L'Illustration, No. 0071, 4 Juillet 1844

Part 6

Chapter 63,733 wordsPublic domain

«Dieu soit loué! m'écriai-je à haute voix; il n'a pas bu... Et je le portai sur son lit.

«Il n'a pas bu? répéta madame Gervais en regardant la liqueur; c'est vrai! tout y est.» Et elle sortit aussitôt, me laissant seul avec Keraudran, que je fis revenir à lui avec beaucoup de peine.

«Mathilde' dit-il avec effort.

--Elle est sauvée, répondis-je.

--Sauvée!.. répéta-t-il en se levant sur son séant malgré sa faiblesse; et je n'ai pus bu!

--Eh! non, parbleu! mais elle va beaucoup mieux malgré cela; il n'y a plus de danger.

--Dieu soit béni! dit-il en retombant sur le lit. Ah! j'ai cru en mourir.»

En effet, la unit terrible qu'il avait passée, et toutes les émotions qui avaient précédé ce fatal moment, l'avaient épuisé. Il était en proie à une lièvre ardente. Il voulut se lever pour aller s'assurer lui-même de la guérison de Mathilde; mais il ne pouvait se soutenir, et je le mis au lit malgré lui. Quelques minutes après il avait le délire, et ne parlait que visions, mort et poison. J'envoyai vite chercher le médecin.

Je redescendais pour apprendre des nouvelles de Mathilde que je croyais encore très-souffrante, quand je rencontrai madame Gervais à la porte de l'appartement.

«Mademoiselle m'envoie savoir comment M. Nathaniel a passé la nuit.» me dit-elle aussitôt qu'elle me vit.

Je restai un peu surpris de cette phrase et du ton qui l'accompagnait.

«Mais... fort mal! répondis-je. J'ai envoyé chercher le médecin. Je suis fort inquiet.--Et mademoiselle Mathilde?

--Oh!... elle va bien. Elle se lèvera aujourd'hui.»

Puis elle se mit à rire et rentre.

J'étais stupéfait. Je descendis au jardin pour rencontrer quelqu'un qui pût me donner quelques éclaircissements, lorsqu'on traversant le parterre, et levant les yeux sur la façade du château, je vis, à ma grande surprise, Mathilde debout, habillée, et appuyée sur son balcon Je croyais rêver. Elle me vit aussi, me fit un geste aimable de la main et de la tête, et disparut. Je restai cloué à la même place, lorsqu'un vint m'avertir que le docteur était chez Keraudran. J'y courus. Il me rassura et prescrivit une ordonnance que je me chargeai d'exécuter. Lorsqu'il sortit, j'entendis du bruit dans le château, et j'appris que Mathilde avait fait mettre les chevaux à la voiture et qu'elle partait. Presque aussitôt après on vint remettre de sa part à Keraudran une lettre, qu'il ne lut que quelques jours plus tard, mais dont voici à peu près le contenu:

«Vous m'aviez dit souvent que vous m'aimiez plus que vous-même, plus que votre existence, que vous donneriez mille fois votre vie pour la mienne. J'ai voulu savoir si vous me la donneriez une seule; j'ai fait l'épreuve de ce dévouement que vous m'aviez promis, et j'ai vu que, pour vous aussi, promettre et tenir sont deux.

«J'ai perdu une illusion; mais je ne risque plus d'être trompée. Comme vous vous étiez déjà résigné à ma perte, je pense que vous accepterez sans beaucoup de regret une séparation qui, bien qu'elle ne soit pas éternelle, Dieu merci! n'en sera pas moins sans retour. Adieu.»

Mathilde.»

Dès ce moment, tout devint clair comme le jour, les prédictions du sorcier et la maladie de la fiancée n'étaient qu'une comédie arrangée à l'avance. Il faut avouer qu'elle avait été bien jouée.

Ici mon oncle Antoine s'arrêta.

«Mais, qu'est-ce que cela prouve, papa? repartis-je. Sans doute ton Keraudran n'eut pas la force d'accomplir le sacrifice d'Alceste? Eh bien! c'est qu'il n'aimait pas assez pour cela.

