L'Illustration, No. 1584, 5 Juillet 1873

Part 1

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L'ILLUSTRATION JOURNAL UNIVERSEL

DIRECTION, RÉDACTION, ADMINISTRATION 22, RUE DE VERNEUIL, PARIS.

31e Année.--VOL. LXII--N° 1584 SAMEDI 5 JUILLET 1873

SUCCURSALE POUR LA VENTE AU DÉTAIL 60, RUE DE RICHELIEU, PARIS.

Prix du numéro: 75 centimes La collection mensuelle, 3 fr.; le vol. semestriel, broché, 18 fr.; relié et doré sur tranches, 23 fr.

Abonnements Paris et départements: 3 mois, 9 fr.;--6 mois, 18 fr.;--un an, 36; Étranger, le port en sus.

SOMMAIRE

_Texte:_ Histoire de la semaine.--Courrier de Paris.--Nos gravures.--Les Théâtres.--Variations numériques sur le Salon de 1873 (second article).--Un quatrième câble transatlantique.--La Cage d'or, nouvelle, par M. G. de Cherville (suite).--Conquêtes des Russes dans l'Asie centrale.--Bigarrures anecdotiques, littéraires et fantaisistes.--Bulletin bibliographique.--Salon de 1873; _Source de poésie; le président Bonjean_.

Gravures: Exposition universelle de Vienne: pavillon de l'empereur de Russie.-–Nassr-ed-Din, shah de Perse.--Un autographe du shah de Perse.--Le shah de Perse dessinant le portrait du commandant Duhousset.--Salon de 1873: _Choix de paysages_; sculpture: _Source de poésie_, par M. Guillaume; _le président Bonjean_.--Le Turkestan.--Le tremblement de terre de San-Salvador (6 gravures).--Rébus.

HISTOIRE DE LA SEMAINE

FRANCE.

La question de la mise à l'ordre du jour des projets constitutionnels élaborés par le précédent gouvernement vient de recevoir une solution. Sur la proposition de M. Leurent, l'Assemblée a décidé qu'elle ne se prononcerait sur ces projets que dans le mois qui suivrait sa rentrée. La discussion de cette grave question, qui avait causé depuis quelques jours une certaine agitation au sein de la Chambre et dans le public, est donc ajournée probablement jusqu'au mois de novembre prochain. Le centre gauche et une partie du centre droit en désiraient la solution immédiate; la droite, au contraire, en aurait voulu l'ajournement indéfini, et le gouvernement placé entre ces deux tendances opposées, engagé dans une certaine mesure par l'attitude prise par M. de Broglie lorsqu'il lut nommé rapporteur de la commission des Trente, se trouvait à cet égard dans une situation assez embarrassante et avait fini par se désintéresser de la question, déclarant laisser l'Assemblée juge.

M. Dufaure a pris le premier la parole pour demander la mise à l'ordre du jour immédiate; il a rappelé que c'était par ordre de l'Assemblée que les projets de loi avaient été rédigés, qu'un des membres «qui avaient le plus puissamment aidé à la constitution du nouveau gouvernement», M. Target, avait solennellement déclaré, le 24 mai, au nom du groupe qu'il représentait, qu'il acceptait la solution républicaine résultant des projets constitutionnels en question. M. Leurent, M. Gambetta, M. le vice-président du Conseil, et après lui M. Léon Say se sont ensuite succédé à la tribune, mais malgré les efforts de ce dernier, malgré l'éloquence acérée de M. Dufaure, l'ajournement a été prononcé.

L'Assemblée nationale a discuté cette semaine, en seconde délibération, une question qui intéresse au plus haut degré la prospérité de notre colonie algérienne: nous voulons parler des deux projets de loi ayant pour objet, l'un de constituer la propriété arabe individuelle et d'en assurer la transmissibilité, l'autre d'appliquer à la propriété indigène les règles de notre Code civil. Nous n'entreprendrons pas de résumer ici, même sommairement, les dispositions assez compliquées contenues dans les trente-deux articles composant ces projets de loi; rappelons seulement que d'après la législation, fort confuse du reste, qui régit la société arabe en matière de propriété foncière, les terres restent indivises, tantôt entre les membres d'une tribu, tantôt entre ceux d'une famille, et que les Arabes exercent sur le sol plutôt un droit collectif de jouissance qu'un droit individuel de propriété. Il résulte de cet état de choses de nombreux inconvénients que les lois nouvelles auront pour effet de faire disparaître, il faut l'espérer.

