L'Illustration, No. 1584, 5 Juillet 1873

Part 2

Chapter 23,741 wordsPublic domain

On va aux eaux d'Auvergne, à celles du Jura ou des Pyrénées; on va aux bains de mer. Au temps où nous voilà, le superflu ayant décidément pris le pas sur le nécessaire, il n'y a pas de Parisienne, un peu bien située, qui s'exempte de s'absenter trois mois pour se refaire des fêtes et des bals en allant se baigner ou boire une eau cataloguée. Le bain, c'est bien; le verre vidé, c'est pour le mieux; oui, mais le chapitre de la toilette est ce qu'il y a surtout à considérer. Une femme ne va plutôt pas se rajeunir si elle n'a point derrière elle vingt colis de robes, de chapeaux, d'écharpes et de colifichets. Tout mari moderne, digne de ce nom, doit consacrer à ce pèlerinage le tiers de ses revenus, ou bien il sera destitué de toute réputation de galant homme. Attrape!

Les philosophes seuls vont redemander la santé à l'air pur, au fond des terres, sous les arbres, suivant la recette indiquée par H. de Balzac: «Aux coeurs blessés l'ombre et le silence.» Mais le silence et la paix ne sont pas déjà si faciles à rencontrer. On rencontre un peu partout aujourd'hui un farceur et un Calino qui se chargent de vous rappeler les moeurs et le langage de la grande ville.

Il y a quinze jours, E*** A*** s'était enfoncé, loin des sentiers battus, en pleine basse-Bretagne. Il s'applaudissait de respirer enfin dans un village primitif.

Un matin, il est attiré par le bruit d'un colloque; c'était un commis-voyageur qui était en train de _blaguer_ monsieur le maire.

Le commis-voyageur.--Méfiez-vous. L'agent-voyer m'a dit qu'il allait faire passer un rouleau sur votre route.

M. le maire.--Le rouleau, et pourquoi ça?

Le commis-voyageur.--Pardi! c'est pour aplatir la route, donc! Cette opération va l'allonger d'un bon tiers.

M. le maire.--Oh! mais c'est qu'elle est déjà bien assez longue comme ça. Il faut que j'en écrive au préfet.

Il paraît que la lettre a été écrite.

Philibert Auderrand.

NOS GRAVURES

Un autographe du shah de Perse

AU DIRECTEUR

«Puisque vous pensez qu'un autographe du shah de Perse aura de l'intérêt pour le public, en mettant ce dessin à votre disposition, je crois nécessaire de vous donner quelques détails sur ce qui me valut l'honneur d'avoir mon portrait tracé par la main même du roi des rois, qui a bien voulu faire l'auguste faveur d'entrer en réciprocité artistique avec votre serviteur.

«Le souverain de l'Iran, qui m'avait donné la haute direction du champ de manoeuvres et de l'instruction de ses troupes, savait que pendant mes trois années de séjour dans son royaume, j'étais chargé par le ministre de l'instruction publique d'un travail qui occupait très-sérieusement le temps qui me restait en dehors de ma mission militaire. Je profitai de l'intérêt que le monarque persan parut accorder à la vue de la première partie de mes recherches, qui contenait déjà plus de deux cents types de ses sujets, pour lui demander l'autorisation de placer son portrait en tête de ce recueil.

«Je fus mandé dans ce but par Sa Majesté Nassr-ed-Din, qui n'était pas en représentation, et voulut bien m'accueillir dans son intimité.

«Le shah se prêta très-gracieusement à mon désir, me fit signe de m'asseoir comme lui, par terre, ce qui était déjà une faveur exceptionnelle, et prenant une plume en fer ainsi que du papier à lettre, déclara qu'il allait esquisser mon portrait pendant que je ferais le sien.

«On peut se figurer de quel oeil étonné les trois fonctionnaires de distinction, dans une attitude respectueuse et témoins muets de cette scène, regardaient leur souverain livrer ses traits au _Frangui_ dont il daignait lui-même retracer l'image.

«Ce croquis fut fait très-vite; je n'ai pas besoin de décrire l'enthousiasme et les éloges des spectateurs en voyant surtout le mot de _Duhosé_ écrit en français. Les grands personnages présents apposèrent leurs cachets et affirmèrent la haute faveur dont je venais d'être l'objet. J'en exprimai respectueusement ma reconnaissance.

