L'Illustration, No. 0072, 11 Juillet 1844

Part 7

Chapter 72,417 wordsPublic domain

Je ne sais si beaucoup de lectrices auront eu la patience de me suivre dans cette analyse, mais celles qui auraient persévéré jusqu'à ce paragraphe, l'achèveront certainement: il s'agit du l'assortiment des couleurs pour leurs chapeaux, leurs robes et leurs bonnets. Oui, mesdames, une femme qui s'habille mal viole non-seulement les règles du goût, mais encore celles de la physique. Le goût exquis des Parisiennes est une divination instinctive des phénomènes du contraste; toutes font de la chromatologie (terrible mot!) sans le savoir. Avant que M. Chevreul vint dévoiler ces lois, elles les mettaient en pratique, et en étudiant la toilette d'une femme du monde, le savant professeur a pu souvent jouir de la continuation de ses principes. Pourquoi entrerai-je dans ces détails superflus? qu'apprendrai-je à ces savantes analystes qu'elles ne sachent mieux que moi? Si nous étions dans la saison des bals, je quitterais ma plume, j'irais dans un salon, et j'achèverais mon article en rentrant. Mais j'ai promis une analyse, je la ferai en tremblant, car je parle à des juges trop compétents pour n'être pas sévères.

La couleur des cheveux blonds étant le résultat d'un mélange de rouge, de jaune et de brun, il faut la considérer comme de l'orange très-pâle; les yeux bleus forment avec ces cheveux une harmonie de contraste, et la couleur de la peau une harmonie d'analogue; le bleu de ciel, complémentaire de l'orange, sied, comme chacun sait, très-bien aux blondes.

Chez les brunes, les harmonies du contraste remportent sur les harmonies d'analogue. La couleur des cheveux, des sourcils et des yeux contrastent avec la blancheur de la peau, et leurs lèvres, plus vermeilles que celles des blondes, font paraître les cheveux et les sourcils encore plus foncés. Le jaune et l'orange, en mêlant aux cheveux des teintes de violet et de bleuâtre, produisent le meilleur effet.

Les tissus en contact avec la carnation devront varier suivant que la peau est blanche ou rose. Dans le premier cas, on emploiera le vert tendre; dans le second, le rose séparé de la peau par une ruche de tulle. Quand la peau a une teinte orangée, le jaune lui prêtera une teinte rose en neutralisant le jaune, et c'est encore une raison pourquoi le jaune sied bien aux brunes. Le violet est une des couleurs les moins favorables à la peau; il donne du jaune verdâtre aux peaux blanches, augmente la teinte jaune des peaux orangées, et s'il y a du bleu dans la carnation, il le verdit. L'orange bleuit les peaux blanches, blanchit les peaux orangées et verdit celles qui ont une couleur jaunâtre. Le blanc élève le ton de toutes les couleurs, va bien aux peaux rosées, mal à toutes les autres; le tulle, la mousseline font plutôt l'effet du gris, parce qu'elles laissent passer la lumière outre leurs mailles. Le noir blanchit la peau qui lui est contiguë, mais par cela même, il fait paraître celles qui sont plus éloignées rouges ou jaunes, pour peu qu'elles aient quelques nuances de ces couleurs.

Quand on discute la couleur d'un chapeau, il faut non-seulement avoir égard aux couleurs juxtaposées, mais encore aux couleurs reflétées par le chapeau. Ainsi un chapeau rose reflète du rose sur la figure, ce rose engendre des teintes verdâtres; heureusement les couleurs reflétées ont moins d'influence que les femmes ne le croient généralement, car leur effet n'est guère sensible que sur les tempes, et fort inférieur à celui du contraste avec les cheveux ou les carnations auxquelles le chapeau est juxtaposé. M. Chevreul s'en est assuré par des expériences directes. Aux blondes conviennent des chapeaux noirs avec des plumes blanches ou de fleurs roses; bleus clairs avec des fleurs jaunes ou orangées; verts avec des fleurs roses. Les brunes préféreront un chapeau noir avec des accessoires blancs, roses, oranges ou jaunes; rose, rouge ou cerise, avec des fleurs blanches entourées de feuilles; jaune avec du violet ou du bleu.