--Erreur! répliqua mon oncle Antoine, double erreur! 1° Parce qu'il aimait assez pour sacrifier sa vie, et que c'est la forme seule du sacrifiée, présent, inévitable, raisonné, à heure fixe, qui répugne à la nature humaine, et qu'il ne put accomplir; 2º parce qu'il n'est pas nécessaire d'aimer bien vivement pour sacrifier sa vie... et la suite le prouvera bien.

--Il y eut donc une suite? s'écria-t-on.

--Sans doute!» répondit l'oncle Antoine.

D. Fabre d'Olivet.

(_La suite à un prochain numéro._)

Les Forçats.

Le 18 mai dernier, 231 voix contre 128 ont adopté, à la Chambre des députés, un projet de loi sur les prisons dont la discussion avait occupé vingt séances.

Dans la Chambre des députés comme dans la presse et dans le public, ce projet de loi a soulevé de vives et éloquentes protestations. Mais ce n'est pas ici le lieu de les reproduire et d'en discuter la valeur.

D'après le titre III, qui règle le sort des condamnés, le projet de loi voté par la Chambre des députés décrète la suppression des bagnes et l'adoption de l'isolement cellulaire perpétuel pour tous les condamnés; non pas, il est vrai, tel que l'ont inventé les quakers de Philadelphie, mais tempéré par le travail et les fréquentes visites du médecin, de l'aumônier, de l'instituteur, des membres des associations charitables, des comités de surveillance, des entrepreneurs des travaux, des parents, etc.

Dans notre numéro 60 (20 avril) nous avons montré le système nouveau appliqué dans la prison modèle de Pettonville, en Angleterre. Aujourd'hui nous allons mettre sous les yeux de nos abonnés le système ancien tel qu'il fonctionne actuellement dans le bagne de Toulon.

Alors même qu'ils ne seraient pas remplacés par des pénitenciers cellulaires, les bagnes seront tôt ou tard détruits. Trop de causes graves nécessitent leur suppression, pour qu'ils puissent subsister encore longtemps. Nous le répétons, nous ne voulons discuter ici aucune des graves questions que soulève la réforme des prisons. Montrer simplement et que sont les bagnes en 1844, faire connaître ou plutôt faire voir ces prisons fameuses, ici est notre seul but. Aussi nous bornerons-nous à donner à nos lecteurs une courte explication sommaire des curieux dessins qui accompagnent notre texte, et dans lesquels M. Letuaire, artiste éminent de Toulon, représente les scènes principales de la vie d'un forçat.

La création des bagnes n'est pas nouvelle.

Les galères, qui remontent à une grande antiquité, furent supprimées lorsque, par suite des changements notables introduits par le temps dans les diverses institutions maritimes de l'Europe, l'on conçut la pensée d'employer aux travaux des ports les criminels condamnés aux fers.

Des lors il ne fut plus question pour ces hommes de ramer comme autrefois, on les affecta aux armements et désarmements, ainsi qu'aux constructions neuves, aux travaux hydrauliques, aux excavations, au creusement des bassins, aux fondations des quais et des cales, enfin à tous les ouvrages de force, à toutes les manoeuvres et opérations des ateliers, chantiers et magasins des ports.

Pour cela, il fallut nécessairement construire de grands établissements destinés à recevoir, loger et garder ces condamnés avec toutes les précautions convenables.

C'est ainsi qu'en exécution d'une ordonnance de Louis XV, les bagnes furent crées en 1748, il y a près de cent ans.

Aussitôt les mesures les plus sévères et les plus minutieuses furent prises pour l'installation de ces prisons nouvelles et exceptionnelles; et, depuis, les administrateurs distingués qui, sans interruption, se sont succédé à la tête de nos ports, ont constamment apporté leur sollicitude et leur attention à l'amélioration du bagne.

Aujourd'hui on compte quatre bagnes en France: trois civils, ceux de Toulon, Brest et Rochefort, et un militaire, celui de Lorient. Les trois bagnes civils contiennent environ sept à huit mille forçats condamnés aux travaux forcés à temps ou à perpétuité.

