L'Illustration, No. 0072, 11 Juillet 1844

Part 4

Chapter 43,576 wordsPublic domain

Il ne faut point se dissimuler que le roman français a toujours été quelque peu bavard. Souvenez-vous des volumineuses histoires du _Cyros_ et de la _Clétie_. Que de conversations mêlées au récit! que de portrait-tracés au milieu des événements! que de réflexions au travers de l'aventure! Mademoiselle de Scudéry est bien la patronne de tous nos romanciers passés, présents et futurs. Toujours nous avons vu nos conteurs les plus excellents songer à faire ainsi, tout en contant, les affaires de pur esprit. Nos historiens même écrivaient des chapitres entiers, où ils se délassaient du récit en discutant les traits, en raisonnant sur la politique, en déployant toutes les richesses de leur style. Aucun d'eux, avant M. de Barante, n'avait eu assez de résignation pour accepter la fameuse devise: _Scribitur ad narrandum, non ad probandum_. Parmi nos romanciers, prenez tel que vous voudrez, prenez, comme j'ai dit, ceux qui content par excellence, prenez Lesage lui-même; ne sentez-vous pas à chaque page l'esprit satirique de l'auteur percer sous les discours qu'il met dans la bouche de ses personnages. Souvent ne voyez-vous pas l'histoire interrompue par des réflexions que les faits suggèrent à l'auteur, plutôt qu'aux personnages du roman? De la _Glèbe_ on pourrait extraire un volume entier de conversations, de digressions morales et de portraits inutiles à l'action. De _Gil Blas_ on tirerait de même un _Lesagana,_ c'est-à-dire un recueil d'aphorismes critiques, de hors-d'oeuvre littéraires ou moraux appartenant en propre à l'auteur, et à peu près étranger à son récit. Enfin, il n'y aurait pas jusqu'au roman burlesque et goguenard de Pagault-Lebrun qui ne nous offrît un pareil exemple de digression personnelle, et je n'en veux pour preuve que le fameux chapitre de la lanterne magique dans _Monsieur Halle_.

Aujourd'hui le spectacle est beaucoup moins philosophique, et se tourne de préférence vers la description.

Ce ne sont que festons, ce ne sont qu'astragales.

Nos meilleurs romans, les plus tendres, les plus passionnés, les plus émouvants, décrivent encore plus qu'ils ne content; pas une scène ne se peut passer sans que le lieu ne soit peint avec une exactitude rigoureuse, pas une parole d'amour ne sera dite sans que nous sachions sous quels arbres et auprès de quelles fleurs elle doit être prononcée. M. de Balzac, cet esprit si fécond, si fin et si vigoureux, a plus que tout autre sacrifié à la description, et, pour citer ici l'un de ses meilleurs livres, _le Lys dans la vallée_ est plutôt un paysage qu'un roman. Jusqu'à Mathilde, nous avons vu M. Sue payer aussi son tribut à la mode descriptive qui gouverne toute notre époque, depuis les poètes jusqu'aux avocats; mais _les Mystères de Paris_ semblent purs de cet élément si funeste au récit, et nous montrent un conteur véritable, un conteur uniquement jaloux de conter, se sacrifiant lui-même à son conte, élève et rival des conteurs modèles, Walter Scott et Dickens.

