L'Illustration, No. 1585, 12 Juillet 1873
Part 2
Il y a depuis longtemps à l'École des Beaux-Arts un proverbe fort connu. Cet adage, je demande la permission de le rapporter ici, prévenant le lecteur que je le transcris sans intention méchante pour personne. On dit donc: _Gueux connue un peintre, grossier comme un sculpteur, bête comme un musicien, bien mis comme un architecte_.--Eh bien, tout cela, Dieu merci, est faux comme un jeton. Il y a une multitude de peintres qui ne sont pas gueux. Bien plus M. Edmond About le démontrait l'autre jour, le moyen le plus simple de devenir millionnaire au temps où nous sommes, c'est de promener un pinceau sur une toile. Par ce qui se passe journellement à l'Hôtel des Ventes, on sait que cela vaut une mine d'or.--Grossier comme un sculpteur,--qui y croira? L'homme le plus galant du dix-neuvième siècle aura été l'auteur d'une statue célèbre. Trois autres statuaires bien connus n'ouvrent la bouche que pour débiter des madrigaux que Dorat ne désavouerait pas s'il venait à renaître.--Bête comme un musicien,--ah! je sais, La Bruyère a déjà écrit quelque chose comme ça, mais les temps ont changé. Que ferez-vous des bons mots de Rossini? Que direz-vous des jolies boutades d'Auber? Jacques Offenbach, sachez-le, s'entend fort bien à tourner une épigramme.--Bien mis comme un architecte!--Pour le coup, vu les moeurs du monde artiste, ça, c'est la plus cruelle des injures.--Un homme bien mis est un homme perdu de réputation.--Et l'autre jour, deux amis ont été sur le point de se couper la gorge à cause de ce tronçon de proverbe.
F*** rencontre S*** avec des habits neufs.
--Comme tu es bien mis! Quelle correction dans les entournures? On te prendrait pour un notaire.
S'il eût dit: On te prendrait pour un architecte, la chose aurait déjà été assez grave, mais pour un notaire.--Il y a eu envoi de témoins, rendez-vous pris; au moment de se tuer, on s'est donné la main, dans l'île de Croissy, sur le terrain.
Paris devient de plus en plus buveur de bière; c'est même là l'objet d'un très-grand chagrin pour les esprits qui redoutent l'envahissement de tout ce qui a un caractère germanique. Ainsi tel duc que je pourrais vous nommer craint que l'abus du bock ne finisse par nous rendre Allemands. On rencontre, par bonheur, un grand nombre d'opiniâtres qui tiennent pour le vin. Citons, si vous voulez, les membres du Caveau. Ajoutons-y les comédiens, les orateurs, les poètes du midi. Dans cette liste il est juste de ranger un aquarelliste de talent, l'excellent G***, si bon Français à tous les points de vue.
Voilà quelques jours, sous les marronniers de la Bourse, on commentait un télégramme, venu de la Côte-d'Or.
Dijon, 2 juillet 1873.
_Les traces de la gelée s'effacent; la vigne va bien._
--La vigne va bien! Quand je vous disais, s'écria G, que l'année que nous traversons est une année calomniée!
Philibert Audebrand.
LA CAGE D'OR
NOUVELLE
(Suite)
--Tourne la tête de ce côté et regarde?
Le marchand, jetant les yeux sur la cheminée que lui indiquait son maître, remarqua un ornement, lequel eût été sans doute à sa place dans le magasin de la Tverskaïa, mais qui produisait un effet assez singulier dans l'appartement d'un grand seigneur.
Au milieu de cette cheminée, à la place qu'occupe ordinairement la pendule, sur un coussin de velours et sous un globe de cristal, reposaient deux gracieuses bottes de maroquin dignes de chausser le pied du prince Charmant, et qui étaient certainement la représentation la plus fine et la plus mignonne des proportions auxquelles les extrémités masculines peuvent se réduire.
