L'Illustration, No. 0072, 11 Juillet 1844
Part 6
A la cantine le service est fait par un commis aux vivres et un sous-adjudant; la barrique de vin se trouve en face de la porte d'entrée, et les forçats viennent par escouades prendre leur ration, consistant, comme nous l'avons dit, en quarante-huit centilitres de vin par jour. Cette ration, qui s'appelle une _carte_, se distribue en deux fois. Un _demi_ signifie la moitié ou vingt-quatre centilitres. La mesure est placée sur une planche percée de petits trous, à travers lesquels le trop-plein tombe dans un baquet inférieur. Diverses mesures et une sonde sont suspendues au mur.
Tous les forçats devraient être soumis au même régime, mais ce principe d'égalité absolue est souvent violé: au bagne, nous l'avouons avec peine, le pauvre expie plus cruellement ses crimes que le riche. A leur arrivée, on enlève aux condamnés, en même temps que leurs habits, tout l'argent qu'ils ont apporté avec eux, et on le dépose sous leur nom dans une caisse instituée à cet effet dans les bureaux du commissaire. D'après les règlements du bagne, un forçat ne doit pas avoir sur lui plus de 5 francs, mais à mesure que cette somme diminue, il peut la compléter en donnant une note de ses dépenses. Ainsi, ceux qui sont riches, ceux qui reçoivent des secours de leur famille ou de leurs complices, se procurent certaines petites jouissances dont les pauvres sont privés; ils achètent surtout du pain blanc et du ragoût à un marchand _fricottier_, établi dans l'intérieur du bagne avec une permission de l'autorité supérieure. On en voit souvent qui se régalent le matin de _ratatouille_, tel est le nom de ce ragoût, sans en offrir à leur camarade de chaîne, que la misère contraint à manger son pain noir sec. La peine du pauvre s'augmente donc de la diminution de celle du riche.
Les fonctions de barbier (au bagne on nomme les barbiers barberots) sont, comme celles de cuisinier, exercées par les forçats qui ont mérité des récompenses. Cette opération se fait dans un coin de la salle commune; un grand fauteuil en bois grossièrement travaillé est destiné aux forçats, qui vont, se laver à une fontaine voisine dès qu'ils sont rasés.
Lorsque les forçats sont valides et bien portants, il faut qu'ils paient à l'État ce qu'il fait pour eux, c'est-à-dire qu'ils exécutent avec soumission et résignation les travaux qui leur sont imposés; il faut que toujours et partout leur conduite soit bonne, régulière, paisible; sinon des châtiments proportionnés aux fautes, aux délits dont ils se rendent coupables ou complices, leur sont infligés avec sévérité.
On pense bien que, parmi un aussi grand nombre de détenus, la colère, la haine, l'irritation, la vengeance, souvent même le désir de la mort, qu'ils n'usent pas se donner eux-mêmes, font commettre des crimes qu'on n'a pas eu le temps ni la possibilité d'empêcher.
Ces crimes sont jugés le plus tôt possible et sans appel par un tribunal maritime spécial. Les condamnations qui sont prononcées reçoivent leur exécution dans les vingt-quatre heures; il faut en excepter toutefois les arrêts de mort, qui maintenant sont soumis préalablement à la décision royale.
Le chef de service du bagne a à sa disposition les moyens nécessaires pour y faire régner le plus grand ordre et une parfaite sécurité. Ces moyens consistent dans la dispensation qu'il fait seul des punitions et des récompenses.
Autrefois, quand les forçats servaient sur les galères de l'État, ils étaient soumis à un code d'autant plus rigoureux qu'il fallait prévenir ou punir sur l'heure les attentats de tout genre et les délits d'insubordination ou de désobéissance dont ces criminels se rendaient coupables.
Ce code, qui se ressentait de la barbarie des lois pénales de cette époque, était effrayant; il infligeait des châtiments terribles, tels que la mutilation, la perte du nez, des oreilles, de la langue, etc., même pour des fautes peu graves.