On a souvent répété, comme éloge insigne, que Walter Scott avait fondé le roman historique; à mon sens, il eût mieux valu dire, pour l'honneur de l'écrivain, qu'il avait fondé le roman conteur; et personne ne pourra douter du mérite singulier de ce nouveau genre, si l'on réfléchit aux difficultés presque insurmontables de la narration. Les plus grands écrivains de notre langue, Bossuet, Fénelon, Voltaire, n'ont jamais donné de marque plus visible et plus belle de leur talent d'écrire que lorsqu'ils abordèrent le _narratif._ L'action d'abord, l'action ensuite, et encore l'action, voilà la triple et unique qualité essentielle au véritable récit, et sans laquelle il ne saurait exister. Volontiers j'adopterais comme emblème allégorique du roman conteur cette caricature, où nous voyons une locomotive qui tire derrière elle une immense page de papier noir scié à la vapeur, et la déroule incessamment sur le _railway._ Vous ne conterez point, si vous n'avez dans l'esprit comme un mouvement perpétuel, comme une agitation, comme un souffle d'air qui enfle la voile de votre invention et vous pousse toujours en avant; nous l'avons dit, le vrai conteur conte pour conter, ne se préoccupant guère du pays déjà parcouru, moins encore de l'espace qui lui reste à franchir; tout entier à l'action du présent, il se meut, il avance, entendant résonner à son oreille la voix impérieuse dont parle Bossuet, et qui lui crie sans trêve; Marche! marche!--Aussi semble-t-il que M. Eugène Sue vient de rencontrer le sujet unique, le sujet par excellence, le vrai sujet du roman conteur, je veux dire le _Juif errant_, cet éternel voyageur sur les pas duquel l'écrivain doit marcher d'un pas infatigable, réglant l'action de son livre sur l'action perpétuelle du héros, et obéissant nuit et jour au mouvement d'en haut, qui pousse sans fin et sans relâche Ahasvérus!

Remarquez, en effet, que les romans anglais, et surtout ceux de Cooper, ne sont autre chose, à bien prendre, que des marches et des contre-marches perpétuelles. Le dernier roman de Dickens, le _Marchand d'antiquités_, qu'était-ce, s'il vous plaît? simplement un voyage de Londres en Écosse, un voyage à pied, celui d'un pauvre vieillard et de sa petite fille. Et le fameux conte de Cooper, _le Dernier des Mohicans_? une marche encore, une marche presque militaire, au travers des savanes et des forêts, ou plutôt une course tellement longue et tellement rapide que les héros, arrivés au bout de leur route, doivent mourir d'épuisement.--Mais le Juif errant est un personnage admirable, parce qu'il ne se lasse point, et, cependant, ne sait point ce que c'est que de s'arrêter.

_Les Mystères de Paris_ sont déjà un premier chef-d'oeuvre de récit, et tout ce peuple de lecteurs entraîné pendant dix volumes, captivé durant une année entière, et comme garrotté par l'intérêt croissant du récit, fait assez foi de cette perfection dont nous parlons; le roman de M. Eugène Sue est du petit nombre de ceux qui ne souffrent pas qu'on les laisse avant d'être arrivé à leur dernière page, et dont la lecture est tellement attachante qu'elle vous fait tout oublier. Une fois que le livre vous tient, bon gré, mal gré, il faut bien aller jusqu'au bout, et si vous résistez, soyez sûr que le livre vous fera violence.

