L'Illustration, No. 0072, 11 Juillet 1844

Part 5

Chapter 53,850 wordsPublic domain

C'étaient donc des agaceries, des taquineries, des coquetteries sans fin. Jamais le père de Larcy n'avait assisté à de semblables remue-ménage.

«La paix, la paix, que diable! enfants! disait-il par intervalles; vous ne pouvez donc pas être deux minutes ensemble sans vous chamailler? Quelle langue, bon Dieu! parbleu, marquis, on voit bien que vous êtes Gascon!

--Gascon? repartis-je; merci! Il y a des Bretons et même des Bretonnes qui ne leur cèdent en rien.

--Ou s'en flatte! répliqua vivement Mathilde; mais on sait ce que vaut la Garonne... et nous sommes francs, au moins!

--J'en suis d'avis. Il n'y a que les Bretonnes pour tenir ce qu'elles promettent...

--Et les Bretons, donc! répondit Mathilde avec un sourire un peu forcé; nous en savons quelque chose. Je doute cependant que les Gascons valussent beaucoup mieux, et ce sont des répondants auxquels je me fierais peu.

--Je vous dirai comme la première fois: Essayez!

--Un défi!... nous verrons. Mais savez-vous bien que j'ai été sur le point de vous envoyer aussi la fameuse bouteille? J'aurais été curieuse de savoir ce que vous auriez fait, monsieur le Gascon.

--Ce que j'aurais fait? je vais vous le dire, parbleu! J'aurais jeté la fiole par les fenêtres et rossé le sorcier pour lui apprendre à rendre les gens malades... et dites que ce n'eut pas été une preuve frappante de ma tendresse!»

Mathilde se mit à lire aux éclats, et nous continuâmes sur ce ton de folle gaieté. Au reste, loin d'entraver notre intimité croissante, le vieux papa semblait au contraire la favoriser de tout son pouvoir. Je ne doute pas qu'il n'eût pensé que je pouvais remplacer avantageusement Keraudran, et il eût reçu avec, plaisir la proposition d'écarteler mon blason avec celui de sa fille; mais j'étais loin d'une semblable idée. Engagé ailleurs dans les liens d'une véritable tendresse, je ne pouvais dépasser avec Mathilde les limites de la simple et pure amitié, malgré les amusements de nos causeries et de nos agaceries réciproques.

Avec tout cela, mon séjour se prolongeait au château de Larcy; je m'y plaisais trop pour chercher à le quitter bien vite. Toutefois, je songeais déjà sérieusement à préparer mon départ, lorsque Mathilde m'apprit un soir qu'elle s'était engagée à honorer de sa présence, suivant le style d'usage, une fête qui devait avoir lieu dans une ferme située quelques lieues plus loin.

«Nous partirons demain matin, ajouta-t-elle; soyez prêt de bonne heure.

--Nous? répondis-je en riant; c'est à merveille. Vous disposez de moi en véritable despote. Il n'y a pas même d'observations à faire, à ce que je vois: allons, je me résigne.

--Pauvre jeune homme! répliqua Mathilde; voyez-vous, il se sacrifie! Soyez sûr de toute ma reconnaissance, monsieur le marquis, pour cette complaisance inespérée.»

Et elle fit ironiquement une profonde révérence.

«J'y compte, dis-je, et je la réclamerais au besoin.»

Nous partîmes, en effet, le lendemain de bonne heure. Le temps était superbe, mais la route détestable; elle traversait les bois, en tournant, montant, descendant et remontant sans cesse, creusée de ravins, encombrée de pierres et de branches d'arbres. La voiture ne pouvait marcher qu'au pas.

