L'Illustration, No. 1584, 5 Juillet 1873
Part 3
«Pressé par le temps, sans abri et fatigué par de longues nuits d'insomnies à surveiller, le révolver au poing, les ruines de notre magasin, je n'ai pu vous donner de détails sur les événements qui ont suivi la catastrophe, les dégâts occasionnés et enfin sur l'avenir de cette capitale écroulée mais non anéantie; je reprends donc:
«Au premier moment de terreur succéda un abattement profond, une prostration complète, l'oeil se promenait hébété sur cette immense ruine, l'imagination engourdie se refusait à croire à la réalité d'un atroce cauchemar.
«Il fallut bien cependant se rendre à l'évidence, mais que faire? Rester au milieu de ces pans de mur menaçant de nous écraser à la première secousse, au premier souffle de veut, c'était s'exposer à un danger certain; se sauver de la ville c'était l'abandonner au pillage, et puis où aller? Argent, effets, provisions, étaient enfouis sous les décombres; nous ignorions d'abord le sort des villes voisines. Ce fut un terrible moment à passer, et les horreurs du tremblement de terre ne sont rien auprès du désespoir, de l'anxiété et des souffrances morales qui s'ensuivirent et nous accablèrent pendant plusieurs jours, que, dis-je? plusieurs siècles.
«Heureusement qu'il se trouva à la tête du gouvernement une volonté énergique qui fut à la hauteur de sa tâche.
«Sous sa fiévreuse impulsion, les blessés sont vite secourus, les prisonniers mis en lieu sûr, les rues sont occupées militairement, l'ordre est établi, les esprits se rassurent et les méfaits sont réprimés sans pitié ni merci.
Le jour, tout individu nanti d'objets dont il ne peut prouver la provenance est fusillé sur-le-champ; la nuit, la circulation est interdite, les sentinelles font feu sur les rôdeurs, et nous-mêmes, embusqués à l'une des encoignures du parc, nous montions la garde à tour de rôle, les yeux fixés sur le Bazar. Plusieurs jours se passèrent ainsi, logeant en plein vent, sous une chaleur torride, vivant de conserves en boites; il fallut prendre enfin une décision. Après avoir, au risque de nous faire ensevelir à chaque instant sous la toiture chancelante, déterré nos marchandises, nous les fîmes charger sur des charrettes et conduire à Santa-Tecla. Inutile de vous dire que le charroi en a été suffisamment coûteux. Je vous envoie par ce courrier quelques vues que l'on vient de prendre, elles vous donneront une idée suffisante du désastre qui nous a frappés, et quand on pense que le fléau s'est étendu sur un quadrilatère de dix-huit lieues, renversant ou endommageant plus de vingt bourgades indiennes (_pueblos_), c'est affreux!
«Une mission d'ingénieurs a été organisée pour étudier et déterminer le phénomène qui s'est produit, son origine, sa marche et ses effets; je vous communiquerai le résultat de leurs recherches, car il s'est produit de ces faits qui surpassent l'imagination et dont il est presque impossible de se rendre compte. C'est ainsi qu'une énorme cloche s'est retournée et est restée la bouche en haut; les bancs du parc ont été transportés à une distance considérable, et ce qui est. le plus inexplicable c'est qu'une maison s'est complètement retournée, la toiture fichée en terre et les poutres qui la soutenaient avaient suivi ce mouvement de conversion, de sorte qu'elle ressemblait à un grand quadrupède mort sur le dos, les pattes roidies en l'air.
«A côté de ces détails navrants, je suis bien heureux de pouvoir vous citer l'empressement fraternel des villes qui n'avaient pas souffert à venir au secours de leurs voisines dans la détresse; un navire de guerre anglais, le _Reindeer_, capitaine Kennedy, qui se trouvait à la Union, se dirigea sur la Libertad, où il débarqua toutes les provisions dont il pouvait disposer; la ville de San Miguel nous envoya aussi un convoi de vivres; tous ces dons en nature ou en argent permirent d'amoindrir les privations et d'en conjurer les terribles conséquences. Après avoir paré au plus pressé, le président a songé à l'avenir, et avec cette force de caractère particulière au continent américain, il a décrété, le 21 mars, que la ville serait reconstruite sur le même emplacement, et a fait mettre immédiatement le décret en exécution. Déjà le toit du palais et du théâtre sont remis en place, les lignes télégraphiques sont relevées, le service divin assuré, les soldats ont déjà un abri ainsi que leurs munitions, l'eau va circuler, en un mot les services publics vont reprendre leur cours ordinaire. Quant à la population, encore un peu sous l'empire des dernières impressions, elle est bien divisée à droite et à gauche.
