L'Illustration, No. 0071, 4 Juillet 1844

Part 3

Chapter 33,617 wordsPublic domain

Il est bon de dire ici que les cinquante centimes, prix de l'entrée à la Chaumière, sont échangés au bureau contre un billet au porteur payable en consommation.--Quelle consommation! Mais à vingt ans on n'est pas plus difficile sur la cave que sur le grenier. Les modérés (hélas! ils sont en petit nombre) se contentent de troquer ce morceau de carton délivré par l'administration contre la classique bouteille de bière; mais, pour un de ces honnêtes buveurs, que de jeunes Silènes plongés dans une précoce et déplorable ivrognerie!

Il existe dans chaque Faculté un certain noyau de _flambards_, de _vieilles maisons_, d'étudiants de quinzième année qui donnent le ton; sous ce rapport, les vénérables doyens d'âge sont entourés du respect et de l'admiration des novices qu'ils forment aux belles manières, en leur apprenant par principes une foule de jolies choses, entre autres à sonner de la trompe, à culotter les pipes, à distiller le domino, le carambolage par effet et la nouvelle danse française, à ne point payer son tailleur, à fasciner le beau sexe, mais, avant tout, à boire sec. La grisette, d'ailleurs, est de sa nature essentiellement amie des rafraîchissements; elle les affectionne principalement sous la forme de grands verres de punch et de petits verres d'anisette; tandis que l'étudiant, dédaignant ces fadeurs, s'abreuve héroïquement de _dur_ et s'empoisonne d'un horrible trois-six déguisé sous la fallacieuse étiquette de vieux cognac.

Il résulte de ce système général de rafraîchissement, en grand honneur à la Chaumière, un tumulte, un délire, un vacarme dont rien ne saurait donner une idée. C'est un concert de huées, de clameurs furibondes, de chants bachiques et autres, de bouteilles brisées, de verres choquant les tables, à se croire transporté dans quelque corps de garde de soudards ivres, ou au milieu d'une horde de frénétiques.

Pour compléter la ressemblance, plus d'une discussion se transforme en querelle, qui, à son tour, dégénère en rixe ou en batterie, pour employer l'élégante expression du lieu. Il y a heureusement moins de sang que d'alcool versé dans ces luttes dont une Hélène modiste est trop souvent l'indigne prix. Après quelques gourmes échangées, les Grecs et les Troyens sont séparés de vive force par les garçons aidés de la garde, qui met les plus furieux à la porte; puis tout rentre dans l'ordre, c'est-à-dire dans le désordre accoutumé.

Mais l'orchestre vient de préluder, et un formidable _tutti_, ou domine le cornet à pistons, annonce que le quadrille va commencer. Nombres de couples interrompent momentanément leurs libations pour se précipiter dans l'enceinte réservée aux jeux de la muse que nous avons nommée plus haut. Ici la scène change, mais elle n'offre pas un tableau plus édifiant. Certaine danse que nous ne nommerons pas met en mouvement tout ce peuple de jeunes fous; qu'ils se gardent toutefois de dépasser une certaine limite dans leurs emportements chorégraphiques. Un Argus veille sur eux, tout prêt à réprimer leur essor par trop impétueux; ce vigilant gardien, au poignet formidable, n'est autre que le propriétaire de l'établissement, l'athlétique M. Labire, plus généralement désigné sous le nom de _père Lahire._

