L'Illustration, No. 1585, 12 Juillet 1873
Part 4
Il n'est donc pas un acte, un incident, une dépêche, une nouvelle, un _on-dit_, qui ne puisse avoir son écho direct, immédiat, caractérisé à la Bourse. Vous n'avez qu'à voir les trépidations de la cote pour voir que ce vieux marché est plus impressionnable qu'une sensitive. Comme au lièvre en son gîte, _un souffle, une ombre, un rien, tout lui donne la fièvre_, et il serait tout aussi déraisonnable de lui demander la fixité que de demander l'immobilité à l'Océan.
On comprend dès lors que, tous les jours, l'homme politique, le financier, le capitaliste, le rentier, le commerçant, tout le public, enfin, ait besoin de consulter la Bourse. La cote est le thermomètre qui apprend si la fortune publique a monté ou baissé sous la pression des nouvelles du jour; la cote est le pouls que l'on consulte pour apprendre si le pays est malade ou en bonne santé.
* * *
Malade ou en bonne santé, disons-nous! Encore une expression qui nous arrête et qui exige une explication, sans laquelle les arrêts rendus par la Bourse vous paraîtraient aussi indéchiffrables qu'un logogriphe.
Etant données les prémisses que nous venons de poser, vous seriez disposé à penser que toute bonne nouvelle se manifeste à la Bourse par une hausse significative, et que toute mauvaise nouvelle se cote par une baisse irrésistible.
Raisonnez ainsi et agissez en conséquence à la corbeille des Agents de change, et vous verrez de quels impairs vous émaillerez votre carnet d'opérations!
Ainsi, il est clair qu'en véritable Français, vous auriez dit à votre agent de change, le jour de la victoire d'Austerlitz, de vous acheter un paquet de rentes pour célébrer la gloire des armées impériales. Il est également certain, qu'en votre qualité de chauvin, vous vous seriez empressé de vendre à la nouvelle de Waterloo. La hausse vous eut semblé aussi certaine dans le premier cas que la baisse dans le second.
Ah! _le bon billet de la Châtre_ qu'ont eu à ces deux époques, les spéculateurs patriotes qui ont raisonné d'après les errements que nous signalons. Ils ont durement expié le raisonnement qu'ils ont pu faire devant les grands événements qui représentaient pour l'histoire la grandeur et la décadence de la France.
* * *
Vous saurez, en effet, qu'à la Bourse, il faut bien s'abstenir de raisonner comme dans les casernes.
Tout ce qui s'appelle dynastie, gloire, révolution, victoire, est accueilli à la Bourse avec un scepticisme des plus accentués. Tout ce vocabulaire des grandeurs de la terre fait peur à la Bourse.
Comme le médecin de Molière, le rentier a mis le coeur à droite et le foie à gauche, et il a remplacé la langue du chauvinisme, exalté par ces mots plus avantageux pour ses intérêts: Paix, sécurité, travail et richesse.
Aussi, le jour d'Austerlitz, prévoyant que cette victoire incomparable allait perpétuer le système guerroyant de l'Empire, la Bourse accueillait-elle la nouvelle par une baisse sensible!
Aussi, le jour de Waterloo, prévoyant que ce désastre allait porter à l'Empire le coup mortel, la Bourse qui voyait arriver la paix, accueillait-elle la nouvelle par une hausse caractérisée!
Voilà comment on raisonne à la Bourse et n'oubliez jamais que l'argent est rigoureux comme un chiffre, implacable comme le calcul, incompressible comme l'eau, insensible comme le bronze et inexorable comme le Destin!
Léon Creil.
BIBLIOGRAPHIE
Deux nouveaux voyageurs _Diario di un viaggio in Arabia-Petrea_, par le marquis Giammartino Arconati Visconti (1 vol. in-4º, avec un album, Turin, 1872).--_Voyage autour du monde_, par M. le baron de Hübner (2 vol. in-8°, Hachette).--Le _Tour du monde en cent vingt jours_, par M. Ed. Plauchut.
J'aime passionnément les voyages, et les récits des voyageurs me semblent avoir quelque chose de l'attrait qu'ont les _Mémoires_. Ils sont même à la science géographique proprement dite, ce que sont ces _Mémoires_ même à l'histoire; ils nous offrent et nous montrent le côté intime et personnel des choses.