«On a accordé toutes espèces d'immunités pour l'entrée et le transport des matériaux de construction; on fait venir des maisons de bois de Californie; seront-elles suffisantes, résisteront-elles aux pluies, à la chaleur? c'est ce que l'expérience va nous apprendre. Quant à nous, étrangers, qui jouissons ici de l'hospitalité la plus large et la plus libérale, nous ne pouvons que souhaiter succès aux efforts du brave maréchal Gonzalez.»
LES THÉÂTRES
Théâtre-Français.--_L'Été de la Saint-Martin_. Comédie en un acte de MM. II. Meilhac et L. Halévy.
Était-ce bien là le titre qu'il fallait? Quant à moi, j'en aurais préféré un autre; par exemple, _la Nièce d'Amérique_, ou quelque chose d'approchant. Mais au fond, peu importe l'étiquette qu'on met sur le flacon; voyons ce qu'est la liqueur servie.
Un vieux bonhomme d'oncle a quitté Paris. Il s'est retiré dans la calme et verte Touraine, en compagnie d'une servante plus que mûre, passant son temps à maugréer contre un coquin de neveu auquel il jure de ne jamais pardonner ses méfaits. Au moment même où le vieillard lui avait arrangé un mariage, l'éventé ne s'est-il pas avisé de prendre une femme autre que celle qu'on lui destinait? Celle-là même est la fille d'un tapissier! Le seul fait d'une telle mésalliance met le vieillard dans une fureur qui ne sait pas finir. Sur ces entrefaites arrive tout à coup une étrangère. Pour le barbon, c'est la fille de sa propre gouvernante. Pour le public, qui ne tarde pas à voir clair dans l'agencement d'un quiproquo pas assez ménagé, c'est la fille du tapissier elle-même, c'est la jeune femme rejetée.
En très-peu d'instants la belle personne parvient à faire dans le cottage la pluie et le beau temps. On en fait la dame de compagnie du bonhomme. Elle le charme par son caquetage. Avant tout, elle s'entend à le captiver en lui faisant la lecture des romans d'Alexandre Dumas, notamment celle des _Trois Mousquetaires_, «D'Artagnan, resté seul avec Mme Bonassieux...» Jugez tout ce qu'il peut y avoir de séduction dans le jeu de l'inconnue, quand vous saurez qu'elle n'est autre que Mlle Croizette, cent fois plus gracieuse, mille fois plus jolie que nous l'a montrée M. Carolus Duran, dans son portrait équestre du dernier Salon.
Il ne faut donc pas longtemps pour que la nouvelle venue soit l'âme de la maison. Un matin, le bonhomme déclare net qu'il ne saurait plus vivre sans elle. A son insu, il est tombé sous le charme qu'elle porte en elle. De quelle façon l'aime-t-il? Croyez bien qu'il ne cherche même pas à se rendre compte de la nature du sentiment; il éprouve pour elle une tendresse invincible, et c'est tout. S'il avait à lui faire un reproche, ce serait de la voir plaider tour à tour en faveur de son neveu et de cette fille de tapissier qu'il n'a pas rougi d'épouser. En dehors de ce travers, il trouve que c'est une perfection. Mais quant à ceux qu'elle défend, quant à l'autre couple, il renouvelle son serment d'Annibal. Jamais, au grand jamais il ne pardonnera.
Voilà que, comme à point nommé, le neveu proscrit se fait annoncer.--Je ne le recevrai pas.--La belle personne demande grâce pour lui.--Eh bien, je ne le recevrai que si vous dites que vous le voulez.
