L'Illustration, No. 0073, 18 Juillet 1844
Part 3
Après l'orfèvrerie d'art, voici l'orfèvrerie usuelle. MM. Boisseaux-Detot et compagnie ont exposé une soupière Louis XV, de la vaisselle plate et des couverts en _packfong_, métal blanc et ductile dont la base est le nickel, et qui a la sonorité de l'argent. Ils ont appliqué à ce métal l'argenture par le procédé Ruolz, et ont fourni des couverts qui peuvent lutter d'apparence et de durée avec l'argenterie. Le vieux plaqué, sans valeur jusqu'à présent, soumis au véhicule électrique, a reparu comme pièce d'orfèvrerie grâce à cet ingénieux procédé qui commence à se répandre dans les petites fortunes, et même, si nous en croyons certaines indiscrétions, qui a remplacé, chez certains grands seigneurs, l'argenterie massive et chère de leurs ancêtres.
Nous avons déjà parlé de machines-outils exposées par M. Calla fils. Cet habile mécanicien ne s'est pas borné à cette partie principale de son industrie; il a abordé la fonderie d'art, et d'une manière tout à fait supérieure. Les lecteurs de _l'Illustration_ en auront bientôt la preuve dans les dessins que nous leur donnerons lors de l'inauguration de l'église de Saint-Vincent-de-Paul. Aujourd'hui nous nous bornerons à signaler la statue de saint Louis, qui figurait au milieu de la grande salle des machines, le baptistère et les portes de Saint-Vincent-de-Paul.
M. Baudrit a exposé une armature en fer dans un nouveau système imaginé par un des plus savants architectes de Paris. Cette armature a pour but de supprimer les colonnes en fonte dans les devantures de boutique et dans les magasins. On sait combien le négociant parisien tient à avoir un bel étalage et à présenter au passant la tentation de devenir acheteur par le bon effet de marchandises arrangées avec goût, d'heureuses oppositions de couleurs, de rapprochements séduisants. Eh bien! un des grands obstacles qu'il a à vaincre, c'est la ligne disgracieusement verticale des colonnes en fonte qui soutiennent le poitrail et tous les étages supérieurs au magasin. C'est donc, un véritable service rendu au commerce et, nous ajouterons, à la sécurité publique, que l'introduction dans les constructions d'une pièce qui supprime du même coup et les colonnes et le poitrail. En cas d'incendie, la poutre calcinée entraîne par sa chute la destruction de l'édifice entier, tandis que l'armature en fer résiste et retient tout ce qui est au-dessus d'elle. M. Baudrit a appliqué aux constructions deux systèmes, l'un qu'il nomme renversement de la poussée, l'autre suppression de la poussée. C'est le premier dont nous offrons le trait aux lecteurs. L'armature se compose de deux tirants AD, CB, et d'un seul arc CD, allant de l'extrémité d'un tirant à l'extrémité de l'autre, les deux points A, B, étant seuls fixés à l'aide d'anses en fer. Tout le poids porté par l'arc CD, et tendant à le faire fléchir, aura pour résultat de solliciter le rapprochement des deux points A, B; mais ce rapprochement ne pourra jamais avoir lieu, car il faudrait ou que la plate-bande placée au-dessus de l'arc fût broyée, ou que la charge entière fût soulevée. Dans l'application, on évite la position diagonale de l'arc par l'ajustement indiqué dans la figure. Ces armatures ont subi des épreuves de puissance tout à fait concluantes. Une, entre autres, qui n'avait pas été sollicitée par le possesseur du brevet, en a démontré la force et la solidité. Une poutre de 30 centimètres de côté et de 5 mètres 50 cent. de longueur, est tombée, par mégarde, du quatrième étage sur une ferme placée au rez-de-chaussée! Cette ferme la renvoya par son élasticité, et la poutre alla percer un plancher nouvellement construit par le malencontreux charpentier. Nous ne doutons pas qu'avant peu d'années la plupart des boutiques de Paris seront munies de cette précieuse armature.