--Contemple ces chaussures, Nicolas Makovlof, continua le vieillard, dont les lèvres se crispaient dans un sourire sardonique. Je les portais le jour où, pour la première fois, je rencontrai la princesse Svanhoff, qui m'a tant aimé... Elles ne furent pas étrangères à mon bonheur et elles sont devenues pour moi la plus précieuse des reliques. Il n'est pas de jour où je ne les regarde en souhaitant de les voir encore une fois à mes pieds avant de mourir. Accomplis ce tour de force, Nicolas Makovlof, et, sur ma foi de noble russe, je te le jure, tu seras libre.
Tandis qu'il parlait ainsi, la physionomie du vieux Laptioukine prenait une expression diabolique, ses prunelles verdâtres jetaient des flammes; en même temps, arrachant ses couvertures, il montrait une jambe qui, sous son bas de soie, apparaissait si prodigieusement enflée, qu'elle n'avait plus forme de jambe humaine.
Le marchand de cuirs avait enfin compris que depuis un quart d'heure le seigneur jouait avec sa victime comme le tigre avec sa proie, et que, comme celui-ci, il serait inaccessible à la pitié. Découragé, anéanti, il laissa tomber sa tête sur sa poitrine, en ébauchant un geste de supplication.
--Ah! s'écria le comte en lâchant la bride aux sentiments vindicatifs qu'il avait jusqu'alors contenus, c'était en vérité trop d'audace. Oser réclamer ta liberté, toi dont l'infernale malice m'a rendu podagre avant l'heure, toi qui m'as condamné à une mort anticipée. Il faut que tu sois insensé pour avoir pu supposer que je laisserais échapper cette occasion de te rendre les tortures que je te dois. L'esclavage te pèse, Nicolas Makovlof; tant mieux, morbleu! La vieillesse triste, isolée, lamentable, ne m'est pas moins un lourd fardeau; à chacun le nôtre! Serf tu es, serf tu resteras; serve sera ton opulente postérité si Dieu t'en donne une, car ma main pèsera sur toi, même lorsque je serai descendu dans la tombe, car je m'arrangerai pour que celui qui me succédera ne soit jamais tenté de dire à mon bourreau: tu es libre!
Nicolas Makovlof n'en écouta pas davantage; il s'enfuit toujours courant retrouver son drowski, lequel le ramena à Moskow dans un état de prostration et d'accablement plus facile à imaginer qu'à décrire..
Comme sa voiture entrait dans la Tverskaïa, il aperçut sur la porte de son magasin, dans le plus superbe des costumes et coiffée d'un kakosehnick de drap d'or dont les fauves reflets lui faisaient une auréole, une femme qui lui apparut belle comme les vierges dont les peintres byzantins ornent les basiliques.
C'était Sacha qui guettait le retour de son mari avec une anxiété dont chacun des traits de son visage portait l'empreinte.
Le malheureux voila son visage de ses mains pour ne pas la voir; puis, laissant à cette manifestation de son désespoir le soin d'instruire sa femme du résultat de ses démarches, il passa à côté d'elle sans lui adresser la parole.
VIII
Les deux événements que nous venons de raconter eurent une profonde influence sur la situation morale du ménage.
Avant son mariage, Nicolas portait avec une complète insouciance la chaîne héréditaire. Il n'avait alors que des appétits dont la satisfaction étouffait en lui toute aspiration à la révolte. Jamais son regard n'avait essayé de percer le cercle d'airain au milieu duquel il était captif. Le sort qui était le sien n'avait-il pas été celui de ses pères? N'était-il pas celui de ses frères? En lui accordant la richesse et ses corollaires de jouissances, la Providence ne l'avait-elle pas comblé de faveurs qu'elle avait refusé à ceux qui l'avaient précédé? Ne serait-ce pas l'offenser que de lui demander davantage? N'avait-il pas le devoir de la bénir pour ce qu'elle lui accordait et de se résigner à ce qu'elle lui refusait. Le moyen de ne pas devenir fataliste dans une position toute faite par la fatalité!
D'ailleurs, qu'est-ce qu'un mal dont on ne souffre pas? Qu'est-ce qu'un bien dont on ne tire aucun profit? Ainsi avait longtemps raisonné le pauvre marchand qui, mettant cette chaîne dans le plateau de la balance à trébucher ses écus, et voyant qu'en réalité elle pesait tout juste le poids de la redevance qu'il payait à son maître, s'était maintes fois écrié, comme nous l'avons entendu le dire à sa femme:
--O liberté! Tu n'es qu'un mot! Tu vaux cinquante roubles par an, et pas un kopeck de plus!