Ancien grenadier de la garde, le père Labire cumule aujourd'hui, avec la profession de marchand de vin, la direction de la Chaumière. C'est la plus grande célébrité du quartier latin; vingt générations d'étudiants le portent dans leur coeur, après l'avoir passablement porté sur leurs épaules. C'est que le père Lahire, dont certes le rigorisme n'a rien d'outre, ne badine pas avec les danseurs trop fougueux qui ne savent pas se maintenir dans les bornes de la gaieté plus que suffisante tolérée par les statuts de l'établissement. Il est certains pas que l'ex-grognard réprouve de toute la vigueur de ses sonores poumons, et réprime de tout le nerf de ses robustes bras, véritables colonnes d'Hercule opposées aux écarts de sa jeune et pétulante clientèle. Les relaps et les incorrigibles sont _consignés_ par lui, c'est-à-dire que l'entrée du jardin leur est interdite. Quant aux simples suspects, embusqué derrière eux, il suit de l'oeil tous leurs mouvements et les interpelle par leur nom à haute et intelligible voix, si par hasard ceux-ci se permettent des poses un peu trop risquées. «Gobillard, dit-il, voilà un avant-deux qui ne me convient pas!--Grenouillet, c'est joli, ce que vous faites-là! Patureau, si vous recommencez cette pastourelle, je vous insinue à la porte!--Berlinguet, si ça ne va pas mieux, je vous envoie incessamment voir sur le boulevard si j'y suis!» et autres avis du même genre. Les coryphées susdénommés murmurent, haussent les épaules en signe d'impatience; mais, comme ils savent que l'effet suivrait de très-près la menace, ils s'empressent de déférer à l'impérative exhortation du vénérable débris de notre grande armée.

Il en est cependant qui parfois se montrent plus récalcitrants; leur rébellion amène ordinairement des scènes du genre de celle que nous allons décrire comme tableau final.--Les danses, animées par l'absence momentanée du père Lahire, brillent par un laisser-aller et un entrain extraordinaires. Le vieux guerrier est un moment occupé à démontrer dans un groupe comme quoi la puissance des gardes municipaux lui est parfaitement inutile pour maintenir le bon ordre dans son établissement. «Est-ce que je ne suis pas là, dit-il en effaçant les épaules, pour faire filer doux ceux qui se permettraient des danses incohérentes? Ah mais! ah mais! c'est qu'on me connaît; on sait que, Dieu merci, j'ai la poigne solide. Aussi, faut voir comme tous ces petits bonshommes se mettent au pas... des agneaux, des pensionnaires, quoi (s'interrompant tout à coup pour courir à la salle de danse, et s'écriant d'une voix de tonnerre)! Carrichon!!!

--Carrichon, _interpellé_.--De quoi?

--Le père Lahire.--Carrichon! voulez-vous bien finir!... Et dire que c'est un avocat qui danse comme ça!

--Carrichon, _jeune méridional se livrant à un balancé des plus aventureux_.--Eh! vous êtes toujours après moi! Pourquoi ne dites-vous rien o-z-otres?

--Le père Lahire.--Je vous réitère l'invitation de vous modérer, ou sinon...

--Carrichon, _ne tenant aucun compte de l'avis_.--Eh! laissez moi la paix; vous m'ennuyez à la fin!

--Le père Lahire.--Ah! je vous ennuie!

Il enjambe la balustrade, et court sus à Carrichon, qui l'attend de pied ferme. Il le saisit par le milieu du corps, et se dispose à l'emporter hors de la salle de danse.--A cette vue, un groupe de jeunes Languedociens s'ébranle et vole au secours de Carrichon. Le père Lahire appelle à son aide les garçons de café, les jardiniers et les lampistes de l'établissement. L'orchestre s'interrompt, et les danses sont suspendues.--La mêlée devient générale.--Les étudiants veulent dégager leur camarade compromis, et se précipitent en foule sur le théâtre de l'action. Les Latines éplorées s'élancent à leur suite, et veulent se jeter entre les combattants.--Tableau.--Il pleut des coups. Carrichon fait des prodiges de valeur.--Accablé par le nombre, le père Lahire ordonne d'aller chercher la garde.--La garde meurt sans doute, car elle ne se rend pas.--A la fin, elle paraît sous les dehors d'un caporal et de cinq fusiliers.--Cette intervention est le _deus ex machina_ qui met fin à la tragédie.--Le champ de bataille est déserté.--Trois sergents de ville viennent renforcer l'autorité militaire et administrative.--Ils font évacuer l'établissement.--On ferme les grilles du jardin.--Les habitants du Latium, habitués à pareilles bagarres, offrent paisiblement le bras aux Latines de tout à l'heure, et regagnent leurs pénates en chantant à tue-tête tout le long du boulevard.