L'homme, avec son tempérament propre, le conteur, avec ses sentiments et ses impressions y tient la première place. On s'y instruit avec agrément; la science s'y dissimule sous la forme de la causerie. On est séduit et intéressé à la fois, et la grande histoire, encore un coup, y gagne autant que la science pure. Mais combien il est difficile de trouver un voyageur complet et parfait, j'entends un voyageur sans pédantisme, sans affectation et sans mensonge. C'est l'oiseau rare. Lorsqu'il peut joindre à ces qualités morales un brin de littérature et un grain de poésie, lorsqu'avant le fond, il a le style, ce _rara avis_ devient même tout à fait le phénix.
Je ne dis pas que les trois voyageurs dont je signale aujourd'hui les livres avec plaisir soient tous parvenus à ce degré suprême, mais ils ont, les uns et les autres, bien du talent de genres divers, et tous se font lire avec infiniment de profit. M. de Hübner, c'est le diplomate voyageant pour observer les caractères humains plus encore que les paysages inconnus, et pour étudier les gouvernements autant que les races; M. Plauchut, c'est le Français aimable, observant vite et bien, racontant avec grâce et composant, tambour battant, un livre qui restera dans plus d'une bibliothèque; M. Arconati Visconti, c'est le grand seigneur italien, très-artiste et à la fois fort savant, voyageant par amour de l'imprévu et aussi de la découverte dans un pays fort peu connu et pénible à visiter. Une photographie, placée en tête du magnifique volume qu'il vient de publier à Turin nous le montre juché sur un chameau, «ce cheval du désert,» et drapé du costume pittoresque des Arabes. Il faut quelque résolution on l'avouera, pour quitter un palais de Milan où une ville des bords du lac de Côme, et se lancer, en cet équipage, à travers l'Arabie-Pétrée.
C'est ce qu'a fait pourtant M. le marquis Arconati Visconti. Son voyage, qu'il se proposait de publier dès 1800, date de l'année 1805. La guerre de l'Italie contre l'Autriche fit de notre voyageur un officier de _bersaglieri_, et l'empêcha de donner son livre à l'impression, il avait déjà, il y a deux ans, envoyé en manière de carte au public, ou plutôt à ses amis, le récit, fort bien fait, d'une très-dramatique ascension au _Mont Rose_. Mais le véritable titre de M. Arconati sera ce _Voyage en Arabie-Pétrée_, dont il publie aujourd'hui, en langue italienne, l'intéressant _Journal_. En 1812, le voyageur Burckardt, en 1818, Irby et Mongles, en 1838, Robinson avaient déjà suivi, à travers l'Arabie-Pétrée, l'itinéraire de M. Arconati Visconti; mais ils n'avaient certes pas étudié d'aussi près que lui les moeurs de ces pays. M. Arconati nous avertit, en effet, qu'une certaine pratique de l'arabe vulgaire, lui a permis de comprendre toujours la parole arabe, si variable selon que c'est le fellah d'Égypte qui la parle, le Syrien ou le Bédouin de l'Arabie-Pétrée. Cette connaissance de la langue assurait déjà à M. Arconati un certain avantage; puis, sans avoir, comme il le dit, la prétention d'avoir accompli une expédition scientifique, son érudition lui a cependant permis de nous donner, dans ce journal, outre des impressions charmantes, bien senties et bien rendues, nombre de renseignements archéologiques ou géographiques, et de recherches qui intéressent fort les naturalistes. M. Arconati a étudié en Arabie, non-seulement les hommes et les monuments, mais les plantes et les êtres. L'album qui accompagne son grand, ouvrage contient des figures gravées d'insectes bizarres (l'_Acridium peregrinum_, par exemple), ou de coquillage totalement inconnus, entre autres celui qui portera désormais le nom du voyageur, l'_Elathia Arconatii_.
Le _Journal d'un voyage en Arabie-Pétrée_ commence par Paris. C'est de Paris que M. Arconati part accompagné du peintre E. Melzmacher, dont les peintures photographiées ornent maintenant ce livre. Le voyageur s'embarque à bord de l'_Araxe_, voit bientôt Malte disparaître à l'horizon, aborde dans la Basse-Égypte, et après avoir étudié à Alexandrie la culture du coton, sans compter la visite à la colonne de Dioclétien, au Caire, la _fantasia_ du Rhamadan et les Pyramides, puis les cafés arabes, les moeurs, les légendes, celle des _Afrit_ entre autres, qu'il conte si bien, il part pour Suez et de Suez pour Ain Musa, Uadi, Ghurandel, villes inconnues, solitudes étranges, terres brûlées où çà et là le voyageur rencontre encore des tombes romaines. La mer Morte et la Palestine forment la dernière partie du _Viaggio in Arabia Petrea_. M. Arconati s'occupe là de la faune et de la flore des mollusques étranges ramassés le long de la mer Rouge, au golfe d'Ell Agabah. Encore une fois, sa science avenante n'est jamais en défaut, et son esprit délié comme celui d'un Parisien, poétique aussi comme celui d'un fils d'Italie, est toujours en éveil dans ces pages sans prétention et pourtant pleines de traits et de couleur. Je souhaiterai vivement qu'un traducteur français pût faire connaître à notre publie ces pages curieuses du voyageur nouveau, qui cite avec beaucoup d'à-propos ce proverbe arabe:
--Qui vivra verra, mais qui voyagera verra plus encore!