Il en était là lorsque l'adoration passionnée que lui inspirait Alexandra, stimulée par les chastes rigueurs que l'horreur de la servitude inspirait à sa femme, réveilla l'instinct de la dignité humaine dans cette âme engourdie. Il avait alors compris que l'opulence dont il avait si âprement poursuivi la possession était peu de chose pour celui qui ne se possédait pas lui-même. Il avait reconnu que ce qu'il avait dédaigné était tout, et que ce qu'il avait ambitionné n'était rien.
Les ridicules menaces du comte Laptioukine élevèrent ces vagues regrets, ces sourdes hontes, à la hauteur d'une haine. Lorsqu'il se rappelait que celui-ci lui avait déclaré que l'esclavage se perpétuerait non-seulement dans sa chair, mais dans la chair de sa chair, qu'il avait affirmé son droit de maître sur une postérité qui était encore dans la main du Très-Haut, qu'il avait condamné l'enfant dont la blonde silhouette n'avait encore apparu à ce pauvre homme que dans un rêve consolateur, cette loi d'iniquité se montra à lui dans toute sa monstruosité; il frissonna de tout son être, il éprouva ce douloureux déchirement d'entrailles qui est l'angoisse de la paternité, et, à son tour, il dit comme Alexandra: Meure le fruit avec son germe, plutôt que d'augmenter le nombre des maudits!
Il passa alors de l'hypochondrie à laquelle il avait été en proie à un état presque continu de désespoir; il restait des journées entières enfermé dans quelque angle obscur de ses magasins, étendu sur le sol, pleurant, se lamentant comme un enfant ou s'abandonnant à des rages folles. Il continuait de fuir Alexandra, dont la vue aiguillonnait sa douleur; deux jours après le retour de Kaïouga, ce fut elle qui le surprit dans un de ces accès si voisins de la frénésie. Épouvantée, elle essaya de le calmer par de douces et tendres paroles.
Nicolas lui raconta alors l'inexorable rancune qu'il avait rencontrée chez son maître; il ne lui dissimula pas la cruelle et profonde impression que les dernières paroles de celui-ci avaient produit sur son esprit, et, s'agenouillant devant elle, il la supplia de lui pardonner la mauvaise action qu'il avait commise en l'associant à sa misérable condition; dans son désespoir, il alla jusqu'à demander au ciel de délivrer Alexandra d'une union si justement abhorrée, en le rappelant à lui!
--Non, dit la jeune femme attendrie, cette union ne me paraît pas odieuse, puisque votre esprit pense comme mon esprit, puisque votre coeur bat avec mon coeur. Pourquoi parler de mort, puisque votre mort serait pour moi un nouveau deuil? Je ne vous le dissimulerai pas, Nicolas? Depuis que vous vous êtes montré si bon, mon âme s'est donnée à celui que je n'avais accepté que par soumission! Libre aujourd'hui, ce serait peut-être ce que vous appelez une misérable condition que je choisirais pour la mienne. D'ailleurs, tout espoir de bonheur est-il donc perdu pour nous? Le titre de frère, que je vous donne, vous semblera-t-il moins doux que celui d'époux, avec la certitude que nulle autre affection ne balancera jamais, dans mon coeur, celle que je vous ai jurée?
Nicolas hocha la tête et soupira; c'était sa ressource dans les circonstances délicates.
--Dieu tient notre vie à tous dans ses mains, continua Alexandra, celle de votre maître qui est vieux, aussi bien que la nôtre, à nous, qui sommes jeunes; il ne voudra pas que le mal dont le comte a parlé s'accomplisse, il ne lui donnera pas le temps de le réaliser.
Nicolas Makovlof en entendant sa femme se confondre avec lui, et revendiquer la communauté de son infortune, se trouva un peu consolé et s'engagea à la résignation.
Malheureusement et dans l'état de son coeur et de son esprit, cette fermeté n'était facile qu'à promettre; il dissimula un peu mieux ses tortures; mais il n'en souffrit que davantage.
