L'Illustration, No. 0072, 11 Juillet 1844

Part 2

Chapter 23,679 wordsPublic domain

Parmi les nouvelles apportées par la dernière malle de l'Inde, il s'en trouvait une dont la gravité n'a pas été suffisamment appréciée. C'est l'état de rébellion ouverte dans lequel se sont placés plusieurs régiments natifs au service de compagnie des Indes. Les 1er, 34e, 64e et 69e régiments d'infanterie indigène et le 7e de cavalerie légère sont ceux qui ont le plus vivement manifesté cet esprit d'insubordination. Le 64e notamment, qui en a donné le premier exemple, est montré tout disposé à recommencer en arrivant à Sakkir sur l'Indus. La _Gazette de Delhi_ nie le fait, il est vrai; mais d'autres journaux de l'Inde discutent la probabilité d'une seconde rébellion. Le _Friend of India_, journal dévoué au gouverneur général, lord Ellenborough, remarque qu'une seconde révolte à cause du Scinde ferait autant de tort au gouverneur actuel que le drame de Caboul en avait fait à lord Strickland. Mais il soutient qu'un second éclat pareil n'aura pas lieu, et la raison qu'il en donne est curieuse à noter: C'est, dit-il, parce que toute disposition à la révolte qui pourrait se manifester de nouveau sur les bords de l'Indus, sera calmée à l'amiable par des concessions qui dépasseront celles que la notifications du gouvernement avait fait connaître; si les troupes demandent l'argent de leurs rations, en vertu des promesses qui leur ont été faites à Ferozepote, elles l'obtiendront; en effet, le résultat d'une seconde révolte serait plus funeste à la stabilité de l'empire que ne serait grand le dommage causé au trésor par des allocations extraordinaires qui, pour une armée de 15,000 hommes, s'élèveront peu au delà de 7 lacs de roupies par an (un million 550,000 fr.).

Après le Maroc, l'enquête à faire sur la violation du secret de lettres, et le droit à cet égard du ministre de l'intérieur a beaucoup occupé les deux Chambres anglaises. Le cabinet été obligé, chez les lords comme aux communes, de laisser nommer une commission pour rechercher les abus commis dans le Post-Office. Lord Radmor, qui a joué dans la chambre haute le rôle qu'a rempli dans l'autre M. Duncombe, a fait une déclaration que nous devons consigner ici: «M. Guizot, a-t-il dit, a été interpellé ces jours derniers à la chambre des députés sur la question du secret des lettres. La réponse qu'il a faite m'a causé le plus grand plaisir. Le ministre a déclaré que le secret des lettres était respecté en France, tant à l'égard des étrangers que des nationaux. Cette déclaration fait honneur à la France. Chez nous, au contraire, on viole le secret des lettres. N'est-ce pas une honte pour le pays, n'est-ce pas là une ignoble pratique?»

La chambre des lords est constituée en cour de justice pour examiner le pourvoi d'O'Connell et de ses codétenus. Pendant ce même temps, un meeting monstre de douze mille spectateurs avait lieu à Covent-Garden, et, ce même jour, la cité de Westminster se réunissait pour voter une proclamation en faveur d'O'Connell. Une double pétition a été discutée et arrêtée pour inviter le parlement à intervenir auprès de la reine à l'effet de faire élargir O'Connell et ses frères martyrs.--L'illustre prisonnier s'est refusé à se laisser porter candidat pour le poste de lord-maire de Dublin, et un protestant modéré, M. Arabin, a été nommé à son refus.

Une lettre d'Akanra (Nouvelle-Zélande), en date du 28 janvier dernier, rapporte que la tribu des Mahouris a tué trente Anglais appartenant à la colonie et a mangé ces malheureux.

