on sait que ce sont les armes bien plus que les combattants qui leur avaient manqué jusqu'à présent. D'autre part l'anarchie est effroyable: à Alcoy, ville de 30.000 âmes, dans la province de Valence, les internationalistes ont massacré le maire et le percepteur, traîné leurs corps dans les rues et incendié une importante filature de coton. A Carthagène, le général Contreras s'est mis à la tête des insurgés qui, maîtres de toute la ville, ne tarderont pas, on le craint, à s'emparer de l'arsenal et des navires de guerre mouillés dans le port. A Malaga, la Commune règne dans toute son horreur, et les journaux espagnols font un 'tableau effroyable des excès de tous genres auxquels s'y livre la populace. Pendant ce temps, le chef du gouvernement de Madrid, M. Piry Margall, s'occupe de constituer un ministère radical et s'en tient, pour le reste, à des déclarations pompeuses auxquelles on a appris depuis longtemps à ne plus croire. Les députés de la droite du Congrès ont dû présenter contre lui une motion de censure dont le résultat n'est pas encore connu à l'heure où nous écrivons.

GRANDE-BRETAGNE.

Le public anglais est vivement ému par les nouvelles qui viennent d'arriver de la côte de Guinée. La ville d'Elmina, un des principaux centres du commerce de cette contrée avec l'Europe, a été bombardée et réduite en cendres par le commandant militaire de la colonie, qui a été obligé de recourir à ce moyen extrême pour sortir de la situation critique où l'avait mis l'attaque de la tribu hostile des Ashantees. La ville d'Elmina, qui ne comptait pas moins de 10,000 habitants, avait été fondée par les Hollandais qui l'avaient cédée à l'Angleterre avec son territoire, il y a un an à peine; en échange de cette cession, l'Angleterre consentait à ne pas s'opposer aux conquêtes que les Hollandais pourraient vouloir faire dans l'île de Sumatra. On sait comment les Hollandais usèrent de la faculté qu'ils venaient d'acquérir et par quel insuccès se termina l'expédition qu'ils s'empressèrent d'organiser contre le sultan d'Atchin; l'Angleterre n'a guère été plus heureuse: elle avait à peine pris possession de sa nouvelle colonie, qu'elle se voyait attaquée par une peuplade indigène, celle des Ashantees qui, au nombre de 50,000, venaient cerner la garnison de la citadelle dominant la ville d'Elmina. Or, les habitants de cette dernière étaient pour la plupart sympathiques à la cause des Ashantees et tout disposés à favoriser leur entreprise; le commandant anglais n'eût d'autres ressources que de menacer d'un bombardement si l'ennemi ne se retirait pas, et de mettre la menace à exécution, cette sommation étant restée sans effet.

La nouvelle de cet événement a produit, de l'autre côté du détroit, une impression d'autant plus fâcheuse que le traité avec la Hollande avait été l'objet de nombreuses critiques lors de sa conclusion.

COURRIER DE PARIS

Faites donc des serments d'Annibal! J'avais promis de ne plus dire un mot du shah. Les paroles à peine jurées, le vent qui souffle du sud les a emportées. Me voilà parjure sans le faire exprès. Et puis, que vous dire? Je supposais que Paris, toujours si prompt à prendre la posture d'un blasé, en était arrivé à la satiété sous ce rapport. Je croyais que le roi des rois et tous les bonnets d'astrakan qui l'environnent étaient une mise en scène qu'on demanderait vite à rajeunir, suivant l'usage. Il n'en a rien été. En ce moment, à l'heure même où je parle, l'auguste Persan est plus à la mode qu'à son début.

Samedi soir, a eu lieu ce qu'on est convenu d'appeler la représentation de gala. Quand j'aurai noté que la salle de l'Opéra était bourrée du haut en bas du beau monde qu'on signale d'ordinaire dans les chroniques, je ne vous aurai rien appris d'imprévu ni de neuf. Haute politique, diplomatie, monde des arts, monde des lettres, finance, c'est toujours la même chanson. Mon Dieu! que de fois ils se sont déjà lorgnés! Mais, ce soir là, ils venaient pour se faire voir par ce voyageur, qui, disons-le, animé d'une indifférence superbe, n'usait le verre de ses lunettes qu'à regarder sur le théâtre. La _Haute-Gomme_ n'en revenait pas. (_Nota_.--Il y a aussi, parmi nos élégants, ce qui se nomme la _Haute-Gomme_, jeunesse dorée et thermidorienne du jour.) Mais, je le répète, Nassr-ed-Din ne paraissait se préoccuper que médiocrement de tous ces costumes occidentaux, habits bourgeois malgré eux-mêmes, tous très-cossus pour nous, tous très-mesquins, si l'on entreprend de les comparer à la magnificence sans pareille de sa tunique. Très-sincère dans son attention, le shah n'avait d'yeux et de jumelles que pour les danseuses.