Nous avons examiné avec intérêt une machine à faire la brique, de l'invention de M. Parise, et dont nous donnons aujourd'hui le dessin. C'est une roue marchant par un mécanisme quelconque, et qui porte sur toute sa circonférence des augets. Ces augets reçoivent la terre qu'un ouvrier verse par une espèce de trémie ou d'entonnoir, puis se referment et compriment la terre, dont ils expriment ainsi l'eau, en donnant à la brique la forme qu'elle doit avoir. Ceci se passe pendant le temps que met la roue à faire une demi-révolution; alors l'auget, arrivé au bas, s'ouvre et dépose la brique sur une toile sans lin, qui la porte à l'ouvrier chargé de la ranger. Nous n'avons pu savoir combien la machine fournit de briques par jour; mais sa simplicité et la facilité des manoeuvres qu'elle exige nous font penser qu'on doit en obtenir d'excellents résultats.
Le travail des mines est un des plus pénibles que l'homme puisse supporter. Être tout le jour dans une nuit profonde, au milieu des infiltrations d'eau, sous l'appréhension des coups de feu, de la chute d'un bloc, d'une inondation; ne pas savoir, en descendant à 500 mètres sous terre, si l'on reverra la lumière du soleil, et la verdure, et les arbres, si l'on embrassera encore sa femme et ses enfants; et tout cela, pour un misérable salaire qui suffit à peine pour soutenir une vie de privations et de sacrifices. Mais si le sort d'un mineur est triste quand il est en bonne santé, il devient épouvantable quand un de ces accidents si fréquents dans les mines fond sur lui, sans qu'aucune puissance humaine puisse ni le prévoir ni l'empêcher; alors, au fond de ces sentiers sinueux, au bout de ces galeries où un homme peut à peine se tenir debout et qui n'ont que la largeur nécessaire au passage d'un chariot, voyez le blessé, une jambe ou un bras cassé, obligé de se traîner péniblement, de faire souvent une demi-lieue dans ces conduits souterrains pour arriver, brisé anéanti, aux abords du puits, c'est-à-dire à 300, 400 ou 500 mètres du sol; voyez-le dans cette ascension pénible, replié sur lui-même dans la benne qui l'enlève, suspendu entre le ciel et la terre, et ayant à peine assez de force pour maudire son sort! Eh bien! cette dernière torture, la plus grande de toutes, celle qui souvent convertit en maladie mortelle une blessure peu importante, le docteur Valat vient de la faire disparaître au moyen d'un lit de sauvetage, de son invention, dont nous donnons le dessin. Cet appareil consiste en une caisse pentagonale légèrement infléchie dans le sens de sa longueur; son couvercle est mobile; elle contient un matelas traversé par une petite sellette et des sangles placées de manière à soutenir le blessé lorsque la caisse doit remonter au jour et prendre une position presque verticale. La caisse porte, de plus, des anses et une espèce de plate-forme où se place le mineur qui doit présider à la remonte. Le déploiement de quatre bras à charnières change la caisse en brancard. Cet appareil a été expérimenté déjà dans quelques houillères, et d'une manière à ne laisser aucun doute sur son efficacité.
Il est encore une autre espèce de sauvetage après lequel courent les inventeurs. Il s'agit de trouver le moyen de rendre une voiture inversable. La première idée qui se présente est de la construire de façon à ce que la caisse ait un mouvement tout à fait indépendant du train et conserve sa position et sa stabilité, quel que soit le mouvement de la voiture. Pour cela, quoi de plus simple que de maintenir la caisse sur deux axes placés au centre et à ses deux extrémités, lesquels sont supportés par des montants qui soutiennent l'impériale!