Mais ce serait dire trop peu que d'appeler seulement M. Eugène Sue un conteur; il est aussi un homme d'imagination, et, en cela, il dépasse de beaucoup les romanciers anglais, ses modèles en l'art du récit. A coup sûr, je ne veux point dire le plus petit mal du talent de Walter Scott et de celui de ses successeurs; mais je m'étonne souvent du peu d'invention que ces romanciers ont fait voir dans leurs livres, si attachants d'ailleurs et si merveilleusement contés. Une histoire toute simple, une histoire unique qui se déroule tout droit devant elle, coupée de temps en temps par ces accidents faciles à prévoir, et pour ainsi dire tirés du sujet même. Prenez _Ivanhoe_ ou _les Puritains_, ces chefs-d'oeuvre, et comparez-les, pour l'invention, aux romans espagnols ou italiens, comparez-les aussi à la _Crète_ ou à la _Cléopâtre_, ce ne sera plus qu'un fil auprès d'une trame, qu'une rue auprès d'un carrefour. L'Arioste fut le grand maître en l'art de ces aventures croisées, toutes marchant de front, enjambant les unes sur les autres, suspendant l'intérêt sans le ralentir, irritant la curiosité du lecteur sans jamais la lasser, et menant le livre par vingt routes à la fois aux vingt dénouements réunis enfin dans un seul et même chapitre. A l'exemple du grand poète italien, nos premiers romanciers excellèrent aussi dans ce genre _croisé_, qui demande une fertilité singulière d'invention et une industrie de talent plus merveilleuse encore. La dernière partie de la _Crète_ offre un dénouement modèle; trente-deux mariages, célébrés du même coup après des traverses infinies et des infortunes inextricables! M. Eugène Sue a retrouvé, dans _les Mystères de Paris_, cet art si difficile des vieux conteurs, cet art si important aux romans de longue haleine, et sans lequel on ne saurait remplir des volumes, à moins de tomber dans l'insipide monotonie de Richardson. Les _Mystères_, qui avaient eu, dans ce genre, pour précurseurs _les Mémoire du Diable_ de M. Frédéric Soulié, se montrent à nous comme un monde tout entier, où les personnages de toutes sortes se mêlent sans se confondre, où la comédie vient interrompre le drame, et réciproquement, où l'aimable scène d'amour est continuée par le spectacle hideux du crime ou de la misère, où le rire succède aux larmes et l'attendrissement à la terreur; fleuve profond, qui suit sa pente sans relâche et sans repos! mais cent affluents y viennent jeter leurs eaux à droite et à gauche, accélérant son cours au lieu de le ralentir; tout y roule pêle-mêle, à pleins bords, tout s'y précipite à la fois vers l'embouchure lointaine et mystérieuse. Que de types variés! que de physionomies diverses! sombres ou gracieuses, douces ou terribles! quelle multitude vivante et remuante! Et par combien de situations l'auteur sait-il encore en varier les aspects! Pas un théâtre qu'il n'explore, pas une scène où il ne fasse jouer tous les personnages, à la fois fantastiques et réels, que son imagination a créés, depuis le boudoir aux parfums exquis jusqu'aux bouges noirs et fangeux, depuis la mansarde au bord des toits, fleurie et toute brillante de soleil, jusqu'aux sombres greniers de la misère et de la souffrance! A côté de l'assassin ivre et furieux, Fleur-de-Marie portant entre ses bras son rosier malade et qui va périr faute d'air et de rayons; auprès de la belle et pure madame d'Harville, Sarah intrigante et criminelle; auprès de Fernand, cet avare taché de sang, Rodolphe, le soutien du malheureux, la providence du pauvre, la consolation des affligés! L'auteur semble avoir tout vu, tout connu, tout éprouvé; il nous fait parcourir la société entière; à tous les échelons, sous tous les costumes, nous voyons s'agiter cette multitude bruyante, qui pleure et qui rit, née d'un souffle du poète et de sa fantaisie; anges et démons s'y coudoient, allant et venant, montant et descendant; on dirait une autre échelle de Jacob!

Pour une imagination abondante et exubérante comme celle de M. Eugène Sue, le plan du livre n'est proprement qu'un cadre; rien ne la gène, tout peut entrer dans le livre, livre divers, fourmillant et touffu, si je puis dire ainsi. Ne demandez pas trop à l'auteur la méthode, ce qu'on appelait autrefois le dessin de l'ouvrage; il ne se pique pas de construire son volume sévèrement et correctement: _tenui deducta poemata filo_; son talent n'est pas là, son talent plein de verve et de hasards, talent d'improvisation et de mouvement; il n'est pas de ceux qui distillent leur oeuvre, lentement, filtrée goutte à goutte par un alambic; le travail de la lime ne lui convient pas, il laisse à son livre les imperfections du premier jet et les lignes du moule, mais aussi la physionomie vive et les arêtes saillantes. On sent bien que s'il pouvait s'arrêter, il corrigerait, il retoucherait; mais évidemment il est entraîné lui-même et poussé en avant par la force irrésistible de son récit.

