L'Illustration, No. 0075, 1 August 1844

Part 2

Chapter 23,778 wordsPublic domain

Si l'on enlève circulairement un anneau de l'écorce d'un arbre ou d'une branche et qu'on les laisse végéter, on verra qu'il se forme un bourrelet circulaire au bord supérieur de la plaie. Si l'on exécute la même opération sur les branches tombantes d'un saule pleureur ou d'un frêne parasol (fig. 1) le bourrelet se forme au bord inférieur de la plaie. Ainsi donc l'enlèvement d'un anneau circulaire d'écorce a pour effet la formation d'un bourrelet sur le bord de la plaie qui correspond aux branches, tandis qu'il ne se forme pas de bourrelet sur le bord qui correspond aux racines. Il y a plus, toute la portion du trou ou de la branche qui est au-dessus de l'anneau continue à grossir; celle qui se trouve dessous de l'anneau ne grossit pas sensiblement. Dans l'ancienne doctrine, on attribuait ce bourrelet à l'accumulation du cambium qui ne pouvait franchir l'espace dénudé d'écorce; mais il suffit de faire l'expérience au printemps pour s'assurer que ce bourrelet se compose de fibres entrelacées et pelotonnées sur elles-mêmes. Mais, dira-t-on, ces fibres sont du cambium organisé transformé en vaisseaux. L'expérience suivante répond à cette objection. Enlevez, comme l'a fait M. Gaudichaud, deux anneaux d'écorce circulaires et laissez entre ces deux anneaux un cylindre d'écorce portant un bourgeon (fig. 2), vous verrez en enlevant ce cylindre, peu de temps après que le bourgeon se sera allongé en forme de franche, un faisceau de fibres partant de la base du bourgeon s'étalant à droite et à gauche et se dirigeant en bas; arrivées à la portion où l'écorce manque, ces fibres se contournent, se tortillent sur elles-mêmes, et donnent naissance au bourrelet dont nous avons parlé. Ce qui est vrai des branches l'est aussi des racines de l'arbre. La racine d'un peuplier (fig. 4) fut à moitié divisée à l'aide d'un trait rie scie par M. Gaudichaud; l'arbre ayant été agité par le vent, la racine se fendit dans le sens de sa longueur, et les deux fragments s'écartèrent l'un de l'autre. Les racines des bourgeons trouvant le chemin coupé, se détournèrent comme un fleuve dont le lit serait barré, descendirent le long de la fente, puis s'étalèrent de nouveau après avoir contourné l'obstacle qui s'opposait à leur passage. De l'autre côté de la racine était un second trait de scie; mais l'action du vent, qui avait écarté les bords du trait de scie que nous avons figuré, avait rapproché ceux du trait de scie que nous ne voyons pas, et les racines des bourgeons avaient franchi cette solution de continuité et formaient une espèce de pont qui la recouvrait. Si, à l'imitation de M. Gaudichaud, vous enlevez une bande d'écorce contournée en hélice (fig. 5) autour d'une branche, vous verrez les racines des bourgeons descendre en suivant le lit que vous leur aurez tracé et décrire une hélice autour de la branche; de même que les racines d'un arbre introduites dans une conduite d'eau suivront toutes les sinuosités de cette conduite. Cette expérience est importante; en effet, si les racines dont nous parlons n'étaient que des fibres développées entre le bois et l'écorce et montant vers le bourgeon, il n'y a aucune raison pour qu'elles se contournent en hélice avec la bande d'écorce qui les dirige: elles resteraient longitudinales et parallèles à l'axe de l'arbre comme dans l'état normal.