Qu'ajouterai-je après avoir analysé cet important chapitre si propre à réhabiliter la physique dans l'esprit des dames, où elle se liait ordinairement avec des idées de tubes de cuivre, de ballons de verre, de fioles pleines de mercure ou de machines à vapeur toujours prêtes à éclater.

J'engagerai les horticulteurs à méditer les préceptes de M. Chevreul sur l'art d'assortir les fleurs des parterres, les massifs de verdure de même nuance ou de nuances variées. Les artistes liront avec fruit les considérations sur le jugement des divers objets dont la perception nous arrive par le sens de la vue, et le philosophe méditera le dernier chapitre, où l'auteur examine si les autres sens sont soumis au contraste, et où il jette en quelques pages une vive lumière sur quelques phénomènes de l'entendement qui ont de l'analogie avec ceux qui font le sujet de son ouvrage.

CH. M.

_Les Heures_, poésies par M. Louis de Ronchaud. 1 vol. in-8.--1844. _Amyot_.

_Les Heures_ sont soeurs cadettes des _Méditations_ et des _Harmonies_. M Louis de Ronchaud, comme tant d'autres jeunes poètes, est un écho de

Ce poète sublime Dont le nom, cher à tous, sur ses lèvres ranime Tant de divins concerts.

Mais, jusqu'à ce jour, l'école de M. de Lamartine n'avait peut-être pas vu se produire devant le public un disciple qui se fût plus rapproché du maître. Facile et élégant, le vers de M. Louis de Ronchaud a une franchise et une vigueur naturelles bien rares chez les débutants. A part quelques négligences échappées sans doute à l'improvisation:

Et s'approchant alors près de la jeune fille,

et certaines phrases peu poétiques:

Mes rêves,--doux troupeau dont je suis le berger!-- _Comme cela va, fuit, monte, tournoie et plane_ Dans la chaude lumière.

Le style est toujours correct et harmonieux, surtout lorsque M. Louis de Ronchaud ne se sert pas de mots nouveaux semblables à celui-ci:

Un poète a bâti Néphélocorygie...

M. Louis de Ronchaud a assez de talent pour que nous nous permettions de lui adresser un reproche plus sérieux. La pensée, dans ses poésies, reste souvent au-dessous de l'expression; nous aimerions mieux que le contraire fût vrai. En général, il y a dans la plupart des _Heures_ beaucoup trop de mots vagues et sonores. Que M. Louis de Ronchaud se méfie de sa facilite; qu'il médite avant de chanter, ou que les caprices de son imagination soient moins vulgaires et plus nets. Des pensées nouvelles, fortes et profondes ou des fantaisies vraiment saisissantes et originales, tels sont les deux buts où doit tendra avant tout le poète qui aspire, non pas à un succès éphémère, mais à une renommée solide et durable.

Parmi les meilleures pièces de ce remarquable recueil, nous choisissons à l'appui de nos éloges les deux fragments suivants empruntes à l'_Hymne du Printemps_ et à _Mon Jardin_.

Oui, je te reconnais, c'est bien ton doux sourire, O Printemps! Cette voix qui mollement soupire, C'est bien la douce voix dont tout être est charmé. Quand tu viens délivrer la nature enchaînée. Quand tu fais du tombeau sortir la jeune année. Qui ne t'aime, ô Printemps, dans ton lit parfumé!

Souvenir de l'Eden qui traverse notre âge. Sur ton berceau pourtant flotte plus d'un nuage; Plus d'une fleur succombe à tes matins frileux; Plus d'un souffle, fatal aux bourgeons dans leur sève, Brusquement interrompt le poète qui rêve Une rive inconnue aux printemps fabuleux!