--Nous avions été faire, dit une lettre, une partie de chasse dans l'intérieur; nous y étions depuis huit jours, ignorant le conflit élevé entre les Anglais et les Mahouris, lorsqu'un soir nous sommes arrivés chez nne tribu amie des Terauparan ou Mahouris. Nous les avons trouvés mangeant des débris humains; nous crûmes tous qu'ils mangeaient des prisonniers ou esclaves de leur nation. Comme j'entends la langue des Mahouris, je ne pus m'empêcher de leur témoigner mon indignation, en les menaçant de les faire châtier par les hommes de la corvette. Ces sauvages, effrayés, me dirent: «Ce ne sont point les hommes de Mahouri que nous mangeons, ce sont des _yes, yes._» (C'est ainsi qu'ils appellent les Anglais.) Ils me montrèrent alors les têtes des Anglais, parmi lesquelles je reconnus le capitaine Wakefield, un des notables habitants du port Nicholson, qui nous avait reçus chez lui lorsque nous avions été faire des vivres dans cette ville. Je fus saisi d'horreur à cet aspect. Mes compagnons me firent des reproches d'avoir risqué d'irriter ces cannibales, car nous n'étions que cinq contre deux cents. Mais ils nous rassurèrent en nous disant; «Oh! les _oui, oui_ (c'est ainsi qu'ils nous appellent), sont bons, mais les _yes, yes_ sont méchants.» Alors ils nous racontèrent pourquoi ils avaient tué les Anglais; que c'était parce qu'ils avaient voulu s'établir dans une baie qu'ils n'avaient pas achetée, et que d'ailleurs ils ne voulaient plus vendre de terre aux Anglais. Nous nous retirâmes alors le coeur soulevé d'horreur et de dégoût.»

--Nous attendrons, pour enregistrer les démissions ministérielles en Espagne, qu'elles aient été officiellement acceptées et que la lutte où le générai Narvaez se distingue, dit-on, par un esprit tout nouveau de constitutionalisme, compte enfin des vainqueurs et des vaincus. Alors sans doute nous cil connaîtrons mieux les bulletins.

--Les feuilles italiennes présentent toujours comme ayant échoué la tentative des fils de l'amiral Bandiera.--Cependant leur nom n'a pas figuré parmi ceux des rebelles arrêtés.

--En Grèce, le général Grivas, chef de partisans, s'est réfugié à bord du bâtiment français _le Papin_, dont le capitaine lui a donné asile. On l'a fait passer à bord de la _Diligente_, autre bâtiment français qui doit le déposer en lieu sûr. Les ministres se sont adressés à M. Piscatory, notre ambassadeur, qui a hautement approuvé la conduite du commandant du _Papin_. «Nous voulons, a-t-il répondu, aider la Grèce de tout notre pouvoir, mais jamais aux dépens de la dignité de notre pavillon.»

--_Le Moniteur_ vient de publier une circulaire par laquelle M. le garde des sceaux se propose d'empêcher le retour du scandale qu'ont donné les avides et élégantes spectatrices des débats de l'assassinat de Pontoise. Les émotions de la cour d'assises ou du moins ses places réservées seront désormais interdites à _la plus belle moitié du genre humain_. (Voir la page 308 de ce numéro.) Il peut leur rester encore l'espoir de la police correctionnelle, car la circulaire ne parle que des inconvénients qu'un encombrement semblable peut avoir pour l'attention du jury.

COURRIER DE PARIS

Bien que le drame soit terminé, Paris s'est encore occupé pendant quelques jours de Rousselet et d'Édouard Donon-Cadot. Que voulez-vous? Après toute une semaine d'attention donnée aux débats de la sanglant affaire, il était difficile de l'oublier tout à coup, dès le premier instant qui a suivi le dénouement; et d'ailleurs, quand ces terribles procès sont achevés, la curiosité publique ne trouve-t-elle pas à s'exercer encore hors de l'enceinte du tribunal dont les accusés viennent de sortir condamnés ou absous?--ne cherche-t-elle pas à pénétrer dans le secret de la prison où le coupable que la justice a frappé commence à subir sa peine? Ne s'attache-t-elle pas à suivre, dans les premiers moments de sa liberté, l'homme que la voix du juge vient d'amnistier? Que se passe-t-il dans cette prison? Comment le condamné supporte-t-il l'arrêt? Dites-nous son air et son attitude. Rapportez-nous chacun de ses gestes, chacune de ses parole. A-t-il pâli? S'est-il trouvé mal? Montre-t-il de la résolution ou de l'insouciance? Il faut que tous ces curieux insatiables soient satisfaits; car ils ne laisseront leur proie qu'à la dernière extrémité, quand les jours qui passent auront remplacé ce drame qui les occupe par un autre non moins terrible et fatal. La cour d'assises ne chôme jamais!

