L'Illustration, No. 0073, 18 Juillet 1844

Part 6

Chapter 63,502 wordsPublic domain

Alors... Mais, interrompit brusquement mon oncle Antoine, toutes ces histoires se ressemblent au dénouement, et tu dois savoir que Keraudran épousa Mathilde. Tu dois même, tout enfant, avoir vu la comtesse de Keraudran qui te donnait des dragées. C'était une fort aimable femme, que j'ai revue avec bien du plaisir; mais j'avoue que je ne lui parlai jamais de notre voyage à la ferme, et elle ne m'en parla pas davantage: seulement son amitié me prouva qu'elle n'avait pas oublié comment il s'était terminé. Quant a ce pauvre Keraudran, tu sais qu'il fut emporté à Leipzig par un boulet... à mes côtés. L'armée y perdit un bon général, et moi un ami bien cher... Après tout, il n'a pas eu le malheur de devenir vieux, ce qui est une triste chose, quand on a été jeune.

Maintenant... concluons, dit mon oncle Antoine après un moment de silence. Nous voyez bien que si mon ami Nathaniel n'eut pas la force d'accomplir ce sacrifice volontaire auquel Alceste se résigne dans Euripide, ce n'était ni faute d'amour, ni faute de courage, ni faute de dévouement, il prouva depuis qu'il avait tout cela. Pourquoi donc fit-il ensuite ce qu'il ne put faire d'abord? et pourquoi devons nous parier cent contre un que, dans des circonstances semblables, tout homme en ferait autant à sa place?--C'est que, dans le dévouement de celui qui donne sa vie pour sauver l'objet aimé des flammes de l'incendie, ou bien qui joue sa tête pour le préserver du danger qui le menace, il y a toujours quelque chose qui l'encourage et le soutient. Et ce quelque chose... c'est l'emblème de l'humanité, c'est le fond de la boîte de Pandore, c'est... l'espérance!»

D. Fabre d'Olivet.

Embellissements de Paris.

Paris s'accroît et s'embellit tous les ans dans une proportion qu'on peut qualifier d'effrayante. Des villes entières ont été construites ou se bâtissent encore sur de vastes emplacements enlevés à l'agriculture dans les anciens quartiers, des rues nouvelles se percent, d'élégantes maisons remplacent de vieilles masures qui attristaient la vue des passants. Malheureusement les architectes se montrent aujourd'hui trop disposés à satisfaire l'insatiable avidité des propriétaires. Ils n'ont qu'un but: entasser dans le plus petit espace le plus grand nombre de locataires. Vues de l'extérieur, la plupart des constructions modernes charment nos yeux, mais ne vous laissez pas séduire par ces dehors trompeurs; l'intérieur manque d'air et de lumière. Ces appartements sont destinés à des habitants de Lilliput.

Cependant Paris possède encore, Dieu soit loué, quelques propriétaires qui ne s'occupent pas exclusivement du produit brut de leurs maisons, et des architectes qui, se refusant à bâtir constamment des casernes uniformes, consacrent une partie de leur temps au culte de leur art. Parmi ces honorables exceptions, qu'elle s'empressera toujours de signaler, _l'Illustration_ choisit aujourd'hui une maison gothique allemande appartenant à M. Contzen et que M. Dussillion vient de faire construire sur les terrains de l'ancien jardin Beaujon.--Un autre jour, elle montrera à ses abonnés le nouveau square de Trévise, et les maisons de la place Saint-Georges, de la rue des Fontaines, de la place Bréda, etc.