Mais, dira-t-on, dans toutes ces expériences, les fibres issues de la base du bourgeon descendent comme des racines qui s'enfoncent dans le sol; mais est-il vrai d'une manière absolue qu'elles ne puissent jamais monter pour contribuer à l'accroissement d'une portion du végétal quelles ne sauraient atteindre sans cela? L'expérience suivante de M. Gaudichaud répond à cette objection. Sur une branche d'arbre (fig. 3), il a isolé une languette d'écorce de telle façon qu'elle ne communiquait avec le reste que par sa partie inférieure; ainsi donc, si elle avait le pouvoir d'attribuer les fibres descendantes, celles-ci seraient recourbées de bas en haut pour se répandre entre elle et le bois. La fig. 4 montre que cela n'eut point lieu; les fibres provenant des bourgeons supérieurs contournèrent la solution de continuité, se rejoignirent au-dessous d'elle, et continuèrent à descendre; aucune d'elles ne remonta pour contribuer à l'accroissement ou épaisseur de la portion de branche qui était recouverte par la languette isolée.

L'assimilation de ces fibres à des racines a dû trouver parmi les naturalistes un certain nombre d'incrédules. En effet, il répugne au premier abord de regarder un tronc d'arbre comme formé en majeure partie des racines des bourgeons, qui de toutes les branches descendent pour gagner le sol; mais M. Gaudichaud a levé ces doutes par une expérience décisive. Il existe un arbre dont on a voulu employer la feuille pour remplacer celle du mûrier: c'est le _Mactura auvantiara._ Prenez une portion de branche de cet arbre, fichez-la en terre, et vous verrez bientôt des bourgeons se développer entre l'écorce et le bois; en même temps des racines sortiront le l'extrémité enfoncée dans la terre. Si vous enlevez l'écorce, vous apercevrez (fig. 6) un faisceau de fibres partir de la base du bourgeon, descendre le long de la bouture et sortir à son extrémité inférieure sous forme de racine. On pourrait citer encore un grand nombre d'expériences du même genre, mais il suffit presque de rappeler la pratique habituelle des jardiniers. Ils savent qu'une bouture ne prend jamais racine si elle n'est pourvue d'un oeil, c'est-à-dire d'un bourgeon. Comment en serait-il autrement, puisque c'est ce bourgeon même qui émet des racines qui s'enfoncent dans le sol?

Je m'arrête, non que le sujet soit épuisé, mais dans la crainte de fatiguer le lecteur, car il y a autant encore un grand nombre d'arguments à faire valoir, sans parler des puissants motifs empruntés à l'analogie.

Quelle différence y a-t-il, je vous prie, entre un jeune rameau d'arbre chargé de feuilles de fleurs ou de fruits, et une plante herbacée, fixée au sol et portant aussi des feuilles, des fleurs ou des fruits? Aucune, si de n'est que l'une a des racines apparentes qui s'enfoncent dans la terre, celles du rameau ne le sont point, parce qu'elles se mêlent et se confondent avec les racines de tous les autres rameaux qui descendent le long des branches et du tronc, elles n'en existent pas moins sous l'écorce. Lorsque Goethe étudia les plantes, son coup d'oeil d'aigle saisit immédiatement ce rapport, et il le signala. Sa confiance en la généralité et la simplicité des moyens employés par la nature ne le trompa pas, cette démonstration lui suffisait: mais on conçoit que des esprits plus difficiles et moins synthétiques aient attendu pour se décider, les preuves matérielles et décisives fournies successivement par Aubert, Dupetit-Thouars, Lindley et M Ch. Gaudichaud.

Théâtres.

_Diegarias_, drame en cinq actes et en vers, de M. Victor Séjour (Théâtre-Français); _Satan ou le Diable à Paris_, vaudeville en cinq actes (Théâtre du Vaudeville); _le Miracle des Roses_, drame en dix-sept tableaux (Ambigu-Comique).

Diegarias est premier ministre du roi Henri de Castille, ministre tout puissant; son crédit et son autorité sont sans bornes, il est vrai que ce roi est admirablement préparé pour abandonner à son ministre cette autorité suprême; c'est un voluptueux qui ne tient qu'à une chose, à toujours avoir de l'argent pour mener bonne vie et courre le cerf. Or Diegarias contente ce goût financier, et tout est dit, Henri lui abandonne le char de l'État et laisse flotter les rênes.

Diegarias serait donc un homme et un premier ministre parfaitement heureux, s'il ne lui arrivait pas ce qui suit.