Bien qu'il eut fort justement apprécié la valeur réelle de la richesse, ce fut encore en travaillant à l'augmenter qu'il chercha à s'étourdir. Il élargit le cercle de ses immenses affaires, réalisa bénéfices sur bénéfices et devint véritablement alors le Crésus de toutes les Russies; mais plus sa fortune prenait, de fabuleuses proportions, plus il en accusait amèrement le néant.
La magnanimité est une vertu qui ne germe jamais dans un coeur d'esclave. Nicolas n'était pas méchant, mais l'idée que la mort du seigneur pouvait l'arracher à sa triste situation finit par s'établir à poste fixe dans son cerveau, et envenima son ressentiment. Toute son intelligence se tendit sur cette éventualité. Il s'était enquis de l'âge exact du comte Laptioukine et consacrait des journées entières à des entassements de chiffres, à des calculs sur les probabilités de cette fin prochaine. De là à appeler de tous ses voeux l'heure où cet événement se réaliserait, il n'y avait qu'un pas, et ce pas il le franchit. Avec là naïveté des peuples primitifs, il fit intervenir la religion dans ses souhaits sacrilèges et les porta aux pieds des autels, il implora le mal de celui qui est le principe de tout bien, il demanda au Dieu de pardon la satisfaction de sa vengeance, il eut recours à la superstition toujours vivace à Moscou. Fou d'amour et de liberté, pendant six mois ce malheureux s'adressa aux pratiques de la sorcellerie pour hâter l'heure ou la chaîne exécrée se briserait avec la vie de celui qui le rivait à la glèbe.
Un fait qui se passa en Russie à cette époque vint ajouter à ses angoisses, en même temps qu'il justifiait l'horreur que manifestait Alexandra à la pensée de transmettre la servitude paternelle à sa descendance.
Le roman est toujours suspect lorsqu'il se mêle de toucher à l'histoire. Les diamants les plus authentiques perdent de leur vraisemblance lorsqu'ils se présentent enchâssés dans du laiton; aussi, pour conserver son caractère de complète authenticité à l'anecdote sur laquelle nous allons nous appuyer, nous déclarons rempruntera l'un des plus éminents écrivains de la nationalité russe, à M. Yvan Tourgueneff:
«Un fait récent et arrivé dans la même famille accuse encore plus d'iniquité. Un serf né sur ses domaines et qui avait passé sa vie à Moscou dans les opérations du commerce, mourut, laissant après lui, entre autres biens, une somme de cent cinquante mille roubles déposés à la Banque. Ses enfants, qu'il avait réussi à racheter du servage et qui faisaient partie d'une guilde de marchands, réclamèrent naturellement l'héritage de leur père. De son côté, le comte S... réclama aussi, se fondant sur son droit de propriétaire du défunt et soutenant que le capital devait suivre le sort du capitaliste. Un procès s'engagea. Quel fut l'arrêt des tribunaux? Pouvaient-ils faire autrement que de donner raison au maître de l'esclave mort? La somme lui fut adjugée, et les enfants se virent frustrés de l'héritage que leur père leur avait préparé par son travail.»
Cette aventure eut nécessairement un grand retentissement à Moskow, la ville de l'empire où les intéressés, c'est-à-dire les hommes à _obrosk_, étaient le plus nombreux.
Lorsque quelqu'un raconta dans le magasin Makovlof l'inique dénouement de ce procès, Nicolas était à son comptoir occupé à compter une somme importante destinée à des paiements. Il regarda sa femme assise à ses côtés, ses yeux rencontrèrent les yeux d'Alexandra fixés sur lui avec une expression de compassion douloureuse; il vit deux grosses larmes qui, après avoir tremblé un instant aux paupières de la jeune femme, descendaient lentement sur ses joues.
C'en était trop pour le pauvre marchand; avec, une violence qui n'était pas dans ses habitudes, il lança à travers le magasin une large poche de cuir dans laquelle il ensachait ses écus, et, malgré les supplications d'Alexandra, il s'enfuit éperdu.
A dater de ce jour il demanda bien souvent ses consolations au vice favori de sa race, à l'ivresse.