Mais à mesure que les moeurs s'adoucirent, on renonça à toutes ces punitions, et il n'y a plus aujourd'hui contre les individus qui contreviennent aux lois et aux règlements intérieurs que des peines que l'humanité avoue et qui sont suffisantes.
Jadis la bastonnade était une des moindres punitions; elle est aujourd'hui la plus forte, et encore n'est-elle appliquée que dans le cas d'évasion, de tentative d'évasion non consommée, ou pour excitation, dans les salles et sur les travaux, à des résistances ou mutineries qu'il est essentiel de réprimer promptement et avec vigueur.
La bastonnade est aussi donnée aux condamnés qui volent à leurs camarades, soit des vivres, soit de l'argent ou de menus effets.
Le forçat condamné à la bastonnade subit sa peine étendu, la figure vers la terre, sur un banc, dit _banc de justice_, et recouvert d'un petit matelas; ses mains sont liées ensemble avec une corde, un forçat lui tient les pieds, l'exécuteur du bague met à nu son épaule droite et frappe le nombre de coups fixé par l'arrêt de condamnation. L'instrument du supplice est un rotin en corde qui, après avoir trempé plusieurs jours dans l'eau, est devenu, en séchant, aussi dur mais plus flexible que du bois. En général, la bastonnade rend malades les forçats qui la reçoivent, quelques-uns cependant bravent la douleur ou ne la ressentent pas.
Les autres punitions disciplinaires sont:
Le retranchement du vin;
La perte de la chaîne brisée, ou, ce qui est la même chose, _la remise en couple_ pour un temps plus ou moins long;
L'exposition, pour les forçats qui se sont évadés;
Le cachot, que nous ferons voir à nos lecteurs dans un troisième et dernier article.
Ces punitions sont tout à fait suffisantes. En général, elles sont peu nombreuses, et rarement appliquées, grâce à la surveillance attentive que l'on exerce envers les condamnés, qui sentent la nécessité de la soumission.
A peine l'évasion d'un forçat est-elle connue, on hisse au bagne un pavillon jaune, et le bâtiment amiral tire un coup de canon, pour avertir tous les habitants de la ville et des campagnes environnantes. L'arrestation d'un forçat évadé se paie 50 fr., si elle a lieu dans l'arsenal ou dans la ville; 100 fr. dans la banlieue. Aux signaux d'alarmes, citadins et paysans se mettent à la recherche et à la poursuite des malheureux qui sont parvenus à tromper l'active surveillance des chiourmes. La crainte d'être volés ou assassinés, plus encore que l'espoir, de cette récompense, stimule leur zèle.
Aussi les forçats évadés parviennent-ils rarement à se procurer des vêtements et une perruque, ou à gagner un asile sûr. Tant qu'ils ne sont pas découverts, le pavillon jaune reste hissé. Quelquefois ils demeurent, pendant plusieurs jours, cachés dans le bagne même, entre des pièces de bois, et leurs camarades leur remettent des provisions. Quand ils sont repris, ils sont condamnés à la bastonnade et au cachot, on augmente d'une ou de deux années la durée de leur peine, et on les expose, assis sur une barrique, à la porte du bagne.
--Leur tête est rasée, et on ne leur laisse qu'une petite touffe de cheveux; leurs mains sont garrottées, et sur leur poitrine est un écriteau qui porte ces mots:
ÉVADÉ RAMENÉ.
«La distribution des récompenses à la bonne conduite, à l'obéissance et aux bons services, est encore plus efficace, dit M. Vénuiste-Gleizes, dans son mémoire sur l'état actuel des bagnes en France (1840), que les punitions infligées aux mauvais sujets et aux hommes turbulents. Ces récompenses encouragent les bons, elles les maintiennent dans la voie du bien, et elles y ramènent souvent les détenus qui en sont détournés par la violence de leur caractère.»
