L'Illustration, No. 1585, 12 Juillet 1873
Part 1
L'ILLUSTRATION JOURNAL UNIVERSEL
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34e Année.--VOL. LXII--Nº 1585 SAMEDI 12 JUILLET 1873
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SOMMAIRE
_Texte_: Histoire de la semaine.--Courrier de Paris.--La Cage d'or, nouvelle, par M. G. de Cherville (suite).--Les Théâtres: Gymnase: _Honora_, comédie en un acte par M. E. Brisebarre;--Ambigu-Comique: les _Postillons de Fougerolles_, drame en cinq actes, par M. Crisafulli.--Conquêtes des Russes dans l'Asie centrale (II).--Nos gravures: le shah à Paris; les nouveaux immeubles industriels du faubourg Saint-Antoine; la fin d'une chanson--Les mystères de la Bourse (H): pourquoi la Bourse est-elle un thermomètre?--Bibliographie.--Incendie de l'Alcazar de Marseille.
_Gravures_: Le voyage du shah de Perse: arrivée du Rapide en rade de Cherbourg;--Réception de S. M. par le Président de la République à la gare de Passy;--Réception de S. M. par M. le Préfet de la Seine sur la place de l'Étoile.--Arrivée du shah de Perse à Paris: arrivée du cortège sur la place de l'Étoile, décoration de l'Arc-de-Triomphe,--_La fin d'une chanson_, d'après le tableau de M. de Beaumont expose au Salon de 1873.--Les nouveaux immeubles industriels du faubourg Saint-Antoine: vue générale de la rue de l'Industrie Saint-Antoine;--Coupe d'une maison montrant la distribution de la force motrice dans les ateliers et les logements des ouvriers.--L'incendie de l'Alcazar de Marseille: aspect des ruines après le sinistre.--Rébus.
HISTOIRE DE LA SEMAINE
FRANCE.
Le shah de Perse est arrivé à Paris le dimanche 6 juillet, et y a fait son entrée au milieu d'un concours immense de spectateurs. Nous ne rendrons pas compte à cette place des fêtes dont la réception de Sa Majesté a été l'occasion et dont nos lecteurs trouveront la description détaillée dans une autre partie du journal. Constatons seulement que ces fêtes ont été magnifiques et de nature à laisser une impression profonde dans l'esprit du souverain étranger.
L'Assemblée nationale a décidé qu'elle suspendrait ses séances pendant trois jours à l'occasion de ces fêtes, et elle s'est séparée après avoir voté, pendant le cours de la semaine, un nombre considérable de lois d'affaires dont l'énumération nous entraînerait trop loin. Le seul incident d'un caractère politique qui ait interrompu ces travaux a été suscité par une demande d'interpellation tendant à la levée de l'état de siège, et qui a été ajournée au 15 novembre prochain. D'ailleurs, l'époque des vacances approche, une sorte de lassitude et un visible besoin de repos se sont emparés des diverses fractions de la Chambre, et il est probable que les grandes délibérations ne seront reprises qu'après la rentrée.
En attendant, l'évacuation finale du territoire français encore occupé a commencé, et sera complète le 1er août, moins Verdun.
_Le Mémorial des Vosges_ nous apprend que lundi réquisition a été faite à la compagnie des chemins de fer de l'Est, d'avoir à fournir quatorze wagons chaque jour pour le transport du matériel.
Le départ des troupes ne commencera pas avant le 25 et sera terminé le 31 juillet.
A Epinal, le mouvement commencent le 25 et sera terminé le 28. C'est la batterie d'artillerie qui partira d'abord, puis le lazareth ou ambulance, les dragons et l'infanterie. Ces différents corps de troupes voyageront par étapes. Les gîtes désignés sont Docelles, Cheniménil, la Houssière, Corcieux, Aydoilles, Bruyères, Saint-Dié, Girecourt, Gugnécourt, Saint-Benoît, Moyenmoutier, Grandvillers, la Salle, la Bourgonce, Senones, Raves.
