L'Illustration, No. 1585, 12 Juillet 1873
Part 3
En 1871, le sultan de Kuldja commit l'imprudence d'emprisonner une bande de Kirghiz sujets de la Russie, qui avaient envahi son territoire et massacré les postes placés sur la frontière. Le général Kolpakoski saisit ce prétexte pour remonter le fleuve Ili avec des détachements tirés de Wiarnoje et de Borokudsin, sommer le sultan de Kuldja d'avoir à lui remettre les prisonniers justement arrêtés et, sur son refus, l'attaquer le 16 juin à Alimta, avec un millier d'hommes et 16 canons. Facilement victorieux, il enlevait le 18 juin le fort de Tchin-tsa-Khodsi et faisait le 22 son entrée dans Kuldja dont le district fut également incorporé dans l'empire des czars.
La province du Turkestan russe comprend aujourd'hui un territoire d'au moins 60,000 lieues carrées, soit environ le double de la France. Le khan de Kokand et l'émir de Bokhara sont réduits à l'état de très-humbles vassaux incapables du moindre soulèvement, puisque le beylik de Samarcande s'avance comme un coin au milieu de leurs khanats. D'après les dernières dépêches, le khan de Khiva est en fuite et le drapeau russe flotte sur sa capitale.
Il est probable que le tzar Alexandre tiendra, _à la lettre_, la promesse faite à l'Angleterre de ne pas incorporer Khiva à ses vastes possessions; mais nous sommes convaincu qu'il s'empressera de créer autour de cette place une série de forts qui la rendront complètement maître de l'Amour-Daria, l'Oxus des anciens.
Quel que soit le but poursuivi par les Russes, nous nous félicitons sincèrement de voir leur activité dirigée vers l'Orient. En définitive, c'est la civilisation qui envahit les pays barbares d'où sont sortis les Gengis-Khan, les Tamerlan, et nous n'avons pas à regretter que les possessions russes se rapprochent peu à peu de l'Inde anglaise. L'impassibilité avec laquelle la Russie et l'Angleterre ont assisté à l'égorgement de la France doit nous rendre indifférents à la lutte qui surgira entre ces deux puissances dans un avenir peut-être plus prochain qu'on ne pense. La seule attitude qui nous concerne est celle de l'expectative; imitons la Russie, sachons nous préparer avec recueillement et nous tenir prêts à profiter des fautes de nos ennemis déclarés et des neutres peu bienveillants.
A. Watcher.
NOS GRAVURES
Le shah à Paris
Nous avons, dans notre dernier numéro, conduit le shah jusqu'à Londres, où nous l'avons laissé au milieu des fêtes que lui donnaient nos voisins. Le 5, il était à Portsmouth, où il montait à bord du yacht le _Rapide_, pour se rendre en France. Quatre vaisseaux cuirassés anglais l'escortèrent jusqu'au milieu de la Manche, où ils furent relevés par la flotte française qui, pour se rendre au-devant du shah, avait quitté Cherbourg à onze heures, heure à laquelle le roi de Perse partait lui-même de Portsmouth.
Le _Rapide_, qu'avaient devancé le _Faon_ et le _Cuvier_, portant le personnel et les bagages, est entré à neuf heures du soir en rade de Cherbourg, où tout avait été préparé pour le recevoir dignement. Notre premier dessin représente l'arrivée du _Rapide_, éclairé par les mille feux des illuminations et nageant dans la fumée des salves.
Aussitôt le canot-amiral conduisit à bord le commandant de la place, amiral Penhoët, le maire de la ville, M. A. Liais, les généraux Pajol et Hartung, le colonel d'état-major marquis d'Abzac, représentant le président de la République, le colonel Charreyron et l'ambassadeur de Perse à Paris, Nazar-Agha, qui lui présentèrent les compliments de bienvenue de la France.
Le shah n'est descendu à terre que le lendemain matin à neuf heures, pour monter en wagon et partir sans retard, avec sa suite, pour Paris. Le train se composait de huit voitures, dont une, la troisième, portant les armes de la ville de Paris avec l'écusson persan, n'était autre que l'ancien wagon impérial. A midi et demi il arrivait à Caen, où eut lieu le déjeuner, et il repartait une heure plus tard.
