L'Illustration, No. 0409, 27 Décembre 1850
Part 8
J'ai suivi l'Américain du sud-ouest dans sa vie intime et extérieure. Peut-on dégager du présent l'avenir, et lire dans ses moeurs et ses tendances la destinée de ce peuple? La philosophie de l'histoire fait à chacun des peuples anciens et modernes sa part dans le grand travail de l'humanité. De toutes les nations qui ont pris part à l'oeuvre progressive accomplie jusqu'à ce jour, il n'en est pas une, d'après sa doctrine, qui ne se distingue par un caractère bien tranché, par un mode d'activité, propre à elle, signe de sa tâche spéciale dans le travail commun. L'industrie et le commerce ont fait fleurir la Phénicie. La conservation des traditions anciennes a été la mission du peuple juif; Athènes a brillé par ses beaux arts et sa littérature; Sparte, par son activité guerrière; Rome a vécu tout entière dans une seule pensée, la conquête du monde. Chaque peuple des temps modernes serait aussi appelé par la Providence à remplir une fonction particulière et y puiserait les éléments de son activité nationale. On peut combattre cette thèse dans en ce qu'elle a de trop général. Mais pour le voyageur qui a parcouru l'Amérique du nord, la mission providentielle de la race anglo-saxonne parait écrite en lettres intelligibles à la poupe de ses vaisseaux, au front de ses villes et sur les vastes terrains de ses défrichements. Lors de la déclaration de l'indépendance en 1776, l'Amérique avait une population de 4 millions, resserrée entre les _Alleghanys_ et l'Océan; aujourd'hui sa population est de 28 millions, et du lac _Michigan_ au golfe du Mexique, les contrées voisines du Mississipi sont occupées par une armée de défricheurs. Quelques éléments étrangers ont pénétré, il est vrai, dans cette armée par l'émigration; mais la masse est anglo-saxonne. Quelle est sa mission providentielle? Conquérir par le travail, le commerce, l'industrie, ce vaste espace qui des montagnes Rocheuses s'étend au Mississipi. Dieu n'a pas voulu que ces immenses plaines grasses et fécondes fussent toujours le domaine du sauvage et du buffle. Le travail et le commerce, voilà les puissants instruments qu'il a mis aux mains de cette forte race. Mais ne défricherait-elle les forêts avec la cognée que pour vivre de maïs comme jadis le sauvage vivait de chasse? Ne transformerait-elle le monde extérieur que pour satisfaire ses appétits matériels? Ne parcourrait-elle le monde que pour trafiquer et s'enrichir? Ne le croyez pas; allez au delà des surfaces, sondez les âmes, et vous y verrez dominer de nobles sentiments et de fortes croyances religieuses. Sous quelle latitude, dans les temps anciens et modernes, vit-on un peuple entourer la femme de plus de protection et de plus de respect? Chez quelle nation vit-on la religion pénétrer plus profondément dans tous les actes du corps social? Un peuple qui marche dans la vie avec cette double force ne peut ni s'arrêter ni s'amoindrir: l'espace et l'avenir lui appartiennent.
G. FAURE BEAULIEU.
Monsieur Abraham.
Nous avons reçu, à propos de notre article sur Saumur (_Lettres sur la France_, t. XVI, p. 374), la réclamation qu'on va lire. Nous l'avons prise tout d'abord pour l'essai satirique de quelque bel esprit de province, qui, sous une forme et une signature apocryphes, s'était proposé le but et le petit plaisir d'enchérir sur les innocentes plaisanteries contenues dans notre article à l'adresse de quelques ridicules locaux, de quelques travers bourgeois dont la _cité_ de Saumur n'est sans doute pas plus exempte qu'aucune ville du monde.
Nous ne désignions personne, par la raison péremptoire que nous n'avions en vue personne. Le modèle vivant eût posé sous nos yeux, l'archétype de ces millionnaires économes et infatigables, qui, après avoir toute leur vie su gagner de l'argent, et beaucoup d'argent, ne savent comment le dépenser (c'est tout simple: on ne peut tout apprendre et tout faire; à chacun son rôle en ce monde), le prototype, disons-nous, de ces estimables Crésus se fut offert à nos pinceaux plus qu'anodins--on nous rendra, nous l'espérons, cette justice--nous eût donné sa tête à peindre--que, Adèle à notre respect des convenances et à notre haine de toute personnalité, nous ne l'eussions point signalée à l'hilarité publique.