Dès le 15 juillet, des détachements de gendarmerie mobile seront envoyés dans les Vosges. On s'occupe de préparer les logements pour les recevoir. On n'a pas de renseignements précis sur l'arrivée des troupes de garnison française.
Le _Courrier de Verdun_ annonce que la ville de Clermont est évacuée depuis mardi; le bataillon prussien qui formait la garnison de cette ville a dû arriver mercredi 9 juillet à Verdun. Le conseil municipal de Verdun a décidé à l'unanimité que la ville ferait les avances nécessaires pour placer chez les logeurs les nouvelles troupes prussiennes qui viennent augmenter la garnison. La garnison bavaroise de Montmédy a reçu l'ordre, dit le Courrier, de commencer son mouvement de retraite le 15 juillet.
Le _Journal d'Alsace_ annonce, en effet, que la garnison bavaroise de Montmédy quittera cette place le 15 juillet.
ESPAGNE.
Les Cortès espagnoles élaborent une nouvelle Constitution destinée à organiser la république fédérale. La commission chargée d'en rédiger le projet vient d'en arrêter le plan général. L'Espagne sera divisée en quinze États fédéraux, dont onze pour l'Espagne proprement dite et quatre pour les colonies, c'est-à-dire pour Porto-Rico, Cuba, les Philippines et Fernando-Po. Ces États, ainsi que les cantons et les communes qui en forment les subdivisions, pourvoiront à leurs dépenses spéciales au moyen d'impôts votés par eux-mêmes. L'armée, la marine, les télégraphes, les douanes, la dette publique, les finances, seront du ressort du pouvoir central. Ce pouvoir sera constitué de la manière suivante: un Congrès nommé par le suffrage universel, l'âge des électeurs étant fixé à vingt et un ans; un Sénat nommé par l'assemblée des cantons, à raison de quatre sénateurs par canton. La durée des législatures sera de trois ans, avec des sessions annuelles de cinq mois, divisées en deux réunions; l'une, d'octobre en décembre; l'autre, de février en avril. Le président de la République, nommé pour trois ans également, non rééligible, investi d'un veto suspensif dont la durée sera égale à celle de ses pouvoirs, commande les armées de terre et de mer et nomme les ministres, qui ne peuvent pas être députés, ni même assister aux séances des Chambres. Telle est en quelques mots l'ébauche de cette nouvelle Constitution, dont les principes fondamentaux sont les suivants: Autonomie complète des administrations locales; unité législative, économique, militaire et financière de la République fédérale.
ITALIE.
La crise ministérielle qui sévissait en Italie depuis près de quinze jours est définitivement terminée ou à peu près. Après des pourparlers qui se sont prolongés pendant tout ce temps et qui ont menacé plusieurs fois de ne pas aboutir, M. Minghetti a enfin réussi à former un nouveau cabinet dont la composition, bien qu'elle ne soit pas encore officiellement confirmée à l'heure où nous écrivons, paraît cependant arrêtée ainsi qu'il suit: MM. Minghetti, président du conseil et ministre des finances; Visconti-Venosta, ministre des affaires étrangères; Cantelli, ministre de l'intérieur; Vigliana, ministre de la justice et des cultes; Ricotti, ministre de la guerre; Scialoja, ministre de l'instruction publique; Spaventa, ministre des travaux publics, et Riboty, ministre de la marine.