Et voilà comment ce que l'on appelle la plus intelligente partie de la belle jeunesse française emploie, trois fois dans la semaine, ses loisirs et son superflu, pour ne pas dire (ce qui serait infiniment plus exact) son nécessaire. Voilà comment l'avenir de la France gouverne son propre présent. On répond par ce vieil adage: «Il faut que jeunesse se passe.» Soit; mais elle se passerait à toute autre chose que ce ne serait pas un mal. Il y a loin de ces extravagances, grossières aux passions que l'on peut comprendre, plaindre, ou quelquefois excuser. On assure que tout ce bouillonnement superficiel se calme d'ordinaire, et qu'après deux on trois années de cette orageuse existence, la plupart des anciens danseurs de la Chaumière fournissent à leurs localités respectives d'excellents avoués et de doctes médecins. Nous voulons le croire. Heureux ceux qui regagnent ainsi le port! Plus heureux s'ils n'y arrivent pas appauvris, épuisés, flétris!--Il est un fait malheureusement trop certain, c'est qu'à un tel régime, tous perdent de leur propre estime, beaucoup se corrompent, quelques-uns se déshonorent sans retour.

Un nouvel Art.--l'Osphrétique.

Les beaux-arts ont pour objet d'intéresser l'âme par l'intermédiaire des sens. La musique, par exemple, commence par flatter agréablement l'oreille, comme la peinture et la statuaire s'appliquent d'abord à charmer les yeux. Aussitôt leurs perceptions se communiquent à l'intelligence, pénètrent jusqu'à l'âme, éveillent des souvenirs, excitent des sentiments, et font naître des sensations aussi variées que vives et profondes.

Comment n'a-t-on pas cherché à agir de la même manière par l'intermédiaire de tous les autres sens? A la vérité, l'art culinaire a bien réussi parfois à inspirer quelques imaginations d'élite, sous l'influence de l'organe du goût; on connaît l'action plus ou moins poétique de certains produits de l'art qui intéressent directement le sens du toucher; mais comment se fait-il que le nez, organe si subtil, si impressionnable, qu'il saisit jusqu'aux moindres nuances des odeurs les plus délicates, n'ait jamais été l'objet de recherches analogues et le sujet d'un art approfondi? Comme si l'appareil nasal n'était pas susceptible d'éprouver aussi des sensations agréables ou pénibles, d'être une source d'affections, de jouissances, et capable de transmettre à l'âme des sentiments, des émotions de toute nature!

Je ne parle point de l'art ou plutôt du métier de parfumeur, que l'on ne peut guère comparer qu'à ceux du fabricant de couleurs ou du luthier, chargés de préparer les instruments, les moyens matériels de la peinture ou de la musique; je veux parler d'un art véritable, élevé à la hauteur de tous les autres, digne de tenir une place éminente parmi les ingénieuses conceptions de l'esprit humain, et ayant pour objet spécial les plaisirs, les jouissances du nez. Voilà, je l'espère, une idée neuve, féconde; et comme je tiens à honneur de l'avoir émise le premier, il est juste que j'entre dans quelques détails sur la marche que je voudrais imprimer aux développements de l'art nouveau que j'imagine.

Je voudrais donc qu'afin de l'appuyer avant tout sur les données positives de la science, des savants se missent à étudier les odeurs, comme on a étudié les sons du monocorde ou les nuances de l'iris, et qu'après avoir expérimenté l'action de toutes les odeurs sur l'organe olfactif, on en fit une classification raisonnée, méthodique, fondement d'une nouvelle science, qui serait à l'odorat ce que l'acoustique est à l'ouïe; ce que l'optique est à la vue, et qui prendrait naturellement le nom de rhénique (1).