--Je le veux, répond-elle.--Le neveu entre donc, et vous devinez déjà les trois ou quatre scènes qui vont pousser au dénouement.--Retournez, monsieur, avec votre tapissière. Je ne la verrai de ma vie.
--Le cher oncle apprend alors que cette maudite est sous ses yeux depuis quinze jours et qu'il ne jure que par elle. Vous comprenez qu'il finit par tout pardonner et que le rideau tombe sur la scène devant laquelle il s'était levé: La reprise de la lecture des _Trois mousquetaires_.
En passant, notons un mouvement, le plus scénique et le mieux traité de la pièce, celui où l'on annonce que l'étrangère, venue d'Amérique, va y retourner, appelée par un engagement antérieur. Ici le vieillard, qui la croit libre, s'emporte dans un accès de lyrisme juvénile. Qu'a-t-il donc? Qu'éprouve-t-il? C'est le soleil de la Saint-Martin. Il aime. «Rassurez-vous,» lui dit-on, ça réchauffe, mais ça ne brûle pas.»
Telle est la pièce. Est-ce une comédie? Je dirais plutôt que c'est un proverbe, et un proverbe qui n'est pas sans défauts. La trame de l'intrigue n'est qu'une toile d'araignée; le quiproquo, trop vite deviné, traîne en longueur. D'ailleurs le tout n'est pas sans quelque ressemblance avec une bluette de M. Scribe intitulée: _Haine aux femmes_; mais tel qu'il est, l'ouvrage fourmille de détails agréables. Tout y est de bon goût; l'esprit y abonde, la gaieté aussi. Ce qu'il faut dire par-dessus tout, c'est que c'est joué avec une rondeur et un bon ton merveilleux, surtout par Thiron et par Mlle Croizette, fort applaudis d'un bout à d'autre, et à bon droit.
Philibert Auderrand.
VARIATIONS NUMÉRIQUES SUR LE SALON
SECOND ARTICLE (1)
Et d'abord complétons les indications données par notre premier article sur l'élection des divers jurys du Salon de 1873.
Quatre cent soixante quinze artistes français, antérieurement récompensés avaient envoyé, une oeuvre à tout le moins, au palais des Champs-Élysées, avant le 26 mars dernier. Ils se trouvaient, par suite, électeurs de fait. Or la moitié d'entre eux s'est abstenue de prendre part au scrutin.
Voici, du reste, pour chacune des quatre sections déterminées par le règlement, des chiffrer authentiques.
I II III IV * Électeurs 321 98 13 43 475 Votants 149 54 7 28 238 Soit: % 46.42 55.1 53.8 65.1 50.1
[Écrit verticalement dans la première rangée du tableau.]
I: Peint., etc. II: Sculpt., etc. III: Archit. IV: Grav., etc. *: Ensemble.
Il en est, on le voit, de même en art qu'en politique. Beaucoup se fâchent du résultat d'une élection, à qui il aurait suffi, pour en changer le caractère, d'exercer leur droit de vote.
Disons tout de suite que sur ces 475 électeurs, cinquante seulement auraient pu, ultérieurement, faire acte de présence à l'exposition dite des _Refusés_; soit 42 _peintres_, 5 _sculpteurs_, 2 _architectes_, et 1 _graveur._
* * *
Maintenant résumons les opérations des jurys ainsi élus; opérations sur lesquelles, s'il a été beaucoup épilogué, il n'a été jusqu'à présent fourni aucune donnée précise.
REFUSÉS ADMIS (2) Artistes Oeuvres Artistes Oeuvres I. Peint., etc. 1953 2059 1066 1491 II. Sculpt., etc. 121 137 312 419 III. Archit. 21 22 41 43 IV. Grav., etc.. 56 66 143 189 Ensemble... 2151 2884 1562 2142
Il convient de constater que sur le total des artistes déposants, il s'en est trouvé deux cent quatre-vingt-neuf qui, de deux ouvrages présentés, ont eu l'un refusé, l'autre admis.--Étant tenu compte de ce détail, on trouve qu'il a été envoyé à l'examen des jurés:
1re Sect... 4150 tableaux par 2771 artistes 2e Sect... 556 sujets -- 409 - 3e Sect... 65 ouvrages -- 58 - 4e Sect... 255 cadres -- 186 - Soit. 5026 envois par 3424 artistes
dont un sixième environ fait partie du sexe auquel nous devons Mlle Nélie Jacquemart.