C'est une question de finances qui a été la cause immédiate de la chute du cabinet Lanza, déjà fortement ébranlé par la désorganisation produite dans le Parlement italien par la mort de M. Ratazzi. Depuis longtemps déjà l'homogénéité du cabinet Lanza était troublée par des dissentiments graves entre ses différents membres; tandis que M. Sella, le ministre des finances, s'attachait à assurer l'équilibre du budget par des réductions de dépenses, les ministres de la guerre et des travaux publics se refusaient à des économies considérées par eux comme nuisibles à la sécurité et à la prospérité du pays. C'est ainsi que, par suite des crédits demandés en particulier par ces deux ministères et votés par la Chambre, crédits dont il avait vainement réclamé la réduction, M. Stella s'était trouvé en présence d'un déficit de 30 millions de francs sur le budget de 1874. Pour combler ce déficit, M. Sella avait proposé un ensemble de mesures financières qui, discutées par le Parlement italien à la fin de sa session et au moment où une grande partie des députés avaient devancé par leur départ l'époque des vacances, furent repoussées par une majorité de 157 voix contre 80, malgré les efforts du ministre qui avait fait de l'adoption de ces propositions une question de cabinet. Sur les 157 voix qui venaient de renverser le cabinet, 90 appartenaient à la gauche, représentée par M. Depretis, et 67 à la droite, ayant pour leader M. Minghetti. Cette coalition de deux partis opposés, capable de renverser le ministère, ne pouvait plus s'entendre le jour où il s'agissait de le remplacer; de là les difficultés qui s'opposèrent à la constitution immédiate d'un nouveau cabinet; le roi Victor-Emmanuel, rigoureux observateur des formes parlementaires, aurait voulu, assure-t-on, appeler à la fois au pouvoir MM. Minghetti et Depretis, mais il fallut bientôt renoncer à cette combinaison et M. Minghetti dut être seul chargé de la formation du nouveau ministère. Sera-t-il plus heureux que son prédécesseur? C'est ce que la prochaine session du Parlement nous apprendra. En attendant, on s'accorde généralement à reconnaître que M. Sella avait réalisé dans l'administration financière du royaume, d'importantes améliorations. Ainsi, le chiffre total du revenu, qui était, en 1869, de 863,850,000 fr., s'était élevé, en 1873, à 1,044,000,000, soit une augmentation de plus de 180 millions; de cette augmentation, il faut retrancher, il est vrai, une somme de 37 millions et demi provenant de l'annexion des États romains, mais cette déduction faite, il reste encore un surplus de près de 148 millions obtenu en moins de quatre ans et qui fait incontestablement honneur à la gestion de M. Sella.
TURQUIE.
Le sultan vient d'adresser au vice-roi d'Égypte un firman qui équivaut à peu de chose près à la reconnaissance de son indépendance et qui ne peut être considéré autrement que comme un grand pas de fait vers la dissolution de l'ancien empire ottoman.
Abdul-Azis commence par y ratifier le changement qu'Ismaïl-Pacha a introduit dans l'ordre de succession au gouvernement de l'Égypte en décidant que son fils aîné porterait après lui la couronne qui, d'après la loi musulmane, devrait revenir au plus âgé des princes survivants de sa famille. On peut reconnaître là la trace des préoccupations personnelles du sultan, dont le plus ardent désir est, comme on sait, de modifier également l'ordre de succession en Turquie. Le firman autorise ensuite le khédive à faire toutes les lois et règlements intérieurs qu'il jugera nécessaires; il lui donne le droit de contracter, de son propre mouvement, des emprunts à l'étranger, de conclure des conventions douanières et des traités de commerce, de fixer à son gré le contingent de ses forces de terre et de mer, d'administrer enfin le pays de sa pleine et entière autorité, sans avoir aucun compte à rendre à la Sublime-Porte. Les seules réserves que contienne l'acte impérial ont trait à la monnaie qui continuera à être frappée au nom du sultan, au drapeau qui doit toujours être celui des troupes ottomanes, à la nomination des généraux, aux vaisseaux blindés qui, par un caprice assez singulier d'Abdul-Azis, ne pourront être construits sans une permission spéciale, au payement du tribut annuel de 4 millions dont l'empire besogneux ne saurait se passer. On voit que l'abandon des droits suzerains est à peu près complet, et que l'Égypte devient de fait une puissance maîtresse d'elle-même.