Aussi les journaux judiciaires, qui connaissent et flattent la passion de leurs lecteurs, ont ils prolongé les émotions du cette lugubre affaire de Pontoise, bien au delà de l'arrêt. Les uns ont montré Rousselet ému pour la première fois, et parlant avec tristesse de sa femme et de ses enfants; les autres l'ont dépeint au contraire farouche et impassible; ceux-ci lui laissent la teinte sombre que son crime a jeté sur lui; ceux-là le transforment tout à coup en idylle, et le font voir cultivant les fleurs dans un coin solitaire de son cachot; de sorte qu'il y en a pour tous les goûts, pour ceux qui aiment les criminels repentants, et pour ceux qui préfèrent les endurcis. On ne saurait mieux traiter son monde, et les journaux judiciaires sont de complaisants compères et d'habiles conteurs.

Quant à Édouard Donon-Cadot, son acquittement ne l'a pas mis à l'abri des descriptions, des narrations, des indiscrétions et de tout ce qui s'ensuit. On a dit, raconté, imprimé que le lendemain de sa mise en liberté, il était retourné à Pontoise, où il avait fait son apparition en tilbury; on ajoutait qu'Édouard Donon se dispose à entrer comme clerc dans l'étude d'un des notaires de la ville: qu'Édouard retourne à Pontoise; qu'il cherche à effacer par le travail et par une conduite honorable le souvenir des tristes soupçons qui ont pesé sur lui; que son avenir rachète ce passé fatal, et fortifie de toute l'autorité d'une vie sérieuse et irréprochable le jugement qui a déclaré son innocence, rien de mieux; c'est ce qu'il faut croire, c'est ce qu'il faut espérer; cependant il y a quelque chose de trop dans cette affaire: c'est le tilbury. Nous aimerions à savoir que ce tilbury-là a été fabrique par l'imagination peu scrupuleuse des feuilletonistes de cours d'assises et des marchands de _faits Paris._--Mais il est temps d'abandonner ce drame Donon-Cadot au silence du greffe et à l'éditeur des _Causes célèbres_: c'est la dernière fois que nous en parlerons pour notre compte: ces images sanglantes nous répugnent, et nous n'aimons guère à nous arrêter longtemps sur ces déplorables spectacles. En fait de drames, la fiction nous convient mieux que la réalité. Avec la fiction du moins on a l'âme en repos, et si par hasard il vous arrive de vous laisser aller et de croire un moment que vous assistez à un drame réel, la toile qui tombe et les quinquets qui s'éteignent vous rendent bien vite votre tranquillité, en vous montrant qu'après tout il ne s'agissait que d'un drame pour rire.

Malheureusement, à l'heure où nous parlons, il s'est joué plus de drames véritables que de drames d'imagination, les vols, les guets-apens, les assassinats se multiplient avec une abondance effrayante. Pour ne parler que des huit derniers jours qui viennent de s'écouler: ici, on a surpris des fabricants de fausse monnaie; là, un saint homme en apparence, pratiquant la piété avec ostentation s'est enfui, emportant la cassette, comme ce bon M. Tartufe; et quelle cassette! la cassette des révérends pères de la congrégation, une cassette contenant 250,000 fr. Notre larron est une espèce de Janus, un congrégationiste à double face: les jours de sa pieuse comédie, il se faisait un visage candide, revêtait la robe d'innocence baissait les yeux, se signait à tous moments, et assistait aux offices avec componction; mais ce n'était là qu'une moitié de son visage: de l'autre côté, notre homme n'était plus le même; au lieu de ce regard contrit, vous trouviez un oeil animé par le plaisir; et tandis que la main droite tenait un chapelet et un rosaire, la main gauche recouverte d'un gant paille, maniait impertinemment une cane de dandy ou offrait un bouquet de fleurs mondaines à quelque bayadère. Que vous dirai-je? le héros de cette comédie à double visage prenait, d'un air de canonisé, dans la caisse de la congrégation l'or qu'il semait à pleines mains pour ses passe-temps païen et de damné. Il a été arrêté à la sortie de l'Opéra, muni d'or et de billets de banque. On ne dit pas encore son nom; mais le réquisitoire du procureur du roi et la cour d'assises ne tarderont pas à nous le faire connaître.