Le rapport des admis aux refusés a donc été, pour les artistes, de 45,61 %, et, pour les oeuvres, de 42,62 %.
Cela dit, revenons au _Catalogue officiel_.
Ses indiscrétions nous permettront d'établir d'abord, quant aux lieux de naissance des 1502 exposants qu'il comporte, l'état sommaire ci-dessous:
I. Paris 354; Province: 579; Etranger: 133 II. -- 95 -- 196 -- 21 III. -- 20 -- 19 -- 2 IV. -- 60 -- 71 -- 12 Totaux. 529 865 168
(1) Voyez notre numéro du 3 mai dernier.
(2) Ces nouveaux chiffres rectifient les quelques erreurs--sans importance du reste--qui se sont glissées dans notre premier article.--J. D.
Ainsi se trouve corroborée notre observation de l'an dernier:--Paris engendre, à lui tout seul, les deux cinquièmes des artistes français, y compris les originaires de l'Alsace-Lorraine dont nous n'avons pas encore eu le courage de démembrer la France artiste.
Autre remarque:--En ne considérant que les admis, la proportion du «sexe faible» au «sexe fort» s'abaisse à 11%.
* * *
Le total des artistes hors concours,--c'est-à-dire n'ayant plus droit à aucune autre des récompenses décernées par le jury, que la médaille d'honneur,--est, au livret de 1878, réparti comme suit:
Section I. Exposants: 150; Oeuvres 243 -- II -- 55 -- 89 -- III. -- 6 -- 6 -- IV. -- 17 -- 27 Ensemble: Exposants: 228 Oeuvres 365
Soit:--Étrangers: 12; 21 oeuvres.--Provinciaux: 131; 213 oeuvres.--Parisiens: 85; 131 oeuvres.
Notez qu'il n'y a, parmi les artistes hors concours, que deux femmes: elles sont de Paris toutes deux.
* * *
Veut-on se rendre compte de l'importance numérique du Salon de 1873, par groupements de genres? Il suffira de jeter un coup d'oeil sur la rapide nomenclature que voici;
PREMIÈRE ET DEUXIÈME SECTIONS.
aaaa. Les portraits ont sévi avec plus d'intensité encore que l'an dernier. La _peinture_ en comptait 285, et la _sculpture_ 241. Soit en tout: cinq cent vingt-six, dont 266 masculins et 260 féminins.
Si bien que, dans cette course de vanité, l'homme a distancé la femme de _six_ longueurs de tête!
aaaa. Moins nombreux que les portraits pris isolément étaient les Paysages, Marines et Animaux pris en bloc:--ce groupement ne comprenait, en effet, que cinq cent dix ouvrages.
aaaa. Les épisodes d'histoire, profane ou sacrée; la Mythologie, l'Allégorie et l'Archéologie ont fourni deux cent trente-six sujets.
Parmi lesquels l'oeil le plus exercé n'eut pu découvrir un uniforme militaire quelconque que dans trente-quatre oeuvres. Tant la minute présente est peu aux enthousiasmes guerriers!
aaaa. Nous avons compté cent trente-deux Natures mortes, ainsi subdivisées:--fleurs, fruits, légumes; 90; gibier, poisson, volaille: 22; ustensiles, vases et bibelots: 20.
Ajoutons à celte catégorie quatorze Intérieurs sans figures.
aaaa. La Littérature dramatique, le Roman, la Légende, et la Fable ont servi de texte ou de prétexte à une vingtaine d'interprétations artistiques.
aaaa. Les Scènes de la Vie privée ou publique, et les Études antiques et modernes qui ne sauraient être rangées dans aucune des catégories ci-dessus, formaient un ensemble de quatre cent trente-deux ouvrages.
aaaa. Reste les filles d'Ève représentées par la peinture dans le costume de leur mère avant la pomme. Nous les avons systématiquement écartées des classifications précédentes, où la plupart auraient pu trouver place,--comme leurs soeurs de la statuaire,--pour leur réserver une mention spéciale.