Je voudrais ensuite que des artistes habiles soumissent les odeurs à toutes les combinaisons qui leur seraient inspirées par leur génie, leur caprice ou leur goût, afin d'arriver à découvrir les mille sensations que l'on pourrait en éprouver. Il ne serait pas plus difficile, sans doute, d'imaginer des procédés, d'inventer des instruments propres à agir sur le nez, qu'il ne l'a été de trouver les moyens d'impressionner les yeux ou les oreilles. On s'appliquerait à varier, à multiplier les sensations qui en dépendent, à étudier les oppositions et les contrastes, à presser ou à ralentir les moyens d'action, à éveiller, à exciter l'activité de l'organe, à porter son énergie jusqu'à l'exaltation, ou bien à le plonger dans une molle et langoureuse extase. De tout cela se composerait une sorte de poétique de l'art, dont les règles, les moyens, les artifices, s'appuieraient sur les meilleurs exemples, et l'on ajouterait ainsi, par l'intermédiaire du nez, une nouvelle série de jouissances à celles dont l'homme est déjà redevable à la création et aux perfectionnements des beaux arts.

On me permettra de donner également à cet art nouveau un nom grec, le plus euphonique possible: l'_osmétique_ (2), ou l'_osphrétique_ (3), par exemple.

Note 1: De rin, rinos, nez.

Note 2: De osmê, odeur.

Note 3: De osfrêsis, odorat.

L'un des premiers, des plus heureux résultats de cette découverte, serait de rendre à l'organe nasal une faculté dont il a été déshérité en quelque sorte par le hideux, le détestable usage du tabac. Car, remarquez bien que le tabac ne remplit pas uniquement, relativement aux narines, l'office d'un morceau de coton introduit dans les oreilles, ou d'un bandeau appliqué sur les yeux; mais, en même temps qu'il obstrue le nez, il démoralise l'odorat, le ruine, et finit par l'anéantir, sans compter tous les autres inconvénients qui se rattachent à son usage, pour soi comme pour les autres. L'attention des gens bien élevés une fois dirigée sur le nouvel art, donnera lieu à des habitudes plus convenables, plus décentes, fera rechercher tout ce qui peut contribuer aux plaisirs du nez, et éloigner avec plus de soin tout ce qui lui ferait éprouver des sensations désagréables. La découverte de toute odeur suave, vive ou fragrante, sera regardée comme un bienfait public; toute émanation suspecte sera repoussée avec l'horreur qu'inspire à nos oreilles une cacophonie, ou à nos yeux l'aspect d'un méchant tableau. Enfin le nez, rendu à ses destinées naturelles, viendra prendre parmi nos sens la place distinguée qu'il occupe déjà au milieu de la face humaine, son orgueil sera rehaussé par le sentiment de sa nouvelle importation et de la conquête qu'il aura faite d'une faculté trop longtemps ignorée ou méconnue.

Mais le plus solennel avantage qui en résultera pour la société tout entière, sera d'ajouter un lien de plus à ceux qui unissent déjà tous les hommes distingués, sous l'empire des talents et par la culture des beaux-arts. La mode une fois tournée vers cette nouvelle source de sensations et de jouissances, tous les esprits ingénieux, toutes les narines d'élite travailleront à l'envi à en accroître, à en propager les heureux résultats. Déjà j'entrevois, à une époque peu éloignée, le moment où les plaisirs du nez viendront se joindre à ceux des yeux et des oreilles pour ajouter aux douceurs de la vie sociale, au charme de nos réunions, à l'éclat, à la splendeur de nos fêtes. Des musées, des collections, des institutions publiques seront: consacrés au développement, à l'illustration de cette nouvelle conquête de l'intelligence humaine. Des concours seront ouverts, des prix seront décernés à ses perfectionnements: et en même temps que la faculté des Sciences fera de la _rhénique_ l'une des branches de la physique générale, l'Institut verra s'élever une section d'_osphrétique_ au sein de l'Académie royale des Beaux-Arts.