Dès le lever du rideau, la danse l'a visiblement captivé, on pourrait dire ensorcelé. Ni les deux présidents au milieu desquels on l'avait assis, ni cette salle redondante d'élégants dont il ne savait pas apprécier le mérite, n'ont eu le pouvoir de l'arracher à ce spectacle d'almées plus belles peut-être que celles de son Orient. Il était en extase devant les ronds de jambe. Tant de jetés-battus lui montaient à la tête. Mlle Fiocre surtout paraissait exercer sur lui un ascendant souverain, tout à fait semblable au charme magique de la fascination. Au reste, ceux qui ont organisé le programme de la fête avaient probablement compté sur ce résultat, puisqu'on avait multiplié le ballet.

Quant à notre grand monde, il faisait ce qu'avait fait la foule tout le long des boulevards. Dans ce voyageur affolé de chorégraphie, il n'envisageait que des grappes de diamants.--Que de diamants! Que de perles! Que de saphirs! Que de topazes! On n'entendait rien autre chose d'un bout à l'autre de la salle. À l'inverse du shah, nos belles dames n'ont pas donné un seul coup de lorgnette à ce qui se passait sur la scène. La joaillerie d'Ispahan absorbait tout ce qu'il y avait en elle d'énergie vitale. Voyez donc! jusqu'à son sabre qui est attaché autour du corps par un ceinturon de pierreries!

Sans me mêler de faire ici le pédant, je demande pourtant à ouvrir une parenthèse afin d'expliquer que chez les musulmans les diamants, les perles et les pierreries ne sont pas ce qu'un vain peuple pense, c'est-à-dire un futile ornement. Tout cela a un caractère sacré, de par le Koran. Si vous vous mettez à lire le livre saint, vous y verrez qu'à tout verset les attributs d'Allah confinent à cette haute bijouterie, et que c'est pour cette raison qu'il y a une si grande profusion de brillants sur la personne des chefs d'empire.

Ainsi, les espèces de plumes en diamant que Nassr-ed-Din porte en guise de boutons sur sa tunique ne sont qu'une image effacée de la Plume divine.--Tenez, voici ce que dit à ce sujet Al-gazel, un des commentateurs du Koran, déjà cité:

«Il faut croire à la Plume divine, créée par le doigt d'Allah. La matière de cette plume est de perles. Un cavalier courant à toute bride parcourrait à peine sa longueur en 500 ans. Cette plume a la vertu d'écrire d'elle-même, et sans le secours d'une main étrangère, le Passé, le Présent et l'Avenir. L'encre qui est dans cette plume est une lumière subtile. Séraphaël, ange de première classe, est le seul qui puisse lire les caractères tracés par cette plume merveilleuse. Elle a cent becs qui ne cesseront de marquer jusqu'au jour du jugement tout ce qui doit arriver dans le monde.»

La petite plaque d'opale que le shah porte au doigt figure la tablette sacrée. Vous allez voir ce que c'est que cet attribut-là:

«Cette tablette est suspendue au milieu du septième ciel et est gardée soigneusement par un escadron de cinquante mille anges, de peur que les démons ne veuillent changer ce qui est écrit dessus. Sa longueur est égale à l'espace qui est entre le ciel et la terre, et sa largeur est comme de l'Orient à l'Occident. Cette tablette ou plutôt cette planche merveilleuse est d'une seule perle d'une blancheur éblouissante.»

Nassr-ed-Din n'a plus que quelques jours à passer à Paris. Le départ du shah est fixé pour le 21 juillet. Celles des Parisiennes qui n'ont pu encore réussir à voir de près ce prince tant entouré de pierreries sont à deux doigts du désespoir. Chacune d'elles ressemble volontiers à cette petite reine de Saba qui ne voulait pas mourir avant d'avoir contemplé Salomon «dans toute sa gloire». On ne saurait imaginer combien elles dépensent de génie pour savoir où le visiteur portera ses pas cette semaine. «Verrai-je l'aigrette? Ne la verrai-je pas?» On les rencontre partout où se montre un Persan, au Jardin des Plantes, à la Bibliothèque, au parc de Monceau. «Monsieur le Persan, l'aigrette est-elle sortie aujourd'hui? Où peut-on la voir?» L'Iranien sourit, hoche la tête et répond: «Nous nous préparons à aller à Vienne.» Voilà tout ce que les plus jolies et les plus captieuses parviennent à en tirer.

