L'Illustration, No. 1585, 13 Juin 1891

Part 6

Chapter 61,756 wordsPublic domain

--Et c'est à toi, tout cela, ces bois immenses?

--Mais oui, dit en souriant Marthe, on peut se promener des heures dans la propriété; pour prendre de l'exercice, on n'a guère besoin d'en sortir.

--Alors, tu es très, très riche?

--Pas extraordinairement. Les propriétés comme celles-ci coûtent cher, quoique je ne me donne pas grand'peine pour l'entretenir, comme tu vois, j'aime mieux les bois qu'un parc--et ne rapportent guère. C'est un luxe de sauvage fort à mon goût. La fortune de mon... de notre père a été partagée en deux. Cette propriété me vient de ma mère. D'après ce que j'ai cru comprendre, tu dois être plutôt plus riche que moi.

--C'est possible. Papa a spéculé avec de l'argent de maman et l'a décuplé, à ce que mon tuteur m'a dit. En tout cas, nous ne mourrons de faim ni l'une ni l'autre. Ce doit être horrible d'être pauvre.

--Qui sait? Gagner ma vie ne m'aurait pas fait peur, du moins je l'espère.

Edmée eut un frisson d'horreur. Gagner sa vie, travailler comme les malheureuses sous-maîtresses de la pension qu'elle venait de quitter! Ce petit animal de luxe en eût été bien incapable.

La voiture s'engagea à gauche dans une nouvelle avenue plus large que la première, ombragée de grands hêtres. Tout d'un coup on découvrit la masse grise du château, adossée à la forêt, avec sa large pelouse égayée de corbeilles de fleurs, semée de quelques arbres seulement, et d'où la vue s'étendait au loin.

--Mais... c'est que c'est très imposant, on dirait un château de roman. Est-ce que, par hasard, il y aurait des revenants?

Tout d'un coup, Marthe songea un peu tristement que le revenant qui allait hanter le château, c'était le passé, sous la forme d'Edmée, la fille de cette femme qui avait tant fait pleurer sa mère. Elle se demanda si la morte ne lui reprochait pas cette entrée triomphante, cette prise de possession. Les paroles passionnées de sa tante lui tintèrent à l'oreille: «Tu verras--le malheur entrera ici avec la fille de l'actrice!...» Mais, résolument, Marthe écarta ces pensées, et, se baissant, elle embrassa de nouveau sa soeur.

--Non, ma chérie, il n'y a pas de revenants chez moi. S'il y en avait, la joie de tes dix-huit ans les chasserait. Sois la bienvenue. Si je peux te donner le bonheur, tu seras heureuse, j'en prends l'engagement.

Edmée, très touchée, un peu effrayée aussi des paroles sérieuses de sa grande soeur, la regarda, et ses beaux yeux d'enfant étaient pleins de larmes. Elle dit, avec un élan très sincère:

--Je t'avais devinée, bonne Marthe, sans cela je n'aurais jamais osé t'écrire. Papa m'avait bien dit: «Si jamais tu as besoin d'aide et de protection, ma petite Edmée, adresse-toi à ta soeur; ce ne sera pas en vain, j'en suis sur...» Et que de fois j'ai songé à ces paroles!... Seulement--comment te dire cela?--ne me prends pas trop au sérieux, je t'en supplie. Je ne suis pas méchante, mais je ne sais pas si je suis bonne. Il me semble qu'en vivant avec toi, je pourrais le devenir... C'est à cela surtout qu'il faudrait m'aider... Jusqu'à présent, vois-tu, j'ai surtout songé à tirer le plus de joie possible des choses de la vie. C'est peut-être insuffisant comme idéal--dis?...

Elle riait, à moitié sincère dans sa confession, mais ne voulant pas être prise cependant au pied de la lettre. Elle tenait à être bien vue de sa soeur. Celle-ci sourit. «Je te trouve bien comme tu es. Pourvu que tu restes toujours franche et loyale, c'est tout ce que je te demande.

