L'Illustration, No. 0409, 27 Décembre 1850
Part 1
Produced by Rénald Lévesque
L'Illustration, No. 0409, 28 Décembre 1850
L'ILLUSTRATION
JOURNAL UNIVERSEL
Nº 409.--Vol. XVI.--Du Vendredi 27 déc. 1850 au Vendredi 3 janv. 1851. Bureaux: rue Richelieu 60.
Ab. pour Paris, 3 mois. 9 fr.--6 mois. 18 fr.--Un an. 36 fr. Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle, br., 3 fr.
Ab. pour les dép.--3 mois. 9 fr.--6 mois, 18 fr.--Un an, 36 fr. Ab. pour l'étranger, -- 10 fr.-- 20 fr.-- 40 fr.
SOMMAIRE
Histoire de la semaine.--Voyage à travers les journaux.--Variétés.-- Courrier de Paris.--Industrie parisienne.--De la contrefaçon des oeuvres littéraires et artistiques.--La veillée de Noël, souvenirs d'autrefois.--Un mobilier de police correctionnelle, épilogue.--Lettres sur la France (8e article), de Paris à Nantes.--Chronique musicale.-- Souvenirs d'un voyage au Tennessee.--Monsieur Abraham.--Notice sur Perlet. _Gravures_. L'_Allier_ et le _Borda_ dans la rade de Brest par le coup de veut du 15 décembre.--Décembre, fantaisie par Gavarni; Du 15 décembre au 1er janvier.--Magasins d'horlogerie et de bijouterie de C. Detouche.--Un mobilier de police correctionnelle, 21 dessins par Gavarni.--Souvenirs du Tennessee, six gravures.--Perlet, rôles du comédien d'Etampes.--Rébus.
Histoire de la semaine
L'année finit assez paisiblement. Les questions qui tiennent le monde dans l'attente subissent un moment de calme; Dieu veuille que ce soit du recueillement et de la méditation. Les conférences de Dresde ont été ouvertes le 23, et nous dirons la semaine prochaine comment se présentant les solutions qu'elles cherchent. A l'intérieur, on se prépare à entrer en campagne pour les grandes épreuves de 1851, qui doivent aboutir constitutionnellement en 1852. Les partis s'observent et se ménagent; ils semblent même assez disposés à se pardonner réciproquement; c'est une manière d'éviter les explications. Cependant, il faudra bien en venir là, et gare les récriminations. Le procès d'Allais, commencé mardi et continué après la fête de Noël, se terminera probablement trop tard aujourd'hui jeudi pour nous permettre de donner le résultat avant de mettre ce numéro sous presse; mais ce procès est un épisode de l'histoire des intrigues contemporaines dont il sera parlé plus d'un jour.
Tandis que la politique se reposait, le ciel, qui semble aujourd'hui radouci comme elle, a sévi la semaine précédente avec des symptômes extraordinaires. Nous avons rappelé, il y a huit jours, quelques-uns des sinistres de mer arrivés à notre connaissance; mais à cette heure-là même on nous envoyait de Brest le récit d'un accident qui a failli causer une catastrophe, et qui l'eût certainement causée si le fait se fût passé la nuit au lieu de se passer à deux heures de relevée. La corvette de charge l'_Allier_ cassé son corps-mort et est allée tomber sous le beaupré du vaisseau le _Borda_, le vaisseau-école où très-heureusement aucun accident n'est à déplorer. L'_Allier_ a été obligé de démâter du grand mât et du mât d'artimon pour se parer. Le lendemain la tempête durait encore; un ouragan furieux fondait sur la ville de Brest. Les éclairs brillaient et le tonnerre grondait comme dans les orages d'été.