Cependant ce M. Abraham, qui parait prendre pour lui la portraiture, nous a honoré de l'épître que nous transcrivons ci-après. Avant de l'insérer, nous avons dû aller aux renseignements pour nous convaincre que ce digne fils de Jacob n'est point un mythe, et qu'en publiant sa missive nous ne serions point la victime de ce que nos voisins britanniques appellent un _hoax_ ou un _puff_, et que nous nommons, nous, en langage vulgaire, une facétie ou un _canard_. Nous étions fondé, comme on s'en convaincra, à craindre une plaisanterie, à redouter quelque serpent mystificateur sous les fleurs de cette rhétorique mercantile et passablement furieuse.
Il n'en est rien: le télégraphe électrique, que nous avons fait manoeuvrer à cette occasion, nous apprend que la chose est tout à fait sérieuse; que monsieur Abraham existe réellement, qu'il est vivant, qu'il a de beaux écus sonnants, qu'il possède un hôtel, ainsi que lui-même prend soin de nous en informer. Cette heureuse assurance, en coupant court à toutes nos appréhensions, nous permet de publier, avec une joie que nous sommes certain de faire partager à la grande masse de nos lecteurs, la lettre de monsieur Abraham: c'eût été, en effet, dommage de la confisquer. C'est une pièce unique dont nous eussions été désespéré de frustrer les historiens de l'avenir.
Mais laissons la parole à M. Abraham; nous la demanderons après lui:
«Saumur, 15 décembre 1850. «Monsieur,
«Tous les amis de l'ordre, de la propriété et de la famille, c'est-à-dire l'immense majorité des habitants de Saumur, ont lu avec autant de surprise que d'indignation le tableau déprédateur et faux que vous faites de cette cité. Je vous invite à rectifier dans le prochain numéro de l'_Illustration_ les graves inexactitudes que vous avez insérées dans votre récit, et qui sont attentatoires à l'honneur, et plus encore aux intérêts d'une population respectable.
«D'abord, et c'est ce qui doit nous tenir le plus au coeur, vous prétendez qu'à Saumur les ouvriers sont réactionnaires, et que le moyen et petit commerce est imbu des doctrines républicaines.
«Vous saurez; Monsieur, qu'il n'existe à Saumur, surtout dans l'honorable profession du commerce, aucun habitant honnête disposé à souffrir qu'un lui donne ce nom si compromis de républicain.
«Les commerçants de Saumur, dans tous les degrés de l'échelle, sont restés dévoués à cette noble et sage politique qui a procuré à la France, pendant dix-huit ans, tant du prospérités réelles et profitables, sérieuses et morales.
«Il y a bien quelques maisons respectables attachées à des souvenirs plus anciens; mais de républicains, il n'y en a point.
«Il n'y a personne qui oserait l'avouer, si ce n'est peut-être quelques _pauvres diables_ en bien petit nombre, ou quelques _garnements sans fortune_ dans la classe des _derniers ouvriers_ ou des derniers boutiquiers.--A Saumur, comme ailleurs, si quelqu'un est connu pour républicain, soyez sûr que c'est un homme taré, _sans patrimoine_ et sans considération.
«Ce n'est pas, du reste, que nous fassions beaucoup de cas de la politique, comme de toutes les choses d'imagination. Nous savons ce qu'en vaut l'aune au point de vue de la prospérité publique et du bien-être particulier. Nous savons parfaitement peser les hommes et les choses dans la balance du bon sens et des intérêts positifs. Nous apprécions très-bien ce que peuvent coûter au commerce et à l'industrie les terroristes de 93 et les imbéciles de 1848.--Nous mettons au-dessous de toute espèce de cours ces affreux petits montagnards rouges, et aussi les montagnards blancs, qui soulèveraient trop de résistances dans les classes du peuple, et qui d'ailleurs voudraient un jour peser sur nous-mêmes. Enfin, nous appartenons corps et âme, tête et bourse, aux hommes d'État habiles et influents qui se sont coalisés pour rendre à la France, quand il en sera temps, le bonheur intérieur et la prospérité financière que lui avait donnés le Napoléon de la paix.