Lorsque ces lignes paraîtront, le shah de Perse sera sur le point de faire son entrée à Paris. Nous ne pouvons anticiper ici sur le récit des fêtes qui auront lieu pendant le séjour de Sa Majesté persane dans la capitale; disons seulement que ces fêtes seront splendides, contrairement à ce qu'avait pu faire craindre un malencontreux dissentiment, heureusement dissipé du reste. Le Conseil municipal, régulièrement consulté, a voté les sommes qui lui étaient demandées à cet effet; l'Assemblée a accordé à son tour un crédit de 350,000 fr. pour le même objet, et grâce à ces ressources extraordinaires, la réception du shah de Perse sera ce qu'elle doit être, digne de la France et de son hôte.

Russie.

Nous avions raison de signaler la confusion des nouvelles relatives à l'expédition de Khiwa, et que certains journaux donnent au hasard, sans avoir une carte sous les yeux, ni la moindre notion sur la marche des colonnes. Le _Daily-Telegraph_, qui a imaginé il y a plus d'un mois une prise fantastique de Khiwa, trouve de nombreux imitateurs, et beaucoup de ses confrères tiennent à donner des nouvelles quotidiennes d'une expédition dont les chefs ne doivent cependant pas abuser des courriers.

Les feuilles officielles russes ne donnent pas encore de renseignements certains sur les combats livrés aux abords de l'Amour-Daria par les colonnes du Djizak, de Kasalinsk, du Caucase et d'Orenbourg; mais en revanche ils contiennent des détails fort intéressants sur les marches extraordinaires qu'elles ont exécutées au milieu d'incroyables difficultés.

Le détachement de Djizak, sous les ordres directs du gouverneur général de Kaufmann, après avoir gagné assez facilement les puits d'Aristan-bel-Koudouk, se rabattit à gauche pour gagner le plus vite possible les rives de l'Amour-Daria. Khala-ata, une oasis située sur la frontière entre les khanats de Bokhara et de Khiwa, fut donnée comme point de direction. Cette localité se trouve à 140 verstes (la verste est de 1,067 mètres) à l'est de la ville d'Qutchoutchak, située elle-même à 140 verstes sud-est de Khiwa.

La distance à parcourir d'Aristan-bel-Koudouk à Khala-ata est de 175 verstes à travers un steppe aride et sablonneux. La colonne du général Kaufmann, divisée en deux échelons, mit onze jours pour franchir ces 40 lieues, du 23 avril au 3 mai; les 26 et 30 avril furent consacrés, au repos. Sans le concours de l'émir de Bokhara, il est probable que le détachement du Turkestan aurait éprouvé le sort de celui de Krasnowodsk; le biscuit fabriqué à Samarkande n'était pas mangeable et l'émir y suppléa par un envoi des plus opportuns de 1,500 pouds (le poud pèse 16 kilos 38) de farine de gruau et de blé, avec défense à ses employés d'en accepter le payement. Un marchand russe, nommé Gronow, parvint, avec le concours des autorités de Bokhara, à transporter à Khala-ata 2,400 pouds de farine et 1,000 pouds de gruau..

La subsistance des hommes était ainsi largement assurée; mais on éprouva plus de difficultés pour se procurer de l'eau et des fourrages pour les animaux. Les machines à forer permirent toujours de se procurer une suffisante quantité d'eau; quant aux fourrages, ils manquèrent absolument sur plusieurs points, et l'on dut envoyer les chevaux et les chameaux brouter une herbe rare et maigre à plusieurs verstes du bivouac.

Fait digne de remarque et de nature à nous étonner, les chevaux ont mieux supporté les privations que les chameaux, dont beaucoup périrent en route, principalement dans la marche du 28 avril, entre les bivouacs de Tchourk-Koudouk et de Sultan-Bibi. L'état sanitaire de la colonne resta satisfaisant en dépit de la fatigue, des sables et des vents soufflant en tempête. Presque tous les jours on sonnait le réveil à 3 heures du matin; à 5 heures, la tête de colonne se mettait en route, et bien souvent l'arrière-garde, avec son convoi enfoncé dans un sol mouvant, arrivait à destination après minuit. Ceux qui ont fait la guerre et qui ont vu le thermomètre marquer 29 degrés Réaumur à l'ombre, savent ce que souffre une colonne obligée de marcher en plein soleil avec des animaux épuisés et des voitures engagées jusqu'au moyeu dans la vase ou dans le sable.

