L'Illustration, No. 0074, 25 Juillet 1844
Part 2
Je ne vous dirai point où il loge,--car j'ai parfaitement oublié le nom de sa rue. Elle est triste comme beaucoup de ses soeurs, les rues de Londres; plus triste même, car une sorte de chantier funèbre la borde d'un côté. En la cherchant dans mes souvenirs, je la retrouve noire et grise, avec les dehors d'un sépulcre mal blanchi: ses maisons portent seulement un deuil incomplet. Tout au bout, la plus décente,--elle a même une certaine grâce,--c'est celle qu'habite Charles Dickens.
Dieu merci, puisque Martin Chuzzlewit a paru en grande partie dans ces colonnes, je n'ai pas à dire, pour les lecteurs de l'_Illustration_, ce que veut dire ce nom: Charles Dickens. Pour le traduire de l'anglais, il suffit de prononcer: Eugène Sue.
Nous avions un rendez-vous, mon compagnon et moi: précaution nécessaire quand il s'agit d'un homme aussi recherché, voire de tout autre homme en Angleterre, où la bonne grâce n'est pas à l'usage des inconnus. En revanche, l'hospitalité promise est complète. Le domestique, averti, sourit à l'étranger; les portes s'ouvrent d'elles-mêmes, le maître arrive et vous prend la main avec une séduisante cordialité.
Ainsi nous apparut le célèbre romancier sur le seuil de son cabinet de travail: une pièce ovale, aux parois masquées par des livres, aux meubles simples, à la physionomie studieuse. Le portrait de Dickens, publié dans ce journal, ne donne qu'une idée approximative de sa figure, une des plus vives et des plus intelligentes que j'ai vues rayonner.
Il est jeune; de longs cheveux bruns, un peu en désordre, cachent son front d'une pâleur maladive. Ses yeux vifs et mobiles attestent une rare sagacité, une rapide intelligence. Néanmoins mon inquiète curiosité n'y trouvait pas tout ce qu'elle y cherchait; et quand je me demandai ce que j'aurais pensé de Dickens en le rencontrant par hasard et sans le connaître, au spectacle, au bal, dans une voiture publique ou sur un paquebot, je me dis que j'aurai pu faire à volonté du plus populaire romancier anglais:
Le premier commis d'une grande maison de banque; Un habile _reporter_ de cour d'assises; L'agent secret d'une intrigue diplomatique; Un avocat malin et retors; Un heureux joueur; Ou tout simplement le directeur d'une troupe de comédiens ambulants.
Mais sa conversation excluait la plupart de ces hypothèses; car Dickens a le parler modeste et loyal, la physionomie ouverte, le regard droit, le sourire honnête. Il s'adressait de préférence à mon compagnon de voyage, sous les auspices duquel jetais arrivé chez lui, et qui d'ailleurs lui prêtait une oreille moins rebelle aux terribles ellipses de la prononciation britannique. Et j'étais heureux de cet arrangement qui me laissait le loisir d'étudier l'homme, et dans son accent, et dans les inflexions de sa voix, et dans les mille détails de son entourage.
C'est ainsi que je pus remarquer un beau portrait de jeune femme,--la madone domestique de ce chaste foyer. Et quand la porte s'ouvrit discrètement, lorsqu'un marmot naïvement curieux vint, avec la douce confiance de l'enfant gâté, rôder sur la pointe des pieds autour de nous,--la tête penchée, le doigt collé aux lèvres,--je pus constater tout à mon aise la ressemblance de la mère et du fils.
Et la convocation?--la conversation ne tarissait point, mais je la suivais mal, je l'écoutais à bâtons rompus. Dickens nous parla d'un prochain voyage qu'il devait faire en France, et manifesta des doutes sur la valeur qu'on y pouvait accorder à ses ouvrages. Aucun dédain, bien au contraire, des succès qu'il pourrait obtenir hors de son pays. Il avait là quelques traductions de ses romans, et généralement ne se plaignait point trop de ses traducteurs.--J'en tirai la conclusion que Dickens était très-indulgent et très-poli Puis comme il excepta de cette bénévole approbation certaine version allemande de _Nicolas Nickleby_ et d'_Olivier Twist,_ je ne pus m'empêcher de penser que nous ne venions ni de Weymar ni de Berlin.