Son premier malheur est d'avoir une fille qui se laisse séduire par un vaurien de la cour. Ce drôle se nommé don Juan. Sous prétexte d'un mariage secret, il s'est moqué de la belle Inès; le valet de don Juan, déguisé en prêtre, a donné la bénédiction nuptiale, ce guet-apens est renouvelé de l'_Eugénie_ de Beaumarchais et de beaucoup d'autres drames.

Diegarias ne se doute encore de rien: mais patience, cela viendra. Il garde une rancune héréditaire à don Juan, et cette rancune le met sur les traces du déshonneur d'Inès. Voici comment: «Je veux me venger de don Juan et le faire pendre, dit-il un jour à sa fille, pour me payer d'un outrage que j'ai reçu autrefois de son père.--Ne le tuez pas, s'écrie Inès, je suis sa femme!» De là à découvrir que ce mariage n'est qu'un mariage pour rire, il n'y a pas loin. Une lettre insolente, écrite par don Juan à un vaurien de son espèce, suffit pour faire cette grande découverte; don Juan y raille la pauvre Inès de sa crédulité.

Je n'ai pas besoin de vous dire qu'Inès se désespère; cela est dans son rôle. Quant à Diegarias, il surprend don Juan et lui laisse l'alternative d'épouser Inès, ou d'être immédiatement poignardé par un sbire. Cette proposition sent son mélodrame d'une lieue. Don Juan prend l'air fanfaron et dit:

«J'aime mieux mourir!» Toutefois Diegarias fait une sage réflexion, à savoir qu'il est plus convenable pour un premier ministre de punir le criminel légalement que de l'assassiner, et, sur ce point, j'approuve fort monseigneur Diegarias.

Il en réfère donc au roi et lui demande justice. Henri, qui n'aime pas don Juan et même le soupçonne de trahison contre sa royale personne, Henri fait arrêter Don Juan, et prononce contre lui une sentence de mort pour crime de faux et subornation.

Diegarias croit tenir sa vengeance; mais bien fou est qui s'y fie. En un clin d'oeil sa fortune prend une face nouvelle: Diegarias, en effet, n'est pas Diegarias, mais un certain juif nomme Jacob Eliacini; c'est sous ce nom que naguère, surpris par le père de don Juan dans une aventure amoureuse, il a été battu de verges par son ordre et de la main de ses valets. De là sa grande rancune contre le fils, et vraiment il y a de quoi. Comment, depuis cette avanie, est-il devenu premier ministre? je n'en sais rien; toujours est-il que personne ne soupçonne le juif sous le manteau du premier ministre. Quand je dis personne, je me trompe; un certain sbire que Diegarias a employé plus d'une fois à des services secrets, a surpris le fin mot de cette aventure, Diegarias a précisément la sottise de le mécontenter, et voilà notre gueux qui va tout conter à don Juan, Cette indiscrétion arrive bien a propos pour lui, et, en effet, quand le roi presse le séducteur de réparer l'honneur de Diegarias en épousant sérieusement Inès; «Je ne peux pas épouser la fille d'un juif,» répond-il effrontément.

«Quoi! un juif?» s'écrie-t-on de tous côtés; et la cour et le roi reculent d'horreur, et don Juan ne se sent pas de joie; Diegarias a beau rappeler au roi ses services passés, il n'en obtient rien; Henri le repousse et le chasse ignominieusement.

Diegarias s'est retiré avec Inès dans une sombre demeure. Là, il vit avec son ressentiment, et cherche comment il pourra prendre sa revanche contre don Juan et contre le roi. L'occasion ne se fait pas attendre, le roi est besogneux, comme on sait: l'habileté de Diegarias pouvait seule pourvoir à ses dépenses folles. Maintenant que Diegarias n'est plus là. Sa Majesté ne sait à quels écus se vouer; il s'en vient donc trouver secrètement Diegarias. «Donne-moi de l'argent, dit-il.--Oui, répond l'autre, à condition que tu feras exécuter don Juan à mort.--Eh bien, soit!» dit le roi. Excellent prince!

Voici donc maître Diegarias assuré du côté de don Juan; il ne lui reste qu'à châtier le roi; et, pour se donner cette joie, notre ministre déchu se fait complice et chef de la conspiration ourdie d'abord par don Juan. Décapiter don Juan, détrôner le toi, ô volupté!