--Les interpellations adressées au ministre de l'intérieur sur les loteries autorisées par le gouvernement, et notamment sur la loterie dite des Lingots d'or, ont été l'événement de la semaine parlementaire. Toutefois, ainsi qu'il arrive souvent, l'intérêt du débat est moins ressorti de la question même que des incidents de séance et des péripéties de vote: comme on dit au palais, l'accessoire a emporté le principal. Ce n'est pas que le motif essentiel de la discussion n'eût son importance; il s'agissait de savoir quelle devait être la meilleure interprétation de la loi de 1836 qui, en proscrivant les loteries d'une manière générale, a admis deux exceptions en faveur des oeuvres de bienfaisance et des encouragements aux beaux-arts; on avait à se demander si ces exceptions devaient être maintenues; si dans la sphère supérieure des principes elles étaient compatibles avec le sentiment de la morale publique, si généreuse que fût la pensée qui les a inspirées. Au point de vue des faits, il était permis d'examiner, avec quelque succès, si la loterie des lingots d'or était bien conforme dans son but et dans son organisation à l'esprit de la loi, et si l'autorisation accordée par le gouvernement avait été suffisamment réfléchie. On a bien un peu parlé de tout cela; mais ces limites ne suffisaient pas à la politique militante, et bientôt les attaques exagérées, les vivacités, les incidents personnels, ont donné à la séance tous les mérites de ces sortes d'intermèdes parlementaires. Enfin pour que rien ne manquât à la journée, une crise ministérielle, ou tout au moins une démission importante, a failli sortir du scrutin.--Un retour prudent de la majorité a cependant ravi ce triomphe à l'opposition, mais non pas sans beaucoup de démarches diplomatiques de la part des membres les plus considérables de la droite.
A la suite d'une discussion dans laquelle M. le ministre de l'intérieur avait eu à subir un acte véritable d'accusation fondé sur quelques griefs réels mais affaiblis, à notre avis, par la gravité même qu'on avait voulu donner à des faits secondaires, dont l'exactitude a d'ailleurs été fortement contestée par le ministre, un membre de la majorité a déposé un ordre du jour motivé qui déguisait à peine un blâme formel.--La gauche, qui avait également une formule de blâme toute prête, s'est empressée, avec une très-habile condescendance, de se réunir à cette rédaction.--L'instant était menaçant, et si l'on eût voté par assis et levé, l'ordre du jour motivé de M Gabriel Delessert avait certainement chance d'être adopté.--C'était la démission presque forcée de M. Baroche. Heureusement pour le ministre, quelques voix amies ont demandé l'ordre du jour pur et simple, qui, en vertu de son droit de priorité, a dû être soumis d'abord au scrutin. Il a été rejeté: c'était d'un triste présage; mais durant le vote on avait mieux pesé toute la portée des termes de l'ordre du jour motivé, et de tous les bancs de la droite il a bientôt surgi des rédactions cherchant à effacer autant que possible l'intention de blâme qui ressortait nécessairement du rejet de l'ordre du jour pur et simple, et à adoucir jusqu'à une simple recommandation la censure sévère que contenait la première rédaction proposée. Ce n'est pas sans peine qu'on a réussi: pendant une heure la confusion, le tumulte, les cris ont remplacé toute discussion; tandis que deux ou trois orateurs se disputaient la tribune pour essayer de faire prévaloir leur solution, M. Emile de Girardin parvient à s'en emparer et lit la formule suivante: «La majorité _satisfaite_ passe à l'ordre du jour.» Bien qu'aussi inopportune que peu justifiés, l'allusion était trop directe pour être excusée, et cette fois unanime et spontanée, la majorité pousse un cri d'indignation et inflige à M. de Girardin la censure avec exclusion temporaire.--Comme en définitive à tout drame parlementaire il faut une conclusion, celui-ci, allant peut-être d'un extrême à l'autre, s'est terminé par l'adoption de la rédaction la plus conciliante.