Au moment où l'Égypte devient ainsi en quelque sorte un royaume indépendant, son territoire est sur le point de s'étendre par des annexions considérables. Un télégramme d'Alexandrie annonçait il y a quelques jours l'arrivée à Khartoum de sir Samuel Baker et le succès complet de l'expédition entreprise par le voyageur anglais pour le compte du khédive. On sait qu'à la suite du voyage fait il y a quelques années par sir Samuel Baker dans l'Afrique équatoriale et des importantes découvertes auxquelles ce voyage donna lieu, le Gouvernement égyptien organisa une expédition militaire et scientifique dont il donna le commandement à l'heureux explorateur. L'expédition eut à lutter contre des difficultés de tous genres et fut successivement réduite de trois mille hommes à quelques centaines, mais le but qu'elle se proposait a été atteint; la route de Zanzibar est ouverte au commerce égyptien; les tribus sauvages peuplant ces contrées ont été soumises et la domination du Vice-Roi ne tardera pas à être reconnue sans conteste sur ces vastes étendues de territoires longtemps réputées désertes et sauvages et qui, d'après les rapports des voyageurs, sont au contraire d'une fertilité et d'une richesse incalculables.
COURRIER DE PARIS
Il est des délicats, même en bon nombre, qui ne veulent point souffrir qu'on leur parle encore du shah de Perse. Le nom seul de Nassr-ed-Din leur irrite les nerfs. Quelques-uns ferment les yeux, d'autres se bouchent les oreilles. «Passons à un autre incident,» disent-ils. Toute comparaison blessante mise de côté, ce serait à peu de chose près ce qui s'est passé, il y a cent ans, à propos d'un homme qu'on avait roué en place de Grève. Paris ne s'occupait plus que de ce roué. Portrait du roué à toutes les vitres, relation de la mort du roué vendue dans les rues par les crieurs publics, conversations sur le roué, bons mots du roué. Tout cela rendait furieux l'auteur de _Candide_.
--Surtout, disait Mme Denis aux visiteurs, ne parlez pas du roué. M. de Voltaire vous en voudrait à mort.
Cette susceptibilité du grand vieillard se retrouve à point; c'est à ceux qui tiennent une plume qu'on fait la recommandation. «Surtout, plus un mot du shah, n'est-ce pas?» Il ne sera donc plus question du voyageur dans ce _Courrier_. Mais d'ailleurs, où et comment prendre du neuf à ce sujet? Aucune des particularités de l'Odyssée royale n'est ignorée. On connaît la mise en scène de dimanche dernier; on sait la manière dont le roi des rois a été conduit au palais Bourbon, les fêtes qui ont suivi son arrivée. Cent feuilles périodiques de toutes dimensions nous ont tenus au courant de la moindre cérémonie. Nous connaissons les dîners, le théâtre, l'illumination, la promenade à Versailles. Nul n'aura rien perdu de cette vie de gala un peu plus somptueuse et tout aussi galante que celle qui avait été organisée par Sancho Pança dans l'île de Baratavia en terre ferme.
De nos jours, la statistique se met à tout. Or, savez-vous ce qu'un membre de l'Académie des sciences, très-profond sur les riens, a pu calculer? Il a trouvé un résultat à faire dresser les cheveux sur la tête. Voici ce que c'est: Du moment où Nassr-ed-Din est arrivé de Cherbourg à Passy, de Passy à l'Arc-de-Triomphe, de ce monument à sa résidence et de son palais à celui de Louis XIV, à Versailles, on a écrit, imprimé, public et fait lire au peuple le plus spirituel de la terre, à ce qu'il prétend, sur le shah, à propos du shah et de ses contingents, une masse compacte de 7 milliards 500 millions de lettres, c'est-à-dire de quoi composer vingt-cinq volumes in-octavo de 325 pages l'un. Le moyen de lutter contre tant de flots d'encre! Et, sans être pour cela Voltaire, comment ne pas aspirer à ne plus lire ni rien entendre lire sur une actualité si dévorante?
Par bonheur, en ce moment, le plus gros de la besogne est fait. Les lustres s'éteignent, l'orchestre se tait; on ne débite plus de madrigaux à l'oreille du visiteur, et le visiteur ne charge plus son drogman de répondre. Allons, l'imprévu de cette aventure est déjà usé. Tous ceux de nos mondains qui avaient prolongé leur séjour jusqu'à l'heure où le shah serait notre hôte ont bouclé leurs valises. Les blasés s'écrient: «Comment! ce n'était que ça?» Mot terrible que vous avez si souvent entendu, couplet final de toutes les comédies d'ici-bas, grandes et petites. Dans quarante-huit heures, le prince à l'aigrette de diamants ne sera plus qu'un point dans l'histoire.