Le 6 mai, trois jours après son arrivée à Khala-ata, le général de Kaufmann fut rejoint par la colonne de Kasalinsk. On fit l'inauguration solennelle du fort Saint-Georges, dans lequel on installa de suite un dépôt d'artillerie et de génie, ainsi qu'une ambulance pour trente malades.

Les Russes aperçurent autour du fort une trentaine de cavaliers khiwiens qui s'empressèrent de disparaître. Néanmoins, il n'était pas aisé de gagner l'Amour-Daria, distant de moins de trente-cinq lieues. Les dix premières lieues, jusqu'au puits d'Adam-Krilgan, ne présentaient aucun obstacle sérieux; mais de la Outch-Outchak, sur l'Amour, on avait la presque certitude de ne pas trouver d'eau et d'avoir à traverser de véritables mers d'un sable profond.

A cinq lieues de Saint-Georges, une pointe d'avant-garde avec laquelle marchaient les lieutenants-colonels Ivanow, de l'artillerie, et Tichmenew, de l'état-major, fut attaquée par 150 cavaliers kirghiz. Grâce à son énergie et au secours des troupes de soutien, cette petite troupe de quinze hommes parvint à se dégager, non sans avoir eu neuf blessés, dont les deux officiers supérieurs. Cela se passait le 9 mai; des télégrammes postérieurs et dont nous avons donné connaissance dans le numéro du 28 juin, annoncent que le général Kaufmann a pu gagner l'Amour-Daria, et remporter le 23 mai une victoire décisive sur l'ennemi, qui voulait disputer le passage du fleuve. Des télégrammes plus récents annoncent que le mouvement sur Khauki a parfaitement réussi, et que Mohammed-Rachin a livré sa capitale aux Russes; mais aucun rapport officiel n'est encore arrivé; donc les détails dont on assaisonne les dépêches laconiques transmises par le fil électrique ne sont que des variations exécutées par des nouvellistes à imagination.

Voici maintenant des détails sur ia marche des colonnes d'Orenbourg et de Kinderli, dont il a été question dans notre dernier numéro. L'_Invalide_ vient de publier un télégramme du général en chef de l'armée du Caucase, ainsi conçu: «Le colonel Lomakine annonce de son camp de Kitaj, à 65 verstes au nord de Khiwa, qu'avec d'immenses difficultés et par une chaleur épouvantable, son détachement a traversé la steppe d'Oust-Ourt, que l'on supposait infranchissable par une troupe de quelque importance, et opéré, le 26 mai, sa jonction avec la colonne d'Orenbourg aux environs de Kungrad, ville ruinée depuis quinze ans dans une des guerres civiles qui désolent sans cesse ces contrées.

«Le 27 mai, les deux colonnes réunies s'emparèrent de Khodjeili, après avoir battu 6,000 Khiwiens, moyennant une perte insignifiante de deux blessés. Avant le combat, beaucoup d'habitants notables s'étaient rendus au camp russe pour faire leur soumission. Les villes de Kunia-Urgentch, Porsu, Koktchèje et Kisil-Tahir ouvrirent leurs portes.

«Le 1er juin, un violent combat fut livré à l'ennemi, fort de 3,000 hommes avec trois canons, sous les murs de la forteresse de Mangijt. Nous avons perdu 15 hommes, tués ou blessés. _La ville a été prise, incendiée et détruite_ (sic). L'état sanitaire de la colonne est excellent; nous n'avons que peu de malades.»

Enfin, un dernier télégramme du général de Kaufmann annonce qu'à la date du 4 juin, les colonnes du Caucase et d'Orenbourg, sous les ordres du lieutenant-général Werewdine, étaient arrivées à Novyi-Urgentch, à 15 verstes au nord-ouest de Kanki et à une vingtaine de verstes de Khiwa. La nouvelle que Mohammed-Rachin s'est rendu à merci ne saurait donc être révoquée en doute, et il ne nous reste plus qu'à attendre le rapport officiel sur ce fait d'armes important, qui commence à préoccuper sérieusement l'Angleterre. Le péril n'est pas immédiat; cependant le gouvernement britannique suit attentivement les progrès des Russes dans l'Asie centrale. Les relations parlent souvent de trois ou quatre officiers anglais détachés à Khiwa, et qui auraient aidé le khan de leurs conseils.