A côté de cette grande comédie, qu'est-ce que la petite pièce dont le théâtre du Vaudeville nous a gratifiés cette semaine? Bien peu de chose, en vérité. Nous en dirons quelques mots cependant, ne fut-ce que pour la rareté du fait. Et n'est-ce pas vraiment une rareté, par ce temps de disette dramatique, qu'un drame nouveau en deux actes? Les théâtres vivent en effet les bras croisés depuis longtemps, et ne produisent rien de neuf. Jetons-nous donc avidement sur ce morceau de vaudeville qu'ils offrent, par hasard, à notre appétit.

Le titre dissimule; le litre est; _un Mystère_. Qu'y a-t-il dans ce mystère? Il y a une veuve et un colonel: la veuve est duchesse, rien que cela; vous voyez que je ne vous mets pas en compagnie de petites gens. Quant au colonel, il est le brave des braves, et se bat avec acharnement pour son pays, jusqu'à la dernière extrémité.

Le hasard de la guerre l'emmène loin de duchesse; puis, la guerre finie, la duchesse et lui se retrouvent. A la vue du colonel, la duchesse pâlit et frissonne, à la vue de la duchesse, le colonel se trouble; pourquoi? C'est là le mystère; mais comme je suis, de ma nature, un homme fort peu mystérieux, je vais vous dire le mot de l'énigme.

Il y a deux ou trois ans de cela le colonel avait sauvé la duchesse d'un grand danger; la reconnaissance fit naître l'amour dans le coeur de la tendre femme; le colonel profita de la circonstance; mais le lendemain du jour où il avait tout obtenu d'elle, il écrivit à cette pauvre duchesse une lettre insolente où il lui déclarait qu'il ne l'aimait pas, qu'il ne l'avait jamais aimée, et que fini était fini entre eux; c'était là un terrible outrage. Comment un si brave colonel a-t-il pu commettre une si grande lâcheté? Que voulez-vous, mon colonel avait une vengeance à exercer contre les femmes et particulièrement contre les duchesses, et celle-là lui était tombée la première sous la main; remarquez que j'explique mon colonel et que je ne l'excuse pas.

Mais voici que la duchesse prend sa revanche: le remords est entré dans l'âme du coupable, et en revoyant sa victime, il se met à l'adorer; d'abord la duchesse, se rappelant l'outrage, le repousse avec dédain, avec colère, avec mépris; mais les colonels sont bien habiles, et les duchesses bien faibles! Celui-ci fait tant qu'à force de repentir, de désespoir et d'amour, il apaise le ressentiment de la comtesse; que dis-je? il fait de nouveau la conquête de son amour, et cette fois la conclusion de l'aventure est un bon et légitime mariage qui absout le passé et assure le présent. Mon colonel, tu dois être content! De son côté, le public n'a pas troublé, par aucun signe équivoque, cette satisfaction du colonel et de la duchesse. L'auteur est M. Alexis de Comberousse.