En somme, assises, couchées ou debout; endormies, souriantes ou grimaçantes; blanches, roses, grises ou vertes; en groupes ou isolées, c'est à peine s'il leur a suffi de quarante toiles, grande largeur, pour épuiser la série de leurs provocations ondoyantes et diverses!
TROISIÈME SECTION.
aaaa. Quant à l'exposition d'architecture, on ne peut guère en subdiviser l'ensemble autrement que comme suit:
Églises et temples: 12 oeuvres.--Monuments funèbres: 7.--Hôtel de Ville de Paris: 4, et mairies 2.--Palais et châteaux: 5. Établissements privés: 5.--Halles, caserne, hospice, bourse: 4.--Écoles: 2.--Théâtre: 1--Divers: 1.--_Ensemble_; 13 oeuvres.
QUATRIÈME SECTION.
aaaa. Les cent quatre-vingt-neuf cadres formant la section de _gravure et lithographie_ échappent, par le nombre et la diversité des épreuves collées sous un même verre, à tout groupement particulier.
Contentons-nous donc de les ajouter en bloc à tous les chiffres précédents, pour parfaire le total des 2142 numéros inscrits au Catalogue.
* * *
Nous en avons fini avec les principales combinaisons numériques auxquelles se prêtaient les artistes exposants et les oeuvres exposées. Voyons maintenant quels ont été les résultats matériels du Salon de 1873.
Ouvert le 5 mai dernier, il a été fermé provisoirement, pour travaux intérieurs, les mardi, mercredi et jeudi, 3, 4 et 5 juin, puis clos définitivement le 25 du même mois. Soit quarante-neuf jours d'exposition effective; dont six jeudis et sept dimanches, c'est-à-dire treize jours d'entrée gratuite. Reste trente-six jours pendant lesquels il a été perçu un franc par visiteur.
De ce chef, le produit total a été de 154 796 fr.
Soit une moyenne de 4300 visiteurs par jour.
D'un autre côté, la vente du Catalogue, à raison de un franc l'exemplaire, a fourni une somme de 43,344 fr.
Soit une moyenne de 884 fr. 57 c. par jour. A ces chiffres enfin, il convient d'ajouter le prix de location du buffet, 6,000 fr.
Et l'on obtient un total de recette de 204,140 fr.
Mais, de ce total, il faut retrancher, suivant les usages établis, le montant des entrées perçues, pendant les cinq jours d'exposition horticole, au seul profit de cette dernière entreprise, soit............................................................................24,266 fr.
Reste ......................................................................179,874 fr.
En estimant, avec quelque raison, ce semble, les frais d'organisation et les dépenses du Catalogue à une somme de. 145,000 fr. on arrive à conclure que cette affaire se solde, pour l'administration, par un boni approximatif de......................................................... 34,874 fr.
* * *
Le nombre total des visiteurs ayant passé aux tourniquets, pendant les treize jours d'entrée gratuite, s'est élevé à.................. 280,259
Soit une moyenne de 21,558 par jour gratuit.
Non compris les porteurs de cartes de faveur, bien entendu, dont le nombre, n'étant soumis d'ailleurs à aucun moyen de contrôle, ne peut figurer ici que pour.................................................. _mémoire_.
Si l'on ajoute, au chiffre ci-dessus, le public payant, ci 154,796 on trouve que le total général des visiteurs du Salon de 1873 a atteint un minimum de 435,055.
Ce qui permet d'évaluer la vente du Catalogue à UN EXEMPLAIRE par CHAQUE DIZAINE de visiteurs.
Jules Dementhe.
UN QUATRIÈME CABLE TRANSATLANTIQUE
Le 15 juin dernier, le _Great-Eastern_ quittait le port de Valentia, point extrême de l'Irlande, ayant à sa suite une escadrille de puissants steamers qui, s'ils n'eussent fait partie du cortège du roi des mers, auraient excité l'admiration des spectateurs. Douze jours après, le navire géant moins entouré, car son escorte semblait avoir été éparpillée par la tempête dont elle portait encore les traces, jetait l'ancre en vue de l'île de Terre-Neuve au bruit des applaudissements de l'équipage.