Des fêtes, des promenades, des surprises, le shah en a eu assez. Il a vidé la coupe jusqu'à la dernière goutte. Il part, et c'est pour le mieux. Il faut, du reste, y mettre quelque diligence, car l'Exposition de Vienne tire à sa fin ou à peu près. Eh bien, savez-vous ce qui va se produire quand le voyageur sera arrivé dans la capitale de l'Autriche? C'est qu'il y retrouvera la capitale de la France, sous une autre forme. Les journaux de là-bas, des lettres de fraîche date, les échos qui nous parviennent racontent que le compartiment français est celui devant lequel on stationne le plus.

--Ils ont beau être vaincus, ils sont encore les premiers ici, aurait dit la princesse de Metternich assez haut pour être entendue.

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à cette exposition allemande, nul ne nous conteste la place d'honneur. Un correspondant nous écrit à ce sujet:

«L'Amérique et l'Angleterre viennent après nous; l'Autriche et la Prusse n'occupent que le quatrième et le cinquième rang. Ah! si vous voyiez le nez que font les Prussiens!»

En tout, d'ailleurs, l'exhibition viennoise est inférieure à notre Exposition de 1867, il ne s'y trouve, au surplus, que peu de monde. Peut-être cela tient-il aux bruits de choléra, absolument faux, qu'on a fait courir; mais la population flottante et les visiteurs n'y excèdent pas 200,000 personnes. Diderot disait d'un millionnaire de son temps: «Tout ce que vous voudrez, mais il ne sait pas faire mousser les Grâces.» Le baron Schwartz, l'organisateur, n'a pas su donner assez d'importance aux détails de la mise en scène.

Rentrons à Paris. Un cordial ne serait pas un objet de luxe pour ceux qui ont la témérité d'aller voir le drame que fait jouer en ce moment M. Émile Zola, au théâtre de la Renaissance. _Thérèse Raquin_ dépasse en hardiesses réalistes tout ce qu'on a vu jusqu'à ce jour. On voit là-dedans d'abominables petits bourgeois consommer toutes sortes de crimes entre deux parties de domino. La bêtise obtuse y domine; l'horrible y est décrit avec des raffinements inouïs. A tout instant, le spectateur, serré à la gorge par d'âcres émotions, se lève de sa place en criant qu'il manque d'air. Il y a surtout une scène où le portrait d'un mari, noyé récemment par sa femme, donne la chair de poule à tout l'orchestre. Le pire de la chose, c'est qu'il y ait du talent dans ce drame de M. Émile Zola, et même à une bonne dose; mais où allons-nous, bon Dieu, si cette manière de quintessencier l'horreur entre dans la poétique de l'avenir?

Je sais bien que nous avons déjà un peu passé par là. De 1830 à 1835, dans les temps romantiques, après la chute de Charles X, arrivèrent les novateurs. On remarquait parmi eux messieurs les lycanthropes. A la tête des lycanthropes brillait Petrus Borel, le bras droit de Théophile Gautier. Petrus Borel a écrit _Champavert_, et ce _Champavert_ aura précédé _Thérèse Raquin_ de quarante-deux ans. En ce temps-là, non plus, on ne ménageait pas la vérité à la société. Voyez donc, lisez et écoutez une des interpellations du citoyen Champavert:

Car la société n'est qu'un marais fétide Dont le fond sans nul doute est seul pur et limpide, Mais où ce qui se voit de plus sale, de plus Vénéneux et puant vient rougir par dessus! Et c'est une pitié! c'est un vrai fouillis d'herbes Jaunes, de roseaux secs épanouis en gerbes, Troncs pourris, champignons fendus et verdissants, Arbustes épineux, croisés dans tous les sens, Fange verte, écumeuse et grouillante d'insectes, De crapauds et de vers, qui, de ride infectés, La sillonnent, le tout, parsemé d'animaux Noyés et dont le ventre apparaît noir et gros.

Ce réalisme s'étalait déjà (il y a quarante-deux ans!), mais en vers et seulement dans les livres. Voilà qu'il fait irruption sur le théâtre.--Attendez-vous à en voir de belles! _Thérèse Raquin_ aura pour sûr une lignée.