«En même temps que je vous envoie ce portrait, fait par le shah, je vous adresse aussi celui que je fis de lui dans la circonstance que je viens de vous relater.

«Recevez, etc.

Duhousset,

«Lieutenant-colonel en retraite.»

S. M. Nassr-ed-Din, shah de Perse

Au moment où Sa Majesté le shah de Perse vient visiter la France, nous pensons bien faire de donner ici son portrait et une petite biographie de son auguste personne.

Nassr-ed-Din shah est né en 1830, et conséquemment âgé de quarante-trois ans; il est fils de Mohammed shah, auquel il succéda le 10 septembre 1848, et petit-fils du célèbre Abbas-Mirza, lequel mourut héritier présomptif de Feth-Ali shah, en 1834. Sa Majesté est donc le quatrième souverain de Perse issu de la dynastie des Cadjars, dont Aga-Mohammed-Khan fut le fondateur, couronné en 1796.

Jeune encore, le prince Nassr-ed-Din montra les plus heureuses dispositions; il aimait les études intellectuelles et ne cherchait une distraction à celles-ci que dans les exercices corporels; infatigable à la chasse, le prince devenu roi est encore aujourd'hui le meilleur chasseur de la Perse; il en est le plus intrépide cavalier, comme il en est également l'un des hommes les plus instruits et lettrés.

Comme prince héritier, il apprit les affaires de l'État par la pratique, car il fut pendant plusieurs années gouverneur général de la province de l'Azerbaidjan, et demeurait en cette qualité à Tauris, où il se faisait rendre compte des moindres détails de l'administration placée sous ses ordres.

Aimant les Européens et aimé d'eux, le roi actuel est le prince le moins fanatique qui ait régné sur la Perse. Ses sujets l'aiment à l'adoration, parce qu'ils savent qu'ils sont aimés de lui; d'un caractère extrêmement doux, il a toujours été juste envers tous; sa douceur va même jusqu'à une certaine timidité naturelle que Sa Majesté cherche à cacher en parlant toujours très-vite et d'une manière un peu brusque.

Nassr-ed-Din shah est shahynshah, c'est-à-dire roi des rois, khan des khans, chef des chefs, fils du soleil, cousin de la lune, etc., etc.; à ces titres tout à fait orientaux viennent s'en ajouter bien d'autres très-connus, étant répétés dans toutes les pièces officielles échangées avec les puissances étrangères.

C'est un homme très-éclairé et d'un esprit extrêmement fin; il comprend plusieurs langues, qu'il a apprises par lui-même, et entre autres le français; si Sa Majesté ne fait pas souvent usage de cette dernière, elle ne la possède pas moins dans la perfection. Sa Majesté reçoit plusieurs journaux européens, qu'elle lit avec intérêt, et si parfois un détail lui échappe, elle se fait donner des explications par les Européens qui l'entourent.

Le voyage que fait en Europe Sa Majesté le shah est un voyage exclusivement instructif, qu'elle aurait voulu faire depuis longtemps et qu'elle n'a retardé jusqu'à présent qu'à cause des difficultés intérieures sans nombre contre lesquelles elle avait à lutter continuellement; c'est la première fois qu'un souverain persan sort de ses États, et lorsqu'on songe que c'est pour aller visiter les pays infidèles, on comprendra facilement combien il a fallu à Sa Majesté de force et de volonté pour pouvoir quitter son pays. Mais il est vrai que la Perse est à une époque de réformes que l'on ne pouvait plus guère espérer d'elle, et cette régénération est due, non-seulement à Sa Majesté, mais aussi principalement à Son Altesse Mirza-Mohammed-Hussein-Khan, le grand-vizir actuel, qui est infatigable dans son zèle pour amener sa patrie sur un pied d'égalité avec les pays européens les plus avancés. Le grand vizir tenait à faire voir à son auguste maître la civilisation européenne de près, certain qu'est Son Altesse que lorsque Sa Majesté aura vu l'Europe, elle voudra que la Perse marche sur ses traces. Le roi connaît déjà l'Europe par les nombreuses relations qu'il en a lues et par ce qu'il en a entendu dire; aujourd'hui il va la visiter en détail. Avec un tel roi et un tel premier ministre, nul doute que la Perse va se secouer de la torpeur dans laquelle elle était tombée, et va marcher dans une voie de progrès qui lui procurera bientôt le bien-être matériel de la civilisation.