Je ne crains point, d'ailleurs, d'aller trop loin dans mes éloges, quand je songe que l'imagination de M. Eugène Sue, brillante dès son début, a acquis chaque jour un nouvel éclat, et deviendra sans doute plus éblouissante encore. La plupart de nos romanciers réinventent aujourd'hui leurs premières inventions, à peu près comme les ours sauvages qui, s'étant engraissés pendant l'hiver, se sustentent, quand la bise est venue, en se léchant les pattes avec assiduité. L'auteur de _la Salamandre_, au contraire, a toujours renchéri sur lui-même, sa veine est féconde, inépuisable; après _Mathilde, les Mystères de Paris_, et maintenant le _Juif Errant_, admirable sujet, comme nous l'avons dit, et qui saurait donner de l'imagination à l'esprit le moins inventif du monde, et au-dessous duquel M. Eugène Sue ne restera point, j'en suis sûr.

Encore un mot,--sur ce qu'on appelle _la curiosité_ en termes littéraires.--Vous pouvez, n'est-ce pas? inventer de fort belles choses, sans en trouver une seule de curieuse. Or, par le temps qui court, et la fatigue générale qui alanguit les esprits, il faut du nouveau, c'est-à-dire du _curieux_; il faut que vous saisissiez d'abord votre lecteur par un tableau étrange, que tout de suite sa langueur s'évanouisse et son attention se réveille. _Les Mystères de Paris_, chef-d'oeuvre de récit et d'imagination, sont encore un chef-d'oeuvre de _curiosité_, curiosité non point éclose dans les rêves bizarres, dans les fantaisies excentriques de l'auteur, non point artificiellement composée à l'aide de spirituels paradoxes ou d'axiomes pris au rebours, mais puisée tout entière,--et c'est là ce qui en fait le mérite,--dans la réalité même, plus curieuse, quand on la sait observer, que toutes les lanternes magiques du monde, plus bizarre cent fois que tous les cerveaux connus des poètes et des chimériques. La Cité et ses mystères étaient à deux pas de nous; il suffisait d'y regarder pour en tirer des scènes saisissantes, d'affreux tableaux, d'étonnants spectacles. C'est ce qu'a fait M. Eugène Sue; et, de même, nous le verrons encore demander à la vie, à la société, aux secrets du riche et du pauvre, sa _curiosité_, bien supérieure à celle des romanciers allemands, qui ont poussé jusqu'à la folie la recherche du bizarre et de l'original. Pour moi, le rosier de Fleur de Marie est plus curieux certainement que le docteur Sphex de Jean-Paul, pleurant dans une soucoupe parce qu'il veut faire sur ses larmes une expérience chimique!

Que si, maintenant, quelques-uns, plus sévères, me trouvent excessif dans l'éloge, je ne nierai point que ces louanges me sont dictées aussi par une sorte de reconnaissance envers M. Eugène Sue. N'est-ce donc rien d'avoir _amusé_, pour prendre le terme le plus mince, d'avoir amusé, dis-je, les lecteurs des deux mondes durant une année entière, d'avoir donné une pâture au commun des esprits (et j'en sais des plus fiers qui s'en sont nourris comme les autres), d'avoir enfin, parmi toutes le pauvretés courantes, trouvé une mine riche et féconde? Un bon roman, je l'avoue, m'a toujours semblé un véritable bienfait rendu à la pauvre espèce humaine, qui s'ennuie si fort; et j'estime qu'on doit de la reconnaissance à celui qui nous a tiré, ne fût-ce qu'une demi-heure par jour, de notre assiette ordinaire, plate et nauséabonde, qui nous a menés avec lui dans les espaces de l'imagination, qui nous a fait goûter un peu l'oubli de nous-mêmes et des autres. A ce compte, jamais romancier n'a mieux mérité de la race des lecteurs que M. Eugène Sue, et il y aurait plus que de l'ingratitude à oublier ces dix volumes de feuilletons, notre lecture quotidienne et presque nécessaire pendant plus d'une année.

--«Le paradis, disait un Anglais, c'est le coin du feu et un roman pour l'éternité.»--Un roman comme _Mathilde_, s'entend, ou comme _les Mystères de Paris._

Revue comique de l'Exposition, par Cham.

Une Soirée à Saint-Pétersbourg.

STATUE DE LA NÉVA, PAR JACQUES.