Mais Diegarias n'aura pas ce bonheur, ou du moins il ne l'aura qu'à demi: Inès, n'écoutant que son amour, gagne le geôlier, et fait évader don Juan de sa prison; il est vrai qu'on l'arrête au détour de la rue, et que le bourreau s'en empare. Don Juan n'est plus! grande joie pour Diegarias, grand désespoir pour Inès. Il ne manque qu'un plaisir à la satisfaction de Diegarias; si la conspiration réussissait, quel agrément! Elle a l'air de réussir un moment, en effet, mais elle n'en a que l'air. Diegarias est pris dans ses propres pièges, et n'a plus d'autre moyen d'en finir que de mourir de douleur sur le corps inanimé de sa fille Inès, qui vient de s'empoisonner.

Il y a donc trois morts dans ce drame, sur quatre personnages, n'est-ce pas du luxe?

L'auteur, M. Victor Séjour, est un jeune homme de vingt cinq ans. Il est juste d'attribuer au goût et à l'inexpérience de la jeunesse le fond mélodramatique de son ouvrage, les emprunts faits aux devanciers, l'exécution incomplète des caractères; mais ce qu'il faut accepter comme signe d'un talent précoce et d'un bon avenir, c'est un style souvent net, énergique et concis, des sentiments exprimés avec sensibilité ou avec vigueur, et deux ou trois situations dramatiques. Que peut-on demander de plus pour un début, ou plutôt pour un coup d'essai, comme l'a dit Beauvallet, qui est venu nommer l'auteur au milieu des applaudissements? Ajoutons que ce même Beauvallet a bien joué le rôle de Diegarias et que madame Mélingue a donné à l'amour et au malheur d'Inès plus d'un accent du coeur et plus d'un vif élan.

--Satan n'est pas si diable que l'affiche du théâtre du Vaudeville veut bien le dire; d'abord, loin d'avoir le pied fourchu et de sentir le soufre, il a le pied mignon et répand partout où il passe un parfum de jolie femme, ce que Leporello appelle si éloquemment _odore di femina_. Ce prétendu Satan est, en effet, une charmante et riche héritière qui aime Fernand de Mauléon, un très brave et très-aimable cavalier, et qui s'attache à le sauver des pièges que de faux amis sèment sur ses pas; ainsi elle l'arrache aux séductions d'une coquette qu'il est près d'épouser, à sa ruine qu'un escroc est sur le point d'accomplir en lui enlevant sa fortune, à tous les périls, en un mot, qui accompagnent la vie d'un jeune homme confiant et amoureux du plaisir. Et quand Satan a fait tous ces miracles, il se dépouille de toutes ses apparences diaboliques, et Fernand de Mauléon, désensorcelé, trouve en lui une adorable femme qu'il épouse avec trois ou quatre millions de dot; on ne se marie pas à moins au Vaudeville, et surtout pour peu que le diable s'en mêle.

Le rôle de Satan est très-agréablement joué par madame Doche. Quant à la pièce en elle-même, elle est variée par des incidents nombreux et intéressants qui ont fait le succès. Les auteurs sont MM. Clairville et Damarin.

--Elisabeth de Hongrie est l'héroïne du drame à grand fracas que l'Ambigu-Comique sert depuis quelques jours à ses gourmets, sous le titre de _Miracle des Roses._--On lit dans la légende que la pieuse Elisabeth allant distribuer du pain aux pauvres, ce pain, par une grâce particulière de Dieu, se trouva changé en roses. Les pauvres durent, ce jour-là, trouver le miracle peu nourrissant, mais Elisabeth y vit une marque spéciale de la protection du ciel.