Aller aux eaux, se réfugier aux bains de mer, rien de mieux; l'engouement s'en mêle, l'imitation à outrance y pousse les oisifs et les sots, et voilà le mal. De juin à septembre, le fait d'émigrer aux sources ou sur les plages sévit sur les familles à l'égal d'une endémie. Tout petit prince a des ambassadeurs, disait La Fontaine. Toute maison à pauvre chevance prétend mener la vie de loisir à Plombières ou à Trouville. Il en résulte Dieu sait quelle ruine pour le mari, martyr cent fois plus à plaindre que ceux qui ont été faits par Néron et par Dioclétien. En 1873, la jeune femme qui va aux eaux ou bien aux bains de mer pousse les siens à l'abîme à cause des toilettes insensées, des frais du parcours, de ce qu'il faut pour le séjour au Casino et pour tout ce qui s'ensuit. Personne n'ignore ces détails et personne n'ose s'en affranchir.
Il est mort, il n'y a pas longtemps, un homme de science, presque un grand homme, tout médecin de province qu'il fût. J'ai voulu nommer le docteur Bretonneau, célèbre à Tours, tout aussi connu à Paris. Sauf un très-petit nombre de cas, ce savant déconseillait les eaux, mais sans succès. Il n'ignorait pas que chez nous la mode a toujours passé et passera toujours avant la raison. Pour faire voir combien peu sa parole était écoutée, il se plaisait à raconter le trait suivant;
Un jour,--c'était au chef-lieu de la Touraine,--un de ses anciens domestiques vint lui demander quelque chose comme une consultation. L'homme entra et salua fort poliment.
Le nouveau venu.--Bonjour, monsieur le docteur.
Le docteur Bretonneau.--Bonjour, monsieur.
L'étranger.--Est-ce que vous ne me reconnaissez pas, monsieur le docteur?
Le docteur Bretonneau.--Pas précisément. Je sais que vous êtes le maire de Fouilly-le-Persil.
Le Maire.--Oui, mais je suis aussi votre ancien cocher, Baptiste; vous savez bien?
Le docteur.--Tiens, c'est toi, mon gaillard! et tu es maire! Au fait, c'est la conséquence de nos moeurs démocratiques. Ce qu'il y a de mieux, c'est que tu n'en es pas plus fier pour ça. Mais, au fait, je te dis toi, à une autorité, à monsieur le maire! je m'oublie! Mais, écoute. Quand je te dirai toi, ce sera pour Baptiste, mon ancien cocher; quand je te dirai vous, ce sera pour monsieur le maire. (Ici une pause.) Eh bien, voyons, Baptiste, que veux-tu de moi?
Baptiste.--Monsieur le docteur, je viens vous consulter pour un rhumatisme qui me fait souffrir mort et passion.
Le docteur.--On ne guérit guère d'un rhumatisme.
Baptiste.--Mais un médecin de Paris, qui est crâne médecin, allez! m'a dit qu'il en faisait son affaire.
Le docteur.--Ton crâne médecin n'est pas une somnambule?
Baptiste.--Non, c'est un monsieur décoré.
Le docteur.--J'aurais dû m'en douter. Eh bien, que conseille-t-il?
Baptiste.--Tout simplement d'aller aux eaux de Vichy.
Le docteur.--Aux eaux! Mais, Baptiste, ça te coûtera au moins quatre ou cinq cents francs, les eaux! Est-ce que tu peux te permettre cette dépense?
Baptiste.--Eh oui, docteur, surtout quand il s'agit de ma santé. Cinq cents francs vont et viennent.
Le docteur.--Eh bien, écoute; veux-tu un bon conseil de ton ancien maître?