Et voyez-vous d'ici une séance du nouvel art s'annoncer à côté d'un concert, d'une représentation théâtrale, d'une exposition de tableaux ou d'objets d'industrie, nos salons se remplir de meubles et d'instruments destinés à flatter, à exalter notre organe nasal, à émouvoir, à exalter notre âme par l'intermédiaire de l'appareil olfactif? Le soir, entre l'audition d'une sonate, la lecture d'un drame, l'exhibition d'un album ou l'exécution d'une polka, nous aurons le morceau d'osphrétique, ravissant intermède qui délassera un moment nos yeux, notre esprit, nos jambes, nos oreilles, tandis que l'organe du goût, se reposant aussi de ses efforts gastronomiques, méditera sur les progrès de l'art culinaire le premier et probablement le dernier de tous les arts qui enchantent la vie.

Exposition de Produits de l'Industrie.

(10e article.--Voir t. III. p. 49, 153, 164, 180, 211, 228, 230, 264 et 283.)

HORLOGERIE.

Les produits devant lesquels s'arrêtent le plus volontiers les visiteurs de l'exposition, sont, en général, ceux qu'ils comprennent le moins. Est-ce envie de s'instruire? Nous pourrions en douter, car, pour comprendre, il faut des explications, et rarement on a à sa portée quelqu'un qui veuille ou qui puisse descendre dans les détails et donner les premiers rudiments d'une branche d'industrie qui a devant les yeux son expression la plus accomplie. N'est-ce pas plutôt cet amour du mystère, disons mieux, ce besoin incompréhensible de trouver autour du nous quelque chose d'inexpliqué, quelque chose qui nous fasse rêver et méditer? n'est-ce pas ce besoin qui nous arrête des heures entières devant les longs bras d'un télégraphe, dont nous ne connaissons pas la langue, mais dont nous voyons les allures et qui, à l'exposition, a amené tant de personnes devant les grands appareils, devant le métier à la Jacquart et devant l'horlogerie?

Quant à cette dernière, peut-être la plus incomprise de toutes, tout le monde cependant se croit apte à en juger; chacun, en effet, porte une montre, a chez lui, depuis la chaumière jusqu'au château, sous ses yeux, depuis le clocher de village jusqu'à l'orgueilleuse tour de l'église métropolitaine, une horloge, une pendule; et comment ne pas porter un jugement sur ce qu'on a sans cesse à sa portée? Mais ces jugements ne portent que sur des faits; la montre va mal, l'horloge retarde ou avance, et pourquoi? Là s'arrête la science de fait; beaucoup seraient encore tentés de chercher, comme les petits enfants ou comme les sauvages, ces enfants de la civilisation, dans l'intérieur de la montre, le petit animal qu'on entend vivre, respirer, se remuer, aller et venir. Nous ne disons pas cela, croyez-le bien, pour les lecteurs de l'_Illustration_, qui savent tous ce que c'est qu'un mouvement de montre et qui n'ont pas besoin des détails que nous pourrions leur donner sur son admirable mécanisme.

La plupart des montres produites à l'exposition, sinon toutes, ne sont pas de fabrique française et viennent de Genève, de la Chaux-de-Fonds et du Locle, en Suisse. Mais, comme toujours, le repassage s'exécute à Paris, et ce n'est même qu'à Paris que se fait bien cette opération, qui consiste à remanier chaque pièce, à repasser chaque pignon, chaque engrenage, à finir, en un mot, ce que les premiers fabricants n'ont fait qu'ébaucher. Nous n'avons pas remarqué d'innovations dans l'horlogerie; c'est que, au dire des praticiens les plus éclairés, il n'y a plus rien à inventer dans cette branche, mais beaucoup à améliorer, à perfectionner. Ainsi la division du travail et l'introduction des machines dans la confection de toutes les pièces d'un mouvement, ont bien pu amener une baisse de prix et mettre à la portée de toutes les bourses ces indispensables moyens de mesurer le temps; mais le progrès, appelé par tous maintenant, portera sur la perfection de ces objets; car, véritablement, il y a trop de disproportion aujourd'hui entre un mouvement de 10 francs pour le commerce et un chronomètre de 2,000 francs.