Voici de quelle nature sont ces récompenses:
D'après les dispositions de la loi, les forçats détenus au bagne sont, ainsi que nous l'avons montré dans notre premier article, accouplés, c'est-à-dire attachés deux à deux par une chaîne en fer, dont chacun traîne la moitié.
Cet accouplement dure plusieurs années; il dure même toujours pour les hommes suspects et dangereux; et il ne cesse, après _quatre ou cinq ans d'expiation_, que lorsqu'un condamné s'est fait remarquer par une conduite régulière, par son repentir, par sa résignation, et par son mérite comme ouvrier ou comme infirmier. Alors le chef du service ordonne par écrit le désaccouplement, ce qui s'exprime au bagne par ces mots; _mis en chaîne brisée_. L'homme dans cet état porte la demi-chaîne, dont un bout est scellé dans la manille placée autour du bas de la jambe, et l'autre bout, replié autour du corps, reste attaché à la ceinture.
C'est la plus douce récompense, la plus grande faveur qu'un forçat puisse recevoir.
Cette différence de position est en effet immense, et l'on comprend aisément combien elle est précieuse pour lui! Quelle satisfaction il éprouve de pouvoir marcher seul, sans être obligé d'attendre que son compagnon veuille, ou puisse se mouvoir en même temps que lui; et souvent celui-ci lui est inconnu, antipathique, a un caractère difficile, violent, etc.
--Contraste horrible, qui rend encore mille fois plus amère et plus cruelle la condition des condamnés.
Aussi, dans tous les temps, depuis que les bagnes existent, le chef du service a trouvé dans la mise en chaîne brisée un des moyens les plus puissants pour maintenir la paix et le repos parmi le personnel de la chiourme et dans les travaux qui lui sont imposés.
On accorde cette faveur insigne, qui se retire impitoyablement pour les moindres fautes, aux vieillards, aux infirmes, aux forçats employés comme infirmiers et servants dans les hôpitaux, et aux ouvriers recommandés par les ingénieurs.
Les autres récompenses accordées aux forçats, outre la chaîne brisée, sont leur place dans une salle d'épreuve, les fonctions de servants et d'infirmiers dans les hôpitaux, et des postes de confiance dans l'intérieur des bagnes.--On choisit parmi les forçats les infirmiers et servants pour les malades de toutes armes en traitement dans les hôpitaux de la marine. En général ces hommes sont actifs, soigneux, fidèles, subordonnés, parce qu'ils craignent d'être renvoyés au bagne, où ils seraient bien plus mal.--Les postes de confiance dans l'intérieur du bagne occupent un certain nombre de forçats comme écrivains de salles, balayeurs, donneurs de pain, sbires, barberots, etc. Ces divers employés, pris ordinairement parmi les anciens de la maison, ne vont point aux travaux du port, et sont par conséquent moins misérables que les autres.--Les forçats placés dans une salle d'épreuves ont un petit matelas pour la nuit, et de la viande deux fois par semaine.
Enfin, le maximum des récompenses que puissent obtenir les forçats, le but de tous leurs voux, le remède le plus efficace contre leurs souffrances, c'est la perspective éloignée ou prochaine du terme de leur captivité, et cette perspective leur paraît se rapprocher à mesure qu'ils se mettent en position d'être portés sur le tableau des grâces, qui est soumis annuellement à la clémence du roi.
Tous les ans, une commission spéciale, composée de plusieurs officiers de la marine, attachés aux diverses directions du port, d'ingénieurs des constructions navales et des travaux maritimes, ainsi que des officiers supérieurs d'artillerie, du commissaire des hôpitaux et du chef du service des chiourmes, se réunit sous la présidence du commissaire général de la marine, et examine successivement tous les noms dont le chef du bagne a préparé la liste après avoir compulsé tous les dossiers des condamnes. Cet examen achevé, elle arrête le tableau des malheureux qu'elle croit devoir recommander à la miséricorde royale.
