L'Illustration, No. 0409, 27 Décembre 1850

Part 6

Chapter 63,216 wordsPublic domain

«Il y a quelques mois, me dit-il, que mourut un gentilhomme de ce pays, nommé M. de L...... Il laissait de grands biens à partager entre cinq fils. Il y avait assez de terres pour les mettre tous à leur aise; mais il n'y avait qu'un château, malheureusement; il est là-bas derrière les arbres; vous ne pouvez le voir d'ici. L'un des fils s'était mis en tête de garder pour lui le château: il le voulait absolument: mais comment faire, puisqu'il fallait tirer les lots au sort. Alors, il eut l'idée de promettre au bon Dieu que, si le château lui _tombait_, il élèverait là, sur cette roche, la plus grande croix que l'on ait vue en mémoire de son père. Bien lui en prit, car, peu après, on en est venu au tirage et le château lui en est resté. Alors, on dit qu'il oublia quelque temps de remplir son voeu; c'était sans doute le trop d'aise qui lui _brouillait la recordance_. Mais sa mère, une sainte femme, lui ayant rappelé sa promesse au bon Dieu en l'honneur de son défunt père, il faut lui rendre cette justice qu'il s'est tout de suite exécuté. Dès le lendemain, il a fait venir les charpentiers, les serruriers, les manoeuvres, leur a montré l'endroit; ils ont travaillé fort, et voilà dimanche, trois semaines que la grande croix est sur ses pieds. Ça lui coûte bon! à ce qu'on dit; mais il n'a fait que ce qu'il doit. Quand on promet, il faut tenir.»

Ce singulier récit me remet en mémoire ces quatre vers de l'_Étourdi_:

Lélia--et l'action lui sera salutaire. D'un bel enterrement veut régaler son père, Afin de consoler le défunt de son sort, Par tout ce grand honneur que l'on fait à sa mort.

Il est vrai qu'il s'agissait moins ici de consoler le défunt que le survivant. Mais il n'importe: contrairement à l'adage des casuistes, le moyen justifie la fin dans ce cas plus qu'excentrique. Le fils a son château, le défunt a gagné une croix à la loterie, et il a cela de commun avec bon nombre de vivants.

Telle est l'habileté des mariniers de Loire que, malgré les difficultés dont la navigation de cette rivière est hérissée, ils la parcourent dans tous les temps et à toute heure. De menus branchages jalonnant la route liquide indiquent les sables mouvants et les bas fonds à éviter. La nuit, une succession de phares s'allume au flanc des Iles ou sur les berges de la rive, et projette une lueur mystérieuse sur l'eau noire où glisse notre pyroscaphe. C'est après plusieurs heures de cette navigation clair-obscure que notre nef Argo au ténébreux panache nous dépose dans l'un des nombreux canaux ou bras de fleuve de la Venise armoricaine, contre le _Port-Maillard_, entre le château de Nantes, d'où s'évada si bien le cardinal de Retz, et la place du Bouffay, où, moins heureux que lui, son ancêtre le maréchal (le Barbe-Bleue déjà nommé) avait très justement payé de sa tête, deux siècles avant, ses folies furieuses, son amour de massacre et sa monomanie infanticide.

FÉLIX MORNAND.

Chronique musicale.