Telle est l'idée qu'a mise à exécution M. Callier, de Gien, qui a exposé une _voiture-parachute_ est ingénieuse; nous ne doutons même pas, sans vouloir cependant en faire l'épreuve par nous-mêmes, que les voyageurs ne sortent de là sains et saufs, même dans le cas où la voiture, tombant dans un précipice, ferait huit ou dix tours sur elle-même; mais l'application nous a paru laisser beaucoup à désirer: la forme de la voiture est disgracieuse, son poids nous a semblé énorme, et c'est probablement l'impression qu'elle a produite sur un de nos spirituels dessinateurs qui dans le dernier numéro, l'a représentée résistant vertueusement aux instances et aux efforts de pas mal de chevaux. Mais, nous le répétons, le principe est bon; le tout est de l'appliquer d'une manière usuelle.
Nous avons omis de parler, à l'article _machines_, d'un _moulin_ (de l'invention de M. Callaud) destiné à broyer les graines oléagineuses, et que nous avions remarqué parce qu'il nous a semblé résoudre heureusement les difficultés que présente ce genre de trituration. Les cannelures mordantes des meules ou noix des moulins ordinairement employées s'obstruent constamment, soit par des particules onctueuses, soit même par l'huile siccative qui y adhère. Le moulin de M. Callaud se nettoie constamment de lui-même, et maintient l'appareil de mouture dans son action mordante; les cylindres sont en fer trempé, et le reste du mécanisme est combiné de manière à ce que la main-d'oeuvre est la moindre possible.
Il y a dans la nature, autour de nous, partout en un mot, des forces considérables cachées, inconnues ou inactives, soit parce qu'on ne sait pas les emmagasiner, soit parce qu'on ignore leur mode d'action. Déjà on se sert de l'eau et de l'air, forces naturelles par excellence et qui agissent directement et sans transformation. La vapeur, force dont l'emploi est si répandu aujourd'hui, est venue ensuite apporter son tribut à l'industrie humaine. Mais il est une force qui se trouve à profusion dans toute la nature, une force qui affecte toutes choses, dont on sait, dont on connaît l'existence, mais qui n'a été jusqu'à présent que l'objet d'expériences de cabinet, sans que personne soit parvenu à la rendre usuelle et pratique, à l'emmagasiner, à lui faire produire en grand un effet utile. M. Froment, ancien élève de l'École Polytechnique, vient de tourner avec succès ses investigations de ce côté, et quoiqu'il n'ait exposé qu'un moteur électrique d'une petite échelle, les résultats qu'il en a obtenus sont assez remarquables et appréciables pour nous faire espérer que le moteur nouveau rendra de grands services à l'industrie. Qu'on nous permette de faire comprendre en peu de mots à nos lecteurs cet ingénieux mécanisme. Lorsqu'un courant électrique traversant un fil mécanique passe près d'un morceau de fer, il y fait naître deux pôles magnétiques, l'un austral, l'autre boréal, semblables à ceux des aimants. Si le fil, au lieu de passer près du morceau de fer, l'entoure un grand nombre de fois dans le même sens, l'effet se trouve multiplié dans une proportion considérable, pourvu que les spires du fil soient isolées les unes des autres, ce qu'on obtient en se servant d'un fil de cuivre couvert de soie. M. Froment s'est servi d'une bobine bb (fig. 1) sur laquelle il a roulé un fil assez long pour faire plusieurs centaines de tours; au centre est un morceau de fer cylindrique F. Le courant électrique y fait naître deux pôles A et B; mais si le sens du courant vient à changer, les pôles changent aussi. Maintenant supposons deux aimants, dont l'un AD (fig. 2) soit solidement fixé sur un support, et l'autre A'B' fasse partie d'une roue dont l'axe est C, et puisse dans son mouvement de rotation passer très-près du fer fixe AB, quand le courant agira simultanément et de manière à faire naître dans l'un un pôle austral qui soit tourné vers le pôle boréal de l'autre, ils s'attireront avec force et la roue mobile