Un jeune sculpteur français, nommé Jacques, qui avait obtenu jadis le premier prix de Rome, était venu s'établir à Saint-Pétersbourg, où il exerçait son art avec un succès égal à son talent. Non-seulement il suffisait à tous ses besoins, mais il avait déjà amassé une petite fortune, lorsqu'en 1842 il renonça à tous les travaux qui le faisaient vivre et qui l'enrichissaient pour s'adonner exclusivement à une oeuvre colossale qui, si ses espérances se réalisaient, devait rendre son nom immortel. La gloire était désormais l'unique pensée de son ambition; à cet avenir incertain il sacrifiait avec joie le présent. Enfermé dans son atelier, il passa une année entière et il composa le modèle en plâtre, de la statue dont _l'Illustration_ offre aujourd'hui un dessin à ses abonnés.

C'était la Néva. Depuis longtemps, les architectes russes ou étrangers établis à Saint Pétersbourg cherchaient, sans pouvoir les trouver, les moyens de construire sur la Néva un pont qui liât ensemble, à l'époque de la débâcle, les deux parties de la capitale de la Russie. Personne n'ignore qu'au moment de la fonte des glaces toutes les communications sont interrompues souvent pendant plusieurs jours entre la rive droite et la rive gauche du fleuve. Plus d'un habitant de Saint-Pétersbourg reste ainsi parfois une semaine entière forcément absent de son domicile. Une multitude de projets avaient été successivement présentés au comité spécial chargé de les examiner: tous furent rejetés.

Enfin, en 1841, un nouveau plan obtint, l'assentiment universel. Pour l'exécuter il fallait, il est vrai, abattre un nombre considérable de maisons, combler des canaux, percer des rues, etc. Une vaste place devait, en outre, aboutir au pont, du côté du quai Anglais. A peine M. Jacques eut-il connaissance de ce projet, il conçut l'idée de sculpter une statue colossale destinée à l'ornement de cette place, et il fit, en conséquence, un modèle en plâtre qui excita des transports unanimes d'admiration.

Heureux et fier de ce premier succès l'artiste croyait toucher au terme de ses voeux; déjà il s'apprêtait à transformer ce modèle fragile en un bloc de pierre ici impérissable, lorsqu'un matin,--ô douleur!--on vint lui apprendre que pendant la nuit un incendie avait tout dévoré; son atelier, son modèle, sa petite fortune, son avenir, sa gloire, ses espérances et ses rêves... Il supporta ce coup affreux avec une noble fermeté; mais, s'il se montra résigné, s'il cacha ses douleurs à tous les yeux, son désespoir n'en fut pas moins violent.

A cette nouvelle, tous les étrangers établis à Saint-Pétersbourg ouvrirent une souscription en faveur de notre malheureux compatriote. Pour en augmenter le chiffre, qui s'élevait cependant avec rapidité, quelques Français formèrent le projet de donner une représentation publique de _Tartufe_. S. E. le général de Guidennoff directeur en chef de tous les théâtres de l'empire, s'empressa d'accorder l'autorisation qu'on lui avait demandée; et, le 6 mai dernier, le chef d'oeuvre de Molière a été joué par des amateurs, dans la grande et belle salle de la maison Paguellard, en présence d'une assemblée nombreuse et réjouie. Toute l'aristocratie de la capitale était à cette représentation, qui a rappelé à tous les assistants les plus belles soirées du théâtre impérial italien, où Pauline Viardo-Garcia, Rubini et Tamburini obtenaient tant d'applaudissements, de rappris, de bouquets et de couronnes. La recette s'est élevée à 4,500 roubles, sans compter les dons particuliers.

M. Jacques a donc été remboursé de ses frais; il a pu faire honneur à sa signature; mais, de son chef-d'oeuvre, il ne reste plus maintenant qu'un souvenir... et notre dessin.

Le Sacrifice d'Alceste.

(2e partie.--Voir page 237.)