Il me parut insister beaucoup sur certaines études physiologiques dont il était alors préoccupé: le magnétisme, les systèmes de Gall et de Mesmer, tout ce qui tient à l'existence phénoménale de l'homme, tous ces miracles inexpliqués dont l'analyse éclaircira plus tard la grande question philosophique soulevée par Cabanis, inquiétait évidemment cet esprit inquisitif et subtil. Aussi ne fus-je pas le moins du monde étonné quand je l'entendis nous recommander, comme une des curiosités légitimes de notre séjour à Londres, une visite à quelque pénitentiaire Nulle part, en effet, mieux que dans ces prisons expérimentales, on ne peut scruter les mystérieux rapports de l'homme physique et de l'homme intelligent.
Les lecteurs de Dickens qui se rappellent les notes de son voyage en Amérique, ne s'étonneront pas des conseils qu'il nous donna. Rien de plus pathétique, en effet, n'est sorti de sa plume que la description du pénitencier de Philadelphie: pages si énergiques, si éloquentes, si puissamment empreintes d'une haute raison, qu'elles ont servi d'argument aux antagonistes du système cellulaire, en Angleterre comme chez nous, à Londres comme à Paris(1).
[Note 1: On les trouvera dans la Revue Britannique de novembre 1842.]
Le célèbre romancier ne se borna point à de stériles exhortations: il nous donna un billet pour le directeur de la _Middlesex County Gaol_, ou si précieuse recommandation nous fit accueillir avec autant d'empressement et d'obligeance que si le prince Albert lui-même eût pris la peine de nous accompagner.
Un autre jour je dirai peut-être ce que je vis dans cette sombre demeure, pour le moment, il faut prendre congé de Dickens, qui se mit tout entier à notre disposition pour le reste du temps que nous avions à passer dans son pays.
Malgré sa bienveillance, il m'avait fait peur; je songeais, après l'avoir quitté, à l'énorme puissance dont il dispose, et je regardai mon compagnon, je me regardai moi-même avec une inquiétude bien naturelle.
Nous avions, à nous deux, chétifs, fait poser la Frane devant cet observateur sagace, dont le moindre jugement, à peine jeté sous la presse, retentit sur toute la surface du globe. Malveillant ou moqueur, il pouvait esquisser d'après nous, la charge du _French literary gentleman_, l'envoyer aux quatre coins de l'univers, et faire rire à nos dépens six ou sept millions de lecteurs bretons, gallois, hiberniens, pictes, yankes, indiens, chinois, etc.
Or, je remarquai avec une véritable horreur,--pénétré des conséquences graves que pouvait avoir le plus futile incident, je remarquai, dis-je, que l'un de mes gants était décousu au-dessous du pouce, de manière à compromettre mon pays, si par hasard le terrible romancier s'était aperçu de ce désordre.
Je n'ai pas lu, depuis lors, une livraison de Martin Chuzzlewit sans y chercher une induction défavorable au caractère de mes compatriotes, à propos d'un gant de chevreau noir horriblement entrebâillé.
II.
CHEZ ROGERS.
Il y a justement un an, jour pour jour, que je vis pour la première fois le soleil étinceler sur les dalles encore humides des trottoirs de Londres, et j'étais à Londres depuis trois semaines. Depuis huit jours, pris du spleen, je ne souriais plus à mon compagnon que d'un air contraint. Il lisait clairement un reproche dans chacun de mes regards.--Je maudissais l'Angleterre,--cette nef gigantesque,--absolument comme Géronte, la galère fantastique du mons Scapin.
Mais qu'un seul rayon de soleil dissipe de brume! Il n'en fallut pas davantage pour me faire trouver à notre maigre hôtesse une physionomie avenante: à ses cuillers d'argent allemand, jaunes et bosselées, un extérieur confortable; à son monotone et monosyllabique déjeuner,--_eggs, ham, tea_,--une mine nouvelle et des attraits nouveaux.