M. le baron de Hübner, qui certes n'aime pas plus la France, et ne parle pas avec plus de pureté le français que M. le marquis Arconati a cependant, pris un plus rapide chemin pour se faire connaître à nous. Il a écrit son _Voyage autour du monde_ en français. Voilà un livre qui est fort intéressant et à méditer d'un bout à l'autre. Ce n'est plus à travers l'Arabie-Pétrée, les mornes plaines, les solitudes désolées qu'il nous conduit, c'est à travers l'Amérique turbulente, la Chine où l'homme pullule, le Japon, qui se transforme et _s'européanise_, si le néologisme m'est permis. M. de Hübner, qui, tout autrichien qu'il est, écrit notre langue avec une correction rare, un sel très-savoureux, n'est pas un voyageur enthousiaste qui s'enflamme et se passionne. Il voit juste et d'une façon calme, mais il pénètre avec infiniment de sagacité dans le secret des moeurs. On n'est pas diplomate pour rien. C'est ainsi que l'intensité et la profondeur radicale des réformes au Japon ne laisse pas que de l'effrayer un peu. Il se demande si l'Asie a beaucoup à gagner à se costumer des pieds à la tête à l'européenne. Les soldats japonais ressemblent aujourd'hui à nos chasseurs de Vincennes, leurs ambassadeurs sont vêtus comme nos préfets. Est-ce là le progrès absolu, et ne pouvait-on souhaiter mieux de cette Athènes asiatique? L avenir dira si les craintes de M. de Hübner étaient fondées.
En attendant, il faut lire ce _Voyage autour du monde_, un des meilleurs ouvrages qu'on ait depuis longtemps publiés. La lecture en est facile, et, à coup sur, tout aussi agréable qu'un roman. Ce ne sont pourtant pas des phrases que nous donne M. de Hübner, mais des faits. Seulement (comment s'y prend-il?), il les présente avec un art infini, une clarté qui plaît, une justesse de réflexion qui fait songer. Ajoutez à cela qu'on sent à travers les pages de M. de Hübner une sympathie vraie pour la France, sympathie qui nous touche autant que le livre nous charme. On a déjà dit qu'avant vingt ans, les meilleurs ouvrages seraient faits par des gens qui ne se piqueront pas d'écrire par métier et en vérité, les voyages de M. le baron de Hübner et de M. Arconati Visconti seraient là pour prouver que celui qui a risqué ce paradoxe a dit simplement une vérité.
Jules Claretie.
INCENDIE DE L'ALCAZAR
DE MARSEILLE
Dans la nuit du 24 au 25 juin dernier, le café-théâtre de l'Alcazar, situé cours Belzunce, à Marseille, est devenu la proie des flammes.
Il était minuit environ.
La pantomime allait finir, les flammes de Bengale s'allumaient pour l'apothéose et commençaient à embraser la scène de leur lumière rouge. Les spectateurs s'apprêtaient même à sortir, et un grand nombre étaient déjà debout, se dirigeant vers la porte donnant accès dans la cour intérieure.
Tout à coup, le cri: Au feu! retentit sur la scène et l'on vit les flammes s'élever aussitôt le long des portants des coulisses, et atteindre en un clin d'oeil les frises.
La panique sur la scène et dans la salle fut générale, et en un instant l'évacuation eut lieu, sans accident, heureusement.
La cour présenta alors un aspect bizarre.
Tout le monde fuyait de tous côtés se dirigeant vers la porte de sortie: artistes en costumes, soldats et spectateurs. Pendant ce temps, le feu avait embrasé déjà toutes les coulisses et la scène, qui s'effondraient avec des craquements sinistres, et il commençait à envahir la salle par les galeries et l'orchestre.