Bien que le nombre des graciés ou des commués soit peu considérable puisqu'il n'est réglementairement que le trentième du personnel de la chiourme, on ne peut imaginer, dit M. le directeur du bagne de Brest, les transports de joie, les ravissements, les cris de bonheur qui retentissent dans toutes les salles à la proclamation des noms de ceux qui ont obtenu une commutation de peine ou leur grâce entière.
A part un certain nombre d'individus inaccessibles au remords et à la pitié, il est un grand nombre de condamnés qui sont en droit d'obtenir leur liberté à des époques plus ou moins rapprochées.
Frustrés dans leur attente à diverses reprises, parce qu'ils ne peuvent pas bien juger de leur position comparativement avec celle des autres, ils se flattent d'être plus heureux l'année suivante. Souvent trompés, ils ne renoncent pas à revoir leur famille et leur pays, à mourir libres. En attendant, ils augmentent la grande masse des condamnes soumis, résignés, dignes de miséricorde et de pardon.
Il n'est pas dans le monde entier un établissement où la religion puisse porter ses espérances et ses consolations avec plus de fruit qu'au bagne. Des prêtres chrétiens sont toujours prêts, à prodiguer avec un admirable dévouement les secours de leur ministère aux forçats qui les réclament ou qui en ont besoin, à essuyer leurs larmes, à les exhorter à la patience et à la résignation, à leur promettre, au nom d'un Dieu tout-puissant et miséricordieux, le pardon entier des fautes qu'ils expient... Tous les dimanches, ils leur disent la messe et leur adressent des instructions religieuses. L'immense majorité des forçats assiste au service divin et écoute les sermons avec un pieux recueillement...
(_La fin à un prochain numéro._)
Bulletin bibliographique.
_De la loi du Contraste simultané des Couleurs, et de ses applications_; par M. Chevreul, membre de l'institut, de le Société royale de Londres, etc.--_Chez Langlois et Leclercq._
Le livre que nous allons essayer d'analyser est à la fois un livre de science et un livre d'application. Livre de science, en ce qu'il nous révèle les lois qui président aux modifications que les couleurs éprouvent dans leurs apparences par leur juxtaposition ou leur succession: livre d'application, en ce qu'il fait voir le parti qu'on peut tirer de ces influences réciproques dans la peinture, la fabrication des tapis, l'emploi des couleurs dans l'architecture, l'assortiment des étoffés pour les meubles, l'habillement et la coiffure des femmes, et la disposition des fleurs des parterres. Le sujet du livre étant ainsi suffisamment indiqué, traçons d'abord l'historique de son origine. Lorsque M. Chevreul fut appelé, par ses beaux travaux de chimie organique, à diriger les ateliers de teinture de la manufacture des Gobelins, on appela son attention sur les couleurs noires employées dans l'établissement. Les artistes qui peignent avec des fils colorés ces admirables tapisseries se plaignaient que le noir était trop pâle, et que leurs ombres manquaient de vigueur dans les draperies bleues et violettes. M. Chevreul se procura des laines teintes en noir, provenant des ateliers les plus renommes de la France et de l'étranger, et reconnut qu'elles n'avaient aucune supériorité sur celles des Gobelins, et que le défaut du vigueur reproché au noir tenait à sa juxtaposition avec d'autres couleurs. Physicien aussi bien que chimiste, M. Chevreul reconnut qu'il avait à étudier à la fois le contraste des couleurs juxtaposées, et les moyens chimiques de leur donner toute la vivacité et la fixité désirables. Le premier problème rentrait dans le domaine de l'optique, le second appartenait à la chimie.