Puis l'obligeant architecte choisit cette riante matinée pour tenir la promesse qu'il nous avait faite de nous ouvrir le musée de Samuel Rogers.
Nous partîmes à pied, sans parapluie; et nous ne trouvâmes point, dans Bond-Street, ce pauvre diable de balayeur français en costume égyptien, qui prélevait sur nos bottes vernies, un impôt plus que quotidien; et ces hideuses fenêtres à guillotine, que j'avais prises en horreur, s'ouvraient de tous côtes pour laisser passer de blondes têtes, de fraîches épaules, des bras ronds et satinés. Bref, tout souriait, et le cri funèbre des vieux habits (_old clothes_) avait lui-même un accent relativement gai.
Notre guide, qui nous procédait de quelques pas, s'arrêta devant une maison d'assez ordinaire apparence, dont un vieux valet entrouvrit la porte avec une prudence caractéristique. Mais lorsqu'il eut reconnu l'obligeant architecte, commensal et ami de M. Rogers, nous pénétrâmes sans difficulté dans le sanctuaire.
Le musée remplit la maison, ou, pour mieux dire, la maison n'est qu'un musée; le corridor même est encombré de bas-reliefs et tapissé de tableaux. Ce qu'il y a de richesses entassées dans cet espace étroit effraie l'imagination, pour peu que l'on soit habitué à chiffrer la valeur probable des objets que rassemble un dilettante difficile, un bibliomane fanatique. Par exemple, ce manuscrit de quelques lignes, déroulé sous un simple cadre en bois sculpté, c'est le sous-seing privé par lequel Milton se dessaisit à vil prix de tous ses droits à la propriété du _Paradis perdu_. Cet autographe a dû coûter au riche auteur de _l'Italie_ trente fois plus que le _Paradis perdu_ ne coûta au libraire, il est vrai que par compensation _the Human Life_ a rapporté à Rogers cinquante fois plus que le _Paradis perdu_ ne valut à l'Homère anglais.
Je ne sais si ce fut _la Vie humaine_, ou _les Plaisirs de la Mémoire,_ dont le poète-banquier voulut apprécier la vogue par livres, schellings et pences. En conséquence il lui ouvrit sur ses livres un compte par doit et avoir. Le doit du poème étaient les frais d'une magnifique édition, ornée de gravures; à l'avoir figuraient, les sommes reçues des libraire. La balance fut aussi satisfaisante pour le spéculateur que pour le poète; et, tandis que ce dernier s'abandonnait à des rêves de gloire, l'autre put se flotter les mains et empocher un bon bénéfice sur «l'affaire» en question.
Heureux les pays où les banquiers gagneraient ainsi leur fortune et la dépenseraient d'une manière aussi noble, achetant, avec le salaire de leurs plus beaux vers, une toile de Raphaël ou de Rubens, un bronze de Cellini, un livre rare--mais, plus heureux encore celui où, ni les beaux vers, ni les beaux tableaux ne deviendraient des objets de commerce; où les grands talents, pensionnaires de la république, produiraient gratuitement pour le peuple; où la mendicité dans les arts n'aurait pas pour excuse le besoin de vivre, qui excuse tout:--où, par conséquent, la pensée garderait sa noblesse, et ne dérogerait jamais en face de l'opulence humiliée:
Reynolds et Titien, Claude Lorrain et Gainsborough, Wilson et Poussin ne se disputent les panneaux du charmant parloir où l'on nous fit d'abord entrer.--Les fenêtres donnent sur le parc Saint-James, et, aussi loin que l'oeil peut s'étendre, il ne rencontre que frais gazons, massifs de feuillage, troupeaux épars sur l'herbe épaisse, car il faut que le goût des choses champêtres se retrouve dans tout établissement composé par un Anglais. Rogers, d'ailleurs, plus que tout autre, doit aimer la solitude et la paix des champs, lui qu'un savant critique comparant naguère aux brahmanes de l'Inde, tranquilles et rêveur» au sein de l'univers tumultueux.
«Dans ces poèmes, dit-il, et nous ne saurions mieux dire, Rogers a peint la réalité de la vie; tout l'idéal de son oeuvre est dans la pratique du bien, dans le culte du devoir, dans le développement naïf de notre existence, telle qu'elle s'écoule ordinairement sous l'influence des événements vulgaires, mais aussi sous la loi d'une raison calme, et une bonne conscience et d'une âme bien née.