A Dieu ne plaise que nous finissions l'année en gardant le moindre poids sur notre conscience de chroniqueur. Nous nous hâtons donc de donner acte à M. Saint-Léon de la lettre qu'il nous a adressée ces jours derniers, lettre conçue d'ailleurs en termes très convenables et fort-obligeants pour nous. D'après sa réclamation, il paraît que dans la distribution d'éloges que nous avons faite à propos de la première représentation de l'_Enfant prodigue_, nous n'avons pas assez nettement séparé la part de l'auteur des _divertissements_, de celle qui revenait à l'auteur de la mise en scène. Que nos lecteurs le sachent donc bien: les deux marches du second acte, le levée du rideau et la bacchanale du troisième acte, le tableau de l'apothéose, ont été réglés par M. Saint-Léon. Cela n'enlève rien d'ailleurs aux éloges que nous avons donnés à M. Leroy pour tout le reste de l'ouvrage, qui a été mis en scène par lui. Mais, ainsi que nous l'avons dit il y a quinze jours, tout cela, si brillant qu'il soit, n'est qu'accessoire à nos yeux; le principal, c'est la partition. L'oeuvre nouvelle de M. Auber gagne beaucoup à être entendue; on s'étonne, à mesure qu'on la connaît davantage, que tous les ravissants détails qu'elle renferme ne nous aient pas frappé tout d'abord. Le titre biblique de la pièce fait sans doute que bon nombre d'auditeurs pensent, involontairement peut-être, à la musique de _Joseph_, de Méhul, ou à celle de _Moïse_, de Rossini, et semblent tout surpris que la musique de l'_Enfant prodigue_ de M. Auber diffère complètement et de l'une et de l'autre. Le contraire serait en effet surprenant. Nous savons quelqu'un qui ne se plaindra pas, lui, que M, Auber, en écrivant la partition de l'_Enfant prodigue_, ait fait de la musique _sui generis_: c'est l'éditeur. On n'a, pour s'en convaincre, qu'à consulter le catalogue des vingt et un morceaux détaches de la partition, de plus, et particulièrement, celui des dix airs de ballet: il y a là de quoi défrayer pendant longtemps les amateurs de chant et de danse. Le nouvel ouvrage de M. Auber est édité chez Brandus et compagnie. Sous cette raison sociale se trouvent aujourd'hui réunies deux maisons de commerce de musique les plus importantes de Paris, la maison Schlesinger et la maison Troupenas; c'est-à-dire que tous les ouvrages que Rossini a écrits pour la scène française, ceux de M. Meyerbeer, de M. Auber, de M. Halévy, etc., font partie du même fonds. Ce fait, quoique plus spécialement commercial, nous a paru mériter d'être cité dans une _Chronique musicale_.

Avant que la dernière heure de l'année 1850 ne sonne, nous avons quelques comptes à régler. Voici d'abord un album de piano contenant six études de genre: deux rêveries, deux romances et deux chansons sans paroles; l'auteur est M. Félix Godefroid. Ces divers morceaux sont écrits pour le piano, de manière à faire supposer qu'il existe deux Félix Godefroid, l'un excellent pianiste, l'autre le premier harpiste du monde; les deux cependant ne font qu'un. Le double talent de M. F. Godefroid s'est produit dans tout son éclat, il y a peu de jours, dans une soirée chez M. Marmontel, l'habile professeur du Conservatoire; là, après que madame Massart, MM. Goria et J. Cohen eurent fait applaudir les charmantes éludes que SI. K. Godefroid a réunies dans son album de piano, M. F. Godefroid est venu lui-même recueillir de ces applaudissements enthousiastes qu'il est toujours sur d'exciter, lorsqu'il tire de sa harpe vraiment merveilleuse de ces effets dont il paraît avoir seul le secret. Cet éminent artiste nous fournira, nous l'espérons, plus d'une occasion de reparler de lui cet hiver.

L'album de chant de madame Victoria Arago est cette année-ci, comme les années précédentes, édité avec un luxe de lithographies, de gravures et d'impression tout particulier. Les dessins sont tous de M. Aumont, et font beaucoup d'honneur au talent de cet artiste. Quant à la musique, elle a les qualités essentielles du genre, c'est-à-dire la grâce et la facilité mélodiques; nous ne critiquerions à la rigueur, si toutefois la critique doit se montrer rigoureuse à propos d'albums de chant, et surtout à propos de l'album de chant composé par une femme, nous ne critiquerions, disons-nous, que quelques modulations ambitieuses, à la suite desquelles madame V. Arago ne revient pas toujours dans le ton principal avec tout le bonheur que nous lui souhaitons. Puisque madame V. Arago veut bien soumettre son nouveau recueil à notre jugement, nous lui dirons que les compositeurs de romances françaises qui ont eu le plus de popularité, même dans les pays où l'on aime de préférence la musique très-travaillée, sont ceux qui ont su trouver de très-jolies et très-simples mélodies sans s'éloigner, ou que fort peu, de la _tonique_ et de la _dominante_. Nous pensons qu'elle a tout ce qu'il faut pour marcher avec succès sur leurs traces.