COURRIER DE PARIS

Si vous êtes un homme de goût, vous allez vous récrier, j'en suis sûr. Comment! encore le shah! Eh oui, encore. Tout a été dit pourtant sur notre visiteur. Depuis quinze jours, il n'y a pas autre chose. On ne parle que du personnage, de sa suite, de ses diamants, de son âge, de ses lunettes. Beaucoup ont célébré ses mots. Tant qu'il vous plaira, mais c'est à recommencer. Voilà bien notre pays. En dehors du sujet à la mode, taisez-vous. Je sais des délicats qui se sont sauvés pour échapper à cette _scie_. Y réussiront-ils? La chose est douteuse. Le shah ressemble au souci dont parle Horace, qui s'assied en croupe sur le cheval du cavalier et galope avec lui. Il va avec la vapeur, les wagons répandent le shah un peu partout. Nulle différence entre le shah et la coqueluche.

Ne nous plaignons pas trop, puisque le roi des rois contribue à réveiller Paris de sa torpeur et qu'il devient l'occasion de fêtes fécondes. Mais, d'ailleurs, ce Nassr-ed-Din n'est pas aussi barbare qu'on aurait été tenté de le croire. Je vous ai déjà dit qu'il aimait la France. Il fait mieux que d'avoir du goût pour elle; il recherche son patronage; il veut lui ressembler. Il a visité les capitales des autres grands pays d'Europe; eh bien il n'y a que Paris qu'il prenne pour modèle. A peine a-t-il eu mis le pied chez nous qu'il a demandé à ceux qui le recevaient de mettre à sa disposition des ingénieurs, des savants, des artistes et des ouvriers. Et comme un membre du corps diplomatique, un étranger soulignait devant lui l'expression de cette préférence, le shah lui répondit avec une finesse toute orientale:

--Je fais aujourd'hui pour la Perse ce que Pierre le Grand a fait autrefois pour la Russie.

Dès l'origine, on nous avait présenté le voyageur comme une manière de butor couronné et de grossier voluptueux. Il paraît qu'il faut en rabattre. Nassr-ed-Din est un lettré. Il aurait été formé avec une argile semblable à celle d'où a été tiré Saadi. On assure qu'il est ferré sur la chimie sur la physique, plus spécialement encore sur la géographie. Mais vous venez de le voir, il est homme d'esprit aussi.

--Voulez-vous qu'on vous présente aux membres de l'Académie française? lui a demandé le docteur Tholozan, son médecin ordinaire.

--Oui, s'ils consentent à me donner l'un de leurs cuisiniers.

Le mot est presque d'un Français. Chez nos voisins d'outre-mer Nassr-ed-Din en a prodigué du même genre. A Londres, il avait accepté pour cicérone la jeune et jolie princesse de Galles.

--Il est bien regrettable, dit-il, qu'il n'y ait pas deux exemplaires de mon _Guide en Angleterre_, car j'aurais pu en emporter un avec moi.

On dira peut-être: Ce sont des madrigaux soufflés. Soit, c'est du moins soufflé avec à propos.

Écoutez les Russes, le refrain change. Ce vieillard qui passe en grand apparat à travers l'Europe n'est plus un Dorat en aigrette, mais bien le plus désagréable des touristes. Le shah titube en marchant, mâchonne en parlant, louche en regardant, gloutonne en mangeant. Il porte des lunettes bleues, circonstance bien propre à gâter l'idée qu'on pourrait se faire d'un successeur de Cyrus. Se mouchant de dix minutes en dix minutes, il prend plaisir, comme le don Salluste de Victor Hugo, à faire tomber à tout moment son mouchoir à ses pieds pour le faire ramasser par son premier ministre, qui serait ainsi son valet de chambre en service extraordinaire. Autre trait à ne point passer sous silence. Il est d'une si belle lésine qu'il ne s'entend jamais à donner de pourboire aux lieux où il séjourne. A Moscou, il n'a laissé qu'un don insignifiant pour les pauvres, et encore s'imaginait-il que la somme s'était partagée entre tous les gens de cour qui l'entouraient. A propos des femmes, on ne sait trop que dire. Les prend-il pour des êtres pensants? On a quelque raison d'en douter. En arrivant à Saint-Pétersbourg, au sortir de son Orient, il se hâtait d'emballer les siennes et il lorgnait à peine les grandes dames dont la czarine est environnée.