«Voilà, Monsieur, la politique dont les Saumurois font hautement profession, car c'est celle qui doit réussir infailliblement.
«Quant à vos critiques sur nos richesses et sur l'emploi que nous en faisons ou que nous n'en faisons pas, nous n'avons qu'un mot à répondre aux _folliculaires_ qui les prendraient pour textes de leurs plaisanteries prétentieuses et impertinentes: c'est que nous payons comptant; que nos moyens nous permettent de vivre comme nous le voulons; que nous n'avons pas besoin de gagner notre pain _en dansant sur la corde roide du journalisme_, et que _nous resterons les maîtres_, parce que _la société est renfermée dans nos portefeuilles_, moins les écrivains qui voudraient bien y tenir place.
«Recevez, Monsieur, les salutations très-humbles d'un bourgeois de Saumur, qui a eu la simplicité de _quatrupler_ une fortune que son père avait déjà doublée, et qui serait loué et célébré par les hommes de plume s'il voulait les admettre dans son HÔTEL.
«ABRAHAM, «ancien négociant.»
Permettez-Nous d'abord, ô monsieur Abraham, de parer le trait assassin qui termine votre missive. Nous savons fort bien que le temps est passé où les gens opulents comme vous honoraient et accueillaient les gens de lettres. Ils vous _célébreraient_, dites-vous, si vous les admettiez dans votre HÔTEL. Je ne le crois pas trop; mais qu'à cela ne tienne! N'ayez crainte, monsieur Abraham: nous vous célébrerons bien sans cela!
Oui, monsieur Abraham, nous espérons vous rendre célèbre en Israël et nous y tâcherons. Car enfin il n'est point séant qu'un homme de votre mérite et de vos revenus soit aussi ignoré à dix pas de chez lui qu'un _garnement_ SANS FORTUNE, et nous ne nous pardonnons pas le doute irrévérencieux que nous avons pu concevoir un instant sur votre existence. Nous en sommes confus: là, vrai, monsieur Abraham, cela nous fait une peine et une humiliation que nous ne saurions vous dire!
GARNEMENT SANS FORTUNE!... Savez-vous bien, monsieur Abraham, que vous avez dit là un mot sublime, et que vous êtes poète comique sans le savoir? Croyez-moi, le _sans dot!_ de ce croquant de Molière qui n'avait pas trente mille livres à entasser bon an, mal an, ne vaut pas votre: _Sans fortune!_--_Sans fortune!_ cela est beau; c'est foudroyant; comme cela vous terrasse ces _garnements_ qui souffrent la faim et la soif! _Sans fortune!_ Je m'y connais et je vous dis, moi, que ce mot est le fin du fin. A _Sans fortune!_, il n'y a rien à répliquer. Après _Sans fortune!_, il faut tirer l'échelle _Sans fortune!_ est comique et tragique à la fois. Il dépasse de trente-six piles d'écus le _Sans dot!_ et le _Qu'il mourut!_ de Corneille.
Cette vocation dramatique vous vient sans doute du temps où vous figuriez si agréablement, auprès du marquis de Moncade et de l'oncle Mathieu, dans;'agréable ouvrage de d'Allainval, un _garnement_ qui avait aussi son mérite, mais qui mourut à l'hôpital d'épuisement et de misère, en vrai garnement qu'il était.
Cette circonstance, non moins que le _vis comica_ qui apparaît dans vos écrits, nous porte à regretter bien vivement pour l'art que la fortune, trop prodigue de ses largesses envers vous, vous dispense, selon l'aimable métaphore que nous vous empruntons, de _gagner votre pain en dansant sur la corde roide du journalisme_. Tudieu! monsieur Abraham, que nous eussions aimé vous voir, le blanc d'Espagne à la semelle et le balancier en main, danser sur cette corde _roide_! Et que la fortune est aveugle et inepte de refuser ses faveurs à des _garnements_ qu'accommoderaient si bien une grande existence, un vaste portefeuille et un splendide _hôtel_, tandis qu'elle vous accable, vous un homme né pour l'emploi des premiers danseurs!