Sur ce nombre, Toulon et Brest en comptent chacun plus de trois mille.

Une administration fort peu nombreuse est chargée du soin difficile, mais important, de contenir les condamnés, de les diriger et de les garder, de pourvoir à leur nourriture, à leur habillement, et de régler les faibles salaires qui leur sont accordés pour les travaux les plus pénibles, de punir les fautes et de récompenser la bonne conduite, de recevoir leurs réclamations et d'y faire droit, de correspondre avec leurs familles, de rendre les comptes d'un service aussi minutieux que compliqué, d'entretenir sans cesse des relations avec toutes les autorités maritimes, civiles, militaires et judiciaires du royaume; enfin, des innombrables détails que l'on peut imaginer, puisqu'il s'agit de l'agglomération de trois à quatre mille condamnés dans la même maison de force.

Cette administration est confiée à un commissaire de la marine, qui porte le titre de chef du service _des chiourmes._

Un commis principal, avec le titre d'agent comptable, est chargé de l'immense comptabilité de ce grand détail, et n'a pour le seconder que deux ou trois commis de marine.

Les auxiliaires de ces agents supérieurs sont nommés adjudants ou sous-adjudants des chiourmes. Ils se divisent en trois classes; et, malgré les difficultés et les dangers de leurs fonctions, ils n'ont que les faibles appointements de 1,500, 1,200 et l,000 fr. par an.

Enfin, chaque bagne a une garde militaire plus ou moins considérable, composée de gardes chiourmes, divisée en escouades, et commandée par des sergents-majors, des sergents et des caporaux.

Ces renseignements préliminaires terminés, arrivons au bagne avec un condamné.

Jugé par une cour d'assises éloignée; le malheureux qui descend de la voiture cellulaire est resté plusieurs jours et plusieurs nuits enfermé dans un étroit espace où il ne pouvait faire aucun mouvement, où il respirait à peine la quantité d'air nécessaire à sa poitrine. Ses yeux se ferment malgré lui, éblouis par la lumière du jour; ses pieds sont enflés, et tous ses membres tellement endoloris, qu'il faut le porter ou le soutenir jusqu'à la chaloupe qui l'attend sur le port. Des forçats lui rendent ce service. Le chef des chiourmes assiste presque toujours en personne à l'arrivée de la voiture cellulaire et à la réception des condamnés.

Les places réservées aux nouveaux arrivés occupées, la chaloupe se dirige vers le bagne. Ce sont des forçats qui rament, mais le gouvernail reste confié à un pilote libre. Des gardes chiourmes se tiennent debout entre les condamnés. La chaloupe court rapidement sur les vagues, et bientôt les condamnés pénètrent dans cette prison redoutable, dont la plupart d'entre eux ne doivent plus jamais franchir les limites: Quel moment terrible! frappés dans leur honneur, dans leur fortune, dans leur liberté, dans leur état civil, ils disent un adieu éternel à cette vie du monde maintenant finie pour eux... Est-ce un remords ou le désespoir qui leur cause cette émotion que la plupart d'entre eux essaient vainement de dissimuler?

A peine débarqués au bagne, on les conduit tous dans le bureau de M. le commissaire de la marine; on les fait asseoir sur un banc, et cet employé supérieur, assisté d'adjudants et de sous-adjudants, procède immédiatement à la vérification de leurs papiers, s'assure de leur identité, et les enregistre sur les livres du bagne. Désormais ils n'auront même plus de nom; le numéro de leur inscription servira seul à constater leur individualité.

Au sortir du bureau des commissaires, ils sont conduits à la salle de bain. Là, ou les lave dans une cuve en bois; des forçats les frottent avec une grosse éponge, tandis que d'autres vident et remplissent incessamment la cuve d'eau de mer. Des adjudants et des gardes chiourmes président toujours à cette opération, qui ne dure que quelques minutes.