La maison allemande du jardin Beaujon mérite réellement la visite de tous les amateurs. Nous n'avons pas besoin de décrire l'extérieur, dont notre dessin donnera une idée suffisante; quant à l'intérieur, il nous serait difficile de faire comprendre à ceux qui n'ont pas eu comme nous le privilège de l'admirer, combien il est riche, élégant et confortable. Cette maison est une des plus belles et des plus agréables habitations de cette ville nouvelle qui s'étend de la Madeleine à l'Arc-de-Triomphe. Elle contient, dans l'étage du soubassement, une cuisine, un lavoir, une office, un bûcher, un garde-manger, une cave à vin et une grande citerne; au rez-de-chaussée, une antichambre, une salle à manger, une office, un grand salon, un vestibule d'escalier; au premier étage, un vestibule, deux appartements et toutes leurs dépendances; au deuxième étage, un appartement comprenant une salle à manger, un salon, une chambre à coucher, une cuisine et diverses dépendances.

Environs de Paris.

Que ne pouvons-nous, nous aussi, aller faire des expériences de jour et de nuit au sommet du Mont-Blanc (cette _bosse du dromadaire_, ainsi nommée, dit le guide Richard sans plaisanter, parce qu'elle ressemble au dos d'un _chameau_), rendre une visite à la reine Victoria ou à l'empereur du Maroc, prendre des leçons de polka et de mazourka du célèbre Laborde, dont la réputation européenne attire cette année à Spa toute l'aristocratie de l'Europe!...

Mais pourquoi ces soupirs et ces regrets inutiles? Nous sommes condamnés à errer autour de Paris dans un rayon de dix ou quinze lieues. Notre sort est il donc, si cruel? touristes blasés qui allez si loin chercher des émotions, avez-vous jamais visité les nombreuses merveilles que la nature et l'art, l'histoire et la poésie, qui est à l'histoire ce que l'art est à la nature, ont jetées sur cette terre privilégiée appelée les environs de Paris? Charles Nodier vous l'a dit dans une des dernières pages échappées à sa plume: «La main de Dieu y a répandu partout, comme une bénédiction, le trésor inépuisable de ses sublimes caprices; la main de l'homme y a gravé, comme une action de grâces, l'empreinte de son infatigable intelligence; les artistes l'ont dotée de leurs chefs-d'oeuvre, les rois l'ont remplie de souvenirs et de monuments; le peuple, pauvre et pourtant prodigue, y a semé, sans ordre et sans profit, la moisson toujours féconde de ses luttes et de ses triomphes; puis, dans le feu de chaque rayon, dans le repos de chaque ombre, la poésie est venue se plaindre ou chanter avec l'amour, avec la gloire, avec les hautes infortunes avec les sombres misères, dans les châteaux splendides et sur les champs de bataille, au milieu des villes troublées et des villages abrités.» Ne nous plaignons donc pas de notre lot, nous autres Parisiens forcés! Tout autour de nous que de beautés, que de richesses, que ses souvenirs! De quelque côté que nous tournions nos pas, notre curiosité et nos goûts trouvent à se satisfaire! Ici, un des plus charmants paysages qu'il soit donné à l'homme d'admirer sur cette terre; là, un palais rempli de trésors; plus loin, la demeure ou la tombe d'un grand homme. A peine sortis des murs de la capitale, nous nous promenons seuls dans de délicieuses solitudes, notre imagination peut évoquer à son aise les ombres des plus aimables héroïnes des temps passés. Aimons-nous, au contraire, la foule et le mouvement, un orchestre joyeux nous appelle à un bal en plein air, dans lequel d'élégantes toilettes de ville se mêlent aux pittoresques costumes de la campagne: car les paysans des environs de Paris ont conservé, sinon dans leurs habitudes et dans leurs moeurs, du moins dans leur toilette, plus d'originalité et d'individualité que ceux de certaines provinces éloignées.

Et pourtant, nous l'avouons avec peine, les environs de Paris ne sont pas aussi visités qu'ils méritent de l'être. Les étrangers, qui les jugent en les comparant à d'autres lieux célèbres, les apprécient mieux que les Parisiens. Le beau livre des Environs de Paris (2), que publie en ce moment M. Kugelmann, a pour but de réparer cette injustice. Sous ce rapport seul, il aurait droit à nos éloges et à nos encouragements; mais beaucoup d'autres titres non moins sérieux lui assurent un succès mérité.