En résumé, la séance de samedi aurait pu être plus sérieuse, plus utile dans la question même des loteries, sinon plus véhémente et plus pittoresque. Pour nous, nous lui préférons de beaucoup le débat qui s'est un peu improvisé à l'occasion de la première délibération sur le projet de loi relatif aux modérations à introduire dans le régime commercial de l'Algérie, en ce qui concerne les taxes imposées en France aux produits de notre colonie d'Afrique. Le public s'en est moins préoccupé que des interpellations qui ont suivi; la presse lui a ouvert, moins généreusement qu'à celui-ci, l'hospitalité de ses colonnes--et cependant il touchait à un intérêt bien autrement supérieur pour le pays: à l'avenir, à la prospérité de cette France africaine, conquise au prix de tant de sang et d'argent. Pour quelques esprits mal disposés, ces sacrifices sont un crime qu'on ne doit point pardonner à l'Algérie et qui concluent à sa condamnation; mais, avec une appréciation plus élevée, les hommes d'État y voient des liens énergiques qui nous attachent invinciblement à l'Afrique. L'honorable M. Dufaure a résumé en quelques paroles chaleureuses, précises, d'une pénétrante éloquence, cette opinion, la seule que puisse admettre non-seulement l'honneur, mais le haut sens national, et il a fait justice aux applaudissements de l'Assemblée, et pour toujours, nous l'espérons, de cet éternel réquisitoire que M. Desjobert fulmine chaque année, depuis bientôt vingt ans, contre l'Algérie, et qu'il avait cru devoir exhumer, une fois encore, au début de la discussion. Nous pensons, comme l'a si bien dit M. Dufaure, que la France a eu raison de persister dans sa conquête; mais, quoi qu'il en puisse être, tout retour sur le pas est désormais inutile; tout s'accorde, notre dignité comme notre intérêt, pour maintenir notre drapeau en Afrique, et certainement le» pays s'associera au vote de l'Assemblée qui, une fois de plus, a déclaré que l'Algérie était désormais une terre française.--La loi sur le régime commercial de l'Algérie, qui forme la première partie d'une série de dispositions sur l'organisation définitive de notre colonie, a pour but de donner à cette déclaration toute la force de la réalité.
Avant d'ouvrir cette discussion sur l'Algérie, l'Assemblée avait définitivement voté le projet de loi tendant à accroître la pénalité en matière d'usure, et la sévérité qu'elle a montrée à cet égard réduira peut-être l'étendue de ce mal, qui, ainsi que le disait un orateur, en certaines de nos campagnes, a causé plus de ruines que dix années de grêle.--Une séance, consacrée à de difficiles et toutes spéciales questions hypothécaires, et des interpellations d'une importance secondaire sur des fournitures de draps pour l'armée, ont fait lundi et mardi à l'Assemblée, après la séance agitée de samedi, un demi-loisir que la féte de Noël a rendu complet.
Nous ne terminerons pas sans réparer un oubli de ces derniers jours: le nouveau système de votation pour les scrutins de division, dont l'_Illustration_ a donné une description détaillée, a été inauguré il y a une quinzaine de jours, et l'intérêt curieux que l'Assemblée a accordé au mécanisme de cette ingénieuse invention, justifie la curiosité avec laquelle nos lecteurs ont dû recevoir la communication que nous avons pu leur en faire à l'avance.
PAULIN.
Voyage à travers les Journaux.