tournera; mais elle s'arrêterait après quelques oscillations, si le sens des courants étant subitement changé ne faisait naître un pôle boréal là où était le pôle austral, et par suite une répulsion au lieu d'une attraction. Ce changement de courant s'obtient an moyen d'un anneau métallique fendu à sa circonférence autant de fois que le courant doit changer de sens dans une révolution de la machine. La fig. 3 représente un certain nombre de fers semblables à ceux que nous venons de décrire. De plus, pour utiliser le magnétisme accumulé dans les pôles qui ne sont pas en regard, un second système tout à fait semblable a été superposé au premier, et l'on a réuni les pôles de ces deux étages par des armatures de fer doux. La machine (fig. 4) a pour base un châssis en fonte de fer de forme hexagonale, aux angles duquel s'élèvent six pilastres qui supportent un autre châssis, et c'est dans cette espèce de cage que se trouve le mécanisme. L'auteur n'a pas pu encore mesurer d'une manière précise quelle force elle donne pour une dépense déterminée, mais avec une pile de 10 éléments d'un décimètre carré il a mis en mouvement un tour ordinaire. Nous ne doutons pas que la puissance d'une machine ainsi organisée ne puisse devenir considérable, et nous engageons vivement M. Froment à persévérer dans cette voie nouvelle et féconde.
Nous donnons à nos lecteurs les dessins d'un _chromagraphe_ et d'un _calcographe_ Que les dames ne s'effraient pas trop de ces noms d'instruments qui sont destinés à leurs doigts délicats. Le chromagraphe leur servira à composer des dessins pour la broderie, la tapisserie, au moyen d'une application ingénieuse du kaléidoscope. Quant au calcographe, on reconnaît que c'est une espèce de manière de calquer se rapprochant du procédé Rouillet, qui, comme nos lecteurs le savent, est un véritable calque de la nature.
Les billards en fer et fonte de M. Sauraux nous ont paru résoudre avec avantage la problème de la justesse et de la durée. Le corps du billard est en fonte de fer, et la table en pierre: maintenu par des boulons sur les quatre pieds, il peut être posé dans un aplomb parfait. Nous regrettons donc pouvoir donner à nos lecteurs le dessin du billard que M. Sauraux a exposé, et qu'ils auront probablement remarqué pour la grâce de l'encadrement et la richesse des détails.
M. Poortman a exposé des animaux apprêtés d'après un nouveau système qui conserve à l'animal toute sa souplesse et sa grâce. Nous avons surtout admiré une levrette où est apparente la saillie des muscles et des nerfs.
Les fabricants de papiers ont présenté cette année une exposition assez complète. Nous citerons surtout les papeteries d'Essonne et de Sainte-Marie. La fabrication d'Essonne, qui occupe trois machines à fabriquer le papier continu et deux cent cinquante ouvriers, s'élève à 700,000 kilogrammes de papier par an. Une grande partie des beaux livres illustrés qui ont été publiés à Paris sont imprimés sur ses papiers. Celui sur lequel nous écrivons cet article et celui sur lequel vous nous lisez sortent également de cette papeterie. Essonne a exposé une collection complète de papiers de couleur où nous avons remarqué surtout les doubles-couronnes pelure sans colle, blanches et de couleurs destinées à la confection des fleur» artificielles. La grande difficulté de fabriquer un papier aussi mince et d'arriver à des nuances aussi vives, nous avait jusqu'à ce jour rendus tributaires des Anglais. La papeterie d'Essonne les livre aujourd'hui de même qualité et à un prix moins élevé que les pelures anglaises. Elle a exposé aussi des papiers _Vergés_ faits à la mécanique et qui ont la solidité des anciens papiers à la forme.
La papeterie de Marais ou de Sainte-Marie s'est depuis longtemps acquis un nom qu'elle soutient dignement cette année.
M. Callaud-Belisle, d'Angoulême, ne s'est pas contenté d'exposer des papiers: il a produit aussi une machine à éplucher et satiner le papier.