On sait que c'est à la gare de Passy que le shah a touché terre à Paris.
Deux pavillons garnis de velours vert, bordés de galons et de crépines d'or, avaient été élevés à l'entrée du passage conduisant du quai de la gare à l'avenue Raphaël. Dans l'un de ces pavillons se trouvait le président de la République, entouré de fonctionnaires et d'officiers d'état-major. Un long sifflement de vapeur, bientôt suivi d'un coup de canon parti du Mont-Valérien, annonça l'entrée en gare du train royal. Le président de la République, accompagné du vice-président du conseil, se porta aussitôt au-devant du shah pour le recevoir à sa descente du wagon. Nassr-ed-Din était vêtu d'une tunique boutonnée militairement, et constellée sur le devant de diamants, d'émeraudes et d'autres pierres précieuses. Il était coiffé d'un bonnet d'astrakan orné d'une grande aigrette de diamants. Il tenait à la main son sabre, étincelant comme son habit, et suspendu à son épaule par un large ruban d'or sillonné au centre par une traînée de pierreries. La réception du shah par le président de la République à la gare de Passy fait l'objet de notre second dessin.
Après les premiers saluts et les compliments d'usage, le président de la République et le shah montèrent en voiture et se placèrent, celui-ci à droite, celui-là à gauche; sur le devant étaient assis les ministres des deux pays, Nazar-Agha et M. de Broglie. L'équipage, à quatre chevaux, était conduit à la Daumont et précédé de deux piqueurs portant la livrée vert foncé. Derrière cet équipage venaient treize autres voitures contenant la suite du shah et les principaux dignitaires du gouvernement.
Sur tout le parcours du cortège, disons une fois pour toutes que la foule des curieux était immense, et que l'armée de Paris faisait la haie, présentant les armes sur le passage du roi et du président, les musiques jouant l'air national persan. En tête du cortège marchait un escadron de cuirassiers, puis le général de Ladmirault, à cheval, suivi de son état-major. Un autre escadron de cuirassiers fermait la marche.
C'est à l'Arc-de-Triomphe de l'Étoile que le conseil municipal a salué le shah au nom de la ville de Paris. L'arc et la place avaient été magnifiquement décorés pour la circonstance, comme on peut le voir par notre grand dessin, d'une exactitude rigoureuse. Des tentures cachaient les parties de l'Arc-de-Triomphe qui sont encore en réparation. Puis c'étaient des crépines, des guirlandes, des banderoles, et le lion persan, gigantesque, se détachant sur son soleil d'or, avec des drapeaux pour rayons. Deux fauteuils avaient été préparés à coté de l'estrade occupée par le conseil municipal.
Arrivés au rond-point de l'Étoile, le shah et le président de la République descendirent de voiture et prirent place sur les fauteuils. Alors eut lieu la scène des présentations que retrace notre quatrième dessin; puis le président du conseil municipal, s'adressant au roi, prononça cette courte harangue:
«Le conseil municipal de la ville de Paris vient saluer Votre Majesté à son entrée dans la capitale, et lui offrir, au nom de la cité tout entière, ses voeux de bienvenue.
«Notre désir le plus vif est que Votre Majesté puisse conserver de l'accueil qui lui est fait par la ville de Paris, du spectacle de nos arts et de notre industrie, un constant et bon souvenir.
«Une fois encore, que Votre Majesté entre dans notre cité avec la certitude d'en être l'hôte bienvenu.»
Après une réplique plus courte encore de Nassr-ed-Din, le shah et le président de la République étant remontés en voiture, le cortège se remit en marche. Il descendit l'avenue des Champs-Elysées, traversa la place de la Concorde, et, tandis que le canon des Invalides prenait à son tour la parole, s'arrêta enfin devant le palais du Corps législatif, qui doit servir de résidence au roi de Perse durant son séjour à Paris.