Du 20 décembre au 5 janvier, la politique fait silence et la littérature donne sa démission. Pendant cette doucereuse quinzaine, aimée des enfants et des confiseurs, le journal n'est plus qu'une page d'annonces. Il n'y a place dans ce vaste carrousel de la publicité que pour les cachemires, les bonbons, les livres illustrés et les billets de loterie. Nous avons fait bien des révolutions, mais nous n'avons pu encore détrôner les étrennes. Vivent les étrennes! Cette année, M. Capefigue, le brillant homme d'État que vous savez, offre dix volumes in-8° pour la bagatelle de quinze francs. Un franc cinquante centimes le volume, c'est cher au prix où sont les cornets de papier. Puisque la littérature nous échappe, il faut bien nous rabattre sur autre chose et parler de l'_Illustrated London News._
_The Illustrated London News_, ou, pour parler plus intelligiblement à des lecteurs français, les _Nouvelles illustrées de Londres_, ne sont pas satisfaites de régner paisiblement sur les trois royaumes; ce journal hebdomadaire aspire à la conquête du monde: il veut cueillir les palmes de Charlemagne et de Napoléon! Les feuilles de toutes les nations nous annoncent que ce recueil, inquiet de la tournure que prennent les événements en Europe, est décidé à faire pénétrer en France et en Allemagne ses canards illustrés pour arrêter le torrent des opinions dangereuses, et rétablir, à l'aide de ses découpures littéraires et de sa gravure sur bois, l'ordre si profondément troublé. Depuis longtemps le besoin d'un journal anglais traduit en français et en allemand se faisait généralement sentir. L'_Illustrated_ va se publier on allemand et on français. D'ici à peu de jours, le continent pourra déguster cette fine plaisanterie britannique qui chatouille le palais comme une bouteille de _gin_, et égaie l'esprit comme un verre de cidre. Il nous sera enfin donné de voir fleurir dans le parterre de la Flore londonienne ces faciles coq-à-l'âne, qui, depuis la conquête des Normands, font les délices des _cockneys_ de la Grande-Bretagne. Innocents Parisiens! Plus innocents habitants de Berlin et de Vienne, vous aviez cru qu'il y avait chez vous assez de gens d'esprit pour vous amuser ou tout au moins vous distraire. Naïve illusion! l'esprit, le savoir, l'élégance, le bon goût, tout ce qui charme et tout ce qui séduit se trouvaient à Londres dans le Strand, paroisse de Saint-Clément Danes. Qui l'eût dit?
Puisque l'_Illustrated_ veut être modestement le dominateur de l'univers, qu'il nous permette d'examiner si le talent de la paire de ciseaux qui préside à sa rédaction justifie ses prétentions cosmopolites. Nous venons de parcourir plusieurs numéros de ce recueil, et nous avouons tout d'abord qu'il nous a été difficile de trouver notre chemin dans ce labyrinthe de faits, de nouvelles, d'événements, de désastres, d'anecdotes, le tout jeté pêle mêle et entassé comme des chiffons dans un sac. Nous ne savons l'effet que produiront sur les lecteurs de Vienne et de Berlin ces épluchures littéraires, mais ce que nous savons bien, c'est qu'il n'est pas un seul lecteur français qui pourra perdre son temps et ses yeux sur ces _têtes de clou_ microscopiques et sur cette littérature plus microscopique encore que les caractères imprimés; quant aux sujets traités dans l'_Illustrated_, le cadre, nous devons en convenir, est assez varié; il est d'abord question des nouvelles de la cour: Sa Majesté la très-gracieuse reine Victoria est allée se promener hier à Windsor (récit de la promenade), Son Altesse Royale le prince Albert (_His royal Highness_) est monté à cheval vers trois heures. Puis on raconte l'emploi de la journée du prince de Galles, du duc d'York, de la Royale princesse, de la princesse Alice, ce qui ne peut manquer d'intéresser très-vivement les Parisiens et les Berlinois; après que vient l'énumération des dîners aristocratiques, des réceptions et des raouts. Puis la liste des naissances et des décès des grands personnages; on a également le bonheur d'apprendre que tel jour, à telle heure, le capitaine William Bathurst est arrivé d'Égypte, que le colonel Thompson reviendra le mois prochain des Grandes-Indes avec sa femme et sa fille, et que le vicomte Fielding se dispose à partir pour Rome. A ce sujet, l'Europe ne saura pas sans une vive satisfaction le nombre de voitures qui suivront le voyageur et le personnel de ses domestiques. Détails du plus haut intérêt: les Français et les Allemands de la rive gauche du Rhin, qui sont presque tous catholiques, éprouveront aussi un véritable bonheur à connaître les progrès que fait le protestantisme dans l'Inde et dans les colonies anglaises. Nous saurons le chiffre exact des Bibles qui sont journellement expédiées de Londres pour être répandues par les missionnaires anglicans. Les catholiques qui aiment à rire de leur religion seront enchantés de voir le pape présenté avec des oreilles d'âne, et les cardinaux et les évêques brûlés en effigie. Quant aux faits divers, qui tiennent à peu près les trois quarts du recueil, ils n'auront quelque parfum de nouveauté pour le lecteur continental qu'à une condition, c'est qu'il ne lira aucun journal français, tous les faits, toutes les anecdotes, tous les événements de l'_Illustrated_ ayant traîné dans toutes les feuilles de France avant d'être coupés par l'intelligente paire de ciseaux du Strand, paroisse de Saint-Clément-Danes. Pour ce qui est de la littérature, proprement dite, des voyages, de la critique, des articles de genre, des articles d'art, il n'en est nullement question dans ce spirituel _Illustrated_, qui abandonne ce genre d'exercice intellectuel à la _Revue d'Edimbourg_, à la _Revue trimestrielle_ et aux _Magazine_. L'_Illustrated_ s'est plus appliqué jusqu'à ce jour à parler aux yeux qu'à l'esprit. C'est sans doute ce qui légitime ses nouvelles prétentions à l'empire universel.