Ne nous en plaignons pas pourtant, _folliculaires_ et _pauvres diables_ que nous sommes, car m'est avis que la fortune nous a ôté en vous un rude concurrent, si elle nous privé d'un modèle, et il est hors de doute que si l'astre contraire, aidant votre génie naissant, vous eût conduit sur la corde, il ne nous fût resté à tous d'autre ressource que de l'abandonner pour le commerce des chapelets ou des fruits secs, à cette fin de _quatrupler_ une fortune que malheureusement nos pères, pour la plupart, n'ont pas eu, comme le vôtre, précaution de _doubler_.
Tous les Abrahams ne sont pas, pour le dire en passant, d'entrailles ni d'humeur si paternelles, témoin celui du _sacrifice_. Le Seigneur, qui sait son monde et se connaît en Abrahams, se garda bien de lui demander ses écus. Il n'eut pas cette indiscrétion. Il se borna à le prier de lui offrir son fils; ce à quoi le vénérable patriarche, qui plus tard envoya son autre fils Ismaël, avec sa femme Atar, mourir dans le désert, acquiesça... facilement. Vous n'êtes pas, monsieur j'aime à le croire du moins, de ces Abrahams-là. Continuez donc à _quatrupler_ vos richesses de père en fils. Permettez-moi seulement de vous faire remarquer qu'on dit: _quadrupler_, et pardonnez-moi cette misérable chicane; vous le pouvez, fort de l'avantage certain que vous avez sur nous: car, si nous savons le mot, vous savez bien mieux la chose.
C'est là le point. Au reste, foin de l'orthographe! C'est imagination toute pure, et vous _savez ce qu'en vaut l'aune_. L'essentiel est de ne pas prendre trois pour quatre, et réciproquement. Voltaire, _un homme de plume_, qui n'était rien moins qu'un _garnement_, et qui savait fort bien compter, nous apprend qu'on peut écrire _dû_ votre _dû_, de trois manières: _dû, deu_ ou _deub_, de _debere_; comme _quatrupler_, de _quater_. L'important est de faire centrer exactement son _dû_, _deu_ ou _deub_; et c'est à quoi, monsieur Abraham,--ou Buffon a menti, et le style n'est pas l'homme--vous n'avez garde de manquer.
Pour ce qui est de la politique, monsieur Abraham, nous approuvons les choses fort sensées que vous dites; et, pour ne pas savoir si bien que vous ce _qu'en vaut l'aune_, croyez-le, nous n'aimons-pas plus que vous à nous en occuper. Vous nous apprenez qu'il n'y a à Saumur que de _pauvres diables_, de malheureux _boutiquiers_, de misérables _ouvriers_, attachés à la république, c'est-à-dire au gouvernement établi. Le Dieu de la Bible nous garde, monsieur Abraham, de vouloir vous contredire ou vous contrister pour si peu. Permettez-nous pourtant de vous faire observer que le propos nous semble un peu séditieux, dans la bouche surtout ou sous la plume d'un homme aussi intéressé que vous paraissez l'être à la stabilité et au maintien de l'ordre. Il y a à Saumur un magistrat qui se nomme procureur _de la République_. Ce fonctionnaire se trouve, s'il faut vous en croire, dans une fort laide position: il vit au milieu d'une population toute d'ennemis et de rebelles. Son sort est digne de pitié et son poste peu enviable. Le pauvre homme! Mais c'est son affaire et non la nôtre. Laissons-le, et, avec lui, la politique. J'y acquiesce de grand coeur et répare volontiers, trop heureux si je puis désarmer à ce prix votre ire, monsieur Abraham, l'outrage que j'ai fait involontairement à la ville de Saumur en avançant qu'il s'y rencontre des citoyens amis de l'ordre, de la paix et désireux de conserver les institutions existantes.
