L'Illustration, No. 0074, 25 Juillet 1844

Part 4

Chapter 43,535 wordsPublic domain

Paris, d'ailleurs, était, ce jour-là, riant et joyeux; on peut dire que toute la ville s'épanouissait dans les rues et dans les promenades. Nous ne reportons pas à M. Margat, ni même à mademoiselle Duplas, tout l'honneur de cette exhibition générale de Paris endimanché: le beau temps a le droit d'en revendiquer la meilleure pari. Paris, emprisonné depuis un mois, en barbotant sur le pavé humide, s'était précipite tout entier hors de ses maisons, au premier sourire de ce magnifique soleil, et il faut avouer que rien n'est plus saisissant et plus récréatif que de voir cette ville immense s'agitant ainsi par ses huit cent mille têtes, et se promenant sur ses seize cent mille pieds. Je fais déduction cependant des jambes amputées et des pieds dépareillés, qui n'ont pas le droit de figurer, pour cause d'absence, sur ce relevé de semelles ambulantes. Le soir, les théâtres étaient déserts. Le dimanche, par les belles journées d'été, est un jour fatal pour ces théâtres infortunés; il les change en désert; il y fait la solitude et le vide.

Puisque nous y voici, cependant, entrons dans le premier théâtre venu, au théâtre du Palais-Royal, par exemple, qui s'offre à nous; c'est le seul qui nous ait donné l'aubaine d'une pièce nouvelle; et, il faut le dire, cette pièce se présente sous un titre fort peu respectueux pour l'honorable ville de Paris; ce titre le voici: _Paris voleur._ Quoi donc! y aurait-il vraiment des voleurs à Paris'? Jusqu'ici, j'avais cru qu'on s'était trompé sur ce point important de statistique morale, et que les gens qui défilent tous les jours devant la police correctionnelle et la cour d'assises étaient purement et simplement de pauvres diables calomniés. Mais, puisqu'un vaudeville du théâtre du Palais-Royal l'affirme, comment en douter plus longtemps? Il y a donc, il faut le confesser, un Paris voleur. Mais ce ne sont que les petits voleurs que notre vaudeville nous montre, les gros bonnets étant réservés pour le mélodrame, et appartenant de droit à l'Ambigu Comique et à la Gaieté; donc, voici, en fait de petits larrons, le locataire qui déménage la nuit, par la fenêtre, pour se dispenser du terme celui; la laitière qui met de l'eau dans son lait; le marchand de vin qui fabrique du chambertin suivant la recette de la laitière; le vendeur de montres de chrysocale sous prétexte d'or pur; le restaurateur plumant sa pratique; ces demoiselles attirant dans leurs lacs les provinciaux candides et pourvus de billets de banque: les inventeurs de pommades sans pareilles et de choux mirobolants. Que vous dirai-je? tous les flibustiers qui s'adressent à l'ignorance et à la crédulité. J'aime assez peu, pour mon compte, les pièces, vaudevilles ou drames, qui remuent cette fange; s'ils ont la prétention d'être gais, c'est là un rire qui ne me satisfait point. Rire sur des escrocs et des escroqueries, ne me semble pas une récréation bien acceptable et bien délicate; s'ils ont, au contraire, l'envie de prendre la chose au sérieux, ce sérieux-là me répugne, et les héros de bagnes, au théâtre comme ailleurs, ne sont pas mon affaire. Dans ce vaudeville de _Paris voleur_, c'est le rire que les auteurs ont cherché; mais ils ont en beau faire, ils n'ont obtenu ce rire que du bout des lèvres; l'esprit qu'ils y ont mis, d'ailleurs, est à la hauteur du sujet, c'est-à-dire parfaitement trivial. Encore cet esprit est-il pris à tout le monde. Le titre de la pièce est ainsi justifié par la pièce elle-même.