Les conquérants du Strand, paroisse de Saint-Clément Danes, voient l'Europe et le monde entier au point de vue de leur paroisse. Pour la paire de ciseaux de l'_Illustrated_, il est avéré que le Français ne voyage jamais sans avoir un violon sous le bras et qu'il se nourrit de grenouilles. Retranchez le violon et la grenouille, et vous supprimez du même coup toute la plaisanterie anglaise à l'adresse de la France, il ne restera plus à John Hall et à l'_Illustrated_ que Waterloo. Ainsi du reste, l'_Illustrated_ a-t-il à retracer le meurtre de madame de Praslin? il affuble le procureur général de cette époque, M. Delangle, d'une perruque à trente six marteaux. Pourquoi cela? parce que dans la paroisse de Saint-Clément Danes les magistrats portent encore la perruque, et que la paire de ciseaux de l'_Illustrated_ est convaincue qu'un juge sans perruque ne peut exister dans aucune partie du monde. Nous pourrions citer toutes les naïvetés qui fourmillent dans chaque numéro de ce recueil, mais nous aimons mieux attendre l'édition française, qui nous est promise très-incessamment, pour apprécier dans son ensemble et dans ses détails la finesse, le bon goût, l'esprit et l'enjouement qui concourent à la rédaction de ce journal universel... pour les paroissiens de Saint-Clément Danes.
Pourquoi l'_Illustrated_ n'a-t-il pas auprès de lui un Cynéas?--Hé! seigneur _Illustrated London News_, lui dirait-on que diable ferez-vous quand vous aurez conquis la France et l'Allemagne, qui, je vous le dis entre nous, ne sont pas aussi faciles à conquérir que vous le supposez?--Nous conquerrons la Russie, la Finlande et la Norvège.--Et après?--Nous ferons une édition en arabe, en slave, en japonais et en cochinchinois.--Et quand vous aurez traduit comme Panurge votre _canard_ illustré en quarante six langues, en serez-vous plus avancé? Tenez, seigneur _Illustrated_, croyez! moi, vous êtes le marguillier de votre paroisse, les _cockneys_ de Londres ont quelque estime pour vous, comme des _cockneys_ qu'ils sont, restez dans votre boutique du Strand, et ne courez pas à la conquête du monde sous peine de vous casser le nez en passant le détroit, ce qui ferait rire le sacristain et les fidèles paroissiens de Saint-Clément.