Baptiste.--Tout de même.
Le docteur.--Parlons donc raison. Avec tes 500 francs, tu auras deux belles vaches, race charolaise. Achète-les. Tu seras sûr de ne pas perdre ton argent. Tandis qu'en allant aux eaux, je te préviens que tu ne guériras jamais ton rhumatisme. Adieu, fais ce que je te dis et reviens me voir.
La saison finie, Baptiste reparut, en effet. Il n'avait pas suivi le conseil. On sait que quand on demande un conseil, c'est toujours pour ne pas le suivre. Il revenait de Vichy; il avait 500 francs de moins dans sa poche, mais il avait toujours son rhumatisme.
--Mon pauvre garçon, lui dit le docteur, j'ai fait pour toi tout ce que j'avais à faire. A présent, va-t-en au diable.
Un homme qui n'ira pas au diable, mais qui se prépare à courir de brillantes et héroïques aventures, c'est Pertuiset.--Qu'est-ce que c'est que ça, Pertuiset? va-t-on demander.--Tout simplement le successeur immédiat et comme l'héritier présomptif de Jules Gérard, le tueur de lions. Un chasseur, un inventeur, un homme d'aventures, un de ceux qui s'agitent le plus pour étendre au loin l'influence française et pour enrichir la géographie de notions nouvelles. Dans le monde du sport, on connaît ses prouesses, déjà nombreuses. En Afrique, il a tué le lion, en se jouant; il a de plus contribué à fonder cette Société fameuse qui devait organiser des caravanes de voyageurs d'Alger au Sénégal, traversant le grand Désert. Si l'entreprise n'a pas eu de suite, ça été, non de sa faute, mais à cause de la timidité imbécile des capitaux.
J'ai dit qu'il est un inventeur. Il a créé, en effet, la balle explosible, engin terrible, véritable foudre portative, plus terrible que celle que Benjamin Franklin a enchaînée au moyen de l'aimant. Celle-là, on ne peut pas l'empêcher d'éclater. En éclatant, la balle explosible transperce tout, une cuirasse, un mur, un navire blindé. Si, en 1870, au moment de la guerre qui nous a tant éprouvés, la balle de Pertuiset eût été adoptée, il n'y aurait eu qu'une bataille au lieu de cent, et tout porte à croire qu'elle eut été à notre profit.
Pour le moment, Pertuiset s'occupe moins de pyrotechnie que de voyages. Après avoir exploré l'Amérique du Sud, il revient chez nous avec des idées de conquête. Entre la république du Chili et la Patagonie, il existe une région d'une richesse sans égale qu'on appelle la Terre-de-Feu. Terre-de-Feu est ici une antiphrase, le mot signifie autre chose que ce qu'il a l'air de dire, car le climat est tempéré et même froid. Les naturels du pays, sauvages indomptés, possèdent vingt sortes de trésors dont ils ne se servent pas: mines d'or, mines d'argent, houille, cobalt, guano, etc., etc. Ils ont des pécaris par millions, des morses féconds en ivoire, d'admirables forêts. Mais toujours envieux, ils n'entendent pas que le civilisé approche de ces richesses. Malheur à l'Européen qui entrerait chez eux!
Pertuiset, nouveau Jason allant à Cholcos, a organisé une expédition militaire contre les _Feugiens_. En septembre prochain il fera irruption dans la grande île, à la tête d'un bataillon couvert de cottes de mailles et armé de chassepots. Les sauvages ont la fronde, les flèches et la massue. Qui remportera d'eux ou du nouveau Fernand Cortez? Les sauvages seront-ils battus? Pertuiset, percé de javelines, sera-t-il mangé par eux, un soir, comme plat du milieu, avec de l'ail et des piments?--Toute l'Amérique du Sud et un peu le beau monde de Paris se préoccupent vivement de cette affaire.--Quant à nous, nos sentiments ne sont pas douteux. Il nous paraît fort désirable que le hardi voyageur réussisse pleinement dans son entreprise et qu'il ajoute une rallonge aux colonies françaises.