J'étais sur le devant de la calèche, dont Mathilde et son père occupaient le fond. Mathilde était en toilette de bal, et franchement je ne l'avais jamais vue si jolie. Je me trouvais, d'ailleurs, en disposition taciturne et rêveuse, en sorte que le voyage était silencieux. Je me contentais de regarder mon gracieux vis-à-vis, et sans doute mes yeux expliquaient trop clairement mes impressions, car souvent, lorsque nos regards se rencontraient, elle rougissait et tournait légèrement la tête. Peu à peu elle devint pensive, elle-même, la chaleur du jour qui s'élevait avec le soleil, le silence du bois, à peine troublé par le bruit monotone et cadencé des roues et des chevaux, le bercement lent et uniforme de la voiture, l'air embaumé de la forêt, ces alternatives d'ombre et de lumière qui passaient et repassaient sur nous à travers les branchages qui se courbaient au-dessus de nos têtes, enfin une sorte d'influence magnétique nous disposaient tous deux à la rêverie; et mes yeux, qui rencontraient maintenant plus souvent et plus longtemps ses grands yeux bleus, y lisaient cette langueur veloutée, ce feu pénétrant et voilé... qui vous entraîne plus loin qu'on ne voudrait souvent.

L'influence avait également agi sur le vieux baron.--Il dormait profondément sur son coussin.

Je ne suis comment cela se fit, mais, après un long regard échange presqu'à notre insu, Mathilde tressaillit, et se tourna brusquement pour regarder dans le bois.

«Il fait une chaleur étouffante, murmura-t-elle en entrouvrant ses dentelles, et nous sommes exposés au soleil sur cette maudite route... tandis qu'il y a là-bas dans les taillis des pelouses si vertes, si fraîches, si bien ombragées!

--Nous pourrions peut-être suivre le voiture à pied, le long du bois... Voulez-vous mon bras?»

Il y eut comme un moment d'indécision.

«Non, je vous remercie, dit-elle sans lever les yeux.

--On pourrait peut-être remédier au soleil.» repris-je.

Et pendant que la voilure longeait un taillis d'églantiers et d'aubépines en fleurs, j'en cueillis de longs rameaux; puis, les tenant réunis en forme, d'éventail, je me penchai vers Mathilde pour l'abriter sous leur berceau embaumé. Elle sourit et me remercia d'un signe de tête.--Mais la position que j'avais prise était fatigante et peu commode; je fus bientôt obligé de me courber tout à fait pour appuyer mon bras du côté de Mathilde: ma main touchait presque son épaule, et mes genoux frôlaient sa robe de satin. Elle avait été obligée elle-même de se renverser en arrière, dans une pose coquette et gracieuse. Elle était si jolie, si séduisante ainsi, que peu à peu je me sentis enivré d'une vive émotion. De son côté, Mathilde semblait palpiter sous le feu de mes regards; ses yeux, qu'elle tenait baissés, se relevèrent languissamment et se fixèrent sur les miens...--Mais elle tressaillit de nouveau, et, poussant un cri léger, se rejeta vers son père dont elle saisit le bras.

«Quoi? quoi?--s'écria le vieux baron, se relevant et se réveillant en sursaut;--qu'y-a-t-il? qu'y-a-t-il? sommes-nous versés?

--Non, dit Mathilde d'une voix émue... mais c'est un cahot... J'ai eu peur!

--Cette route est détestable, reprit le baron. J'en suis terriblement fatigué. Arrivons-nous bientôt?»

On prit des informations auprès du cocher, qui répondit qu'il n'y avait plus qu'une petite demi-heure de marche. D'ailleurs la route s'améliorait en sortant du bois, et nous arrivâmes assez rapidement.

Pendant la fête, Mathilde fut excessivement réservée. Du mon côté, en réfléchissant aux circonstances de notre voyage, je compris cette réserve, et j'avoue même que j'en fus bien aise. J'aurais été embarrassé pour recommencer avec elle nos enfantillages des premiers jours; je craignais même d'avoir été trop loin, et je résolus de partir le plus promptement possible.

La fête champêtre était, au reste, fort gaie. Il y eut une espèce de feu d'artifice, et le bal finit fort tard, il avait été décidé que nous passerions la nuit chez nos hôtes, et on nous conduisit à nos appartements respectifs. Mathilde et son père furent logés dans le bâtiment principal, à un étage au-dessus l'un de l'autre Pour moi, l'on m'avait assigné un petit pavillon sur le jardin. Je m'y endormis profondément.

Un grand bruit et des cris me réveillèrent au point du jour. Lorsque j'ouvris les yeux, je vis ma chambre entièrement éclairée d'une rouge et sinistre lueur. Je me jetai précipitamment en bas du lit; j'ouvris ma porte... Le feu était à la ferme. A peine vêtu, je me précipitai vers les bâtiments embrasés; j'eus en un instant traversé le jardin, et j'arrivai dans la cour.