On sait que l'épluchage et le satinage du papier se font à la main et feuille par feuille. M. Callaud-Belisle a essayé de faire faire ce travail à la machine même que nous offrons au lecteur: A est un dévidoir chargé de papier; B sont des cylindres en cuivre destinés à faire tendre le papier et à le guider; C cylindres cannelés en fer, faisant l,200 tours par minute, qui épluchent et satinent; D rouleau servant à lustrer et faisant également 1,200 tours par minute; E cylindres qui abattent le grain du papier; F dévidoir qui reçoit le papier satiné; G engrenages et poulies donnant le mouvement; II soufflet à double vent soufflant sur la feuille du papier et chassant les impuretés. Nous avons consulté des fabricants de papier sur la bonté de cet appareil, et tous, tout en reconnaissant l'avantage qu'il y aurait à faire faire en peu de temps par une machine ce qui demande beaucoup de temps à un grand nombre d'ouvriers, nous ont répondu que le papier ne résisterait pas à un épluchage si vigoureux, qu'il y avait inconvénient à soumettre toute la bande de papier, où souvent il n'y a qu'un grain à enlever, à l'action des cylindres, et que d'ailleurs le papier devait s'user ou même se déchirer. Quant à nous, nous avons fait connaître le mécanisme et les inconvénients qu'on lui reproche; c'est aux fabricants à discuter et à expérimenter.
La lithographie vient de s'enrichir d'une nouvelle découverte. Depuis longtemps on cherchait à faire du lavis sur pierre, et l'on n'était jamais arrivé à pouvoir tirer de nombreuses et bonnes épreuves. Le procédé Formentin vient de résoudre ce problème, et donne des épreuves aussi bonnes et en aussi grand nombre que la lithographie ordinaire. Les lavis sur pierre exposés par mademoiselle Formentin ont généralement attiré l'attention des artistes, ainsi que ses impressions lithographiques ordinaires et celles à deux teintes et en couleur.
Les fondeurs en caractères d'imprimerie sont en petit nombre à l'exposition; mais leurs produits, qui échappent à l'appréciation des visiteurs ordinaires, ont été appréciés par les connaisseurs, et surtout par les imprimeurs. Nous citerons avec éloges MM. Biesta et Laboulaye. Les recherches de ce dernier l'ont amené à l'emploi d'un nouvel alliage renfermant de l'étain et du cuivre et permettant de fabriquer des caractères d'une bien plus grande résistance que ceux fondus avec l'ancien alliage de plomb et d'antimoine.
Quant aux imprimeurs, qu'on nous permette de citer avec les éloges qu'ils méritent MM. Lacrampe et comp., qui ont exposé une magnifique collection de tirages de gravures sur bois qu'ils exécutent avec tant de succès, comme ont pu en juger nos lecteurs; le tirage de _l'Illustration_, un des plus beaux résultat» obtenus au moyen de la presse mécanique.
Parmi les éditeurs, citons M. Augustin Mathias, auquel les sciences et l'industrie doivent tant d'utiles publications, et les livres illustrés de MM. Dubochet et comp. Il nous est interdit de nous étendre sur ces publications. Celui qui signe cette feuille attend avec confiance le jugement du jury sur sa belle exposition au milieu de laquelle figure _l'Illustration_, un des recueils les plus complets et l'un des plus beaux succès de la librairie moderne.
Et maintenant, chers lecteurs, permettez-nous de sortir avec vous de ces vastes salles, ou nous avons trouvé tant de produits remarquables, et de nous arrêter un instant dans la cour intérieure de gauche. Là, vous voyez des ponts, des voitures, des grillages faits mécaniquement, des machines à sécher le drap, des tentes militaires, des pompes, voire même les moutons de M. Graux. Nous ne voulons rien décrire; mais là, sur le seuil de cette exposition, sur le point de nous quitter pour cinq ans, nous vous demanderons grâce pour l'imperfection de notre compte rendu, en considération de notre bonne volonté et du soin consciencieux que nous avons apporté à vous signaler ce qui nous a paru bon, utile et remarquable.