Une matinée musicale, donnée jeudi de la semaine dernière dans la jolie salle Sax, a été consacrée à l'audition des romances, chansons, chansonnettes, ballades et fabliaux de l'album de M. A. Ropicquet, l'un des violonistes de l'orchestre de l'Opéra. Tous ces petits drames ou comédies en plusieurs couplets ont été trouvés charmants. Les morceaux qui ont été le plus applaudis sont ceux intitulés l'_Ame du Ménétrier_, chanté par mademoiselle Grimm, avec accompagnement obligé de violon, exécuté par l'auteur de l'album; _Fleur des amours_, dit par M. Cailloué, excellent baryton; les _Clochettes_, amusante bluette, rendue plus amusante encore par la manière dont l'interprète M. Sainte-Foy; enfin la _Musette enchantée_, mélodie écossaise délicieusement chantée par M. Roger, et aussi délicieusement accompagnée sur le hautbois par M. Verroust.

Mais décidément les albums de danse livrent une rude concurrence aux albums de chant. Après les schottischs, les mazurkas, les polkas et les valses de l'album de M. Pasdeloup, dont nous avons parlé la semaine dernière, voici les valses, les polkas, les mazurkas et les schottischs de l'album-Strauss, qui réclament une mention dans notre chronique de fin d'année; mention que nous leur accordons avec plaisir, car elles la méritent complètement. En outre les dédicaces de ce dernier album sont traduites de telle sorte par le crayon de M. Langlade, qu'elles en font autant un agréable armorial qu'un recueil d'airs de danse.

Que M. Chevillart nous pardonne, lui, l'artiste sérieux, de placer ici quelques lignes d'éloges sur les six mélodies qu'il a composées pour le violoncelle et que nous venons de relire en ce moment afin de faire diversion à ce qui précède; car enfin nous pourrions dire, comme le petit Antonio de Grétry: _La danse n'est pas ce que j'aime_. On trouve dans ces mélodies instrumentales des pensées musicales pleines de distinction et d'une expression pénétrante; elles sont écrites dans un style vraiment élevé, qui satisfait autant l'intelligence que le coeur. Pour peu que l'exécutant en comprenne le sens et sache le rendre, ces chants, tour à tour rêveurs, expansifs, religieux, mélancoliques n'ont pas besoin de paroles qui en indiquent la signification positive; ils disent bien plus par eux-mêmes et vont bien plus droit au fond de l'âme que ne saurait faire aucun langage humain. Au fait, l'époque des étrennes nous fait faire cette réflexion, que, pour un amateur de violoncelle, on n'en saurait guère trouver de plus attrayantes que les six mélodies de M. Chevillart. Nos lecteurs voudront bien sans doute prendre cette idée telle qu'elle nous vient: honni soit qui mal y pense.

Voici encore deux ravissants morceaux pour piano, _Calabraise_ et _Ballade_, mélodies caractéristiques, dues à la plume d'un de nos artistes les plus estimés à la fois comme virtuose et comme compositeur, M. Rosechain, dont le nom seul vaut le meilleur éloge. Nous avons été si charmé de lire ces deux morceaux, après avoir eu tant de plaisir à les en--tendre, que nous n'avons pu résister à la tentation d'en dire quelques mots.

Il y a restauration et restauration; celle dont nous avons à parler avant de terminer aujourd'hui notre chronique est la restauration d'un _Amati_, faite, dit-on, avec le plus grand succès par M. Bianchi, luthier italien depuis quelque temps à Paris. Cet instrument, qui peut-être date du temps de Charles IX, et qui appartient à M. O'Brien, officier de la marine anglaise, était dans le plus mauvais état; en passant par les mains de M. Bianchi, on nous assure qu'il a retrouvé l'aspect et toutes les qualités de sa jeunesse. Certes, si une telle restauration n'est pas de nature à ébranler le concert européen, elle n'en est pas moins très-digne d'être inscrite dans les annales musicales de l'année 1850.

_Georges Bousquet._

Souvenir d'un Voyage au Tennessee.

(AMERIQUE DU NORD).

Six gravures d'après les dessins de MM. Faure Beaulieu.

15 octobre 1850, sur l'_Ohio_.