C'était affreux: le logis principal, assez solidement construit en maçonnerie, était entouré des bâtiments d'exploitation élevés en charpente, couverts en chaume pour la plupart et adossés aux murs de la maison: tous ces bâtiments étaient en feu. Quelques flammèches d'artifice avaient sans doute causé cet incendie. Les habitants de la maison, réveillés par les flammes, s'étaient sauvés à demi nus dans la cour; on criait, on courait, on s'appelait, on se heurtait, et, dans ce désordre, il n'y avait aucun moyen de combattre et d'arrêter les progrès du feu, qu'attisait encore la brise du matin. Au reste, il n'y avait plus guère d'espoir: les bâtiments légers construits en avant étaient déjà presque entièrement consumés, et les flammes enveloppaient le corps de logis principal, qu'elles commençaient à dévorer. Quelques seaux d'eau, jetés çà et là au hasard, sans ensemble et sans direction, par des mains éperdues, ne faisaient qu'irriter la fureur de l'incendie.

Mon premier soin fut de chercher Mathilde et son père dans la foule.--Je rencontrai le vieux baron qui appelait sa fille à grands cris.--Mathilde n'y était pas! Ce fut un coup terrible; personne ne l'avait vue!

«Cherchez-la! ramenez-la moi! criait ce père éploré.

--Pas moyen de rentrer dans la maison, répondit un valet de ferme, revenant, ses habits à demi bridés. L'escalier s'est écroulé; il a failli me tomber sur la tête.»

A ce moment, ce fut comme une ineffable et terrible vision; tout en haut, sur le sommet de la maison, on vit apparaître Mathilde: fuyant devant les flammes qui s'élançaient d'étage en étage, elle était montée jusqu'au faîte. La pauvre enfant avait, pour fuir, revêtu ses habits de la veille; elle était là, accroupie sur le bord du toit, en parure de bal, blanche et brillante comme une fée. Au-dessous d'elle, les flammes tourbillonnaient avec des bruissements de fureur, et une large nappe de fumée brillante et rouge se déroulait derrière en ondoyant sous le vent. Perdue au milieu de l'incendie qui l'entourait de toutes parts, prêt à la dévorer, elle restait immobile, les mains croisées sur sa poitrine, et si elle appelait du secours, sa voix, étouffée dans les mugissements du feu, ne parvenait pas jusqu'à nous.

«Vingt mille livres, trente mille livres, cent mille livres à qui me ramènera ma fille! s'écriait le vieux baron en se tordant les mains de désespoir.

--Ce n'est pas possible!» répétait-on autour de lui.--Et tous les yeux se fixaient mit elle.--Comment arriver là-haut? Tout brûle dessous.»

Un jeune homme, plus hardi, courut vers la maison et voulut franchir le premier bâtiment embrasé; un chevron du toit se détacha et l'étendit presque sans vie sur les charbons ardents. On le retira privé de connaissance.

J'avais déjà pris mon parti: je m'étais emparé de deux couvertures de laine que je plongeai dans un des tonneaux de la cour; je saisis un paquet de cordes, une longue échelle, et je me précipitai à travers le feu et la fumée, au milieu des cris des spectateurs. Arrivé au pied du mur principal, déjà crevassé et fumant, je plantai l'échelle et je gravis rapidement jusqu'au toit, disputant chaque échelon aux flammes qui commençaient à s'y attacher. Lorsque je parvins sur la corniche, le pied de l'échelle était en feu, et, un instant après, elle tomba. J'étais auprès de Mathilde.

«Venez, lui dis-je, hâtons nous.»

Et en même temps je l'enveloppais des convertures mouillées.

«Serrez-les bien autour de vous, et ne craignez rien.

--Non, me répondit-elle, il est trop tard.--Comment descendrons-nous? Voyez, l'échelle est brûlée.

--Laissez-moi faire.»

Et t'attachais fortement aux barreaux de la lucarne la corde que j'avais apportée.

«Maintenant, Mathilde, couvrez bien votre visage et vos beaux cheveux. Tenez-vous fortement à moi.--Puis, écoutez-moi bien: si, quand je serai arrivé en bas, je tombais... ne vous arrêtez, pas, et courez toujours devant vous.»