«On pourrait le comparer à un chasseur du Caucase jetant un rapide coup d'oeil aux sujets de sa meute,» dit un chroniqueur de là-bas. Il paraît même que le beau sexe des bords de la Newa a considéré les marques de ce royal dédain comme une insulte. A la vérité, en Angleterre, le voyageur a changé d'allures. Il a daigné aller au bal. Il s'est mêlé aux belles et aristocratiques ladies; il a passé en revue les jolies miss aux yeux bleu de mer qui sont un des enchantements de Londres. Bien mieux, il s'est montré galant envers la princesse de Galles à laquelle il a donné le bras pendant trois soirées consécutives. Ici, disons tout. On pense que la politique est de la partie. Plus d'une fois déjà, en ces derniers temps, la Grande-Bretagne et la Perse ont fait un échange de coups de canon et, en définitive, ça toujours été au shah à payer la poudre brûlée. Peut-être cet empressement auprès d'une souveraine de l'avenir n'est-il, au fond, qu'un calcul diplomatique d'un ennemi qui ne veut plus rien débourser. Mais passons là-dessus et ne cherchons pas à diminuer le mérite de l'altesse royale. Dans la société britannique on raconte que, valeureuse jusqu'à l'héroïsme, la future reine d'Angleterre aurait fait la gageure d'opérer la conversion du rude et inélégant oriental.--Nassr-ed-Din est-il réellement apprivoisé? Paris jugera.

Grand bruit au milieu de la commission du budget et dans le monde des arts. Il s'agit de la fameuse fresque de Raphaël que M. Thiers a achetée pour le compte de l'État deux ou trois jours avant de tomber du pouvoir. Qu'est-ce que cette fresque? Un très-beau morceau en cul-de-four, deux pages provenant de la Magliana, ancienne résidence papale des environs de Rome. En 1869, un ingénieur, M. Oudry, qui voyageait en Italie, acheta cette oeuvre, il la fit venir en France; il l'installa à Paris, dans son hôtel, quai de Billy. Les amateurs furent bien vite prévenus. En dépit des événements politiques, on allait visiter la fresque. M. L. Vitet, si compétent en pareille matière, ne fut pas des derniers à faire ce pèlerinage. Il examina, il étudia, il se recueillit et finalement il écrivit dans la _Revue des deux mondes_ un article dans lequel il disait que ces deux pages, si belles, étaient un Raphaël incontestable et incontesté. Incontesté pour lui, d'accord; non pour la critique qui veut tout voir de près. Il y eut des érudits pour remuer les vieux lires touchant ce palais des papes qu'on appelait jadis la Magliana. Il y eut des journalistes pour improviser une façon d'enquête.

En premier lieu, on apprit de Rome que deux Allemands, Platner et Grimer, qui se piquent d'être des connaisseurs, avaient fait faire en chromolithographie une reproduction de ladite fresque en l'accompagnant d'une dissertation. Ce travail date de 1847. Pleins de défiance comme tous ceux de leur race, les deux Germains avaient écrit en marge de leur reproduction: _Raphaël invenit_ et non pas _Raphaël pinxit_. Raphaël a inventé et n'a pas peint.

Il paraît que trois historiens considérables de l'art italien considèrent la fresque de la Magliana comme étant un Raphaël peu authentique. C'est Passavant, le biographe du grand artiste; ce sont Crowe et Cavalcoselle, deux autres autorités. Mais il reste le témoignage de M. L. Vitet. Qui a tort là-dedans? Qui a raison?

Tout récemment, M. Oudry étant mort, on a porté la fresque rue Rossini, à l'Hôtel des Ventes, et elle a été mise aux enchères; M. Thiers l'a fait acheter pour la France au prix de 206 000 francs. Avec les frais, le double décime de guerre et la construction d'un musée propre à la mettre en évidence, la double page de Raphaël reviendrait, dit-on, à 250 000 francs. Est-ce trop pour un chef-d'oeuvre?--Mais le débat roule précisément sur ce point délicat.--Chef-d'oeuvre, le mot est bientôt dit. Est-ce un Raphaël d'abord?