O fils aîné du ciel, dont l'haleine féconde Couvrit de tant d'attrait la jeunesse du monde. Que ton souffle était doux sur le globe naissant. Quand tout avait sa grâce et sa beauté première Sur terre et dans le ciel, où la jeune lumière Achevait de tomber des doigts du Tout-Puissant!

Quelle était, ô Printemps, ta pureté sonore Sur cette terre neuve, où toute chose encore De la virginité gardait le don charmant; Où le vent, vierge encor de toute haleine immonde, Parcourait, libre et pur, la mer vierge dont l'onde Sur une rive vierge expirait doucement!

Mais la chute de l'homme entraîne la nature. Un seul crime commis par une créature A suffi pour changer l'universelle loi. Avant l'homme déchu par un arrêt suprême, La terre en même temps fut déchue elle-même, Et l'univers suivit le destin de son roi.

Le règne de l'hiver commença sur la terre Avec celui du Mal, son triste et sombre frère; Et l'on vit remonter au ciel en même temps, De peur de se souiller à nos ombres funestes, Ces deux enfants de Dieu, ces deux jumeaux célestes, L'Innocence divine et le divin Printemps.

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Le poète est sans doute une double personne: La moitié de lui-même est roi dans un palais, Magnifique, entouré d'un peuple de valets, La pourpre sur l'épaule et la couronne en tête, Habitant au milieu d'une éternelle fête! L'autre est un malheureux, marchant les yeux baissés, Les habits en lambeaux, les pieds demi-chaussés. Un bâton à la main, sur son dos la besace Que les enfants au doigt se montrent quand il passe Sur l'or de son balcon, un matin s'appuyant, Le prince voit en bas passer le mendiant, Et dans ce vagabond, pauvre, souffrant et blême, Reconnaît aussitôt la moitié de lui-même. Il l'appelle, il l'embrasse. Il le prend par la main; Il l'invite chez lui jusques au lendemain; Il le fait souverain de sa riche demeure, Il lui met dans la main le sceptre... pour une heure; Il ordonne aux valets d'obéir à sa voix. Pendant un jour entier le mendiant est roi. Le lendemain, quand l'aube a ouvert sa paupière, Il se retrouve assis sur la borne de pierre; Il reprend son chemin, pieds nus, sur le pavé, Et, pour soulagement, se dit... qu'il a rêvé.

Incendie de la Djeninah, à Alger.

On nous écrit d'Alger, 28 juin 1844;

Le mercredi 26 juin, à neuf heures du soir, deux coups de canon tirés de la rade jetèrent l'alarme dans la population de la ville d'Alger. Tous les habitants, Européens ou Maures, se précipitaient hors de leurs maisons et demandaient avec anxiété ce que signifiait cet effrayant signal. Les conjectures les plus étranges circulaient déjà parmi la foule; mais la vérité ne tarda pas à être connue. Un violent incendie venait d'éclater près de la place Royale. Le feu avait pris dans la baraque d'un juif marchand de beignets, et s'était communiqué rapidement aux autres constructions en bois situées entre la rue Bab-Azoun et la Djeninah. Quand les premiers secours arrivèrent sur le lieu du sinistre, les flammes avaient fait de tels progrès qu'on ne dut plus songer qu'à sauver les bâtiments voisins, qu'elles menaçaient d'envahir, la Djeninah et l'évêché. Mais tous les efforts furent inutiles; malgré le dévouement de la population civile, des troupes de toutes armes, malgré le généreux empressement des marins de la frégate sarde _Beroldo_, mouillée dans la rade, on ne parvint à se rendre maître du feu que le lendemain matin, et l'incendie avait dévoré l'aile droite de la Djeninah et une partie des objets de campement qui y étaient emmagasinés.

La perte est, dit-on, considérable.--Personne n'a péri; mais le nombre des blessés s'élève à trente. A Alger, comme partout ailleurs, des voleurs ont profilé du désordre pour piller. On a arrêté en flagrant délit une cinquantaine de ces misérables.--Les malheureuses victimes de ce sinistre ont ainsi perdu, pour la plupart, le peu d'objets précieux qu'elles avaient arrachés aux flammes. Dès le lendemain de l'incendie, la chambre du commerce ouvrit en leur faveur une souscription qui, dans la journée, se monta à 8,000 francs.