En achevant ces mots, je lui fis passer ses bras autour de moi, et, cramponné à la corde, je commençai à descendre.

Ce fui un cri d'effroi et d'anxiété qui parvint jusqu'à mes oreilles, lorsqu'on nous vit abandonner le mur et disparaître au milieu des flammes et de la fumée. J'ignore, à partir de ce moment, comment j'accomplis ce périlleux trajet. Étourdi, aveuglé, je me laissai glisser jusqu'en bas, puis je tombai sur les poutres embrasées, je fus couvert de feu, je roulai sur les charbons et je ne sais trop ce que devint Mathilde. Enfin j'arrivai, chancelant, suffoqué, les cheveux et les mains brûlés, les habits en lambeaux, presque inanimé, au milieu de la cour; alors je revis Mathilde et son père, qui me reçurent dans leurs bras.--Je m'évanouis.

Heureusement, je n'avais pas de blessures graves. Quelques jours de repos suffirent pour me rétablir. Mathilde, protégée par les couvertures dont je l'avais enveloppée, n'avait reçu aucune atteinte; et jusqu'à mon rétablissement, elle ne quitta pas mon chevet.

Aussitôt que mes blessures furent cicatrisées, j'annonçai mon départ. A cette nouvelle inattendue, Mathilde tressaillit.

«Quoi! dit-elle d'une voix évidemment altérée par la surprise, vous voulez partir... si tôt?

--Il y a longtemps que j'abuse de la permission qui m'a été donnée de résider au château. Ma mission, qui pouvait seule justifier mon séjour, est terminée; la transaction a été signée il y a huit jours, et...

--Il s'agit bien de cela! interrompit-elle assez vivement. Me suis-je jamais occupée de ce procès? Et vous...»

Elle s'arrêta.

«J'espère bien aussi que notre séparation ne sera pas de longue durée, repris-je en souriant. Le plaisir que j'éprouve ici et la peine que j'éprouve en vous quittant, me font désirer le moment où je pourrai vous revoir.

--Plaisantez-vous? demanda-t-elle avec une certaine agitation. Vous me quittez ainsi!... vous qui avez donné votre vie pour la mienne?

--Moi, répondis-je en riant et en lui prenant la main; Vous ne vous souvenez, donc plus?... J'ai acquitté la lettre de change que vous avez tirée sur Keraudran.

--Eh bien!... ensuite?»

Et elle tenait ses yeux baissés, tandis que son sein palpitait violemment.

«Eh bien! répliquai-je d'un ton plus sérieux; Nathaniel vous aime, Mathilde, comme vous ne serez jamais mieux aimée; vous l'aimez aussi, je le sais, j'en suis sûr... et moi...

--Vous m'avez donné votre vie! interrompit-elle.

--C'est possible..., mais je ne puis aussi vous donner que mon amitié; je compte sur la vôtre, c'est la seule reconnaissance que j'exigerai... Et je vous le répète, Mathilde, c'est la seule, je le sais, que votre coeur pourrait me donner. Aussi, j'y compte, n'est-ce pas?»

Elle me serra la main sans répondre, je portai la sienne à mes lèvres... et trois jours après, je quittai le château de Lurcy...

Alors mon oncle Antoine se tut et se renversa sur son fauteuil en croisant les jambes.

«Eh bien! m'écriai-je, qu'est-ce que cela prouve? vous avez sauvé la vie à Mathilde sans l'aimer! Vous avez eu raison; mais cela n'empêche pas que Keraudran n'ait eu tort.

--Ta, la, la, dit mon oncle Antoine; en toute chose, avant de juger, il faut attendre la fin.--C'est un précepte de Solon qui, après tout, n'était pas un sot, bien qu'il ait été un des sept sages de la Grèce.»

D. Fabre d'Olivet.

Colonie de Santo-Thomas de Guatemala.

Il n'est pas d'oeuvre importante dans le monde sur laquelle _l'Illustration_ n'ait le droit d'appeler l'attention de ses lecteurs. Pendant que nos hommes d'État, nos publicistes s'évertuent à trouver un système de colonisation applicable à l'Algérie, il se passe à nos portes un fait capital à l'égard duquel la presse française est d'une inexplicable indifférence. Coloniser l'Algérie, c'est pour le gouvernement français une rude tâche, à laquelle il voudrait bien se soustraire; mais les événements qui se passent en Afrique, et l'opinion publique aidant, ne lui permettent pas de se débarrasser de ce lourd fardeau.