À l'Ambigu-Comique, le miracle ne s'opère qu'après des événements de toutes sortes: batailles et croisades, usurpation et détrônement, lépreux errant, incendie, enfant affamé, inondation, mort, résurrection, tout ce qui constitue, en un mot, un mélodrame complet. C'est au moment où le tyran, persécuteur d'Élisabeth, croit la surprendre portant des vivres à un proscrit, contrairement à la loi, que l'ange qui protège Elisabeth change les vivres en bouquets de roses. Et ainsi le tyran a un pied de nez, sans compter que la vertu finit par triompher du scélérat et l'envoie _ad patres._

Vers, prose, ange, démon, costumes et décors splendides, rien ne manque à cette production de MM. Hostein et Antony Béraud.

Le Tir fédéral de 1844.

(Voir t. III, p. 327, la première partie de la lettre de notre correspondant.)

Bâle, 12 juillet 1844.

A l'heure fixée, c'est-à-dire à six heures du matin, le lundi 1er juillet, malgré ma fatigue de la veille, j'étais au stand.

Plus de dix mille personnes m'y avaient précédé. Quel mouvement, quel bruit, dans l'intérieur de cette immense salle! Avec quelle impatience les carabiniers qui occupaient les soixante-douze stalles du stand attendaient le signal de l'ouverture du tir! Dès que ce signal fut donné, soixante-douze coups de canon partiront à la fois... La fête est commencée. Elle durera huit jours sans interruption.

Mes dessins vous ont montré l'extérieur et l'intérieur du _stand_, je vous ai évalué en chiffres sa longueur, sa largeur et sa hauteur. Toutefois quelques détails sont encore nécessaires pour faire bien comprendre à vos lecteurs les mystères du tir fédéral.

Le _stand_ bâlois renfermait, assure-t-on, deux mille deux cents compartiments, dans lesquels des chargeurs sont continuellement occupés à remplir de poudre, de bourre et de balles les carabines des tireurs. Mais on n'y comptait que soixante-douze stalles ou places destinées à ces derniers Les soixante-douze stalles correspondaient à autant de cibles placées à une distance de trois cents pas. Au service de chaque cible est attaché un marqueur chargé de vérifier les coups. Un fossé de trois mètres de profondeur, établi devant le front des cibles et sur toute leur longueur, sert d'abri aux marqueurs, et permet aux membres du comité de surveillance de circuler librement et sans danger d'une cible à l'autre. Et n'allez pas croire que de ce mouvement immense puisse naître quelque confusion, ou bien qu'il y ait quelque danger pour la vie des marqueurs. Chaque cible est pourvue d'une sonnette communiquant avec la stalle correspondante; le tireur, avant de faire feu, donne un coup de sonnette pour avertir le marqueur, qui, grâce à cette précaution, a le temps de se mettre à l'abri. En outre, comme les balles pourraient, par la plus légère déviation, atteindre les cibles voisines et leurs marqueurs, on a paré à tout inconvénient ou danger, en pratiquant à distance, entre le front des stalles et celui des cibles, deux cloisons en planches, percées d'autant de petites ouvertures qu'il y a de cibles; et cela en regard de ces dernières et de leurs stalles respectives.

De temps en temps vous entendez de bruyants bravos; ils annoncent qu'un habile carabinier a touché le but; ses camarades s'emparent de lui, l'élèvent sur leurs épaules et le promènent en triomphe; chaque bon coup vaut au tireur une carte qu'il s'empresse d'attacher à son chapeau et qui ne quitte plus sa coiffure pendant toute la durée du tir; le tir est à peine ouvert, et vous voyez déjà circuler un grand nombre de confédérés portant les marques multipliées de leurs victoires.

Il y a deux espèces de cible. Les cibles _ordinaires_ (72 à Bâle) et les cibles fédérales, appelées _bonnes cibles_ (7), auxquelles sont affectés les prix d'honneur. Au milieu d'un rond noir assez grand est tracé un autre rond de la circonférence d'une pièce de 5 francs. Loger une balle dans ce petit espace, c'est faire un carton. Tout citoyen suisse âgé de seize ans peut se faire recevoir membre de la société fédérale, et avoir ainsi le droit de tirer soit sur les cibles ordinaires, soit sur les bonnes cibles. Sur les cibles ordinaires, chaque carabinier peut tirer autant de coups qu'il veut moyennant une mise de 2 batz ou 30 centimes. La charge est en outre à ses frais. Un certain nombre de cartons donne droit à un prix. Mais les règlements sont faits de telle sorte qu'il n'est pas tenu compte des coups manqués. Ainsi le tireur qui sur vingt coups tirés a fait vingt cartons en une heure, obtient une récompense égale à celui qui, pour arriver à un pareil résultat, a tiré cinq cents coups en huit jours. Sur les cibles ordinaires, la persévérance a donc plus de chances que l'adresse, et le tireur malhabile qui a assez d'argent pour tirer continuellement pendant toute la durée du tir est certain de pouvoir lutter avantageusement avec le meilleur carabinier, moins favorisé que lui par la fortune.