[Note 2: Le livre des _Environs de Paris_, imprimé avec le plus grand luxe, sur papier grand jésus satiné, se composera de cinquante livraisons environ, ornées de 200 dessins, frontispice, têtes de pages, lettres ornées, vignettes, culs-de-lampe, etc.; indépendamment de ces dessins, 28 sujets tirés à part, exécutés par les meilleurs artistes, représenteront les scènes les plus intéressantes de l'ouvrage.

Il paraît le samedi de chaque semaine, sans interruption, une ou quelquefois deux livraisons. L'ouvrage sera entièrement terminé à la fin de novembre 1844.

Chaque livraison se compose alternativement d'une feuille (16 pages d'impression) avec 5 dessins imprimés dans le texte, ou d'une demi-feuille (8 pages d'impression) à laquelle est joint un grand sujet tiré à part.

Le prix de la livraison, dans une belle couverture, est pour Paris, 30 centimes, et pour les départements, 35 centimes...

En payant d'avance 30 livraisons, les souscripteurs de Paris reçoivent l'ouvrage à domicile et franco. On souscrit à Paris chez C. Kugelmann, éditeur, rue Jacob, 2e, et chez tous les libraires de France et de l'étranger.]

«Ce coin de terre que le soleil réchauffe tout entier d'un seul rayon, écrivait encore Charles Nodier, a été depuis tant de siècles arrosé avec du sang et avec des larmes, qu'il est devenu fertile pour les artistes, les savants et les poètes.

«Si les matériaux sont nombreux, les talents jeunes et forts ne manquent pas, grâce à Dieu, pour les bien mettre en oeuvre.

«J'ai consenti à marcher à la tête de ce brillant état-major, non pas pour l'aider, mais pour le conduire, non pas pour le conseiller, mais pour le voir faire, comme ces vieux blessés que l'odeur de la poudre n'électrise plus, et qui s'assoient sur le bord du chemin, en criant aux autres: «En avant!»

Marchez! troupe vaillante! marchez! vous tous que j'ai vus naître et grandir, et si bien grandir, et si bien monter, que je ne puis plus apprendre vos noms aimés à personne.

«C'est Léon Gozlan, l'habile écrivain, l'élégant ciseleur de phrases; c'est Jules Janin, le vif, abondant et profond causeur; c'est Viollet-le-duc, qui allie par merveille la science à l'esprit: c'est Arsène Houssaye, qui chante harmonieusement en prose et en vers; ce sont enfin les jeunes éminents éclaireurs de cette noble cavalerie: Marie Aycard, Louise Lurine, Étienne Arago, Jules Sandeau, Albéric Second, et plusieurs encore que je n'oublie pas, et dont le public se souvient.

«Le crayon spirituel et vrai de MM. Auguste Régnier, Jules David, Baron, Célestin Nanteuil, Édouard de Beaumont, viendra à l'aide de cette collaboration distinguée, et tous ces talents offriront des sites charmants aux promeneurs, des monuments aux artistes, des trésors de poésie et de sentiment aux rêveurs, des traditions au peuple, de la science à ceux qui l'aiment, des souvenirs, des tableaux, des anecdotes et de l'intérêt à tout le monde.»

Grâce à la complaisance de M. Kugelmann, nous pouvons aujourd'hui montrer à nos abonnés quelques-uns des dessins qui ornent cet intéressant volume. Faisons avec eux deux petites excursions sur les deux rives de la Seine; allons à Montmorency nous promener à une ou à cheval, boire du champagne et visiter _l'Ermitage_, cette charmante maison de campagne que la marquise d'Epinay fit construire discrètement pour J.-J. Rousseau pendant un de ses voyages à Genève.--Que si, aux promenades à âne ou à cheval, nous préférons les plaisirs enivrants du bal, courons à Sceaux, où l'on danse sur les ruines de ce beau château construit par Colbert, et dont il ne reste plus qu'un pavillon: là aussi nous retrouverons des souvenirs littéraires. Ce château gothique avec tourelles mâchicoulis, fossés et ponts-levis, qui attire dans la Vallée-aux-Loups l'attention de tous les promeneurs, M. de Chateaubriand l'a fait bâtir à son retour de la Palestine, il y écrivit _les Martyrs_. Il appartient aujourd'hui à M. Sosthène de La Rochefoucauld...