La Belgique, au contraire, à qui la conquête n'avait pas donné, comme à la France, un vaste territoire à coloniser, un empire à fonder, n'a pas eu de repos qu'elle n'eût trouvé un coin de terre où elle pût faire de gaieté de coeur ce que la France ne fait pas même à contre-coeur. La Belgique a déniché, dans un coin de l'Amérique, un territoire où elle fait de la colonisation.

Nous allons donner en peu de mots à nos lecteurs une idée de la situation actuelle de l'établissement belge de Santo-Thomas. Les résultats obtenus dans l'intervalle d'une année sont consignés dans un rapport adressé par l'agent général de la compagnie belge de colonisation au conseil général et au consul de commerce et d'industrie de cette compagnie.

Un arrêté royal, en date du 31 mars dernier, a autorisé toutes les communes du la Belgique à ouvrir dans leur sein une souscription pour le placement des lots de la communauté. Cette souscription est confiée à MM. les bourgmestres; le produit en sera perçu par les receveurs des contributions de l'État et versé au trésor.

Cette souscription, fermée le 1er juillet courant, offre aux communes des avantages positifs. La moitié des souscriptions prises dans les communes, soit par l'administration communale, soit par des particuliers ou des étrangers, devrait être employée en achats des produits industriels de cette commune; la seconde moitié sera employée à conduire à Santo-Thomas des colons choisis dans les communes par le bourgmestre et le curé.

Ce sont là deux avantages incontestables.

Le territoire du district de Santo-Thomas comprend une étendue de 100,000 hectares; il possède un port vaste et sûr dans la mer des Antilles. Ce gouvernement de l'État de Guatemala concéda en 1841, ce territoire à la compagnie; la chambre législative de Belgique ratifia cette concession. La compagnie est donc propriétaire en vertu d'un titre égal et authentique; une loi de l'État l'a mise en possession, et a conféré en même temps à tous les colons la jouissance des droits civils et publiques des nationaux.

Ce territoire est couvert de forêts, et les diverses voies navigables, qui présentent un développement de près de deux cents lieues, offrent des moyens de transport convenables à l'exploitation de ces bois. La latitude du district est égale à celle de la Havane, qui est la plus riche colonie des Antilles.

L'administration a divisé la propriété du district en deux portions égales: 200,000 hectares sont réservés pour la communauté; 200,000 hectares ont été divisés en 8,000 lots de 25 hectares chacun. Le prix de chaque lot a été fixé à 500 fr., soit 20 fr. par hectare.

Les acquéreurs de bois sont intéressés dans la communauté pour une partie de leur acquisition; le prix des lots est versé dans la caisse de la communauté, et forme son capital d'exploitation. Les lots de la communauté de l'Union se composent de deux titres distincts: l'un représentant 20 hectares de terre dont le propriétaire dispose à son gré; l'autre représentant 5 hectares dont l'exploitation est réservée à la compagnie, et en échange desquels elle donne une action de la communauté. Cette action donne droit au partage dans le tiers des bénéfices de toute nature réalisés dans les opérations industrielles, agricoles ou commerciales, et au partage en liquidation dans la moitié de tous les biens meubles et immeubles de la communauté.

La valeur des lots a monté aujourd'hui de 500 à 1,000 francs, et cette valeur grandit de jour en jour. Une décision récente du conseil général (3 mai 1844) a garanti un dividende annuel du 40 francs à chaque action de communauté, de sorte que l'acquéreur actuel d'un lot au taux du 1,000 fr. a la certitude de recevoir au moins le 4 pour cent de la somme déboursée, et il lui reste comme prime les 20 hectares de terre qu'il peut vendre, louer, exploiter ou faire exploiter.