De mémoire d'homme Alger n'avait vu un incendie pareil à celui du 20 juin.

Voici, d'après une chronique arabe, la liste de ceux qui ont été le plus violents.

1025 de l'hégire (1616 de J.-C.), sous Mustapha, explosion des poudres; incendie du quartier des Kilchawas.

1041 (1632), sous Schikh Hussein, incendie de la Casbah.

1044 (1635), sous Youssef, la Casbah est incendiée de nouveau.

1091 (1670), sous Baba-Hassan, incendie de la grande poudrière.

1155 (1742), sous Ibrahim, incendie du fort l'Empereur.

La Djeninah, qui vient d'être en partie détruite par les flammes, et que représente notre dessin, fut fondée en 939 de l'hégire (1553 de J.-C.), sous le pachalik de Saleh. Dapper en donne la description suivante, d'après Haédo et Marmol, historiens espagnols:

«Le plus beau bâtiment d'Alger est le palais du bacha, qui est au milieu de la ville, entouré de deux belles galeries l'une au-dessus de l'autre, soutenues par deux rangs de colonnes de marbre.--Il va aussi deux cours, dont la plus grande a trente pieds en carré, où le divan s'assemble tous les samedis, les dimanches, les lundis et les mardis.--C'est là que le bacha traite les conseillers du divan au temps de la fête du Beyram. L'autre cour est devant le palais du vice-roi.»

La Djeninah se composait encore, pour le service intérieur, d'un côté d'une suite de maisons démolies après la conquête, pour faire place aux baraques provisoires devenues la proie des flammes, et, de l'autre, de deux bâtiments, dont l'un sert pour la manutention, et l'autre pour le corps de garde de la milice.

Une inscription placée au-dessus de la porte du corps de garde relate que près de là, et adossé contre le mur, il existait jadis un mortier de marbre dans lequel on pilait les condamnés à mort.--De pauvres soldat; ivres, coupables seulement de désertion, ont subi cet horrible supplice; c'est du moins ce qu'ajoute l'inscription.

Quoi qu'il en soit, la Djeninah a servi de palais aux dey d'Alger jusqu'en 1232 de l'hégire (1817 de J.-C.). A cette époque, Ali, l'avant dernier dey, transporta le siège du gouvernement à la Casbah pour échapper au despotisme sanglant de la milice turque. Hussein, son successeur, imita son exemple. Depuis la conquête française en 1830, la Djeninah servait de magasin pour les objets de campement.

On lit dans le _Journal de la Librairie_:

_A monsieur le Rédacteur._

Monsieur, la librairie allemande est fort étonnée, en ce moment, de la publication des premières livraisons de _l'Histoire du Consulat et de l'Empire_, de M. Thiers. Cette publication, faite par un éditeur de Leipzig, M. Schæfer, est une audacieuse mystification contre laquelle je dois prévenir ses compatriotes. Il paraît que, dans la prétendue traduction de l'ouvrage de M. Thiers, _l'Histoire du Consulat et de l'Empire_ commence à la naissance de Napoléon. L'histoire véritable commence après le 18 brumaire, et fait suite, sans lacune ni interruption, à l'_Histoire de la Révolution française_, de l'auteur. Il n'est pas encore sorti des mains de M. Thiers un seul feuillet de copie, et il n'en sortira pas un seul avant le mois d'août prochain, époque à laquelle commencera réellement l'impression en France et en Allemagne. L'édition allemande est cédée par M Thiers à M. J.-P. Metine, éditeur à Leipzig.

Agréez, etc.

Paulin.

Paris, le 5 Juillet 1844.

Rébus.

EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS

Toi que l'oiseau ne suivrait pas, Toi qui n'es pas de nos climats.