Aussi qu'est-il arrivé? un original de la Grande-Bretagne, nommé lord Vernon, conçut, il y a quelques années, le désir de remporter le premier prix d'honneur à un tir fédéral. Pour satisfaire ce caprice, aucun sacrifice ne lui a coûté, il a renoncé à sa patrie et s'est, dit-on, fait naturaliser Genevois. Toute l'année il s'exerce à tirer la carabine. A Bâle, il avait dix chargeurs habiles qui ne se reposaient pas un seul instant. Il tirait du matin au soir sans trêve ni repos. A défaut du prix d'honneur, qui dépend plus du hasard que de l'adresse des tireurs, il ambitionnait la gloire de faire le plus grand nombre de cartons. Nul citoyen suisse ne possédait une fortune suffisante pour soutenir une lutte si coûteuse. Le rival le plus habile de ce _fou_ d'orgueil était un Apenzellois nommé Bænzinger. Ses compatriotes ont aussitôt ouvert une souscription qui pût lui permettre de tirer autant de coups qu'il voudrait. Lord Vernon a été vaincu. Il n'a fait que 299 cartons; Bænzinger en comptait 320.

Le prix d'honneur, vous ai-je dit, dépend plus du hasard que de l'adresse des tireurs. Cela n'est malheureusement que trop vrai. Il se donne en effet au carabinier qui a logé sa balle le plus près possible du centre de la première des bonnes cibles, appelée la cible de la _patrie_. Or, chaque concurrent ne peut tirer à chacune des bonnes cibles qu'un seul coup. Ce n'est donc pas le plus adroit, mais le plus heureux qui l'emporte. Ces inconvénients que je vous signale, les Suisses les reconnaissent aussi bien que les étrangers. Leurs journaux eux-mêmes les ont signalés, et M. l'ingénieur Wild a renouvelé, dans la séance générale, une proposition qu'il avait déjà faite à Coire, et qui a pour but d'apporter un remède au mal. «M. le colonel Hübnerwade, de Lenzbourg, écrivait tout récemment le _Courrier suisse_, a obtenu, par exemple, le premier prix pour un heureux coup; il est le roi officiel du tir, mais au fond personne ne le regarde comme tel. Dans sa réponse aux paroles qui lui ont été adressées, le colonel a franchement confessé qu'il n'était pas un adroit tireur; mais que le prix n'était pas tombé en de mauvaises mains, et que depuis la révolution française, il avait loyalement servi sa patrie en toute circonstance. Chacun a reconnu dans son langage un homme digne et brave, qui saura apprécier et conserver le précieux don de la ville de Bâle. Mais on se demandait en même temps: Où est Bænzinger, Bænzinger, le roi véritable des tireurs suisses, qui pourrait décorer son chapeau de plus de 330 cartons, et qui, pour prix de cette adresse, recevra quelques caisses de cigares!»

Pendant huit jours, depuis le matin jusqu'au soir, le stand ne désemplit pas, si ce n'est à l'heure du dîner. Les mêmes scènes s'y renouvellent sans cesse. On a calculé qu'il s'y est tiré un coup de carabine par seconde, c'est-à-dire, à dix heures par jour, environ 232,000 coups. Aussi, malgré ses énormes dépenses pour les préparatifs de la fête, le comité a-t-il fait une assez bonne spéculation, ces 232,000 coups à 30 centimes représentant un capital de 73,600 francs, sans compter les coups des bonnes cibles, qui étaient payés 3 fr.