On arrivait. Les domestiques, curieux de la nouvelle «demoiselle», s'étaient assemblés sur le perron pour la recevoir. Edmée répondit à leurs saluts très gentiment, et fut votée de suite «charmante, jolie à croquer et pas fière.»

Quant à Mme Despois, il fallut aller la chercher jusqu'au fond d'un boudoir, où elle brodait, un énorme métier cachant à demi sa rondelette petite personne.

--Tante Rélie, voici ma soeur, Edmée.

Marthe dit ces mots avec une intonation un peu particulière. Elle aimait beaucoup sa tante, mais enfin, c'était elle qui était maîtresse au château; à l'occasion elle n'hésitait pas à le faire sentir. La tante se trouva subitement les mains si encombrées de soies et de laines qu'elle ne put donner à la nouvelle arrivée qu'un seul doigt; alors, elle se dissimula à demi derrière son métier, sans daigner s'apercevoir de la mine un peu déconfite du joli visage.

--Bonjour, mademoiselle. Vous avez fait bon voyage? Un peu de poussière, n'est-ce pas? Moi, j'ai l'horreur du chemin de fer...

--Tout s'est bien passé, merci, madame. Mais... je vous en prie... je m'appelle Edmée... Edmée tout court, et Marthe veut bien me tutoyer.

--Mon Dieu! Marthe fait ce qui lui plaît. C'est elle qui vous invite; elle prétend que vous êtes sa soeur. Moi, je ne demande pas mieux. Seulement, si je suis sa tante, je ne suis pas la vôtre. Sa mère était ma soeur, une soeur que j'adorais...

--Je le sais, madame. Vous ne désirez pas ma présence, c'est si naturel! Mais si vous vouliez bien me regarder une bonne fois dans les yeux--comme cela, tenez!--vous verriez bien que je ne suis pas mauvaise, que je serais désolée d'être la cause d'un instant de froid entre ma grande soeur et vous, et... et que je ferai de mon mieux pour qu'un jour vous me pardonniez d'être... la fille de ma mère.

Alors, énervée par toutes les émotions de la journée, par cette première résistance, prévue pourtant, Edmée éclata en sanglots, des sanglots violents d'enfant qui ne sait pas se contraindre et qui veut qu'on la console. Très ennuyée de cette scène, Mme Despois sortit précipitamment de derrière son métier.

--Voyons, mademoiselle, voyons... Edmée!...

--Pardon, madame, balbutia Edmée entre deux sanglots, se laissant câliner par sa soeur, c'est pas exprès, c'est plus fort que moi... C'est fini maintenant.

--Alors, il faut que je vous embrasse pour faire la paix?

--Ah!... si vous vouliez bien ne pas me détester!

--Mais je ne vous déteste pas, vous: c'est le passé que je déteste. Allons! n'en parlons plus. Là, êtes-vous contente?

Et la tante Rélie l'embrassa au front, un peu bien contre son gré, mais ne résistant pas aux regards suppliants de Marthe.

L'orage passa comme il était venu. Edmée riait, en pleurant encore, et remerciait Mme Despois en petites phrases entrecoupées de sanglots.

Marthe l'emmena au plus vite pour l'installer. En voyant les deux jeunes filles, le bras de l'aînée autour de la cadette qui semblait toute petite et mignonne à côté de la jeune châtelaine, tante Rélie murmurait: «Eh bien, si l'on m'avait, prédit que je l'embrasserais, celle-là!... Mais, avec ces yeux-là, elle fera ce qu'elle voudra de tous ceux qui l'approcheront. Quant à Marthe, elle est ensorcelée, cela se voit. Bah! on mariera la petite en deux temps trois mouvements; ce n'est pas elle qui boudera le mariage... puis nous serons tranquilles de nouveau. Elle est délicieuse, il n'y à pas à dire...»