Les horloges, pendules, montres et chronomètres sont composés de métaux sur lesquels la température influe d'une manière sensible. Aussi l'imagination des horlogers s'est-elle évertuée à tromper le meilleur système de compensation. On conçoit en effet quelle incertitude doit régner dans les indications d'une horloge dont le pendule peut, suivant la température, s'allonger ou se raccourcir. Il faut que, le plus possible, les oscillations du pendule soient _isochrones_, c'est-à-dire durent rigoureusement le même temps; car si le pendule se raccourcit, le mouvement est précipité; s'il s'allonge, le mouvement est plus lent. De là la nécessité de recourir à l'alliance de deux métaux dont les dilatations soient inégales, ou disposées de telle façon que quand la chaleur en dilatant l'un tait descendre le centre d'oscillation, l'autre, par le même effet de dilatation, remonte ce centre d'oscillation et par cette combinaison le remet dans la même position et procure ainsi des oscillations isochrones.

Parmi les meilleurs régulateurs, nous avons à signaler celui de M. Houdin. Au lieu d'employer des tiges volumineuses, ce qui est contraire à la théorie, puisque pour obtenir des oscillations parfaitement isochrones, il faudrait que toute la masse du pendule fût réduite à un point, cet habile mécanicien a relié la lentille de son pendule au point de suspension par une simple lige en acier recouverte d'un manchon de cuivre. Par un mécanisme ingénieux et d'une grande simplicité, la tige d'acier vient presser par un support en croix sur deux tablettes fixées au bas du manchon de cuivre, et qui sont elles-mêmes pressées en sens contraire par la vis qui supporte la lentille. Ainsi quand le manchon de cuivre se dilate, il presse sur les tablettes, et la lentille se relève d'une quantité déterminée par la distance à laquelle se trouvent l'un de l'autre le pied du manchon et la vis qui supporte la lentille. L'exposition de M. Houdin se compose en outre de pièces détachées, roues d'échappement, engrenages, etc., d'une remarquable exécution.

Nous ne parlerons pas ici des Wagner, des Lepaute, des Berthoud, des Bréguet, dont les noms sont attachés depuis longtemps à tous les progrès qu'a faits l'art de l'horlogerie et principalement ce qu'on appelle l'horlogerie de précision. La plupart des horloges publiques de Paris, et presque tous les chronomètres, sortent des ateliers de ces grands industriels.

Faisons mention des grands établissements de M Japy, à Beaucourt près de Montbéliard, auxquels l'industrie dont nous nous occupons doit tant de progrès, et qui sont arrivés par un travail persévérant et le génie de l'invention à livrer au commerce à raison de 2 fr. et même de 1 fr. 25 c. des mouvements de montre qui, avant la mise en pratique de leurs moyens simplifiés, coûtaient 7 et 8 fr. Ils se représentent encore cette année, et, comme aux exportions précédentes, ils soutiennent dignement leur vieille réputation.

Il est un fait que nous signalons avec regret: c'est qu'à part quelques hommes qui ont l'amour de leur art, et qui font tous leurs efforts pour aller en avant, l'horlogerie est devenue une affaire essentiellement commerciale, et que sur dix hommes qui s'intitulent fabricants d'horlogerie, il n'y en a souvent pas un qui soit un véritable horloger. Ce fait, on doit l'attribuer surtout à ce que les pièces sortent toutes fabriquées des ateliers de Suisse et de Beaucourt, et qu'on n'a plus qu'à les assembler. Nous déplorerons également l'absence de goût qui se fait généralement remarquer dans les pendules exposées; les modèles sont d'un dessin grossier et mauvais, les figures ne sortent pas de l'allégorie, les formes de l'empire dominent encore; trop heureux quand, au milieu de ce chaos, on parvient à reposer sa vue sur un modèle élégant ou sur une ornementation dans laquelle on peut chercher et découvrir une pensée d'artiste. C'est ce qui nous a déterminé à choisir les deux pendules que nous offrons à nos lecteurs; l'une exécutée par M. Paillard, sur le dessins de M. Feuchère; l'autre de M. Paul Garnier, sur les dessins de M. Vieil-Castel.