Des intérêts de famille et d'avenir m'appelaient, au mois d'août dernier, dans le _Tennessee_, États-Unis d'Amérique. Cette partie de l'Union a été élevée au rang glorieux d'État en 1796; il touche à la Virginie d'un côté et à l'est: par l'ouest, le nord et le sud, il est enveloppé par les États du _Missouri_, de l'_Arkansas_, du _Mississipi_, de l'_Alabama_ et du _Kentuky_. Dans l'ordre géographique, comme dans l'ordre moral, il tient une place intermédiaire; c'est un des anneaux de la grande chaîne qui doit relier le littoral oriental déjà vieux en civilisation à ce vaste espace qui s'étend du Mississipi à l'Océan-Pacifique et qu'occupent encore le désert et la vie sauvage. Le _Tennessee_ est un pays de montagnes, c'est l'_Auvergne_ ou bien encore le _Limousin_ par ses mamelons, par ses ravins, ses torrents impétueux, ses vallées fécondes et ses pentes adoucies. Il a aussi ses profonds abîmes; seulement ici le vertige n'est pas à craindre, car ils sont cachés par la forêt vierge et sombre qui se déploie sous le regard enchanté. Nulle part le squelette géologique avec ses anfractuosités et ses déchirures n'apparaît dans le _Tennessee_; la végétation, l'ordre, la variété, la vie organisée sont partout et sous toutes les formes. Sa population clairsemée présente dans ses habitudes, ses coutumes, ses moeurs en général, un caractère tout particulier, une physionomie originale. Son gouvernement est simple et fort comme sa nature. Un gouverneur, une chambre des représentants, un sénat nommés par le peuple; des agents, produit aussi de l'élection et dont l'intervention ne se fait voir et sentir que par la sécurité la plus complète dont on y jouit; tel est l'état du _Tennessee_, entré dans la grande famille américaine avec 60,000 citoyens, et qui offre aujourd'hui une population de plus d'un million d'âmes. La douceur de son climat, la richesse de ses vallées, la facilité d'y vivre, d'assurer et d'agrandir l'avenir par le travail y ont appelé plusieurs familles françaises. J ai donc pensé qu'il pouvait y avoir quelque utilité à faire connaître un de ces États de l'Union nés d'hier, que les touristes visitent peu parce qu'il n'y a que de la poésie à y faire dans ses sites, ses oiseaux, ses fleurs et les hommes rudes et fiers de ses montagnes. Je cède bien aussi un peu, il faut le confesser, à cette manie de l'époque qui pousse tout voyageur à écrire ses impressions de voyage. Mais un travers général cesse par cela même d'être un travers, et je me le donne sans trop d'efforts pour ma modestie.

Deux grandes lignes, à travers l'espace océanique, conduisent d'Europe dans l'Amérique du Nord; deux vastes ports, à ses deux extrémités opposées, _New-York_ et _New-Orléans_, reçoivent dans leurs larges bassins, tous les jours et à toute époque de l'année, choses et hommes, marchandises et idées, négociants et touristes partis de l'ancien monde. Des fleuves qui sont des bras de mer vous transportent par l'un et l'autre port au centre de ce vaste continent; et s'il était donné au voyageur un peu de cette capacité somnolente de la _Belle au bois dormant_, il pourrait se réveiller, quinze jours après son départ des côtes de France, dans les forêts du Tennessee ou les plaines du Missouri sans autre dérangement que le passage d'un bateau sur un autre bateau à vapeur qui vous mène directement à votre destination.