Son Altesse Mirza-Mohammed-Hussein-Khan, le grand-vizir (sadrazam), est un homme très-connu en Europe, du moins de réputation. Fils d'un membre de la haute cour de justice de Perse, dès sa plus tendre jeunesse Mohammed-Hussein-Khan s'adonna à des études sérieuses, qui devaient appeler sur lui un jour l'attention du chef de l'État. Il y a dix-neuf ans environ, Mirza-Mohammed-Hussein-Khan fut nommé consul de Perse à Bombay, poste très-difficile à cette époque, par suite des différends qui existaient entre la Perse et l'Angleterre. Bientôt la guerre éclata entre ces deux puissances, le consul persan rendit à son gouvernement des services immenses, surtout en faisant donner indirectement à l'armée anglaise des renseignements entièrement erronés sur la Perse et sur le chemin par lequel elle devait y pénétrer. Lorsque les hostilités eurent commencé, le jeune consul fut obligé de quitter son poste de Bombay; mais le gouvernement persan comprit que nul homme mieux que lui pouvait être chargé, dans ce moment critique, d'une mission délicate en Russie; il s'agissait en effet d'amener la Russie et la France à intervenir auprès de l'Angleterre, et d'assurer non-seulement l'intégrité du territoire persan, mais aussi de ne pas permettre la ruine de la Perse, en empêchant l'Angleterre de demander une forte contribution de guerre. Mirza-Hussein-Khan fut donc nommé consul de Perse à Tifflis, siège du gouvernement du Caucase, où la Russie traite toutes les affaires relatives à la Perse; le nouveau consul alla lui-même à Saint-Pétersbourg pour prendre son exéquature, et profita de la circonstance pour poser habilement les bases d'un traité secret qui assurait l'avenir de la Perse.

Un homme aussi capable, une fois les difficultés du moment passées, était appelé à une position plus élevée que celle de consul à Tifflis; en juillet 1839, il fut nommé ministre et plus tard ambassadeur à Constantinople, poste qu'il occupa pendant environ dix années, et où il sut s'acquérir la sympathie de tous ceux qui le connurent.

Rappelé à Téhéran, pour faire partie du cabinet, d'abord comme ministre de la justice, ensuite comme ministre de la guerre, il fut nommé sadrazam (_alter ego du roi_) il y a quinze mois environ.--Sa nomination au sadrazamat devint le signal d'un changement complet dans l'administration du pays; avec lui arrivèrent les réformes de tous genres et le voyage que le grand vizir a engagé le roi d'entreprendre en Europe, doit avoir pour résultat de rendre ces réformes plus sensibles encore.

Ce n'est pas chose facile que de régénérer un pays tel que la Perse, car là tout est à faire, et ce qui pis est, c'est qu'il s'agit avant tout d'extirper des abus invétérés depuis longtemps et contre lesquels le sadrazam est seul à lutter. S. A. Mirza Mohammed-Hussein Khan a donc eu, et a encore, continuellement à combattre un parti rétrograde que l'intérêt personnel ou le fanatisme retient dans les errements du passé, et il faut avoir toute l'énergie et le patriotisme qu'il a pour arriver aux résultats qu'il a déjà obtenus et qui deviendront plus sensibles encore après le retour d'Europe.

Avant de terminer ces quelques lignes, nous donnerons ici le nom des personnages qui forment la suite immédiate qui accompagne Sa Majesté le shah. Savoir:

1. S. A. Mirza Mohammed-Hussein Khan (sadrazam), grand vizir et ministre de la guerre.

2. S. A. le prince Ali-Guli Mirza, ministre de l'instruction publique.

3. S. A. le prince Sultan-Murad Mirza, gouverneur général de la province du Khorassan.

4. S. A. le prince Firuz Mirza.

5. S. A. le prince Iman-Guli Mirza.

6. S. E. Allah-Guli Khan Il Khani.

7. S. E. Yakia Khan, gouverneur général du Guilan et du Mazendéran (frère de S. A. le grand vizir), etc.

8. S. E. Ali-Riza Khan, grand échanson.

9. S. E. Hassan-Ali Khan, ministre des travaux publics.

10. S. E. Mohammed-Rahim Khan, grand maître des cérémonies.

11. Sa Grâce Mirza Abdul Wahah, grand prêtre.

12. Mirza Ali Khan, secrétaire particulier du shah.

13. Le docteur Tholozan, médecin du shah.

14. Rahemet-Allah Khan, chef de la garde royale.

15. Mustapha-Guli Khan, grand veneur.

10. Ibrahim Khan, écuyer.

17. Prince Sultan-Oweis Mirza, | 18. Ali-Guli Khan, | généraux aides 19. Albert Gasteiger Khan, | de camp du shah. 20. Ali-Hassan Khan, | 21. Mohammed-Ali Khan, | | traducteurs, 22. S. E. Mehemet-Hussein Khan, | interprètes et 23. S. E. Mirza-Ali Nakhi, | maîtres des | cérémonies.

Plus vingt-sept autres personnages, chambellans, officiers, secrétaires, chef des cuisines, grand cafetier, etc., etc.

Baron L. de N.

L'Exposition de Vienne

LE PAVILLON RUSSE

Le pavillon russe s'élève dans le parc à peu de distance du pavillon égyptien et du pavillon turc, comme dans le palais sont voisines les expositions de ces trois pays.

L'aspect du pavillon russe est tout à fait grandiose.

L'entrée en est précédée d'un porche à quatre arcades, dont la quatrième engagée dans la construction encadre la porte d'entrée. Le rez-de-chaussée, éclairé par des haies à plein cintre très-ornées et séparées entre elles par des demi-colonnes engagées, est couvert en terrasse. Du jardin, un escalier en bois décoré d'une rampe massive très-travaillée conduit à cette terrasse qu'ombragent de grands arbres et qu'entoure une balustrade en tout semblable à la rampe de l'escalier, qu'elle continue.

Ce rez-de-chaussée est surmonté d'un étage en retrait, composé de deux parties. C'est d'abord une tour, carrée à sa base, puis octogonale, se terminant par une flèche aiguë, à la pointe de laquelle, ailes déployées, se dresse l'aigle impériale à deux têtes. Cette tour s'appuie sur le vestibule du rez-de-chaussée. Puis, derrière la tour et adossé contre elle, vient un bâtiment carré percé sur trois faces de cinq baies accolées et coiffé d'un dôme à bulbe à quatre pans, sur le haut duquel court de bout en bout une arête finement découpée.

Tel est ce pavillon d'un très-grand aspect et bien digne de figurer dans ce coin du parc consacré à l'Orient, auquel il se rattache, et où l'on voit, entre les coupoles du pavillon turc et de la fontaine d'Achmet, pointer dans le ciel les minarets du pavillon égyptien.

L. C.

Le paysage au Salon

Notre collaborateur Francion a vivement insisté, dans sa revue du Salon, sur le manque d'unité qui caractérise l'école contemporaine; il a montré nos artistes marchant, chacun à sa guise, vers le but où les poussent leurs tendances et leurs goûts personnels, nos paysagistes, entre autres, n'obéissant qu'à leur inspiration individuelle et laissant de côté principes et théories pour étudier de plus près la nature et la rendre, comme ils la comprennent, sous les divers aspects où elle leur apparaît.

De là une grande variété d'oeuvres riches de talent, riches avant tout de sincérité: on en pourra juger par la gravure que nous publions aujourd'hui, et où nous avons réuni un certain nombre de paysages, choisis parmi ceux qui figuraient au dernier Salon; la place nous manquerait pour les apprécier en détail les uns après les autres; nous nous bornerons donc à une énumération rapide, afin de rappeler seulement les sujets des tableaux et les noms des peintres à ceux de nos lecteurs qui les connaissent déjà, afin surtout de rendre notre gravure intéressante pour ceux qui n'ont pas visité l'exposition.