Nous avons déjà parlé de la double apparition que Mademoiselle Rachel a faite, avant de partir pour Bruxelles, dans _Phèdre_ et dans le _Dépit amoureux_; Molière et Racine tout à la fois, ce n'est pas peu d'ambition. Dans _Phèdre_, mademoiselle Rachel a été admirable; il est difficile d'allier un art plus exquis à une vérité plus poétique; quant à la Marinette du _Dépit amoureux_, les éloges lui sont plus disputées. Nous ne reviendrons pas sur ceux que nous lui avons donnés la semaine dernière; peut-être, dans notre enthousiasme pour _Phèdre_, avons-nous un peu flatté Marinette; nous aussi, d'autres ne l'ont ils pas trop maltraitée? Sans doute Rachel-Marinette n'a pas interprété Molière avec la vérité de Phèdre-Rachel récitant les beaux vers de Racine; mais a-t-elle joué aussi maladroitement dans cette comédie que de rudes critiques l'ont prétendu? ce n'est pas notre avis. Je crois qu'il est plus juste de dire que dans ce rôle de Marinette, mademoiselle Rachel a été plutôt singulière que mauvaise. Quoi qu'il en soit, nous offrons à nos lecteurs cette Phèdre et cette Marinette en personne. Voici la pâle et malheureuse fille de Pasiphaé et de Minos; voici l'amante joviale de Gros-René. Là, les soupirs, le remords, la fatalité; ici, le gros rire et le propos gaillard; toute la poésie du malheur, toute la folle insouciance de la gaieté; ce qu'il y a de sûr, c'est que Phèdre convient naturellement à mademoiselle Rachel, et que l'une semble avoir été créée pour l'autre; tandis que le bavolet, le jupon court et la gaieté de Marinette lui vont comme va un costume d'emprunt qu'on a pris par hasard et pour une fantaisie. Il est probable que mademoiselle Rachel ne le reprendra pas de sitôt: on ne se déguise pas tous les jours.

Il s'est passé au théâtre du Palais-Royal quelque chose d'assez bizarre; nous voulons parler de l'apparition des ménestrels de la Virginie. Ces ménestrels sont au nombre de quatre; on les avait annoncés avec grand fracas, et pendant huit jours, de solennelles affiches placardées sur tous les murs sollicitaient d'avance l'admiration publique; les curieux sont donc accourus; mais ces affiches, comme tant d'autres, avaient battu la grosse caisse avec beaucoup trop de bruit; vérification faite de ces merveilleux phénomènes, on a reconnu qu'ils n'étaient en réalité que des bipèdes fort ordinaires.

D'abord ils ont l'air de nègres; mais méfiez-vous-en, ce sont des nègres qui déteignent; un homme digne de foi m'a certifié qu'il les avait vus, de ses propres yeux vus, se barbouiller de noir dans la coulisse.

Cependant les voici tous quatre qui entrent en scène; les frais de cette entrée ne sont pas considérables; avec quatre chaises, on fait l'affaire; or, les chaises étant généralement faites pour s'asseoir, nos ménestrels y sont bientôt assis; l'un racle du violon, l'autre d'une espèce de guitare, le troisième agite des petits bâtons en forme de castagnettes, et je ne sais plus ce que fait le quatrième, pas grand'chose, j'imagine, à l'exemple de ses trois confrères. Pour rehausser l'agrément de cet orchestre baroque, nos nègres faux teint baragouinent des chansonnettes dont la plus courte et la plus agréable semble lutter de monotonie et de longueur avec la complainte du Juif errant; ces chansons se donnent pour écrites en pure langue de l'Ohio, mais la vérité est que c'est du picard tout franc; cela chanté, un des quatre ménestrels se met à remuer la tête, puis à danser une danse qui rappelle à s'y méprendre le sautillement d'un frotteur qui donnerait un coup de brosse à un parquet.--On a rarement vu une mystification plus complète; c'est comme souvenir de ce _puff_ sans pareil, même dans ce siècle du _puff_ par excellence, que nous avons cru devoir recueillir l'image de ces étonnants ménestrels et les mettre sous vos yeux, chers abonnés.--Ne touchez pas à ces nègres, vous vous noirciriez les doigts.