Cependant quelles sont ces tourelles élégantes qui s'élèvent au bas de la treizième page de ce numéro? C'est la loge de Viarmes, autrement dit le château de la reine Blanche. Lecteurs curieux qui désirez visiter cette royale demeure, allez au milieu de la forêt de Chantilly, au bord des étangs de Courcelles; mais n'oubliez pas de prendre pour guide et pour cicerone l'ouvrage que publie M. Kugelmann. Quant à moi, je ne pourrais pas aujourd'hui vous suivre si loin: mes moments sont comptés, je n'ai plus que le temps de porter cet article à l'imprimeur, qui l'attend.

Bulletin bibliographique.

_Théâtre complet des Latins_, traduit par MM. Alphonse François, Alfred Marin, Desforges, Savalète, avec texte, notices, etc. (_Collection des auteurs latins_, publiée par M. Nisard.) 1 beau volume in-8°. Prix, 12 fr. _Dubochet et comp_, rue Richelieu, 60.

Soit par la satiété des choses nouvelles, soit par un retour vers le goût du simple en matière d'art, soit par caprice ou engouement, toujours est-il que le théâtre ancien est redevenu à la mode. Nous avons vu le vieux Sophocle aider victorieusement l'Odéon à braver les ardeurs de l'été; et Aristophane se prépare, dit-on, à faire l'ouverture de la campagne d'hiver. Après _Antigone, les Nuées_. Le roi de Prusse, qui, le premier, a favorisé par son exemple cette renaissance de l'art grec, vient d'étendre sur les muses latines le même bienfait. _Les Captifs_, de Plaute, ont été représentés à la cour, non point traduits, mais en latin, ayant des étudiants de l'Université pour acteurs, et pour intermèdes, des odes d'Horace, mises en musique par Meyerbeer, l'auteur de _Robert_ et du _Croisé._

Le _Théâtre complet des Latins_, que nous annonçons, ne pouvait donc paraître dans un moment plus propice. Hâtons-nous d'ajouter que cette publication n'avait pas besoin du secours des circonstances pour réussir. C'est un bel et bon livre, déjà accueilli par le public avec une faveur toute légitime, et au moment où nous nous disposions à en prédire le succès, nous sommes heureux de n'avoir plus qu'à le constater.

Ce volume renferme, ainsi que son titre l'indique, tout le théâtre latin, non que les éditeurs aient cru devoir joindre à Plaute, à Térence et à Sénèque, les fragments informes qui nous restent des auteurs dramatiques antérieurs à Plaute. Sous ce rapport, nous approuvons pleinement leur réserve. Nous pensons, comme eux, que des fragments mutilés et sans liaison ne peuvent offrir pour le public aucun intérêt, et que le texte, fort controversé, d'ailleurs, par les commentateurs et les philologues, ne présente aucune de ces beautés qui dédommagent du défaut de suite et d'ensemble.

Toutes les traductions de ce volume sont nouvelles. Plaute est traduit par M. Alphonse François, à l'exception de quatre comédies, _l'Amphitryon, l'Asinaire, les Captifs, le Cable._ On doit à la plume d'Andrieux, le spirituel auteur des _Étourdis_, les élégantes versions de ces quatre pièces. M. François, du reste, a revu ce travail avec un soin scrupuleux, et lui a fait subir d'excellentes retouches. La traduction de Térence est de M. Alfred Magin, recteur de l'Académie de Nancy. Celle de Sénèque est de M. Desforges, professeur de rhétorique au collège Louis-le-Grand, moins deux tragédies, _Thyeste_ et l'_Hercule furieux_, qui ont été traduites par M. Th. Savalète, traducteur de la _Métamorphose_ d'Apulée, et à qui la collection de M. Nisard doit aussi une version savante et fidèle de la moitié des _Lettres de Cicéron._