A ce moment, tout espoir de circonscrire le feu dans l'espace étroit réservé aux loges des artistes fut perdu. Il était même difficile de rester dans la salle ou d'essayer d'enlever quoi que ce soit de devant le feu, qui gagnait avec une rapidité foudroyante.
Cependant les pompiers avertis commencèrent à arriver, et à minuit vingt minutes les pompes étaient placées prêtes à manoeuvrer. Mais, hélas! le feu n'attendait pas, lui, et dix minutes plus tard, à minuit et demi, tout s'abîmait, et de l'Alcazar il ne restait plus que les ruines lamentables que représente notre dessin.
La cause de l'incendie est attribuée à une fusée qui, maladroitement lancée dans la pantomime, avait mis le feu à un décor en papier du fond de la scène.
X.
L'INCENDIE DE L'ALCAZAR DE MARSEILLE.--Aspect des ruines après le sinistre. D'après la photographie de M. Melchion.
BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
_L'Aquarium d'eau douce et d'eau de mer_, par J. Pizzetta. Paris (Rothschild), 1873.--Il est rare qu'un auteur fasse l'éloge d'un éditeur, et pour cause. Cependant nous serions injuste si nous nous refusions à reconnaître que M. Rothschild, l'habile et intelligent éditeur, quelque peu apparenté avec ses célèbres homonymes de la finance, ne recule devant aucune dépense pour composer son fonds de librairie avec le meilleur choix de livres, dont la plupart sont splendidement illustrés.
Les ouvrages que nous avons sous les yeux se recommandent plus particulièrement par leur actualité et leur utilité générale. Autrefois on ne pouvait, à moins de dispendieux déplacements, étudier les animaux aquatiques qu'empaillés ou conservés dans de l'esprit de vin; aujourd'hui nous pouvons au moyen d'un aquarium, nous procurer en quelque sorte à domicile le spectacle de leurs mouvements et de leurs moeurs. L'aquarium primitif, le père des gigantesques aquariums qui figurent dans les grandes expositions de l'industrie, c'est le modeste bocal aux poissons rouges. Ce dernier peut être varié à l'infini, et servir de séjour non-seulement à des animaux, mais à des plantes aquatiques, comme l'a très-bien montré M. Pizzetta dans son livre, l'_Aquarium_, qui sera aussi utile aux naturalistes qu'agréable aux amateurs.
_Les Plantes médicinales et usuelles_, par H. Rodin. Paris (Rothschild), 1873.--On a publié beaucoup de livres sur _les Plantes médicinales et usuelles_; mais aucune ne résume cette matière plus simplement et plus clairement que celui de M. Rodin. Il est facile de s'apercevoir que l'auteur à lui-même observé les plantes qu'il décrit. M. Rodin doit être un herborisateur intrépide, de la famille de ceux qui sont, comme j'en connais, capables d'aller de Paris à Beauvais et plus loin, à la recherche d'une espèce curieuse ou intéressante, telle que l'airelle rouge (Vaccinium vitis idæa L), introuvable dans nos environs.
_La vie; Physiologie humaine appliquée à l'hygiène et à la médecine_, par le docteur Gustave Le Bon. Paris (Rothschild), 1873.--L'ouvrage de M. le docteur Le Bon est un excellent traité de Physiologie, mieux conçu et mieux rédigé que la plupart des livres de ce genre. Les phénomènes de la vie y sont très-méthodiquement exposés, et les gravures, intercalées dans le texte, font très-bien ressortir la forme et la structure des organes, qui ne sont que les instruments des fonctions. Celles-ci constituent la base ou pour ainsi dire la pensée de la vie. Les organes leur sont complètement subordonnés; ils se modifient suivant les milieux où s'accomplissent les fonctions. Nous avons vu avec plaisir que l'auteur a accordé une place à la partie historique qui représente la véritable philosophie de la science.
_Les Enfants_, par Champfleury; quatrième édition. Paris (Rothschild), 1873.--_Les Enfants!_ Voilà un titre merveilleusement bien choisi pour une époque où chacun cherche dans l'éducation la solution du problème de l'avenir. Mais ce n'est pas seulement le titre qui est attrayant, le livre de M. Champfleury offre une lecture pleine de charme. L'auteur, ou le voit, aime les enfants, et il veut que tout le monde les aime comme lui. Les gravures qui les représentent avec leurs hochets et au milieu de leurs jeux sont commentées avec cette finesse d'artiste dont M. Champfleury possède le secret.
Jean l'Ermite.
EXPLICATION DU DERNIER REBUS
Les saints pauvres n'ont pas de litanies.