On se rappelle les soeurs Romanini, fameuses danseuses de corde, ou plutôt danseuses de fil d'archal; tout Paris avait admiré, il y a quelques années, leur adresse et leur intrépidité. On annonce leur prochain retour et leur rentrée au Cirque-Olympique; nul doute que leur vogue ne s'accroisse encore de la singularité d'une aventure dont une des «Jeux soeurs Romanini vient d'être l'héroïne en Afrique, Mademoiselle Romanini l'aînée en sa qualité de femme intrépide, s'était tout récemment aventurée un peu avant dans le désert; une bande de quatre ou cinq Zeybecks l'aperçut, vinrent à elle et voulut s'en emparer. Mademoiselle Romanini est jolie, et les Zeybecks sont fort galants un peu rudes, mais fins connaisseurs; une autre que mademoiselle Romanini se serait évanouie, et Dieu sait que MM. les Zeybecks en auraient fait; mais rien ne donne plus de courage à l'innocence que la danse de corde et l'usage du fil d'archal; donc, notre demoiselle Romanini, au lieu d'avoir une crise de nerfs, s'élance hardiment à la rencontre des Zeybecks, se précipite sur le premier qui se présente lui enlève son yatagan, v'lan! lui en donne un coup dans le flanc et le tue; les quatre autres Zeybecks menacent mais la Romanini leur tient tête; elle en blesse un profondément, elle en égratigne autre, et les deux qui reste sans blessures s'enfuient épouvantés. Voilà ce qu'a fait mademoiselle Romanini, et la danse qu'elle a fait danser aux Zeybecks... sans balancier.

Mademoiselle Romanini sera à Paris dans quinze jours; elle débutera par une représentation au bénéfice de la veuve et des enfants du Zeybeck qu'elle a tué, et des deux Zeybecks qu'elle a mis hors de combat.

Mademoiselle Romanini est une ennemie généreuse; comme tous les grands vainqueurs elle panse les blessures qu'elle a faites, et tend la main au vaincus. Mais, tudieu! quelle rude vertu! nous ne conseillons pas aux Zeybecks du Jockey's-club de s'y frotter sans la permission de mademoiselle Romanini; on voit ce qu'il en coûte.

Un Voyage au long cours à travers la France et la Navarre.

Récit philosophique, sentimental et pittoresque. (Voir t. III, p. 249 et 263.)

CHAPITRE VI.

LA GRAINE DE LUZERNE.

Pourquoi donc M. Robinard avait-il serré le bras de madame Verdelet avec cette grossière familiarité? Et pourquoi la jeune dame avait-elle baissé les yeux en rougissant?--Je connais, parmi les lecteurs, de si mauvaises langues, que je dois me hâter de prévenir les inductions malignes que plus d'un tirerait sans doute de l'impertinence et de la rougeur de nos deux personnages.

Le présent chapitre sera donc uniquement consacré à démentir les malhonnêtes apparences des précédents; car, comme l'a dit M. Ponsard:

La maison d'une épouse est un temple sacré, Où même le soupçon ne soit jamais entré.

M. Othon Robinard de la Villejoyeuse cachait pourtant, sous cette mine superbe que vous lui connaissez, un souci rongeur comparable au ver qui mord le coeur d'une belle pomme. M. Othon voulait se marier, et quoiqu'il fût doué d'un physique plus que convenable, qu'il portât un beau nom et qu'il eût une bourse ronde, aucune demoiselle de l'Orléanais ne s'était encore souciée de s'appeler madame de la Villejoyeuse. _Inde iræa._ Vingt fois, on avait vu Othon seller sa grosse jument poulinière et embrasser son affectionné père, en lui disant de faire préparer la chambre verte, destinée, depuis un temps immémorial, aux nouveaux mariés de la famille Villejoyeuse, et vingt fois aussi on avait vu le même Othon revenir l'oreille basse, le chapeau enfoncé sur les yeux, et garçon comme devant. Les bonnes gens s'imaginaient qu'un malin sorcier avait jeté un sort sur le beau blond.

Ici Othon était supplanté par un misérable _maigre_ qu'il aurait tué de son petit doigt; là, les trois soeurs déclaraient qu'elles voulaient se faire religieuses plutôt que d'épouser le magnifique baronnet; naguère enfin, pour comble de honte, une riche héritière des environs d'Étampes, courtisée en même temps par un vieil employé de la douane et par le bel Othon, avait fait choix de celui-là à la barbe rousse de celui-ci.