C'est d'abord, en commençant par le nº 748, placé le premier en haut, à gauche, une gracieuse étude de M. Huberti, intitulée _Saules au bord de l'eau_, puis à côté, le _Souvenir de la forêt d'Eu_, de M. Daliphard, bel effet de neige que la couleur faisait paraître plus saisissant encore, avec les teintes rougeâtres du soleil couchant entrevues à travers les interstices de la haute futaie; et plus loin, la fraîche _Matinée d'automne_, de M. Allongé, où les fonds de verdure paraissent encore si pleins et si puissants, tout enveloppés qu'ils sont de la brume matinale.

Avec M. de Groiseilliez, dont le _Soir au bord de la mer_ (n° 680) commence la ligne suivante, le spectacle s'agrandit, l'horizon s'étend, plus profond et plus vaste; nous nous sentons en face de l'infini; les _Bords de la Loire après les grandes eaux_, par M. Defaux, nous ramènent à des aspects moins grandioses; mais cette nature d'où n'ont pas encore disparu les traces de l'inondation, ces terrains décolorés ont quelque chose de triste qui va à l'âme, et que vient heureusement effacer l'impression plus douce du _Crépuscule_ de M. Japy; l'oeil se repose agréablement sur ce coin de campagne où des arbres séculaires reflètent dans une mare leur ombre diffuse, tandis qu'au ciel apparaît la lune avec son croissant d'argent.

Descendons à la ligne suivante: voici l'une au-dessus de l'autre des vues de la froide Angleterre et de l'aimable Belgique, _la Tamise près de London-Bridge_ (n° 727), par M. Héreau, avec un morceau de son quai si animé, et le _Canal des Brasseurs, à Anvers_, avec ses maisons proprettes, régulièrement alignées à droite et à gauche, et ses navires qui encombrent le port; puis, s'élevant au centre de la page, le _Chêne de Voulliers_, de M. Imer, qui fait songer à l'yeuse antique, chère aux poètes, reine altière des forêts; près du géant au tronc robuste, aux rameaux puissants, les _Dernières feuilles_, de M. Charles Busson, semblent appartenir à une autre nature, plus pauvre et plus maigre, tandis que la _Musette_, de Mlle Muraton, riche amas d'objets divers, entassés au hasard, achève de nous éloigner du mouvement et de la vie.

Il est vrai que l'exquise _Rivière sous bois_ (n° 431), de M. César de Cork, nous y ramène bien vite, ainsi que. les _Récifs de Kilvouarn_, de M. Lansyer, qui aime à peindre les flots écumants de la baie de Douarnenez; l'impression redevient plus douce et plus intime, en quelque sorte, en face du _Chèvrefeuille_, de M. Hanobeau, aux plans d'ombre et de lumière si savamment ménagés; on aimerait à s'égarer dans ces allées profondes au bout desquelles s'entrevoient des trouées de lumière, on voudrait s'arrêter sur la lisière de ce bois touffu pour contempler de loin la _Fenaison_, de M. Dubourg, spectacle simple et gai des joies de la campagne.

Dans les _Bords du Loir_ (n° 1050), de M. Mesgrigny, ce qui nous séduit, ce n'est plus l'ombre de la feuillée, ni le soleil éclatant de la prairie, c'est la grâce de la composition, la limpidité de l'eau, la transparence de l'air, la fraîcheur des petits cottages si joliment posés le long de la rivière, un je ne sais quoi d'heureux et d'ensoleillé qui charme et qui réjouit. L'_Embarquement d'huîtres au parc de Cancale_, de M. Delpy, nous distrait de nouveau de ces sites enchanteurs pour nous conduire, presque sans transition, au _Rocher d'Yport_, de M. Vernier, battu par le choc incessant de la vague: ciel d'orage, aux tons menaçants, calme apparent de la mer onduleuse, quel contraste avec la tranquillité sereine du _Passeur_, de M. Corot, qui pousse doucement son bateau vers l'autre, bord de la rivière! Comme ici tout est paisible et silencieux, comme ces arbres touffus tamisent finement la lumière, comme ces coteaux en pente encadrent bien l'eau courante qui baigne leurs pieds; comme on se sent pénétré, et pour ainsi dire, doucement enivré de campagne, à l'aspect de ce petit tableau, d'une harmonie si vraie et si profonde! C'est que M. Corot porte allègrement le poids de sa verte vieillesse: sa main n'a pas plus faibli que son amour de la nature, et nous ne pouvions mieux couronner cette courte revue du paysage contemporain qu'en prononçant le nom de son maître vénéré.