Ces habiles et consciencieux écrivains ont rivalisé de soins et d'efforts pour élever à la muse latine un monument digne d'elle, et depuis longtemps la critique n'a eu à signaler un ensemble de travaux aussi remarquable. Sénèque, Térence et Plaute sont reproduits avec un égal bonheur, et cependant avec toute la variété qui les distingue. Nous nous occuperons principalement de Plaute, qui remplit d'ailleurs la majeure partie du volume, et qui, par son originalité vigoureuse et franche, offrira peut-être le plus d'attrait aux lecteurs de ce temps-ci. Il y a dans Plaute du Rabelais, du Montaigne et du Molière. Poète moins raffiné que Térence, il a fouillé plus profondément dans les vices et dans les travers de son époque; il porte le cachet d'une individualité forte et puissante, et, par un rare privilège, il sait marier souvent au gracieux enjouement d'Horace la sauvage énergie de Juvénal.

Dans une excellente notice sur Plaute, placée par M. A. François en tête de sa traduction, il fait remarquer avec raison que la lecture de ce poète n'est pas seulement précieuse sous le rapport de l'art dramatique, mais encore qu'elle présente à l'observateur et au philosophe le plus constant intérêt. Laissons parler le judicieux écrivain:

«N'est-il pas curieux, dit-il, de retrouver en vingt endroits les usages, les intrigues, les vices, les raffinements de la civilisation moderne, les escroqueries de nos usuriers, les ruses des chevaliers d'industrie qui s'emparent d'un nouveau débarqué comme d'une dupe qui leur revient légitimement; les fous des rois et des seigneurs, nos complaisants, nos anciens abbés, nos factotums de grandes maisons sous la figure des parasites; nos bourgeois à moustaches et à éperons sous l'air ridicule des fanfarons de Rome; les abus des États modernes, l'inspecteur de police qui brise les cachets et lit les lettres sans façon, le contrôleur de la douane qui retient les malles et les paquets du voyageur au profit de l'État, les garnisaires établis chez les citoyens qui refusent l'impôt; toutes ces institutions, mal nécessaire, renaissant toujours en dépit des réformes et des révolutions, et qui paraissent l'escence de la société humaine et le fond de tout gouvernement?

«N'est-il pas plaisant de retrouver exactement aussi tontes les charlataneries de notre théâtre moderne; de voir, les _claqueurs_ établis au parterre de Rome, les cabales organisées; d'entendre, au commencement ou à la fin de chaque pièce, ces formules de galanterie, ces couplets au public, dans le style de nos vaudevillistes ou de nos vieux auteurs comiques, de Dancourt, de Dufresny, et même de Beaumarchais; de voir le luxe de décorations et de costumes employé comme supplément au mérite des pièces; ces traits satiriques lancés aux auteurs rivaux, aux acteurs de troupes étrangères; les directeurs achetant fort cher des pièces souvent fort mauvaises; cet usage aristocratique de faire retenir sa place par son esclave; dans la salle, ces placeurs chargés d'indiquer son siège à chaque spectateur; enfin, des agents de police maintenant l'ordre et le silence?»

Ajoutons que le style vif, animé, toujours naturel, du nouveau traducteur, sa touche ingénieuse et fine, doublent ce qu'il y a de piquant et de fécond dans les rapprochements qu'il indique avec tant de sagacité et d'à-propos. M. François, interprète habile et brillant de la _Vie d'Agricola_, vient d'acquérir un titre de plus à l'estime de tous les amis des lettres latines et françaises.