A peine nettoyé, chaque homme passe de la cuve dans une salle voisine, où le médecin attaché spécialement au bagne,--un chirurgien de première classe de la marine,--l'examine avec soin de la tête aux pieds. A côté du docteur, vous remarquez un forçat debout; il tient d'une main une planchette recouverte d'une feuille de papier, et de l'autre un crayon. C'est le secrétaire du docteur, chargé d'écrire toutes ses observations. Les malades sont immédiatement envoyés à l'hôpital pour y recevoir tous les soins que réclame leur état.

La visite du docteur terminée, les forçats reconnus valides et bien portants reçoivent leurs effets d'habillement, qui se composent des objets suivants:

1º Une seule casaque, ou robe de moui rouge;

2° Un seul pantalon de moui jaune en hiver et de toile en été;

3° Deux chemises de grosse toile écrue;

4° Une paire de gros souliers ferrés;

5° Un bonnet de laine rouge ou vert; vert pour les condamnés à vie, rouge pour les condamnés à temps. Chaque bonnet porte une plaque sur laquelle est gravé le numéro d'enregistrement de son possesseur.

Depuis quelques années on leur donne, en cas de pluie, comme ils n'ont pas de casaque de rechange, une espèce de manteau en toile sur lequel le mot _bagne_ est écrit en grosses lettres rouges:

Dès qu'ils ont revêtu ce costume, ils se rendent, toujours accompagnés d'adjudants et de gardes chiourmes, dans une des salles des condamnés à vie. Là on leur coupe les cheveux presque ras, et le coiffeur a soin de tracer sur leur tête un nombre considérable de raies, afin qu'ils soient plus faciles à reconnaître, s'ils parvenaient à s'évader.

Les trois quarts de la vie des forçats se passent dans une salle semblable à celle où se fait cette opération, et que représente notre dessin. Pendant une partie de la journée, ils travaillent au grand jour, en plein air, avec des hommes libres. Si pénible qu'elle soit, cette fatigue leur est salutaire; mais, le soir, on les renferme dans ces tristes salles. La nuit venue, ils y sont enchaînas sur un lit de bois, les uns contre les autres, par une tringle de fer, sans pouvoir faire un seul mouvement...

Mais il reste une dernière précaution à prendre pour rendre les évasions plus difficiles: les forçats ont tous des fers aux pieds, et ils sont accouplés deux à deux par une chaîne d'un mètre environ de longueur. Notre dessin représentant la ferrure ne nécessite aucune explication. Ce sont des forçats qui remplissent les fonctions de ferreur.

Le jour de leur arrivée, les forçats ne sont pas encore accouplés. On se contente de leur river un anneau à un pied, et on les conduit dans la salle qu'ils doivent désormais habiter jusqu'à l'expiration de leur peine. Ils y restent en général trois jours. Non-seulement ils ne travaillent pas, mais on leur donne une nourriture plus abondante et plus succulente. Ce n'est que lorsqu'on les suppose remis des fatigues du voyage qu'on les accouple et qu'on les contraint à travailler.

Comme cet anneau auquel ils ne sont pas habitués les blesse, ils tâchent de se procurer un morceau de toile et de drap pour le garnir et garantir ainsi leurs jambes d'un frottement douloureux.

Parmi les trois mille forçats du bagne de Brest ou de Toulon, toutes les classes de la société ont leurs représentants.

On y trouve des propriétaires, des négociants, des médecins, des notaires, des avocats, des fabricants, des artisans, des paysans, des militaires, etc. Tous ces condamnés sont confondus et accouplés dans les mêmes salles, soumis au même régime, aux mêmes règlements, aux mêmes récompenses, aux mêmes travaux, à la même surveillance; tous, ils sont condamnés aux travaux forcés. L'égalité la plus inflexible règne au bagne.

Quels que soient leur ancienne position sociale, leurs habitudes, leur fortune, leur famille, leurs talents, leur constitution physique, tant qu'ils sont bien portants, ils vont, sans distinction, travailler dans les ateliers, dans les magasins et sur les chantiers de l'arsenal, ou aux excavations ou à bord des bâtiments en armement ou en désarmement; ils y sont occupés selon leur aptitude et leurs forces.

Dans l'hiver, les travaux finissent à quatre heures et demie. Au coup de canon, tous les forçats sont ramenés au bagne, et ils ne sortent plus de leurs salles respectives jusqu'au lendemain matin.