«Les passions mondaines, dans leur frivolité, lui sont étrangères, les préjugés ascétiques n'ont aucun accès dans son esprit. Il n'est ni sceptique, ni satirique, ni misanthrope, ni athée, ni sectaire; le christianisme pur d'alliage, mais ployé aux moeurs et aux habitudes modernes, respire au fond de sa poésie comme dans un noble sanctuaire. Charité envers tous, pitié sans faste, dévouement sans orgueil, accomplissement du devoir, joies de la famille, indulgente vertu, bonté sans mollesse, activité sans inquiétude, résignation sous le sort, mais sans affectation à le braver, tels sont les axiomes familiers qui servent de mobile aux scènes qu'il aime à peindre.»
L'homme dont les oeuvres ont été ainsi caractérisées parut bientôt devant nous. C'était un petit vieillard aux yeux rougis par l'étude, mais, à l'encontre de beaucoup d'autres savants, mis avec une propreté recherchée. Sa peau semblait avoir été brossée ride à ride; ses mains sèches étaient blanches et parfumées. La régularité méthodique des habitudes se trahissait dans ses allures réservées et polies à la fois. Il nous montra toutes ses richesses sans rien omettre, mais sans insister sur rien, si ce n'est, je pense, sur une remarque historique à propos de je ne sais quelle médaille fruste. Il avait tiré cette dernière d'une espèce de bahut d'ébène, dans les panneaux duquel sont incrustés quatre délicieux tableaux de Stothard, le peintre des fées et des lutins.
Après nous avoir fait admirer un mécanisme grâce auquel chacun de ses tableaux, monté sur un châssis mobile et s'écartant à volonté de la muraille, peut être placé suivant l'heure dans son jour le plus favorable, il nous conduisit à son cabinet de travail, placé sur la rue. La porte, qui se referma derrière nous, simulait à s'y méprendre un corps de bibliothèque; en telle sorte qu'une fois entré, on était littéralement entouré de livres, et complètement isolé du monde extérieur.
Sur la table du milieu, parmi un monceau de productions nouvelles, adressées à Rogers comme à un des patrons de la littérature nationale, j'aperçus une petite toile resplendissante de couleur: c'était le dernier chef-d'oeuvre d'un jeune peintre, le seul héritier légitime qui puisse réclamer la succession de Wilkie. Nous ne le connaissons pas encore. Il s'appelle Mulready. Le tableau dont je parle représente un écolier guettant une mouche. C'est un vrai bijou travaillé _con amore_, avec amour, et frayeur, ajouterons-nous, pour être soumis à un des appréciateurs le plus justement difficiles.
Je l'étudiais avec délices, quand je relevai la tête, Rogers avait disparu comme une sorte d'apparition fantastique, sans cérémonie et sans bruit. L'obligeant architecte nous apprit que nous pouvions, autant que cela nous plairait, prolonger notre visite aux tableaux; et je compris, en ne sortant de là que deux heures après, combien l'apparente impolitesse de notre hôte était en réalité une attention délicate.
Nous allâmes de là chez Colnaght, le célèbre marchand d'estampes, et pendant que nous admirions sa collection de gravures anciennes, notre guide lia conversation avec un homme d'une cinquantaine d'années, pâle et souffrant, assis sur un fauteuil dans l'arrière-magasin. Après un entretien de quelques minutes, l'obligeant architecte revint de notre côté, feignit de regarder avec attention la planche que je tenais, et me poussant légèrement du coude.
«C'est la journée aux poètes, me dit-il. Vous avez passé la matinée chez l'auteur des _Plaisirs de la mémoire_: voyez là-bas celui des _Plaisirs de l'Espérance._
--Thomas Campbell! m'écriai-je.