C'est qu'en effet de tous les lecteurs, le lecteur français est le plus exigeant; il veut dans un recueil littéraire de la méthode, de la clarté et de l'intelligence jusque dans le choix des sujets qui y sont traités; il va même jusqu'à demander à l'écrivain qui aspire à l'honneur de l'intéresser, de l'esprit, de la distinction et du talent. Ces qualités peu communes se rencontrent généralement dans les revues d'outre-Manche, lesquelles comptent de très-remarquables écrivains. Mais que l'_Illustrated_ nous permette de le lui dire: Pour concevoir l'étrange prétention qu'il affiche depuis quelque temps, il a peut-être eu le tort de compter trop exclusivement sur ses dessins. Les journaux illustrés, il faut bien le reconnaître, ne sont pas précisément favorables à l'écrivain; la gravure attire tout d'abord le regard, et le texte avec ses lignes uniformes fait une triste mine auprès d'un portrait d'une scène ou d'un paysage. Dans cette lutte perpétuelle entre le crayon et la plume, celle-ci a presque toujours le dessous; cependant c'est peut-être aussi un stimulant pour celui qui écrit, de penser qu'il a une difficulté de plus à vaincre en dehors de toutes les autres difficultés. Cette émulation entre la plume et le crayon, vous ne la rencontrerez pas dans l'_Illustrated_. Là, le dessin seulement existe..... quand il existe. Aussi l'_Illustrated_, qu'il soit traduit en français, en allemand ou en bas-breton, ne sera-t-il jamais qu'un journal qu'on regardera volontiers, mais qu'on ne lira jamais.
Maintenant que la cause est entendue, abandonnons la paroisse de Saint-Clément Danes et revenons à Paris.
Nous avions eu la bonhomie de croire à la mort du roman-feuilleton; mais le roman-feuilleton a la vie dure; il paraît qu'il va s'épanouir plus que jamais, en dépit du centime supplémentaire de M. de Riancey. Le roman-feuilleton est le Protée moderne; hier il courait les tavernes et professait les belles manières de la Courtille; aujourd'hui il se fait professeur de morale, et pour échapper à la loi du centime il se déguise en _mémoires_. Voici un journal conservateur, défenseur de la propriété, propagateur de la religion et prédicateur de la famille, qui promet pour étrennes à ses abonnés les _Mémoires de Lola Montès_, une aimable personne d'un certain monde, qui a fait quelque peu parler d'elle et qui s'est mariée deux ou trois fois par inadvertance, de sorte qu'elle possède à peu près un mari dans toutes les parties du monde connu Le _Pays_ ne se dissimule pas l'audace de la tentative; faire asseoir madame Lola à un tout autre foyer que le foyer d'un théâtre de boulevard, c'est scabreux au premier abord; aussi ce journal, pour expliquer la vente dans son feuilleton de l'ex-maîtresse du roi de Bavière et d'un certain nombre de particuliers, se hâte-t-il de faire remarquer que Lola Montès appartient à la grande famille des _Lelia_, que les _Lelia_ ont leur poésie sauvage, etc., etc., et que rien ne sera plus moral au fond que la propagation de ces mémoires, destinés à initier les mères de famille à l'existence légère de la plus légère des danseuses: si après une explication aussi suffisante, les conservateurs ne se trouvent pas suffisamment détendus et protégés par un avocat qui comprend si bien les intérêts de ses clients, il faut avouer que le _Pays_ n'aura plus qu'à donner sa démission de journal défenseur de la religion et de la morale, et qu'à abandonner la société à ses ennemis.
Ce n'est pas tout; comme _Lélia_ n'est pas précisément un ouvrage d'une orthodoxie universellement admise, le _Pays_ met en avant, pour la justification de son cadeau d'étrennes, l'autorité de saint Augustin, de _saint Augustin, cet homme le plus homme qui ait jamais existé!_ Voilà donc madame Lola, cette femme la plus femme qui existe en ce moment, placée sur la même ligne qu'un illustre Père de l'Église, sous prétexte de scènes d'alcôve à étaler sous les yeux du lecteur; puis comme si ce n'était point encore assez de cette énormité sans exemple, l'écrivain du _Pays_ a grand soin de rappeler que beaucoup de femmes ont cherché la célébrité sans avoir eu le bonheur de la rencontrer comme la ci-devant favorite bavaroise; cela signifie en bon français que toutes les femmes n'ont pas été assez heureuses pour distribuer des coups de cravache à des gendarmes prussiens, pour épouser un candide M. Heald quand elles avaient déjà un infortuné M. James, et pour faire passer la rue dans leur chambre à coucher! Espérons que les lectrices du _Pays_ profiteront de l'exemple de madame Lola, et que nous aurons bientôt toute une génération de femmes célèbres! Pour moi, je demande qu'on me ramène au _Chourineur_.