M. Depaulis, notre habile graveur en médailles, vient d'ajouter une production nouvelle d'un rare mérité à toutes celles qui l'ont placé, des longtemps, au premier rang dans son art, cette fois, M. Depaulis reproduit et consacre le souvenir de la victoire de Saint-Jean-d'Ulloa, page honorable de notre histoire maritime, dont l'éclat revient à nos braves marins et à leur chef, M. l'amiral Baudin. Sur une des faces de la médaille, l'artiste a représenté le fort Saint-Jean, que domine une montagne dont la cime s'élève à l'horizon; dans les eaux qui baignent le fort, deux vaisseaux français sont arrêtés et tout prêts à l'attaque; la scène est occupée et agrandie par le génie de la France, qui, glissant à travers les airs, l'aile déployée, le casque en tête, les plis de sa tunique flottant au vent, s'apprête à planter le pavillon fiançais sur les murs de la citadelle conquise; sur le revers est placée la figure de Louis-Philippe; on peut dire, sans crainte d'être accusé de partialité, que ce nouveau travail de M. Depaulis est, de tout point, excellent comme pensée et comme exécution; la main si habile de cet artiste distingué n'a jamais rien fait de plus hardi, de plus difficile et de plus achevé dans ses infinis détails. On ne saurait trop témoigner de reconnaissance à un pareil talent qui se voue avec un tel succès et une telle conscience de savoir et d'études, à consacrer la mémoire des faits illustres qui honorent la patrie.

Monseigneur Menjaud, coadjuteur de feu M. de Forbin de Janson, mort récemment évêque de Nancy, est arrivé à Paris, monseigneur Menjaud vient ici, conduit par un devoir pieux, pour assister aux derniers honneurs qu'on doit rendre aux restes mortels de son évêque. M de Janson, auquel il succédera de plein droit et sans qu'il ait besoin d'une nomination nouvelle. Un fait assez curieux, c'est que monseigneur Menjaud est frère du spirituel comédien Menjaud, qui a quitté le théâtre Français il y a deux ans, et que les fins connaisseurs regrettent encore. M. Mengeaud le comédien et monseigneur Menjaud le futur évêque ont toujours vécu dans l'intimité et dans l'affection la plus fraternelle, cette amitié fait à la fois l'éloge du comédien et l'éloge de l'évêque. On dit même que leurs croyances se rencontraient et pactisaient sans peine: l'évêque causait volontiers de Molière, et le comédien de l'évangile, tous deux en esprits convaincus et qui s'y entendent.

Rien de nouveau d'ailleurs, si ce n'est que la foudre est tombée sur une maison du boulevard des Italiens avec courtoisie, sans tuer personne, que trois tigres et une panthère, arrivés d'Afrique tout récemment, charment depuis quelques jours les promeneurs bipèdes du Jardin-des-Plantes, et qu'on aligne des forêts de lampions aux Champs-Élysées pour célébrer les barricades de Juillet.

Hôtel et Collections Delessert.

A l'extrémité supérieure de la rue Montmartre, presque en face du passage des Panoramas, entre les _magasins de la Ville de Paris_ et _l'Alliance des Arts_, une porte de pierre massive attire les regards des passants. Thierry, dans son ouvrage intitulé: _Paris tel qu'il était avant la Révolution_, l'appelle un arc de triomphe. Les colonnes qui supportent la corniche sont ornées d'attributs guerriers. Une figure sculptée, je ne sais quelle divinité, décore le fronton. Cette porte a un aspect imposant et mystérieux; elle semble s'isoler avec orgueil des constructions modernes qui se sont élevées de chaque côté, et qui la dominent sans l'écraser. Elle est si haute qu'en se plaçant sur le trottoir opposé, on n'aperçoit pas même les toits des bâtiments dont elle forme l'entrée principale. Ses épais battants s'ouvrent-ils par hasard pour laisser sortir ou entrer quelques élégants équipages, on admire, au bout d'une avenue de beaux arbres, la façade d'un magnifique hôtel.