Plaute a souvent exercé la patience et le talent des traducteurs. Sans parler des plates et lourdes versions du trop fécond abbé de Marolles, du bénédictin Guédeville, de Coste, de Limiers, du père Dotteville et de l'abbé Lemonnier, l'illustre madame Dacier nous a donné de quelques comédies de Plaute une traduction moins estimable par elle-même que par les notes savantes qui raccompagnent. M. François excuse spirituellement les contre-sens de cette dame, en disant _qu'ils font honneur à sa vertu_, «car, ajoute-t-il, il y a dans Plaute plus d'un vers qu'il faut la louer de n'avoir pas compris.» Dans ces derniers temps, une traduction complète de Plaute a été publiée par un laborieux et savant professeur, M. Levée. Ce travail, très-recommandable du reste, manque malheureusement de toutes les qualités qu'on exige d'abord dans une traduction de Plaute: la vivacité, le naturel et le piquant du style. C'est l'oeuvre d'un homme consciencieux, qui sait rendre la lettre, mais non l'esprit; le dessin est fidèle, mais la couleur manque au tableau. M. Naudet est venu ensuite, et en même temps qu'avec la haute érudition qui le distingue, il revoyait et restaurait le texte du poète, à l'aide des manuscrits nouveaux d'Angelo Mai; il le traduisait avec une incontestable supériorité sur tous ceux qui l'avaient précède: «Cette traduction, dit le nouvel interprète de Plaute, est l'oeuvre d'un savant éclairé par le goût, d'un écrivain plein de ressources et de talent.» M. Alphonse François nous permettra de lui appliquer en totalité cet éloge, qu'il accorde à son devancier avec une modestie si loyale: ce sera, du même coup, rendre deux fois justice.

Par une heureuse innovation. M. François a traduit en vers, et en vers ingénieux et faciles, quelques passages, sortes de chansons, semées par le poète dans son dialogue, bien qu'elles ne différent en rien par la mesure et par le rhythme de ce qui les précède et de ce qui les suit. Nous citerons celle-ci, chantée, dans la comédie du _Curculion_, par un amant à la porte de sa maîtresse:

O porte aimable, si mon zèle Te chargea de fleurs, de présents, A la voix d'un amant fidèle Ouvre tes verrous complaisants! Tombez vous-même, à ma prière. Verrous, obstacles des amours; Rendez-moi votre prisonnière, L'espoir, le tourment de mes jours! Mais ils demeurent immobiles; Mon amour leur adresse, hélas! Des chants et des voeux inutiles! L'insensible airain n'entend pas.

Le _Théâtre complet des Latins_ contient, en un seul volume, la matière de douze volumes ordinaires. Le texte, imprimé avec une irréprochable pureté, est celui de Lemaire. Tout se réunit donc pour faire de cette publication l'une des plus précieuses de la belle collection, qui est un service éminent rendu par M. Nisard à l'étude et au culte des lettres latines.

L. H.

_L'Italie des Gens du Monde._ Venise, ou Coup d'oeil littéraire, artistique, historique, politique et pittoresque sur les monuments et les curiosités de cette cité; par Jules Lecomte_. 1 vol. in-8° de 650 pages.--Paris, 1844. _Hippolyte Souverain_. 8 fr.

Ce volume est le premier d'une collection qui aura pour litre: _l'Italie des Gens du Monde_. Après Venise la noire, M. Jules Lecomte nous promet d'abord Florence la verte, puis Rome l'empourprée et Naples l'azurée, offrant ainsi les quatre couleurs qui écartellent de _sable_, de _synople_, de _gueules_, et d'_azur_, le grand blason de la noble Italie.

«Par le nombre des pages et la variété des matières indiquées à chaque sommaire, ce livre, c'est l'auteur qui parle, est de beaucoup l'oeuvre la plus importante que jusqu'à ce jour on ait composée sur Venise pour les étrangers.» Que cette bonne opinion qu'il a de lui-même ne surprenne personne, car M. Jutes Lecomte croit pouvoir dire «qu'il serait impossible d'apporter dans une oeuvre analogue plus de zèle, plus de désir d'être utile à la ville et au visiteur; plus de conscience, enfin, dans le choix et l'emploi des matériaux, en même temps que plus d'abnégation dans les sacrifices de temps et les dépenses.»