Vous nous annoncez plus loin, monsieur Abraham, que vous logez la société française _dans votre portefeuille_. Je n'irai point cette fois encore à rencontre; mais convenez que, si vous êtes à l'aise, voilà une société qui n'en peut dire autant, et que, si elle étouffe, il ne faudrait pas pour cela la trop malmener, la pauvrette, ni l'accuser de _terrorisme_. Est-ce bien sa faute, l'innocente, si, strangulée dans l'étau de cuir où vous la tenez comprimée, elle laisse de temps en temps échapper un cri de détresse?--Pour ce qui est des écrivains que vous excluez, comme Platon, de votre république--pardon!--de votre royaume de basane, et qui voudraient bien s'y fourrer, dites-vous (pourquoi faire?) ma foi, monsieur Abraham, voilà de la jovialité ou je cesse de m'y connaître. Vous êtes un malin et un facétieux, et vous entendez mieux la fine plaisanterie qu'on ne jugerait tout d'abord. Ces pauvres écrivains qui raillent les anciens négociants en pommes sèches et en pruneaux, comme les voilà châtiés de leur impertinence! Ils voudraient bien entrer chez M. Abraham, les malheureux, _les funambules!_ Qui sait? on leur offrirait peut être un verre d'eau sucrée ou quelque autre douceur, avec la jouissance de la conversation de monsieur Abraham ou de l'oncle Mathieu. Mais que nenni, mes beaux discours de fariboles!--Apprenez, s'il vous plaît que M. Abraham n'est point des gens dont on se gausse; que ce n'est point pour vous que lève la brioche et que les chandelles s'allument.--Ah! ah! mes _garnements_, vous voilà tout penauds!--Vous en vouliez tâter, mes meurt-de-faim, mes drôles, à d'autres!--Sachez aussi que M. Abraham vous met non-seulement hors son _hôtel_, mais hors la société et la loi, c'est-à-dire hors son portefeuille, où il paraît que l'une a élu domicile. Beau logement garni, et grand bien lui fasse! Puisse-t-elle y goûter du moins le sort du rat dans son fromage de Hollande!
Et à propos de rats, monsieur Abraham, comme je vous veux infiniment de bien, permettez moi de vous redire une petite historiette que l'on m'a contée l'autre jour.--Il y avait un homme très-riche comme vous, qui avait comme vous un très-gros portefeuille et beaucoup de billets de banque. S'il y logeait la société, je l'ignore; c'est un détail dont on a omis de m'instruire. Comme il avait grand'peur d'être volé et que son imagination frappée ne lui représentait qu'écrivains et larrons, il pratiqua un trou sous une boiserie et y inséra son trésor. Il ne fut pas volé en effet. Seulement, lorsque peu après il y voulut, par aventure, ajouter quelques banknotes, quelques jolis bons du trésor, il n'en trouva que les débris. Les rats le lui avaient mangé. C'étaient probablement des rats de bibliothèque, des rats savants--et journalistes.
Défiez-vous des rats monsieur Abraham; ce sont des animaux fort subversifs. Je les soupçonne beaucoup d'être républicains, en leur qualité d'affamés. Et puis n'est-ce pas d'eux qu'accouchent les _montagnes_ en travail d'enfant, ces montagnes qui vous inspirent tant d'effroi?
Défiez-vous-en!--Là-dessus nous vous prions, monsieur Abraham, d'agréer nos remercîments bien sincères pour le ton exquis et la parfaite aménité de votre style épistolaire. Présentez nos respects à madame Abraham, ainsi qu'à M. le marquis de Moncade--sans oublier l'oncle Mathieu.
Votre très-humble servante,
L'_Illustration_.
Pour copie conforme:
_Felix Mornand._
P S. Ce n'est pas tout: voici une terrible affaire. Saisissons les mouchettes. Un lampion du cru, nommé M. Godet,--un jeune lumignon de la plus brillante espérance,--nous a lancé une flammèche. Que pouvons-nous bien dire à un quinquet qui fume? Si nous l'avons bien compris, il insinue délicatement, avec toutes sortes d'ambages--crainte de Dieu et des sergents--que le signataire des articles: _Paris à Nantes_, pourrait bien être un _échappé de Fontevrault_. Il n'y a, en effet, qu'un réclusionnaire qui puisse médire de Saumur.
Cela va de suif. Mais nous avions beaucoup mieux à faire qu'à donner au public une réédition de la grande querelle de Piron et des Beaunois. L'auteur de la _Métromanie_ est mort, mais certains Beaunois lui ont survécu à Saumur. Renvoyons donc M. Godet à ses huiles et à ses méches. C'est tout ce que l'_Illustration_ peut faire pour lui en raison de son éloquence grésillante et de son article--_des six_. Elle aime les rieurs, et non pas les bobèches. Nous mettons l'abat-jour sur M. Godet: que l'éteignoir lui soit léger!