G. DE CHERVILLE.
(_La suite prochainement._)
LES THÉÂTRES
Gymnase.--_Honora_, comédie en un acte, par E. Brisebarre.
Une comtesse peut-elle être fleuriste? Une fleuriste peut-elle être comtesse? La chose n'est guère vraisemblable; néanmoins la comédie en question penche pour l'affirmative. Honora n'est donc rien autre chose qu'une ouvrière armoriée. On la voit travailler de ses mains; c'est là ce qui la déprécie aux yeux de son propriétaire. Arrive tout à coup un jeune et bel officier qui lui offre 100,000 francs de la même façon qu'il lui présenterait un bouquet de violettes d'un sou. Pour le coup, le propriétaire ouvre de grands yeux. Qu'est-ce que c'est qu'une fleuriste comme ça?--Honora accepte les 100,000 francs, mais à la condition seulement qu'ils seront accompagnés de l'officier, lequel deviendra son mari.--Et voilà comment finit cette idylle urbaine.
Petite comédie d'été, bonne à faire passer une heure pendant les chaleurs sénégambiennes que nous traversons. La vraisemblance! ne cherchez donc jamais cet élément au théâtre, si vous voulez vous amuser.--L'excellent Brisebarre, dont c'est une oeuvre posthume, était un garçon d'esprit.--En écrivant _Honora_, il n'a pas eu la prétention de faire un pendant au Misanthrope, mais seulement une fantaisie en état de récréer le public du Gymnase pendant un mois ou deux, et c'est tout ce qu'il faut demander à un galant homme, surtout quand il n'est plus.
Passons maintenant du plaisant au sévère.
Ambigu-Comique.--_Les Postillons de Fougerolles_, drame en cinq actes, par M. Crisafulli.
J'espère bien, lecteur, que vous ne me condamnerez pas à vous faire l'analyse de cette grosse machine. L'affiche prétend que c'est un drame. Entre nous, c'est là un euphémisme. Comptez sur un mélodrame à la vieille manière. On trouve là-dedans de forts ingrédients: des postillons en bottes fortes, cela va sans dire. Ah! ces postillons sont toujours fort aimés du peuple depuis la première représentation du _Courrier de Lyon_. Il y a de plus une comtesse, un médecin, un agent matrimonial, un comte et une forte dose d'arsenic. Disposez symétriquement ces divers objets, vous ferez une pièce dont le boulevard goûtera avec volupté les plus petits incidents.
_Les Postillons de Fougerolles_, réminiscences de trois ou quatre ouvrages noirs, ont absolument réussi. L'auteur connaît son public. Il sait qu'on ne lui plairait pas avec des mièvreries; il a donc fortement épicé son drame. Les horreurs s'y entrechoquent assez convenablement pour que la foule soit satisfaite. Messieurs les délicats, satisfaire la foule n'est déjà pas une chose si aisée à faire; M. Crisafulli, en habile homme, a su s'en tirer à son honneur. Que pourrait-on lui demander de plus?
Philibert Audebrand.
CONQUÊTES DES RUSSES DANS L'ASIE CENTRALE
II
Le général de Kaufmann, nommé gouverneur du Turkestan après la promulgation de l'ukase du 11 juillet 1867, s'était sur-le-champ occupé avec la dernière activité de fortifier les postes avancés, tout en négociant avec les princes indigènes. Un traité d'amitié et de commerce fut conclu avec Khoudojar, khan de Kokand, qui le fit exécuter par ses sujets.
Sur les frontières de Boukharie, les relations entre Russes et sujets de l'émir Mozaffar prenaient de jour en jour un caractère plus marqué d'hostilité. Au mois de septembre, un sous-lieutenant d'artillerie russe, M. Sloujenko, se rendant de Tachkent à Djizak, était enlevé avec son escorte de quatre hommes et entraîné dans les montagnes du beylik de Samarcande. Cet acte de trahison amena des représailles; plusieurs districts boukhares furent dévastés par les colonnes russes, et de part et d'autres on se prépara à recommencer la lutte.