L'appartement particulier de Marthe se composait d'une grande chambre donnant sur le jardin et d'un boudoir aménagé dans la grosse tour de droite. Ce boudoir rond était un réduit délicieux. Le mur était si épais, que dans sa profondeur, à chaque étroite fenêtre, renfoncement offrait deux sièges bien fournis de coussins, d'où l'on jouissait admirablement de la vue. Un petit escalier tournant, également pratiqué dans l'épaisseur du mur, menait au jardin par une petite porte qui ne servait guère qu'à Marthe. L'étage supérieur était également desservi par le petit escalier, mais les appartements en haut étaient rarement habités. A côté de la chambre à coucher, et communiquant avec elle, se trouvait une autre pièce très vaste, très gaie.

--Voici ta chambre, Edmée, du moins si elle te plaît. Si tu le préfères, je te ferai arranger l'appartement juste au-dessus, avec un salon également dans la grosse tour. Mais il m'a semblé que--surtout si tu as peur des revenants--tu aimerais à être sous mon aile. Mon boudoir sera le tien; tu vois, il y a un piano, des livres, un bureau, et il est assez grand pour que nous ne nous gênions pas mutuellement.

--Laisse-moi être près de toi, Marthe, toujours près de toi. J'y suis si bien! Et quelle jolie chambre tu m'as donnée, quelle vue! Ah! que nous allons être heureuses, toutes deux!

Elle ne tenait pas en place, un peu fiévreuse, un peu surexcitée; elle voulut de suite visiter le château, tandis que la femme de chambre ouvrait ses malles et mettait en ordre tous ses effets.

L'arrière du château, très irrégulier, coupé de tourelles en éteignoirs, de corps de bâtiments en retrait, puis en saillie, de petites cours intérieures pavées de grands blocs de pierre, tout cela bâti à diverses reprises, selon les besoins du moment, jurait un peu avec la façade sévère et nue. Plus loin, on découvrait les écuries, les communs, une basse-cour, puis un grand verger et un potager. Au-delà, les grands bois silencieux s'étendaient au loin de tous côtés...

Edmée, petite Parisienne en rupture de ban, se grisait de toute cette vie nouvelle de pleine campagne qui avait le charme de l'imprévu et de la nouveauté. Elle comptait s'amuser infiniment à jouer à la fermière. Mais les idées dans ce petit cerveau s'entre-choquaient à la diable.

--Et tu vas recevoir, donner des fêtes? Quel bonheur!... C'est ce monsieur... comment s'appelle-t-il donc?... qui l'a dit. Tu le connais depuis longtemps? C'est drôle qu'il n'ait pas songé à t'épouser, puisque vous êtes voisins de campagne. La campagne, ça doit donner envie de se marier...

--Tu vois bien que non, puisque, pour moi, ce n'est pas encore fait!

--Ça viendra. Il me plaît beaucoup ce monsieur, quoiqu'il ait les épaules un peu rondes; il doit écrire beaucoup, penché sur sa table... L'autre aussi, tu sais, le militaire, est charmant. Nous avons voyagé dans le même compartiment, ces deux messieurs et nous, je ne te l'ai pas dit? Je me suis amusée!... Ils me regardaient tous deux beaucoup, et je faisais exprès de laisser tomber mon livre ou mon mouchoir, pour les voir se disputer à qui le ramasserait le plus vite. Une fois ils se sont heurtés l'un contre l'autre. J'ai failli éclater. Puis en descendant j'ai été sur le point de tomber. Tous deux sont accourus; chacun a eu un de mes meilleurs sourires; comme cela je n'ai pas fait de jaloux!

Ce bavardage enfantin ne plut qu'à demi à Marthe.

--J'espère pourtant, ma petite Edmée, que tu n'es pas coquette?

--Je n'en sais rien; mais je croirais pourtant que si. Puisque je t'ai confessé que j'avais un tas de défauts!...

(_A suivre._)

Jeanne Mairet.

End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 2520, 13 Juin 1891, by Various