Nuit et jour, pendant toute la durée de la traversée, on avait entendu un bruit de poulies et de chaînes sortir de l'arrière du steamer, dominer la voix de ses machines et même le grondement des orages.
Dès que le profil de la plus orientale des terres américaines se détache vers l'Occident, ce bruit cesse comme par enchantement, les roues et l'hélice même s'arrêtent comme soudainement paralysées; elles ne font plus que quelques tours nécessaires aux manoeuvres. Un puissant jet de vapeur sort de toutes les chaudières; alors on descend lentement, majestueusement du haut du pont immense une de ces prodigieuses bouées en fer qui ressemblent à des phares. Bientôt elle est fixée au fond de l'Océan qui n'a que quelques centaines de mètres de profondeur, à l'aide d'une ancre formidable reliée par une chaîne que les Cyclopes du vieux Vulcain n'auraient pu forger dans les cavernes de Polyphème.
En s'éloignant des mers européennes, le navire géant laissait sur les vagues un sillage d'une longueur peu ordinaire; il était, en effet, continué par une immense chaînette pendant gracieusement à l'arriére et s'approchant par degrés insensibles de l'Océan, où elle ne disparaissait qu'à un grand nombre d'encâblures de distance. Tantôt le point où ce fil se soudait avec les vagues s'approchait du _Great-Eastern_, qui fuyait vers l'Occident avec une vitesse moindre que son allure ordinaire, mais encore supérieure à celle du commun des navires. Tantôt cette boucle inclinée semblait au contraire s'écarter et se tendre comme si elle avait rencontrée quelque résistance imprévue dans le fond des Océans, comme si les dieux inconnus de l'abîme cherchaient à s'y accrocher, pour arrêter le mouvement du vapeur immense.
Mais ces oscillations semblaient prévues, car le _Great-Eastern_ modifiait son allure. On eut dit un cavalier qui, tout en courant, rend de la bride et donne de l'éperon à son cheval quand il se ralentit, ou qui tempère son ardeur en serrant fortement sur les rênes. Sans point d'arrêt, sans lacune, le navire glissait vers le couchant et le câble sortant de ses cales se précipitait dans la mer avec une vitesse de trois à quatre mètres par seconde.
Lorsque la bouée fut fixée dans le fond de la mer et que le câble y fut attaché, l'Europe et l'Amérique étaient virtuellement réunies par un quatrième câble. Car il suffisait pour terminer l'opération de réunir le câble des mers profondes à celui du rivage. C'était l'oeuvre d'un des navires de l'escadrille. Le _Great-Eastern_ avait terminé sa tâche.
Jamais expédition télégraphique n'eut lieu avec une régularité aussi merveilleuse. Trois tempêtes n'eurent pas la force de l'interrompre ni même de la ralentir. Car les hésitations apparentes du navire ne tenaient qu'aux dépressions souvent brusques, et aux redressements quelquefois abruptes du fond de la nier.
La pose du nouveau câble, opération considérée il y a six ans à peine comme excessivement scabreuse, il y a dix ans comme presque impassible, il y a vingt ans comme chimérique, s'exécute aujourd'hui comme la plus vulgaire des opérations en usage dans nos grandes manufactures. On ne fait point passer plus facilement à la filière les sept fils de cuivre qui forment l'âme du câble, qu'on dépose le câble lui-même au fond des gouffres océaniques, dans lesquels disparaîtrait le mont Blanc lui-même, comme l'araignée vagabonde laisse son fil sur les vertes prairies d'Angleterre.
Un ouragan du sud-ouest agitait inutilement la gigantesque chaînette au moment décisif qui allait clore cette nouvelle campagne. Le _Great-Eastern_ fixait la bouée-débarcadère en vue de Terre-Neuve, et l'Océan vaincu d'une façon définitive, à force de soin, d'argent, de science et de patience, agitait inutilement sa houle impuissante.