On peut se faire une idée du développement inouï que l'esprit d'association a imprimé à la colonie belge, si je songe, que l'installation des soixante-neuf premiers colons date à peine d'une année, et que leur nombre s'élève aujourd'hui à huit cents. Les fondations d'une ville ont été jetées, des routes sont ouvertes, les terres se défrichent, les travaux du port s'exécutent, des fermes sont construites, et l'administration est assez forte pour maintenir l'ordre, faire respecter la loi, et même expulser de la colonie les perturbateurs et les membres inutiles. Le crédit de la communauté est fondé, et les traites qu'elle tire sur la compagnie en Europe sont prises par toutes les maisons de banque et de commerce.

L'administration approvisionne elle-même ses magasins, et elle fourni aux colons, au prix coûtant augmenté seulement de 5 pour cent, tous les objets nécessaires à leur consommation, en leur garantissant une part dans les bénéfices généraux et du travail pour toute l'année de telle sorte que dans ces pays, où toutes les provenances d'Europe sont à des prix excessifs, où les conditions de l'existence sont si pénibles, les colons du Santo-Thomas y peuvent vivre, en gagnant peu, mieux qu'ils ne vivraient à la Havane ou à la Nouvelle-Orléans, quand même ils y recevraient un triple salaire.

Nous avons cru devoir offrir à nos lecteurs une situation sommaire de la colonie belge, qui est sans contredit une des oeuvres les plus importantes qu'ait produites de nos jours l'expansion du génie européen. Ce n'est pas ici le lieu d'examiner si les mesures adoptées par la compagnie belge sont ou ne sont pas susceptibles d'amélioration. Nous constatons seulement le progrès immense qu'elle a accompli, et nous appelons l'attention des hommes qui se préoccupent à bon droit des difficultés que soulève la question bien plus vaste de la colonisation de l'Algérie, sur les résultats obtenus à Guatemala par l'esprit d'association, par l'énergie que donne aux travailleurs l'assurance d'une part dans les bénéfices que leur travail procure.

Les Forçats.

(2e Article.--Voir t. III, p. 299.)

Les travaux sont suspendus ou terminés; les forçats rentrent dans leurs salles, soit pour y faire le repas, dont nous parlerons tout à l'heure, soit pour s'y reposer des fatigues du jour, à onze heures du matin, ou à quatre et cinq heures du soir. Avant qu'ils repassent le seuil de la porte du bagne, un garde-chiourme les fouille de la tête aux pieds. Durant la matinée ou la journée, ils ont tous eu, en effet, de fréquents rapports avec les ouvriers libres et les visiteurs du bagne; peut-être ont-ils obtenu de leur pitié un peu d'argent ou quelques douceurs prohibées; peut-être se sont-ils rendus coupables d'un vol au préjudice de l'administration pendant les travaux; leurs fers ne sont-ils pas limés? qui sait même si un parent, un ami, un complice, ne leur a pas remis des scies, des limes ou des objets d'habillement pour faciliter leur évasion et leur fuite? D'importantes saisies justifient tous les jours cette utile précaution. Chaque forçat passe à son tour à la visite. Il tient son bonnet à la main, parce qu'elle a lieu en présence d'un adjudant supérieur. A mesure qu'un garde-chiourme les fouille, un autre les compte, pour s'assurer que tous les hommes sortis et marqués sur la planche de sûreté rentrent au bagne.

Tous les matins, avant la sortie, on distribue à chaque homme, dans l'intérieur du bague, un morceau de pain noir. A onze heures, après leur rentée, a lieu le dîner. Outre le pain, la ration quotidienne d'un forçat se compose d'un litre de bouillon très-faible, de quatre onces de fèves et de quarante-huit centilitres de vin.

La cuisine et la cantine des forçats sont très-simples, ainsi qu'on peut s'en convaincre en jetant les yeux sur les dessins ci-joints. La cuisine est une petite salle carrée attenante à la salle du bagne et communiquant avec cette salle par une fenêtre. Au fond, près de la fenêtre, on aperçoit un petit cabinet servant de bûcher, un fourneau, une énorme marmite, des seaux, une poêle, tels sont les seuls ustensiles de la cuisine. Contre le mur pendent un faubert, une pincette et une barre de fer. Ce sont les forçats qui remplissent les fonctions de cuisiniers c'est-à-dire qui font cuire des fèves dans de l'eau salée, avec du beurre ou de la graisse. Un seau contient la ration de cinq hommes.