La nécessité de maintenir l'ordre le plus parfait, l'avantage de détourner les condamnés des mauvaises pensées ou des projets funestes qu'ils pourraient former pendant les heures d'inaction qui précèdent celle du silence et du repos; ces motifs et d'autres encore, qu'il serait inutile d'énumérer ici, ont, de tout temps, fait accorder aux forçats la faculté de se livrer à de petits travaux d'industrie, qu'ils font dans leurs soirées.

Dès leur rentrée en salle, et aussitôt qu'ils se sont replacés sur leurs bancs, ils se mettent à l'ouvrage; les uns gravent des cocos et des tabatières; d'autres tournent, lisent, écrivent, copient de la musique; d'autres rédigent des lettres ou des mémoires pour leurs camarades illettrés ou pour eux-mêmes, et «ces occupations nombreuses et variées produisent les résultats les plus heureux, dit M. Venuste-Gleizes, directeur du bagne de Brest, dans son intéressant mémoire sur l'état actuel des bagnes en France. D'abord les condamnés y trouvent le moyen de se procurer de petits profits qui améliorent leur triste position; ensuite (et ceci est d'une extrême importance) le bagne est tranquille. Les forçats travailleurs sont infiniment soumis parce qu'ils savent bien que la privation de cette permission serait la peine de la plus légère désobéissance, de la simple contravention à l'ordre et à la police qui doivent régner dans les salles.»

Au coup de sifflet, tous les forçats d'une salle cessent leurs travaux, puis on dit la prière du soir et ils s'étendent sur l'étroite portion de planche qui leur sert de lit. Pour se garantir du froid ils n'ont qu'une couverture. Quand ils se sont allongés à leurs places respectives, on les enchaîne tous ensemble par une tringle de fer passée dans les anneaux de leurs fers; pendant la nuit des gardes chiourmes se promènent dans le couloir pour contraindre ceux qui ne dorment pas à rester parfaitement immobiles et silencieux, et pour réprimer à l'instant même toute tentative de désordre.

Le matin, au coup de canon, les bagnes s'ouvrent, les gardes enlèvent les tringles de fer, et les forçats, se levant, roulent leur couverture jusqu'au haut de leur lit, puis ils vont travailler. Toutes tes fois qu'ils sortent de leur salle, un garde chiourme procède à la visite des fers, en présence d'un adjudant, pour s'assurer qu'ils n'ont pas été limés. A cet effet, chaque forçat déboutonne le bas de son pantalon, tend sa jambe sur un petit banc, et le garde chiourme frappe les fers avec un marteau. La planche que l'on aperçoit contre le mur s'appelle planche de sûreté; tous les noms des forçats enfermés dans la salle y sont inscrits, et à mesure qu'ils sortent, un garde place une cheville de bois à côté de leur nom. On s'assure ainsi par un coup d'oeil qu'ils ont tous passé à la visite et qu'il n'en manque aucun.

Les forçats sortis, d'autres forçats, qui ne sont plus accouplés, lavent et balaient la salle, vident les baquets, etc. En récompense de ces services pénibles, on accorde à ces derniers un petit matelas pour la nuit...

Le dernier dessin que nous publions aujourd'hui représente les forçats employés dans le bagne aux travaux les plus rudes, à retourner des pièces de bois, à les transporter, à les hisser sur les chantiers, etc. Leur zèle a souvent besoin d'être stimulé par des avertissements, quelquefois même par des coups de canne. Leurs travaux sont presque toujours forcés. Aux heures de repas, et quand l'ouvrage manque, les uns s'étendent et dorment à terre, les autres confectionnent ces divers petits ouvrages qu'ils vendent aux visiteurs des bagnes.

(_La suite à un prochain numéro._)

Bulletin bibliographique.

_Cours de littérature_, par Amédée Duquesnel: _Histoire des Lettres au moyen âge_, t. IV; _Histoire des lettres aux seizième, dix-septième et dix-huitième siècles_; t. V et VI. In-8. _W. Coquebert_, éditeur.