Si l'on regarde à la fois deux zones peu étendues, inégalement foncées et d'une même couleur, ou deux zones également foncées de couleurs différentes, qui soient contiguës par un de leurs bords, ces couleurs paraîtront plus différentes qu'elles ne le sont réellement; c'est ce phénomène que M. Chevreul appelle le _contraste simultané des couleurs_. Ce contraste est de deux espèces: ou bien il porte sur l'intensité de la couleur, c'est le _contraste de ton_; ou bien sur la nuance, c'est le _contraste de couleur._
L'expérience suivante est propre à faire voir le _contraste de ton_. Prenez deux morceaux de papier non satiné, A et a, de la grandeur d'une carte, colorés avec le même gris, et deux autres, B et b, de même grandeur, colorées en gris plus foncé; puis placez sur une feuille de papier blanc A et B de manière a ce que leurs bords se touchent, tandis que a et b sont éloignés l'un de l'autre et du groupe AB. En considérant attentivement ces quatre cartes, vous verrez que A vous paraîtra plus clair que a et B, plus fonce que b; ce qui tient uniquement au contraste des deux gris dont les tons sont différents. On réussira également avec toute autre couleur que le gris, et l'on verra que c'est le long de la ligne de contact des deux cartes juxtaposées que le contraste est le plus frappant; il va en s'affaiblissant à mesure qu'on s'éloigne de cette ligne.
Les _contrastes de couleurs_ s'obtiennent en juxtaposant des papiers et des étoffes colorés: ainsi, le rouge juxtapose à l'orange, tire sur le violet; tandis que l'orange tire sur le jaune. Si l'on juxtapose du rouge et du bleu, le premier lire sur le jaune, le second sur le vert, etc.
Voici l'explication de ces apparences. On lit dans les traités de physique que les couleurs complémentaires sont celles qui, ajoutées à une autre couleur, donnent du blanc. Le rouge est complémentaire du vert, l'orange du bleu, le jaune-verdâtre du violet, l'indigo du jaune-orange. Si donc vous juxtaposez deux Couleurs, A et B, l'effet de cette juxtaposition est de faire paraître les deux couleurs aussi dissemblables que possible. Le phénomène provient de ce que la couleur C, complémentaire de A, s'ajoutera à la couleur B; tandis que D, complémentaire de B, s'ajoutera à la couleur A.
Exemple: Juxtaposez de l'orangé et du vert. Le bleu, étant complémentaire de l'orange, s'ajoutera au vert et le rendra moins jaune. D'un autre côte le rouge, complémentaire du vert, s'ajoutant à l'orange, le vert tirer sur le rouge. Tel est le principe très-simple au moyen duquel on peut prévoir l'effet de la juxtaposition des couleurs, ou de leur contraste; simultané. M. Chevreul examine ensuite avec détail le résultat de la juxtaposition des corps colorés et des corps blancs, des corps colorés et des corps noirs, des corps colorés et des corps gris.
Le _contraste successif_ se distingue du contraste simultané en ce qu'il a lieu quand on considère plusieurs couleurs l'une après l'autre. Regardez pendant quelque temps un papier rouge, puis portez les yeux sur une surface blanche, vous y verrez du vert, qui est la couleur complémentaire du rouge. Depuis longtemps les marchands d'étoffes ou de papiers peints avaient remarqué le fait suivant. Si l'on présente à un acheteur successivement douze ou quinze pièces du même rouge, il trouvera que les dernières ont une teinte verdâtre; mais si, après avoir fait passer sous les veux de l'acheteur cinq ou six pièces rouges, on lui en présente plusieurs qui soient vertes, et qu'il revienne ensuite au rouge, celui-ci lui semblera très-vif et très-pur. Cela tient à ce que l'oeil, fatigué de rouge, est très-bien préparé à recevoir l'impression du vert, et vice versa. En un mot, une couleur tend à faire naître la sensation de sa couleur complémentaire. Ainsi, lorsqu'on fixe les yeux sur un carré de papier ronge placé sur un fond blanc, il paraît bordé d'un vert faible; jaune, il paraît entouré de bleu; vert, de blanc-pourpre, etc.