Messieurs les honorables qui font partie de la commission du budget sont d'excellents comptables, très-ménagers des deniers publics. Ils rognent le plus qu'ils peuvent afin d'alléger ce pauvre peuple de France auquel les désastres de la guerre font suer en ce moment tant de monceaux d'or. Mais l'amour de l'économie doit-il être mené jusqu'à nous faire repousser un Raphaël, s'il est vrai que la fresque de la Magliana en soit un? Toute la question est là.--Suivant les dernières nouvelles venues de Versailles, on ne contesterait pas l'authenticité de l'oeuvre.--On demandera les 250,000 francs. Reste à savoir si l'Assemblée nationale les votera, puisque c'est un legs de M. Thiers. En attendant, que d'encre il va couler à propos des deux pages!

Parlez-nous de l'art actuel pour être acheté d'emblée, sans, phrases! De nos jours un caprice, un rien auquel l'artiste n'attache pas la moindre importance fixe l'attention d'un amateur ou exalte l'imagination d'un critique. Vous savez _le Cheval du trompette_, de Géricault. Un brin d'herbe se détache sur le sabot du cheval. Gustave Planche ne tarissait pas là-dessus. Ah! ce brin d'herbe, c'est tout un poème! Que de choses dans ce brin d'herbe! Pour les connaisseurs vulgaires, pour le troupeau des acheteurs, c'est bien autre chose. Le détail le plus puéril devient le prétexte d'engouements à n'en plus finir.

S***, peintre de talent, a dû, ces jours-ci, l'achat d'un tableau, excellent du reste, à un accessoire des plus insignifiants. Depuis trois années, cette oeuvre faisait tapisserie dans l'atelier, malgré de notables qualités de dessin et de couleur.

S***, l'autre jour, rencontre un de ses amis.

--J'ai enfin vendu mon grand tableau, dit-il d'un air tout joyeux.

--Tout le inonde savait bien que tu finirais par trouver un vrai connaisseur.

--Tu n'y es pas. Qui a pu, suivant toi, décider l'acheteur?

--Mon Dieu, tout.

--Non, une seule chose!

--Laquelle donc?

--Mon amateur a un enfant de dix ans. Ce moutard a vu le tableau: Adam et Ève dans l'Eden. Il a voulu avoir le papillon jaune et bleu que j'avais placé, en m'amusant, sur un buisson. «Le papillon! le papillon!» a-t-il dit. Or, comme le millionnaire raffole de son fils, la toile a été achetée sur l'heure, et voilà tout.

Puisque nous en sommes aux fantaisies d'amateur, laissez-moi placer ici ce qui est arrivé tout récemment à L*** L***, un portraitiste bien connu.

On le fait venir chez une des notabilités de la finance.

Mme T*** veut avoir son portrait.

--Je désire, monsieur, être représentée assise sur un banc, au milieu de mon parc, à Meudon.

--Soit, madame.

On convient alors du prix. Ce sera 6,000 francs.

--Six mille francs, c'est une somme, ajoute la dame; mais je ne regarde pas à l'argent. Seulement, reprend-elle, vous ferez ma petite Jenny, jouant à côté de moi. Ce sera par dessus le marché.

Si les Persans de Montesquieu vivaient encore ils manifesteraient pour sûr un grand étonnement de voir qu'il y eût en ce moment un seul malade dans Paris. Tous les murs de la ville sont tapissés d'affiches qui s'engagent à rendre la santé à quiconque ne l'a pas reçue en naissant ou à ceux qui l'ont perdue. Il suffit d'aller vider quelques verres d'eau aux stations thermales. Ah! l'eau chaude qui sort des Alpes, des Vosges ou des Pyrénées, l'eau sulfureuse qui vient de n'importe où, que de prodiges elles accomplissent,--sur les prospectus. Ne parlez plus de la Faculté de médecine ni de ses 20,000 docteurs à diplômes, l'eau suffit et au delà pour guérir. On cite même certains ruisselets ayant assez de vertu pour redresser les boiteux, pour aplanir les bossus, pour rendre l'ouïe aux sourds et la parole aux muets. Aux sources, ajoutez les bains de mer. Dès lors vous ne comprendrez plus comment l'homme moderne n'a pas la santé de Mathusalem et la beauté d'Alcibiade.