Tir fédéral de 1844.
Bâle, 12 juillet 1844.
Mon cher directeur,
Que m'apprenez-vous? Des six dessins que je vous avais envoyés, trois se sont égarés en route; vous les retrouverez, je l'espère, et vos abonnés ne perdront rien pour attendre. Puisse ma lettre avoir une meilleure chance (1)!
[Note 1: Note du directeur. Ces dessins s'étaient égarés, mais ils nous arrivent à l'instant même. Nous les publierons dans un prochain numéro avec la fin de la lettre de notre correspondant.]
J'ai fidèlement rempli vos instructions. J'ai tout vu, tout entendu, et si ma qualité de citoyen français et de Parisien ne m'a pas permis de disputer le prix aux vainqueurs, du moins j'ai assisté chaque jour _de visu et de auribus_ aux diverses cérémonies qui ont signalé cette fête mémorable. Mes yeux et mes oreilles ont grand besoin de repos, je vous assure, mais avant d'aller prendre des bains d'air sur les sommets des hautes alpes des Grisons, je veux accomplir ma promesse et vous adresser une relation exacte et complète du grand tir fédéral de Bâle.
Un mot d'introduction. Je serai court; rassurez-vous.
La confédération suisse ne forme pas une nation proprement dite; ses vingt-deux cantons se composent en effet de trois peuples distincts, dont les moeurs, la langue, la religion, les lois, sont entièrement différentes; aussi les dissensions intestines provoquées à dessein par des partis remuants auraient bientôt pour résultat infaillible de détendre et de rompre même le lien fédéral, si d'autres causes non moins influentes ne venaient pas sans cesse le resserrer. Quelque danger qu'elle coure, la confédération suisse ne périra pas; le bon sens et le patriotisme de la majorité des habitants feront toujours avorter les tentatives coupables des éternels ennemis de la liberté et de la nationalité des peuples, qui veulent diviser pour régner. Partout l'élite de la population s'efforce de développer autant que possible l'esprit d'association; partout des sociétés se fondent dont le but est de réunir sous un même toit et à la même table, dans un intérêt commun, tous les membres de la grande famille helvétique.
Encore une petite préface, s'il vous plaît. Avant le tir, plusieurs sociétés générales avaient tenu leurs réunions annuelles. En venant à Bâle le 18 juin, j'ai assisté à Lausanne à celle des officiers de l'armée suisse. Peut-être nous autres Parisiens, blasés sur les émotions patriotiques, pensons-nous parfois que les Suisses aiment un peu trop à manger, à boire, à discourir, à se promener et à tirer leur carabine en société. Ces moeurs naïves les honorent, et, loin d'en rire, je les admire avec émotion et je souhaite toujours un pareil ridicule à mes chers compatriotes.
Malgré l'ouverture prochaine du tir fédéral, 500 officiers de toutes armes s'étaient rassemblés les 16 et 17 juin dans le chef-lieu du canton de Vaud.--Le 16, après avoir procédé à la réception des députations, on s'est promené sur le lac et on est allé faire une fort agréable collation à Vevey. Le 18 était le jour des discours et du dîner. Les discours ont eu lieu dans la cathédrale et le dîner à Montbenon, sous une tente élégamment décorée. Les orateurs ont lu des mémoires ou soutenu des discussions sur des questions militaires. Les convives se sont régalés avec appétit de mets et de vins excellents. Ce banquet offrait un magnifique spectacle. Au delà des poteaux qui soutenaient la tente, et des beaux arbres qui l'entouraient, le spectateur ravi apercevait, comme dit M. Victor Hugo, «cette magnifique émeraude du Léman, enchâssée dans des montagnes de neige comme dans une orfèvrerie d'argent.--Les dents d'Oche ne mordaient aucun nuage.» Même auteur.