Une députation de l'Assemblée nationale et son président l'y attendaient sur une grande estrade qui avait été dressée devant la façade du monument. Là, comme à l'Arc-de-Triomphe de l'Étoile, nouvelle harangue et réplique nouvelle. Après quoi le shah pénétra dans le palais. Le président de la République et le président de l'Assemblée nationale l'accompagnèrent jusqu'au milieu de la grande galerie qui conduit à l'ancienne salle des séances. Là, ils prirent congé de leur hôte, qui put enfin aller goûter un repos qu'il avait bien gagné et dont il devait certes avoir le plus grand besoin.
L. C.
Les nouveaux Immeubles Industriels du faubourg Saint-Antoine.
Au milieu de toutes les métamorphoses qui ont transformé Paris pour en faire la capitale du monde, il y a incontestablement une lacune. Ce qui manque à Paris aujourd'hui, ce ne sont pas les somptueuses constructions, ni même les constructions bourgeoises destinées à l'habitation des classes riches et des classes moyennes: C'est l'habitation modeste, c'est l'humble logement approprié aux conditions de la classe laborieuse, en un mot, c'est l'installation qui puisse donner au travailleur un foyer pour sa famille et un atelier pour son ouvrage.
De ce côté, tout reste encore à réaliser; car le propre des immeubles ordinaires est en général de proscrire le travail dans les locations. Que voulez-vous? dit le propriétaire; le travail fait du bruit, le travail encombre, le travail gêne par le va-et-vient de ses produits; le travail ne peut pas payer assez cher; le travail n'attire pas le locataire, il l'éloigne, et l'ouvrier, ainsi proscrit de l'habitation confortable, reste confiné dans le ghetto de son installation primitive.
Depuis vingt ans nous entendons poser cette question: Est-il possible de loger l'ouvrier de manière à donner une légitime satisfaction à toutes les conditions impérieuses du travail et de la famille. Le problème était posé; mais en réalité, on peut dire que les architectes qui se sont fait un renom dans la percée de tous nos boulevards ne se souciaient pas plus de cette question que, de la quadrature du cercle. Or, c'est précisément cette importante solution du problème,--l'une des grandes idées de notre siècle!--que l'entreprise des Nouveaux immeubles du faubourg Saint-Antoine vient heureusement apporter aux travailleurs comme aux capitalistes.
M. Emile Leménil, architecte, a formulé un programme et présenté des plans. Une Société anonyme s'est constituée pour mettre ces plans à exécution, et, dans l'espace d'une année, l'entreprise a été menée à bonne fin. Notez que l'opération est des plus considérables. C'est toute une rue nouvelle, d'un très-joli aspect, qui va créer une élégante petite ville dans l'immense faubourg. Cette rue, que la Compagnie livre à la ville de Paris entièrement terminée, avec ses trottoirs et sa chaussée, porte le nom de _rue de l'Industrie Saint-Antoine_ et relie entre elles les deux grandes artères du faubourg Saint-Antoine et du boulevard Voltaire. Nous l'avons dit; l'idée-mère qui a inspiré la création de ces nouveaux immeubles a pour but de mettre à la disposition de l'ouvrier une installation complète pour sa famille et pour son atelier. Toutes les locations de la _rue de l'Industrie Saint-Antoine_ sont disposées pour y appeler comme annexes l'industrie et le travail.
Une partie du local est disposée pour l'habitation confortable de la famille; l'eau, le gaz, l'air, l'espace, la lumière, sont aménagés de manière à donner pleine et entière satisfaction à toutes les exigences.
Chacun des dix-neuf immeubles dont se compose la rue a un concierge qui répond pour tous les locataires de la maison. De plus, dans le vestibule de chacune des maisons se trouve un tableau où peuvent être inscrits à la peinture les noms et les enseignes des locataires industriels de l'immeuble. C'est une innovation empruntée aux coutumes de l'Angleterre, et dont l'utilité est surtout appréciée des fabricants qui ont à fixer leurs noms et leur spécialité dans la mémoire de leur clientèle.