--Thomas Campbell! répliqua notre guide, le poète le plus chaste, le plus correct, le plus châtié de l'époque moderne. Lord Byron, ce juge difficile, le plaçait au-dessus de tous ses autres rivaux, si ce n'est pourtant de Samuel Rogers. Mais bien des gens, sur ce dernier point, ne pensent point comme Byron. _Gertrude de Wyoming_ me paraît une conception plus originale et plus pathétique qu'aucune de celles dont Rogers a semé ses grands poèmes didactiques et moraux. Puis, bien qu'il soit injuste de comparer un simple journal de voyage écrit en prose avec tout l'abandon que comporte cette espèce de production à une oeuvre lentement conçue, exécutée dans le silence du cabinet après des études sans nombre, je vous avouerai naïvement que je préfère les _Souvenirs d'Alger_ (par Campbell), au long travail de Rogers sur l'Italie.»
A ce même moment, Campbell se levait pour sortir, et je remarquai avec peine, dans sa démarche traînante et sur sa physionomie découragée, les symptômes d'une santé profondément atteinte.
Je me doutai peu cependant que, moins d'une année après, les caveaux de Westminster s'ouvriraient pour recevoir le chantre de l'Espérance.
Né en 1760, Samuel Rogers vit encore. Thomas Campbell n'avait que quarante-sept ans lorsqu'il prit place dans l'enceinte illustre que les scrupules de quelques prélats ferment aux restes de lord Byron.
O. N.
Chronique musicale.
_Les Quatre Fils Aymon_, opéra-comique en trois actes, paroles de MM. de Leuven et Brunswick, musique de M. Balfe.
Ces quatre fils Aymon sont d'invention toute moderne, et n'ont rien de commun avec ceux d'autrefois. D'abord, ils sont Bretons, et les autres étaient Gascons. Quel rapport y a-t-il entre un Gascon et un Breton, je vous le demande?
Je crois pourtant qu'Yvon, le vieux majordome de ces illustres chevaliers, doit avoir voyagé souvent devers la Garonne, et qu'il a bu plus d'une fois de l'eau de ce fleuve, qui, on le sait, a la propriété de monter au cerveau et d'inspirer les inventions hardies et les fables ingénieuses. Vous allez en juger, et je m'en rapporte à vous.
Le vieux duc Aymon est mort depuis un an, et, par testament olographe, il a ordonné à ses quatre fils de partir aussitôt après sa mort, de prendre chacun une direction différente, de ne revenir qu'au bout d'une année, et d'ouvrir alors seulement un vieux bahut qui renferme leur héritage. Renaud, Olivier, Richard et Allard ont obéi ponctuellement à leur père, et Yvon est resté pendant toute l'année dans le vieux château, qu'il commande seul et qu'il administre à son gré.
Toute la fortune de la famille étant sous les scellés, au fond du bahut, Yvon n'avait pas un sou vaillant pour passer cette longue année. Mais c'est un serviteur fidèle, courageux et intraitable à l'endroit de l'honneur des Aymon. Il a pris sur-le-champ un parti qui coupait court à toutes les difficultés. Il a congédié toute la garnison et tout le domestique du château, gardant seulement avec lui une vieille servante. Puis il a levé le pont, baissé la herse, et s'est tenu renfermé dans le vieil édifice, refusant obstinément la porte à tout étranger, pèlerin ou chevalier errant assez malavisé pour y venir frapper. On a pu trouver les Aymon peu hospitaliers, mais on n'a pu dire, du moins, qu'ils n'avaient que de l'eau à boire, et c'est à quoi il tient par-dessus tout. C'est là qu'il place _l'honneur de la famille_. Chacun entend l'honneur à sa manière.
Pour mieux faire illusion sur ce point, il parcourt toutes les nuits, sa lanterne à la main, les remparts et les fossés du château, criant d'une voix de tonnerre: «Sentinelles, prenez garde à vous!» de façon à faire hurler tous les chiens et à tenir en éveil tous les manants du voisinage.
Cependant il a vécu pendant toute l'année des légumes du jardin, des goujons et des poules d'eau du fossé. J'avoue qu'il est un peu maigre; mais l'embonpoint de dame Gertrude fait honneur à ce régime philosophique.