Le 4 mars surgit un événement grave qui fournit enfin au gouverneur général le prétexte impatiemment attendu de reprendre les hostilités. Un détachement d'environ 500 hommes partit de Yani-Kourgane pour établir un fort à l'ouest de Djizak; attaqué dans la montagne par un corps de Boukhares qui avait onze canons, il ne put accomplir sa mission qu'au prix d'un combat sanglant. En même temps, le général de Kaufmann était informé que ses troupes avaient eu à subir sur d'autres points plusieurs insultes de moindre importance, à l'instigation des principaux lieutenants de l'émir. Les caravanes pillées par les nomades n'osaient plus s'aventurer dans la steppe; enfin Mozaffar poussé par le parti fanatique réunissait de nombreuses bandes sous les murs de Samarcande.
La situation de l'émir était des plus périlleuses, car les khans de Kiva et de Kokand avaient décliné ses propositions d'alliance et ses principaux beys, dont ceux de Khakrisiabs, district situé au sud de Samarcande et des Kitaïkiptchak comprenant les rives du Sariavschan, de Samarcande à Kermine, l'obligeaient à s'engager dans une aventure sans issue.
Le général de Kaufmann, exactement renseigné, réunit une colonne de 8,000 hommes avec seize canons et campa dans les premiers jours de mai 1868 aux abords du pont en pierre de Tasch-Koupruk, à mi-chemin de Yani-Kourgane à Samarcande. S'étant porté en avant, il aperçut le 13 mai l'armée boukhare, estimée à 12,000 hommes, rangée en bataille sur la rive gauche du Sariavschan. Le passage du fleuve fut exécuté de vive force sous le feu des soldats de Mozaffar qui s'enfuirent vers l'ouest, dans la direction de Kermine, laissant entre les mains des Russes tout le matériel de leur camp et 21 pièces de canon. Les habitants de Samarcande s'empressaient d'envoyer des députés chargés d'offrir la soumission de la ville au général de Kaufmann qui y fit le même jour son entrée solennelle, non sans avoir eu soin de prendre des otages pour se prémunir contre la mauvaise foi asiatique. Cette ancienne capitale du grand empire tartare sous Tamerlan est bien déchue: il n'y reste plus que 12,000 habitants et les trois cents mosquées ne forment plus que des monceaux de ruines.
Sans perdre un instant, les Russes s'emparèrent de Tchilek et de Katty-Kourgane, au nord-ouest de Samarcande, et se mirent en marche sur Bokhara. Ils trouvèrent l'armée ennemie, forte de 6,000 fantassins et de 15,000 cavaliers avec 14 canons, en position sur les hauteurs de Séra-Boulak, près de Kermine. L'attaque eut lieu sur-le-champ, et les Boukhariens s'enfuirent dans toutes les directions. Le général de Kaufmann dut renoncer à la poursuite car à la même date, 10 juin, il apprenait que le major Stempel, resté à Samarcande avec 754 hommes, en comptant les soldats hors rang et 94 artilleurs, était gravement menacé par près de 50,000 hommes commandés par Djoura, Baba et Adil-Datcha, beys de Khatkrisiabs et de Samarcande.
Le major Stempel fit une défense héroïque et déjà ses nombreux adversaires étaient en retraite quand il fut entièrement dégagé, le 21 juin, par le gouverneur général. Ce fait d'armes est le plus merveilleux de ceux que les Russes ont accompli en Asie; la vaillante garnison de la citadelle de Samarcande y perdit le tiers de son effectif. Des colonnes russes ayant enlevé les petites places situées au sud de la capitale et dispersé les bandes boukhariennes qui infestaient le pays, l'émir Mozaffar comprit qu'il fallait se soumettre aux Busses auxquels il paya un tribut de deux millions de francs et céda la riche province de Samarcande qui fut incorporée dans l'empire moscovite. Dans la livraison de décembre 1869 de la _Revue militaire française_, M. le capitaine d'état-major Donécagais a publié un récit détaillé de cette brillante et fructueuse campagne.
En 1869 et 1870, le gouverneur général soumit définitivement les districts de Farab, de Magian et de Kischtut, au sud de Samarcande (voyez la carte publiée dans le numéro de l'_Illustration_ du 24 mai). Ces différentes expéditions furent dirigées par le général Abramow, un des modestes héros de cette guerre ingrate.