M. Duquesnel, qui avait débuté par résumer l'histoire des lettres chez les anciens, a entrepris l'histoire de la littérature en Europe depuis l'ère chrétienne jusqu'à nos jours. Son travail, fort avancé, entame déjà le dix-huitième siècle. Ce jeune et laborieux écrivain a même saisi par anticipation l'époque contemporaine dans un livre en deux volumes qui a pour titre: _Du travail intellectuel en France, résumé de la littérature française de 1815 à 1837_; il ne reste donc plus qu'une lacune de cent et quelques années. Lorsqu'elle sera remplie, nous pourrons suivre, grâce à l'auteur, dans un tableau continu, le développement des lettres pendant plus de trois mille ans. Nous n'avons pas à nous occuper des trois premiers volumes, qui exposent, outre l'antiquité, les origines des littératures modernes. Ceux que nous avons sous les yeux embrassent le moyen âge à dater du sixième siècle et les temps modernes depuis la renaissance jusqu'au dix-huitième siècle. Ce serait encore une tâche considérable si nous voulions contrôler sur tous les points cette partie de l'ouvrage de M. Duquesnel. Nous nous bornerons donc à juger l'ensemble et quelques détails. Aussi bien ne crois-je pas que sur une masse aussi imposante de faits et de jugements, personne au monde puisse avoir une compétence universelle.

Il est évident qu'un travail de ce genre doit être, avant tout, un résumé des histoires antérieures; car aucun écrivain, si érudit et si laborieux qu'on le suppose, ne peut avoir dévoré moins encore digéré les oeuvres de tant de siècles et de tant de peuples. L'Allemagne, l'Italie, l'Angleterre, la France, ont produit en oeuvres littéraires dignes d'attention, assez de livres pour que la vie d'un homme ne suffise pas à les feuilleter. Donc, par force majeure, l'auteur parlera souvent sur la foi d'autrui, et lorsqu'il ne transcrira pas ses devanciers, il les abrégera, heureux si sur quelques points il apporte des études et des sentiments personnels! Qui veut la fin veut les moyens; Or, les moyens de l'entreprise de M. Duquesnel sont la connaissance et l'exploitation des historiens littéraires, à défaut des oeuvres originales. Qu'on ne croie pas que cette tâche secondaire puisse être remplie avec succès par un esprit vulgaire; il faut beaucoup de discernement pour choisir les traits caractéristiques dans le tableau d'une époque, pour classer les faits avec méthode, pour concilier des jugements contradictoires, pour éviter la sécheresse et l'obscurité, enfin pour arriver à la proportion des parties et à l'intérêt de l'ensemble. Celui qui résume doit apporter de son fonds des idées générales d'histoire et de critique et un langage qui mette en relief tout ce qu'il exprime.

Nous sommes loin d'affirmer que M. Duquesnel réunisse sans exception toutes les qualités nécessaires pour atteindre à la perfection dans un résumé, mais nous pouvons le louer hautement d'une vertu fort rare chez les écrivains qui tirent d'autrui la substance de leurs oeuvres, je veux dire la probité. M. Duquesnel ne donne sous son nom et sous sa garantie que ce qui lui appartient réellement, et il avoue hautement ses emprunts. J'en sais d'autres qui sont moins scrupuleux et qu'on mettrait à nu si on les dépouillait de leurs larcins anonymes. Notre jeune auteur a respecté les principes du droit des gens en matière littéraire; nous le croyons irréprochable sur ce point. Nous nous plaindrons seulement qu'il ait négligé plusieurs des sources où il pouvait puiser. Ainsi, par exemple, pour la littérature italienne, il nous semble qu'il aurait pu, sans dédaigner M. de Sismondi, consulter plus souvent Ginguené. Je le louerai sans doute d'avoir suivi pour le tableau du moyen âge les lignes tracées par M. Villemain, et d'avoir paré son livre de quelques fragments tirés de notre illustre historien littéraire; mais je lui reprocherai de n'avoir tiré aucun parti de travaux plus récents qui ont pour objet spécial les essais de poésie héroïque et dramatique pendant la même période. Il serait facile de multiplier les reproches de ce genre.