Tout à coup le cor se fait entendre à la poterne, et sonne la fanfare des ducs Aymon. Ce sont les quatre voyageurs qui arrivent. D'abord ils chantent un quatuor; puis ils demandent à déjeuner, Allard surtout qui a toujours faim. Mais Yvon n'a pas de quoi se présenter honnêtement au marché.
«Mettez la main à l'escarcelle, messeigneurs.--Mettons la main à l'escarcelle. «Chacun met la main à l'escarcelle, et n'y trouve rien. Ce qui prouve l'éternelle vérité du vieil adage: _Pierre qui roule n'amasse pas de mousse_. Mais Yvon sait son Walter Scott sur le bout du doigt, et n'est pas homme à rester _a quia_ pour si peu. Il descend dans le village et avise un manant attablé qui va procéder à l'autopsie d'un pâté comme on n'en voit guère à la Roche-Aymon.--«Ce pâté est à nous, manant; le gibier qu'il contient a été tué sur nos terres.»--Et il s'en empare. Puis il rencontre une oie, lui passe délicatement une flèche au travers du corps, et paie la propriétaire d'un délicieux calembour: «--Qu'appelez-vous votre oie, la mère? C'est une oie sauvage: la preuve, c'est qu'elle s'est sauvée à mon approche.»--A de pareils arguments un vassal n'a rien à répliquer.
Pendant que l'oie est à la broche, on procède à l'ouverture du bahut, où doivent être entassées tant de richesses. Hélas! on n'y trouve qu'une feuille de papier où le défunt a griffonné quelques lignes de sa main ducale: «Mes enfants, j'étais miné de la tête aux pieds quand j'ai quitté ce monde, et je n'ai rien à vous laisser que ma bénédiction. Je vous la donne. Aimez-vous toujours, et soyez bien sages, etc., etc.» On est toujours prodigue de morale, quand on n'a pas autre chose à donner. Les quatre frères, édifiés et attendris, chantent de nouveau un quatuor. Mais le sort les poursuit de toutes les manières, et il est écrit qu'ils ne déjeuneront pas.
Qui se présente en si bel équipage, et accompagné de si gente damoiselle? C'est le sire de Beaumanoir, curieux et affamé. A lui le rôti, à lui le pâté conquis par Yvon avec tant d'audace: l'honneur de la famille le veut ainsi. Mais il veut avant tout savoir ce que renfermait le coffre précieux scellé avec tant de soin--«Des sommes incroyables», répond Yvon, toujours pour sauver l'honneur de la famille. D'ailleurs, il a deviné du premier coup que le Beaumanoir n'est si curieux que parce qu'il a une fille à marier.
«Mais, dit le comte, une fortune partagée entre quatre héritiers se réduit à rien.
--C'est vrai, répond le majordome, qui n'est jamais en défaut; mais sur les quatre, trois sont morts à la guerre. C'est l'aîné qui hérite du tout.
--Quel bon parti pour ma fille!» s'écrie Beaumanoir, qui est avare.
Il n'a pas seulement une fille, mais trois nièces, dont il est le tuteur. Il les a mises au couvent: quand elles auront pris le voile, leur fortune, qui est immense, lui appartiendra. En attendant, il dit qu'elles n'ont rien, pour éloigner les épouseurs. Mais Hermine, qui est une honnête fille, déclare tout net à son père qu'elle ne se mariera que lorsque ses trois cousines seront pourvues; c'est un voeu qu'elle a fait dans les trois chapelles les plus révérées du pays. Remarquez, je vous prie, qu'elle aime en secret messire Olivier, l'aîné des Aymon, celui-là même que son père veut lui faire épouser. Rare exemple de désintéressement et d'abnégation, qui mérite bien qu'on lui pardonne quelques peccadilles!
Le fait est que durant ce voyage, entrepris, sans que son père en sût rien, dans un but si louable, elle a eu d'étranges aventures. Elle a rencontré successivement Renaud, Richard et Allard, leur a fait à tous trois les yeux doux, leur a tourné la tête, et a reçu leur hommage, leur foi et leur anneau. Elle a donc, de compte fait, quatre amants, et c'est beaucoup pour une fille de bien. Heureusement elle a autant d'esprit que d'amants, et se tire de ce cas embarrassant avec une dextérité merveilleuse.