Cet hôtel est l'hôtel d'Uzes. Reconstruit peu d'années avant la Révolution par M. Ledoux, architecte, il fut, sous la République et sous l'Empire, occupé successivement par le ministère du commerce et par l'administration des douanes. La Restauration le rendit à M. le duc d'Uzes, qui le vendit à M. Ternaux l'aîné. En 1826, il devint la propriété de la famille Delessert.

Paris subit, depuis quelques années surtout, une complète métamorphose. Il grandit et s'étend tout à la fois. A ses extrémités, des rues, que dis-je? des villes nouvelles se continuent jusqu'à son mur d'enceinte qu'elles menacent de franchir bientôt. Dans les quartiers du centre, où il se sent comprimé, il prend en hauteur l'espace qu'il ne peut pas gagner en largeur, et dont son développement extraordinaire a besoin. Il s'entasse dans des cages étroites où il se prive volontairement d'air et de lumière, et où il a peine à se mouvoir et à se tenir debout, Si nos pères revenaient à la vie, ils ne reconnaîtraient plus la ville qu'ils nous avaient léguée. Aussi les terrains ont-ils acquis en deçà de certaines limites une telle valeur, que les plus charmantes constructions des siècles passés, les demeures historiques, les fleurs les plus belles et les plus rares, les arbres les plus magnifiques, tombent pêle-mêle sous la hache ou sous la pioche des démolisseurs. Cette année même, que de ravages n'ont-ils pas exercés! En ce moment, un passage se construit dans le jardin du palais Aguado! L'hôtel Soubise ne rougit pas de se transformer en bazar; la rue Rougemont pose insolemment ses pavés de granit et ses dalles d' asphalte sur la belle pelouse du banquier dont elle a l'audace de porter le nom!

L'hôtel d'Uzes a dû souvent exciter la convoitise des spéculateurs; car il s'étend depuis la rue Montmartre jusqu'à la rue Saint-Fiacre, et sa porte, son avenue, ses cours, son corps de logis principal, ses nombreuses dépendances, son jardin, ses galeries, ses magasins, couvrent un terrain estimé environ 4 millions, en ne comprenant pas dans cette somme le prix des constructions. Cependant ses propriétaires actuels ont toujours résisté, avec une indifférence et une fermeté bien rares à notre époque, aux sollicitations les plus offrantes de la bande noire. Noble exemple, qui a trouvé si peu d'imitateurs!

A ce titre seul, c'est-à-dire comme un dernier vestige des anciennes habitations des familles riches d'autrefois, l'hôtel d'Uzes avait des droits incontestables à la faveur que nous lui accordons aujourd'hui. Mais il possède en outre des richesses artistiques et scientifiques dont il peut être utile de révéler au public l'existence trop peu connue, et dont notre spécialité nous permet de lui montrer en même temps quelques échantillons curieux.

Parvenu au bout de la grande avenue, détournons nous d'abord à gauche avant d'entrer dans l'hôtel, et visitons dans un pavillon séparé le _musée et les collections botaniques_ de M. Benjamin Delessert, situés au-dessus des bureaux de la banque de M F. Delessert.

En 1788, M. Étienne Delessert, membre de la société naturelle d'Édimbourg, frère aîné de M. Benjamin Delessert, commença à tenir en herbiers, les plantes qu'il avait recueillies dans ses nombreux voyages, ou qu'il recevait des divers pays du globe. Mais, en 1794 il mourut à New York, de la fièvre jaune. M Benjamin Delessert, son frère, qui l'avait accompagné dans ses voyages en France, en Suisse, en Angleterre et en Écosse, résolut de compléter les collections, déjà considérables, que lui léguait son frère, et de former une bibliothèque spéciale pour la botanique.