On a beaucoup écrit sur l'Amérique, ses institutions, son commerce, ses industries; on a décrit les grandes villes de l'Union. Que sait-on des moeurs du centre et de l'ouest? Qu'a-t-on dit des populations de la campagne? Les États du _Tennessee_, de l'_Alabama_, du _Mississipi_ sont d'hier. Que savait-on, il y a un siècle, des moeurs, des coutumes de la Bretagne et de l'Auvergne? _Nasheville_ est la capitale du _Tennessee_; c'est une ville de salon, de littérature, de loisir; ce serait la cité aristocratique de l'ouest, si ce mot ne jurait de se trouver accolé à celui de _démocratie_, le seul admis dans la langue américaine. Quand de cette ville vous étendez vos excursions vers le _sud-ouest_ et dans les divers comtés de cette partie de l'État, vous vous trouvez bientôt dans des déserts de forêts vierges et dans les montagnes du _Cumberland_, derniers rameaux des _Alleghanys_. Dans cette direction, la contrée est boursouflée, mamelonnée et présenterait la configuration, l'aspect de l'Auvergne, si l'Auvergne avait encore ses forêts. Que dut éprouver, aux premiers jours de son arrivée, l'homme qui, d'un point élevé, put étendre son regard sur ce désert de feuilles agitées et bruissantes, sur cette solitude solennelle et majestueuse? Qu'a-t-il fait de ces géants aux racines profondes et aux cimes élancées? Quel parti a-t-il tiré de ces sombres vallées, de ces plaines ondulées, de ces torrents envahisseurs, de ces fleuves qui marchent? Il y a à peine un demi-siècle, les Indiens chassaient dans ces lieux, dormaient sous l'ombrage des grands arbres et s'entre-detruisaient dans ces solitudes qu'ils ont laissées dans toute leur beauté sauvage. Un vieux soldat américain me disait être venu, il y a cinquante ans, dans le _Tennessee_ sous le commandement du général _Jackson_ pour en chasser les Indiens, qui, prenant les canons pour des troncs d'arbres, se jetaient sur les pièces et reculaient mitraillés par la terrible industrie du canon européen. Que sont devenues toutes ces richesses de la nature, éparses et confuses, sous l'action énergique de la race anglo-saxonne? Les forêts ont été défrichées, les torrents disciplinés, les vallons se sont ouverts sous la hache; les vallées ont été échauffées et éclairées par les rayons du soleil, les mamelons ont vu sur leurs douces pentes se dresser des habitations, les montagnes ont servi de pâturages aux bestiaux. J'ai parcouru les vallées de _Tom's creek_, de _Round's creek_ qui débouchent dans le fleuve du _Tennessee_: ce sont des vallées de _Tempé_, et là où régnait le silence des solitudes, il y a peu d'années encore, j'ai entendu tous ces bruits de civilisation campagnarde qui charment l'oreille et attirent le voyageur. C'est une nouvelle création dont la vue est bien faite pour donner à l'homme un haut sentiment de sa puissance et de sa grandeur.

Dans le _Tennessee_ comme dans tout l'ouest tout homme est citoyen, tout citoyen est père de famille, tout père de famille est propriétaire, depuis 150 à 2,000 acres (l'acre est l'arpent de France). Lorsque vous visitez ses vallées et ses plaines, une chose frappe le regard et excite fortement l'esprit: c'est la parité, l'uniformité dans les maisons, les vêtements, les manières, le langage, les intelligences même; c'est l'égalité dans tous les rapports de la vie absolue, vivante, souveraine dans les idées et dans les faits. Quand on a vu un _log-house_ (maison de troncs d'arbres superposés), visité l'intérieur, partagé le dîner d'un Américain, marchand un docteur, _square_, shérif ou constable, ou simplement _farmer_ (propriétaire cultivateur), vous pouvez dire avoir vu le tout dans la partie, la généralité dans l'individu. L'inégalité n'est que dans la quantité d'acres de terre possédés et défrichés. Je ne parle pas des villes, des chefs-lieux de comté, des bourgs, ils sont en très-petit nombre dans le _sud-ouest_. Mais là encore il n'y aurait à constater qu'une très-légère différence dans les habitations: la planche y remplace le tronc d'arbre non dégrossi. Voici un spécimen du _log-house_ tel qu'on le trouve dans tout l'ouest; c'est un carré long en deux parties séparé par un appentis ouvert; il se compose d'une grande chambre à plusieurs lits, d'une pièce où les femmes tissent au métier les vêtements de la famille. A peu de distance se dresse le _log-house_ destiné à la cuisine.

Plus loin, et dans un désordre qui ne manque pas de pittoresque, les écuries, les vacheries présentent leurs faces grises et leurs toits de bardeaux. En vingt-quatre heures, grâce au concours empressé des voisins, un _log-house_ est construit: il est ordinairement placé sur les bords d'un creek ou ruisseau torrentiel: on choisit une pente un peu douce pour se mettre à l'abri des crues. Vous connaissez maintenant les lieux et l'habitation de l'homme; voyons l'habitant, le _farmer_ et sa famille sous ce toit agreste. Je ne sais rien qui doive plus vivement frapper le regard et l'esprit du voyageur français que l'attitude de l'Américain en présence du voyageur qui reçoit l'hospitalité dans un _log-house._