Mais ce qui complète cette organisation judicieuse de tous points, ce qui à notre avis fait de cette création une installation réellement exceptionnelle, c'est la distribution, à volonté, dans ces locaux industriels, d'une force motrice à vapeur fournie par une machine de 200 chevaux qui va donner la puissance et la vie aux divers outillages dont le travailleur a besoin pour le service de son industrie.
Ces machines motrices ont une force constante, régulière, assurée, et leur installation dans l'ensemble, comme dans les détails, est à l'abri de toute critique. On ne s'en étonnera pas en apprenant que tout ce travail a été exécuté par la maison Cail et Cie.
Cette force motrice est distribuée, dans chacun des immeubles, des deux côtés de la rue--sous-sol, rez-de-chaussée, entresol et premier étage,--au moyen d'arbres et de courroies, comme dans tous les établissements industriels. Mais nous devons ajouter ici qu'il existe, en outre, un projet d'application ultérieur dans les autres étages, et jusque dans les locaux les plus éloignés du centre des machines, d'une force motrice distribuée au moyen de l'air comprimé, agissant à l'aide de petits engins spéciaux sur les outils ou métiers à mettre en mouvement. Un simple tuyau analogue à un tuyau de gaz ou d'eau, apportera le principe moteur à tous ces engins. L'air en s'échappant sera même utilisé, soit pour souffler une forge, soit pour assainir les ateliers. Un brevet a été pris pour cette application spéciale.
Ainsi donc, ces trois éléments essentiels de l'habitation de l'ouvrier--logement, atelier, force motrice--se trouvent réunis dans les immeubles de la rue de l'Industrie Saint-Antoine, dans des conditions irréprochables d'ordre, de confort, d'hygiène et d'économie. Le travailleur a là sous la main une installation complète, sans aucune mise de fonds de sa part, et cette organisation avantageuse lui permet de disposer de toutes ses ressources pour l'acquisition de son outillage spécial et des matières premières dont il peut avoir besoin.
Disons-le hautement, cette réunion de l'habitation à l'atelier présente à la classe laborieuse les conditions les plus favorables à la bonne entente comme à l'économie du ménage. Ces améliorations ont d'ailleurs été appréciées, dès le premier jour, par les intéressés, qui n'ont pas attendu la fin des travaux pour arrêter les locations. Tous les logements ne sont pas encore prêts; mais au fur et à mesure que les installations s'achèvent, ou voit se multiplier les demandes et la compagnie compte déjà plus de cent soixante locataires.
La classe dominante jusqu'à présent parmi ces locataires, ce qui était facile à prévoir par la spécialité de l'industrie du faubourg Saint-Antoine, est celle des ébénistes et des fabricants de meubles. Mais à cette branche d'industrie viendront certainement se joindre les industries annexes, les tourneurs en bois, en métaux, les scieurs de placage, les fabricants d'articles de Paris, etc., etc... Les locaux sont d'ailleurs disposés pour recevoir toutes les branches d'industries, avec ou sans force motrice.
Le locataire peut trouver dans ces immeubles l'eau chaude ou l'eau froide, ainsi que le gaz.
La rue de l'Industrie-Saint-Antoine sera, nous l'avons dit, une charmante et coquette petite ville au milieu du vieux faubourg. Tous les établissements de première nécessité y sont déjà installés. On y trouve une boulangerie, une pharmacie, un débit de boissons, un établissement de bains, etc., etc. La rue de l'Industrie-Saint-Antoine sera la première Salente fondée par le capital au profit du travail.
Henri Vigne.
La fin d'une chanson
PAR M. DE BEAUMONT.
Vie et mort, gaieté et tristesse, amour et désespoir, quel perpétuel contraste des sentiments les plus opposés, quel étrange enchaînement des choses humaines!
Il était là, tout-à-l'heure, ce brillant cavalier, sous les fenêtres de sa belle, lui chantant son amoureuse chanson, confiant à la nuit, discrète les secrets de son coeur ouvert à l'espérance; les promesses lui semblaient faites; l'avenir était à lui, l'avenir de la beauté, du courage, de la jeunesse; et tandis qu'oublieux des dangers qui peuvent le menacer, il n'a d'yeux que pour la fenêtre qui lui cache celle qu'il aime; tandis que sa voix s'enflamme et que l'accent en devient plus tendre et plus pénétrant, un vil assassin, aposté par quelque lâche jaloux, s'est précipité du coin où il l'épiait, et lui a plongé son poignard dans le coeur.