M. Benjamin Delessert, lui aussi, se sentait porté vers cette douce et charmante étude qui, selon les expressions de Rousseau, remplit d'intéressantes observations sur la nature ces vides que les autres consacrent à l'oisiveté ou au jeu. Comment ne l'ont-il pas aimée? C'était à sa mère que Jean-Jacques avait adressé, sur sa demande, ses _lettres élémentaires sur la botanique_. La _petite_ pour laquelle il écrivait à sa _chère cousine_, c'était sa jeune soeur, madame Gautier, morte il y a peu d'années. Dans sa troisième lettre, le professeur annonçait à son élève, qu'il lui envoyait un petit herbier destiné à tante Julie. «Je t'ai mis à votre adresse, ajoutait-il, afin qu'en son absence vous puissiez le recevoir et vous en servir, si tant est que parmi ces échantillons informes il se trouve quelque chose à votre usage.

Cet herbier resta longtemps en route et Rousseau s'inquiéta de ce retard. «J'ai grand'peur, dit-il, que M. G. ne passant pas à Lyon, n'ait confié le paquet à quelque quidam qui, sachant que c'étaient des herbes sèches, aura pris tout cela pour du foin. Cependant si, comme je l'espère encore, il parvient à votre soeur Julie ou à vous, vous trouverez que je n'ai pas laissé d'y prendre quelque soin. C'est une perte qui, quoique petite, ne me serait pas facile à réparer promptement, surtout à cause du catalogue accompagné de divers petits éclaircissements écrits sur-le-champ, et dont je n'ai gardé aucun double.»

Les craintes de Rousseau ne se réalisèrent pas. L'herbier fut remis à madame Delessert, et conservé précieusement par sa famille. M. le docteur Chenu, auquel madame François Delessert l'a confié, a eu la complaisance de nous montrer ce modèle d'herbier. Il est préparé avec un soin tout particulier. Chaque échantillon, parfaitement desséché, se trouve fixé, au moyen de petites bandelettes dorées, sur des feuilles de papier bordées d'un cadre rouge, et les noms des plantes, écrits en français et en latin, y sont tracés du la main même de Rousseau.

Les herbiers et les livres du musée de botanique se sont tellement accrus depuis 4794, qu'ils occupent aujourd'hui, comme nous l'avons dit, une aile entière des bâtiments dépendants de l'hôtel. C'est une des plus riches collections actuellement existantes, et M. Delessert l'a toujours mise avec une générosité qui l'honore à la disposition des savants de tous les pays.

Telle est pourtant la modestie de M Delessert, que l'existence de ces trésors est presque ignorée. Il ne se montre pas plus fier qu'avare de tant de richesses. L'amour seul de la science l'a déterminé à faire un si noble usage de sa fortune (2).

[Note 2: M. Lasègue publiera prochainement une histoire du musée et des collections botaniques de M. B. Delessert, dont il est le conservateur. Cet ouvrage aura encore plus d'importance que son titre ne l'indique. L'auteur a pensé qu'il y aurait profit à rassembler dans un même livre des informations éparses toujours difficiles, souvent impossibles à retrouver, et qu'il serait utile de donner, avec l'histoire de toutes ces collections, une idée des principaux herbiers qui existent ailleurs, en y ajoutant l'exposé des voyages les plus importants entrepris dans l'intérêt de la science.]

Traversons maintenant la cour d'honneur, et pénétrons dans le coeur même de l'hôtel... mais non, arrêtons-nous sur le seuil; les secrets de la vie privée que je pourrais lui révéler n'offrent point d'intérêt à la majorité du public, car je n'aurais à lui montrer qu'une famille patriarcale, se livrant modestement, dans la plus douce intimité, A la pratique tic toutes les vertus domestiques. Respectons donc les mystères de cet intérieur si parfaitement uni, que les trois frères ont confondu les tableaux qui leur appartiennent dans cette belle galerie où nous venons d'entrer.