--Faute d'oser souffler, dira M. Godet; et il aura bien raison.
Adrien Perlet.
Hier les amis de Perlet l'ont conduit à sa dernière demeure, et j'ai prononcé quelques paroles sur sa cendre. Aujourd'hui je vais encore parler du vieil ami que je pleure; si je l'eusse devancé dans la tombe, il aurait, je n'en doute pas, consacré quelques lignes à ma mémoire. C'est à moi de remplir ce triste devoir du survivant.
Adrien Perlet est né à Marseille le 28 janvier 1793 Son père avait été cornélien et directeur de spectacle dans la province; il avait joué aussi à Paris, où il s'était fixé plus tard comme correspondant de théâtre. Les enfants sont imitateurs, surtout ceux qu'une irrésistible vocation entraîne plus tard vers la scène, et dès son plus jeune âge Perlet manifesta ce penchant à copier, à reproduire tout ce qui le frappait. Il aimait les cérémonies religieuses, et toutes les fois qu'il avait entendu un sermon, il ne manquait pas, à son retour, de contrefaire, devant un muet auditoire de chaises, l'organe et les gestes du prédicateur qu'il avait attentivement écouté. Il se plaisait aussi à faire mouvoir des pantins; les paroles qu'il leur prêtait lui arrachaient d'abondantes larmes, qu'il essuyait en portant à ses yeux les acteurs mêmes dont il venait d'improviser les rôles. Au sortir du collège, il voulut être médecin; mais le démon du théâtre l'emporta. Il fut entendu au Conservatoire impérial de musique et de déclamation le 15 novembre 1810: j'assistais à cet examen, et le souvenir m'en est bien présent. Le comité, présidé par M. Sarrette, notre bon et paternel directeur, était composé de Talma, de Fleury, de Baptiste aîné et de Lafont. C'était là un auditoire plus imposant que celui devant lequel le jeune Perlet avait jadis récité ses essais de prédication. Perlet répéta la première scène du _Légataire_ avec la folle gaieté qu'il avait à quinze ans, et qu'il communiqua bientôt à toute l'assemblée. Élèves, professeurs, directeur, secrétaire, tout le monde riait à gorge déployée. Il n'est pas besoin de dire que Perlet fut admis à l'unanimité et par acclamation. Autrefois l'emploi des Crispins s'appelait aussi l'emploi des _Poissons_, du nom de celui qui l'avait créé, et des deux célèbres héritiers de son nom et de son talent. En sortant du Conservatoire, Fleury, enchanté, écrivit quelques mots au père de Perlet. Ou sait que Fleury avait tout à la fois les manières et l'orthographe d'un marquis: je veux parler des marquis de l'ancien régime; plus tard l'égalité des droits a dû amener celle de l'orthographe. Le billet de Fleury était ainsi conçu: «Ton fils a beaucoup de dispositions; je crois qu'il jouera très-bien les Poisons.» Une lettre de moins n'ôtait rien à l'autorité d'un tel suffrage, et le père du jeune Adrien put pressentir déjà l'avenir de son fils.
A cette époque, je l'ai dit, Perlet avait quinze ans: son front bombé, ses yeux vifs et renfoncés, sa maigreur, son flegme, ses vêlements sous lesquels il avait grandi et qui n'avaient point grandi comme lui, tout cela formait un ensemble bizarre et plaisant qu'on ne pouvait regarder sans éclater de rire. Son humeur était très-gaie, un peu moqueuse, et le sang-froid avec lequel il lançait ses plaisanteries les rendait plus piquantes encore. J'étais au Conservatoire depuis quelques mois lorsqu'il y fut admis, et nous nous liâmes d'une très-vive amitié. Lafont était mon professeur, Baptiste aîné le sien. Talma avait un élève, nommé Raimond, dont il faisait un cas extrême et qui eût sans doute acquis une grande réputation dans les premiers rôles de la tragédie ou de la comédie: car il étudiait ces deux genres avec un succès à peu près égal. Il devint notre ami; nous ne nous quittions presque pas, et l'on nous appelait les trois inséparables, Raimond mourut en 1815; mais, quand je me trouvais avec. Perlet, il revivait dans nos entretiens et se mêlait à tous nos souvenirs.