L'expédition de Khiwa

Khiwa, paraît-il, a succombé, et le khan est, dit-on, en fuite. Si les Russes sont entrés dans cette ville, ce n'aura été qu'après avoir surmonté les plus grandes difficultés, éprouvé les rigueurs d'un froid tel que les habitants disent n'en avoir pas ressenti de pareil depuis cent ans, et les atteintes d'une chaleur dévorante. Nous n'avons pas à nous occuper ici de la marche des colonnes russes, dont nous parlons ailleurs; nous voulons seulement donner quelques explications sur les divers croquis qui composent la page que nous publions dans ce numéro.

Le dessin central représente l'entrée des Russes à Samarkande, la seconde ville de la Boukharie. Cette place est bâtie sur le mont Kobak, près du Sogd ou Zer Afchan, à cinquante lieues de Boukhara. Elle est à moitié ruinée. Parmi ses monuments, le plus curieux, sans contredit, est le tombeau en jaspe de Tamerlan, qui avait fait de Samarkande la capitale des Tartares et l'une des plus belles et des plus riches villes d'Asie.

Les croquis qui entourent ce dessin sont des types d'officiers russes, tenue de l'armée du Caucase, de Cosaques, d'hommes et de femmes du Turkestan, Turcomans, Boukhariens, Khiwiens, peuples aussi avares qu'avides, qui vivent plus encore de pillage que du commerce qu'ils font par caravanes avec l'Afghanistan, la Perse, Astrakan et Orenbourg. Le croquis que l'on voit au bas de la page, à côté du camp des Khiwiens et qui porte pour légende: «Tant par tête,» rappelle une coutume barbare des guerriers des divers khanats du Turkestan. Ils coupent pendant et après le combat le plus de têtes qu'ils peuvent, et, après les avoir enveloppées, ils les rapportent à la ville, suspendues à la selle de leurs montures. Ils ont à cela un intérêt autre que celui du Peau-Rouge, qui suspend dans son wigwam les chevelures qu'il a scalpées sur le crâne de son ennemi. Pour celui-ci, c'est un trophée; pour l'autre c'est une marchandise, que le gouvernement du khanat paye, non en argent, mais en vêtements. Ces vêtements sont plus ou moins luxueux, suivant le prix, c'est-à-dire suivant le nombre des têtes. Il y a des vêtements de deux têtes, c'est misérable; mais de huit ou dix têtes, à la bonne heure! C'est affaire aux élégants.

Les deux croquis qui se trouvent en haut de la page, à droite et à gauche, et celui qui en occupe le bas, au milieu, représentent divers campements. Les deux premiers sont des campements russes, l'un sur la frontière de Chan-Diert-Kul, l'autre près du fort Emba. Les tentes du premier sont des tentes russes fort insuffisantes contre les rigueurs de la température; celles du second sont des espèces de huttes en boue, présentant un meilleur abri. Mais les unes et les autres ne sont pas à comparer à celles des Khiwiens, que les Russes ont, dit-on, fini par adopter. Ces tentes se composent d'un fort tissu tendu sur une charpente en bois. Suivant un voyageur hongrois qui, déguisé en derviche, a parcouru tout le Turkestan, ces tentes sont tout à fait confortables, fraîches en été, chaudes en hiver, et elles peuvent lutter victorieusement contre les rafales qui, de temps à autre, passent en hurlant à travers les steppes.

L. C.

Le tremblement de terre de San-Salvador

Santa-Tecla, 30 avril.

AU DIRECTEUR

«Enfin, cher monsieur et ami, je puis donc vous écrire sans craindre que la maison ne nous tombe sur le dos, de Santa-Tecla, où nous sommes provisoirement installés.

«Comme cette ville assez importante n'est qu'à trois lieues de la capitale, du côté du port, et qu'elle a peu souffert, la plus grande partie des négociants et de la population aisée de San-Salvador s'y est réfugiée, d'aucuns se sont sauvés jusqu'à Sonsonate, San-Miguel, etc. Dieu sait où.