Cependant quelle est cette musique guerrière qui vient frapper notre oreille étonnée et ravie? Approchons nous de la fenêtre entr'ouverte de cette salle à manger.--Cette marche de Moscheles, que je croyais exécutée par la musique d'un régiment tout entier, c'est un instrument qui la joue.--On le nomme un panharmonicon, parce qu'il produit à lui seul et sans le secours de l'homme, une harmonie semblable à celle que produirait un orchestre de soixante artistes. Son inventeur, le célèbre mécanicien viennois Jean Maelzel, n'en a fabriqué que quatre: l'archiduc Charles et le prince Leuchtenberg en possèdent chacun un; le troisième, exporté à New-York, y a été détruit; le plus grand, le plus complet et le plus parfait, est celui qui orne la salle à manger de l'hôtel Delessert.--Il joue dix morceaux différents, de Cherubini, de Haydn, de Hændel, de, Moscheles et Cherubini, et le _God save the king_.

Une petite serre chaude réunit le corps de logis principal à la galerie de tableaux qui sert de clôture au jardin du côté de la rue des Jeûneurs. Si nombreuses quelles soient, les fleurs et les plantes rares dont elle est remplie, ne nous ont pas empêché d'apercevoir la seconde façade de l'hôtel telle que la présente notre dessin, encadrée dans une bordure d'arbres, devant une vaste pelouse qu'arrose un jet d'eau. A la vue de cette délicieuse retraite, si calme et si fraîche, qui se croirait dans le quartier le plus populeux et le plus bruyant de Paris?

La galerie de MM. Delessert se compose d'environ deux cents tableaux des premiers maîtres anciens ou modernes: Baokhuisen, Berghem, Bouton, Drolling, Gérard, Gérard Dow, Géricault, Girodet, Greuze, Alexandre Hesse, Claude Lorrain, Luex, Metzu, Mieris, Mignard, Murillo, Ostlade, Paul Potter, Raphaël, Rubens, Ruysdæl, Sasso Fercato. N. Scheffer, Jean Steen, Téniers, Terburg, Van der Heyden, Van der Meulen, Van Dyck, Joseph, Carle et Horace Vernet, Vickenberg, Woumermans, s»'y disputent tour à tour l'attention et l'admiration des visiteurs: le _Raphaël_ est _la Vierge et l'Enfant Jésus_, qui enrichissait jadis la galerie Aguado. Des deux tableaux appartenant à MM. Delessert que nos artistes ont reproduits par la gravure, l'un, celui de Greuze, _la lecture de la Bible_, est déjà connu, car il a été gravé par Martinasi et par Flippart. L'autre, _l'Intérieur d'un Estaminet_, nous parait le chef-d'oeuvre d'un jeune artiste belge appelé à de brillantes destinées. M. Luex n'a que quarante et un ans; il est né à Malines en 1803; il ne lui manque, selon nous, que l'audace d'être franchement original. Sous le double rapport de la composition et de l'exécution, les toiles signées de lui que possède la galerie Delessert ne laissent rien à désirer.--Qu'il crée désormais au lieu d'imiter.

M. Delessert, fils de M. François Delessert, imitant l'exemple que lui donne son oncle, a commencé dès son jeune âge une collection de gravures du plus grand intérêt. Cette collection n'a pas la prétention d'être complète; mais elle renferme de précieux documents pour l'histoire de la gravure, dont on peut suivre tous les progrès depuis l'origine de cet art jusqu'aux travaux des grands maîtres. Parmi les premiers maîtres allemands on remarque une gravure non encore mentionnée dans les catalogues, un _saint Georges, du maître de 1166_, des Martin Zenh, Israël de Mecken, Martin-Shongauer, Mair, Lucas de Leyde, Lucas de Cranack, Albert Durer. Ce dernier est représenté dans la collection par les plus belles épreuves qui existent de l'_Adam et Eve_ et de l'_Enfant prodigue_. L'école d'Italie nous a fait admirer Baccio-Baldini, Robetta, Nicolas de Modène, Benoit Montagna, André Mantégua, Campagnola, et enfin le Raphaël de la gravure, Marc-Antoine. Les plus belles planches de ce dernier sont l'_Adam et Eve chassés du Paradis_, et _Dieu parlant à Noé._ Enfin l'école de Flandre est représentée par quelques-uns des plus beaux chefs-d'oeuvre de Rembrandt.