Il est étendu à terre, froid et inanimé, le héros de la chanson d'amour: en vain sa malheureuse amie, qui l'a vu tomber, se jette sur lui et l'appelle à haute voix; ses baisers ne sauraient le ranimer; l'assassin était habile; entre la vie et la mort, il n'y a eu que le temps d'un coup de poignard.
M. de Beaumont s'est fait apprécier depuis longtemps par de charmantes et gracieuses compositions; dans son tableau d'aujourd'hui, il a su, tout en restant l'artiste fin et spirituel qu'on connaît, ajouter à son oeuvre une note émue, un accent de passion triste et touchant qui va à l'âme et l'impressionne profondément; le jury du Salon lui avait rendu justice en lui décernant une médaille pour laquelle l'avait désigné à l'avance l'unanime admiration du public.
LES MYSTÈRES DE LA BOURSE
II
POURQUOI LA BOURSE EST-ELLE UN THERMOMÈTRE?
Ainsi, plus de contestation possible sur les trois premiers points que nous avons établis et que nous résumons en trois mots:
La Bourse est un marché tout aussi respectable que tous les autres marchés.
Elle est le foyer où s'est élaborée et développée la richesse mobilière, l'une des plus grandes conquêtes de notre temps.
Elle est ainsi devenue un véritable marché des capitaux.
C'est déjà sans doute une belle et large influence. Eh bien! ce que nous avons dit ne suffit pas encore pour donner à l'action de la Bourse toute sa mesure. Plus s'est étendu le cercle des opérations de la Bourse, plus se sont aussi multipliés les intérêts politiques, financiers, industriels et commerciaux dont elle est la vivante image, et cette union du marché de nos valeurs mobilières et de notre vie publique a fini par se faire si étroite, si intime, que la Bourse est devenue le thermomètre que l'on consulte pour savoir comment monte ou descend le crédit de la France.
Entrons dans quelques détails pour montrer que ce thermomètre est d'une rigoureuse exactitude.
* * *
Le crédit est assurément une création admirable, et le baron Louis n'allait certainement pas trop loin quand il disait que le crédit «est l'artillerie des finances».
Mais on abuse des meilleures choses, et les abus qu'a provoqués l'application du crédit sont des plus nombreux. C'est ainsi que les gouvernements ont fait du crédit public une sorte de levier d'Archimède avec lequel ils croyaient pouvoir soulever le monde. Les emprunts n'étaient plus pour eux des obligations. C'était en réalité une suite indéfiniment prolongée de trésors incalculables, et les économistes du dix-huitième siècle ne se gênaient pas pour comparer le crédit à une fontaine intarissable et pour soutenir que plus les États y puisaient, plus ils étaient sûrs de s'enrichir.
Une séduisante théorie, n'est-ce pas? et les gouvernements ne demandaient pas mieux que de l'écouter de toutes les oreilles de leurs ministres; car si les particuliers ont quelquefois besoin d'argent, les gouvernements en ont besoin toujours, et nous savons aujourd'hui s'ils ont trouvé moyen de puiser à cette fontaine de Jouvence qu'on faisait couler sous leurs yeux.
Ils en ont si bien usé et abusé qu'à l'heure qu'il est, les gouvernements de l'Europe se partagent en deux moitiés: l'une--l'Angleterre, la France, la Prusse et la Russie--qui conserve encore son crédit intact; l'autre--la Turquie, l'Autriche, l'Italie, l'Espagne--qui a déjà tué cette poule aux oeufs d'or, et qui n'emprunte plus qu'à la façon des fils de famille.