Le mariage projeté entre Nathaniel de Keraudran et Mathilde de Larcy, reprit mon oncle Antoine commençant une seconde histoire, avait surtout pour but de terminer des démêlés d'intérêts qui avaient divisé leurs familles. Mathilde, par ses idées romanesques, en exigeant un homme qui eût sacrifié sa vie pour elle, rompit tous ces projets. Aussitôt que Keraudran eut refusé la fiole de poison, elle refusa son alliance. Les procès recommencèrent; et au lieu du notaire on vit paraître les avocats.

Nathaniel de Keraudran en était désolé.

«Faut-il donc devenir ennemis?» disait-il.

Dans son désir de la paix, il eût souscrit à toutes les conditions pour obtenir un arrangement amiable. Il me pressa d'être son négociateur, et je partis pour le château de Larcy chargé de cette délicate mission. J'avoue aussi que, de mon autorité privée, j'en avais pris une plus délicate encore. Je connaissais l'amour de Keraudran pour Mathilde; il n'avait fait que s'enflammer depuis leur rupture. D'un autre côté, j'étais persuadé que Mathilde aimait Nathaniel, et que sa tendresse avait survécu au bizarre caprice qui avait provoqué leur séparation. Je ne désespérais donc pas de les réunir, et je partis dans ce but, tout autant que dans celui de terminer leur procès.

Je fus parfaitement accueilli au château de Larcy. J'avais été l'ami de la famille avant même d'être celui de Keraudran. De plus, je ne dissimulai pas le moins du monde mon caractère officiel d'ambassadeur. Je m'annonçai comme messager de paix, chargé de pleins pouvoirs, et je m'aperçus bien vite qu'on désirait terminer les hostilités aussi bien au château de Larcy qu'à celui de Keraudran.

Mais je vis aussi que ma seconde entreprise serait plus difficile: ce n'était pas seulement un caprice de jeune fille, mais une volonté sérieuse, un calcul bien arrêté d'avance, qui avaient amené la bizarre épreuve dans laquelle Nathaniel avait échoué. Prendre un époux, c'était dans la pensée de Mathilde, lui donner sa vie; elle ne voulait la donner qu'à un homme qui l'eût, payée d'un semblable retour. Aussi, lorsque je lui parlai de l'amour de Keraudran, lorsque je peignis son désespoir, elle haussa les épaules.

«J'en ai fait l'expérience, répondit-elle avec un sourire ironique; je suis maintenant que cette passion si vive, que cet amour si dévoué ne peut aller jusqu'à boire deux cuillerées de potion! Que voulez-vous? continua-t-elle d'un ton agaçant, je m'étais mis dans la tête que je valais la peine d'être aimée pour tout de bon. J'attendrai de l'être pour me décider.

--Personne ne vous aimera plus que Nathaniel, répliquai-je.

--Eh bien! alors... j'attendrai toujours! et je ne ma déciderai pour personne!»

Je revins souvent sur le même sujet, et toujours avec aussi peu de succès. Je commençai donc à désespérer de renouer une alliance qui paraissait définitivement rompue, et si j'en parlais encore à Mathilde, ce n'était plus que pour trouver un sujet d'amusantes querelles et d'innocentes coquetteries. De son côté, Mathilde semblait se plaire beaucoup à ces taquineries galantes qui occupaient nos tête-à-tête sans les rendre dangereux, et qui lui rappelaient un nom et des souvenirs beaucoup plus chers peut-être qu'elle n'eût voulu le laisser croire.

Je dois avouer aussi que j'avais à cette époque une assez mauvaise habitude: c'était, de faire la cour à toutes les jolies femmes que je rencontrais; et cela presque sans but, par simple passe-temps, comme un jeu d'esprit, et de même qu'on dit en termes d'escrime, pour m'entretenir la main. J'avais conservé cette habitude dans mes nouvelles relations avec Mathilde, et elle répondait à mes galanteries avec une présence d'esprit et une gaieté qui m'encourageaient à continuer en me permettant de croire qu'elle ne s'abusa pas sur leur véritable valeur. Que pouvious-nous, d'ailleurs, faire de mieux pour tromper les loisirs de cette vie de château monotone et solitaire?