La porte du fond de la galerie s'ouvre sur un escalier qui conduit dans les salles du _musée conchyliologique_. A peine entré, le docteur Chenu, directeur de ces galeries, a la bonté de nous remettre une intéressante notice à laquelle nous empruntons les détails suivants:

«M. Benjamin Delessert, tout en s'occupant de botanique, commençait, il y a environ quarante ans, à réunir quelques coquilles curieuses. L'étude des espères fossiles l'intéressa d'abord, et il s'y livra avec ardeur, ainsi que son frère M. Étienne Delessert. Ils parcoururent ensemble les environs de Paris, ne négligeant aucune des espèces qu'ils trouvaient, et successivement ils visitèrent la Suisse et l'Angleterre.

«Chaque voyage enrichissait la petite collection d'un assez grand nombre de coquilles, et son développement rapide est la preuve du zèle des collecteurs.

«Plus tard, M. Delessert, obligé de s'occuper des affaires de sa maison de commerce, ne perdit pas de vue, pour cela, l'étude à laquelle il continua de consacrer quelques moments; mais, ne pouvant plus voyager lui-même pour augmenter sa collection, il se procura les plus beaux échantillons qu'il put rencontrer; et, en 1833, il donna une grande importance à son cabinet, jusque-là ignoré, en achetant la collection de coquilles faites par Dufresne, et composée de 8,200 individus bien nommés et classés.

«Plus la collection s'enrichissait, plus aussi M. Delessert se trouvait entraîné à l'augmenter; et c'est depuis cette époque, surtout qu'il reçut un grand nombre de coquilles vivantes de toutes les parties du monde, mais surtout du Cap de Bonne-Espérance, du Sénégal, de l'Inde, du Brésil et de la mer Pacifique. De nombreux voyageurs ont beaucoup contribué au développement d'un musée qui intéressait déjà la science; mais c'est seulement en 1840 que la collection de M. Delessert s'éleva au premier rang, qu'aucune autre ne lui dispute.

«On connaissait dans le monde savant plusieurs cabinets du plus haut intérêt, celui de Linné d'abord, et celui de Chemnitz; malheureusement ils ont été partagés, disséminés et perdus pour la science; celui de Draparnaud était vendu hors de France; il ne restait d'intact que celui de Lamarck: c'était aussi le plus important, parce qu'il avait servi à ce célèbre naturaliste pour la publication de son ouvrage, qui est encore de nos jours généralement apprécié par les conchyliologistes.

«Ce riche cabinet faisait depuis longtemps partie du magnifique muséum du prince Masséna, qui voulut s'en défaire pour s'occuper exclusivement d'ornithologie. Cette collection précieuse, classée par Lamarck et étiquetée de sa main, allait sans doute aussi être divisée et passer peut-être à l'étranger. M. Delessert en fit l'acquisition pour la conserver à la science, et il éleva de cette manière le plus beau monument à la gloire de Lamarck; elle se composait, au moment où ce savant la vendit, de 13,288 espèces, dont 1,243 n'étaient pas encore décrites, et l'on y comptait au moins 50,000 coquilles. Le prince Masséna, collecteur enthousiaste, l'enrichit encore d'un très-grand nombre d'espèces rares ou nouvelles, en y ajoutant les collections de madame Baudeville et de M. Soulier de la Touche, et la plupart des belles coquilles de la collection Castellin.

«Ce n'était point assez pour M. Delessert d'avoir réuni tant d'éléments de travail, précieuses reliques de la science; plusieurs des espèces de ces collections, après avoir passé par d'autres mains, payaient leur noble et vieille origine par la perte d'une partie de leurs couleurs, sans cependant rien perdre de leur mérite scientifique. Il fallait autant que possible mettre à côté de ces anciennes coquilles, parfois un peu fanées, quelques échantillons frais et riches de leurs couleurs: c'est ce qu'a fait M. Delessert, en ajoutant à son musée la collection de M. Teissier, colonel du génie, directeur des fortifications des colonies.