Nous sommes bien revenus aujourd'hui des illusions de l'école économique du siècle dernier. Sans contester la puissance du crédit, nous en sommes à nous dire, d'après l'aphorisme populaire, que le crédit n'a pas le pouvoir de changer la nature des choses et que les emprunts ressemblent absolument aux enfants qui sont conçus dans la joie, unis qui ne sont rendus que dans la douleur!
Eh bien! Ces emprunts d'État constitués par le crédit public, c'est la Bourse qui leur donne par sa cote leur valeur exacte et qui indique, par ses variations, l'amélioration ou la dépréciation qui les fait hausser ou baisser.
Et la Bourse, il faut le dire à sa louange, n'a de préférence pour personne. Les jugements rendus au nom de la cote qui ne représente que l'argent, sont inexorables et sans pitié. La Bourse, c'est l'égalité devant la pièce de cent sous.
Prenons pour exemple les deux pays que les affaires rapprochent le plus, la France et l'Angleterre.
La Bourse, impassible et sans broncher, cote ainsi la rente 3 p; 100 des deux, pays:
3 p. 100 anglais, 92.
3 p. 100 français, 56.
Pourquoi? Parce que la rente anglaise a toujours été payée, n'a jamais subi de tiers consolidé, et que les capitaux la considèrent comme à l'abri de toute révolution, tandis que notre rente française est sortie des assignats, avec le tiers consolidé, et qu'elle a porté, depuis un demi-siècle, le contre-coup de la chute de sept ou huit gouvernements.
Vous le voyez, dans la nombreuse famille des titres appréciés et cotés par la Bourse, il n'y a pas de Benjamin. Chacun est impitoyablement mis à sa place.
* * *
La dette de tous les États établit donc entre la politique et la Bourse un trait d'union qui leur donne en même temps, à chacune d'elles, les mêmes impressions, les mêmes mouvements, si bien qu'on ne peut toucher à l'une sans agiter immédiatement l'autre.
Que d'exemples nous en pourrions citer!
Au milieu du siège de Sébastopol, en 1855, l'empereur Nicolas meurt. La nouvelle arrive brusquement, le matin, à Paris. La mort du czar, c'est la paix, se dit la Bourse, et la cote à l'ouverture du marché donne à la rente 5 fr. de hausse.
Après Solférino, en 1859, arrive la nouvelle du traité de Villafranca. C'est la paix, et la paix inattendue. La Bourse accueille encore cette nouvelle par 5 fr. de hausse.
Le 8 juillet 1870, la déclaration de M. de Gramont ouvre la porte à la guerre. La Bourse fait en quelques jours 5 fr. de baisse et, de juillet 1870 à juillet 1873, vous pouvez mesurer le chemin de la rente.
Juillet 1870, le 3 p. 100, 70 fr.
Juillet 1873, le 3 p. 100, 50 fr.
Et le 3 p. 100 est descendu jusqu'au cours de 51 fr. sous la Commune!
Ainsi donc, par l'institution de la dette publique, la Bourse tient tous les gouvernements liés à sa cote. La dette publique, c'est le cerf-volant; mais le fil de ce cerf-volant, c'est la Bourse qui le tient, et croyez bien que la Bourse marchande toujours sa ficelle!
Or, à la manière dont la Bourse examine, discute, pèse et chipote la valeur de la dette publique de tous les gouvernements, on peut se figurer avec quels verres grossissants elle doit interroger l'horizon pour signaler tous les faits qui peuvent influer, en bien ou en mal, sur la dette, le crédit et la richesse mobilière de tous les pays.
Vienne une effroyable catastrophe, par exemple, le paiement des cinq milliards de l'indemnité, et la Bourse fera sentir cruellement et longtemps le prix du crédit qu'elle accorde aux grandes puissances, quand elles sont blessées à l'aile!
Vienne une crise industrielle ou commerciale qui fait monter à 8 et 10 p. 100 le taux de l'argent, et la Bourse baissera, parce que c'est elle qui est la première appelée, par la réalisation de ses valeurs, à faire l'appoint dont l'industrie et le commerce ont besoin.
Vienne une disette, un point noir dans la politique, un incident grave, et le marché s'agite, se trouble et se signale par de brusques variations, comme le baromètre avant l'orage.