Après avoir exposé ces principes, que nous n'avons pu qu'énoncer brièvement, M. Chevreul passe à l'application. Il examine d'abord le coloris en peinture, et met l'artiste en garde contre les effets de contraste qui tendent a altérer les couleurs du modèle; il prouve que souvent, dans ses retouches continuelles, il ne fait que s'éloigner de plus en plus de la vérité, s'il ne connaît pas la loi du contraste simultané et successif des couleurs: ainsi il saura qu'une étoffe blanche, bordée de rouge, paraîtra nécessairement un peu verdâtre dans le voisinage de la bordure rouge, et il ne mêlera pas du vert au blanc contigu à cette bordure rouge.
Les lois s'appliquent avec plus de bonheur encore à la fabrication des tapis, où l'on produit les couleurs en juxtaposant des fils de nuances différentes, et conduisent l'auteur à donner des conseils aux fabricants de tapis sur le choix des dessins et l'assortiment des couleurs, de manière à produire le meilleur effet possible, sans élever démesurément le prix des tapisseries.
Passant à une industrie moins relevée, celle des toiles peintes, M. Chevreul fait voir que l'ignorance de ces lois a même donné lieu à des procès qu'il a été assez heureux pour terminer à l'amiable. Ainsi un marchand de nouveautés ayant donné des étoffes de couleur unie, rouge, violette et bleue à des imprimeurs pour qu'ils y appliquassent des dessins noirs, se plaignit que les noirs étaient verts, jaunâtres ou cuivrés. Il a suffi au savant professeur de circonscrire ces dessins noirs avec des papiers blancs découpés pour convaincre ce marchand que les dessins étaient du plus beau noir, et qu'il était abusé par un effet de contraste.
Nous ne saurions suivre l'auteur dans ses savantes et poétiques considérations sur l'architecture polychrome des Égyptiens, des Grecs, et les vitraux des églises gothiques. De ces hautes régions de l'art, nous descendrons avec lui dans des considérations plus prosaïques, mais qui nous touchent de plus près. Il s'agit des étoffes pour meubles. Ici le contraste est tout-puissant, car il s'agit à la fois de faire ressortir la couleur du bois et celle de l'étoffe; c'est ainsi que vous emploierez des étoffes violettes ou bleues avec des bois jaunes, telles que ceux de citron ou de racine de frêne; les étoffes vertes avec l'acajou; si votre meuble est en velours cramoisi, alors séparez, le velours du bois par des clous dorés, ou un galon jaune ou noir. Le palissandre s'harmonisera avec le brun, le rouge, le bleu, le vert et le violet.
Le choix des couleurs pour la décoration d'une salle de spectacle est un des problèmes les plus compliqués que puisse se proposer l'architecte décorateur. Créer un ensemble harmonieux à la vue, éclairé par une lumière artificielle, tantôt vive, tantôt ménagée; éviter les contrastes désagréables avec les décors du théâtre et les costumes des acteurs; faire ressortir la toilette des femmes et les peintures du plafond ou du rideau, telles sont les conditions à remplir. Le fond des loges ne devra jamais être rose ou lie de vin, car il donnerait à la peau un aspect verdâtre; le vert pâle, au contraire, fera valoir les carnations rosées, un fond rouge blanchira la peau; le rebord pourra être vert pour s'harmoniser avec le rouge du fond.
Les uniformes militaires fournissent de nombreuses occasions de vérifier les vues de M. Chevreul. L'on ne doit jamais oublier, dans l'assortiment de leurs couleurs, les effets de contraste: le bleu et le jaune, le rouge et le vert, le jaune et le vert, convenablement assortis, sont des combinaisons heureuses et qui ont été adoptées instinctivement dans les différentes armées de l'Europe.
Parmi les uniformes français, M. Chevreul critique celui des cuirassiers, où le retroussis écarlate du 1er régiment, cramoisi du 2e aurore du 3e et rose du 4e, vont mal avec le rouge garance du pantalon.
Ceux des hussards lui paraissent pécher tous en ce que le rouge du pantalon ne s'harmonise pas par sa nuance avec la couleur du dolman. Celui de l'artillerie est irréprochable.