L'Illustration, No. 0071, 4 Juillet 1844

Part 2

Chapter 23,781 wordsPublic domain

Depuis les troubles de Silésie, presque tous les journaux allemands s'occupent des questions sociales et de l'organisation du travail. La _Gazette de Trèves_ contient plusieurs articles à ce sujet. Après avoir attaqué vigoureusement la libre concurrence, ce journal prouve que les causes immédiates de ces troubles étaient d'abord dans la concurrence que l'Angleterre fait à l'Allemagne avec ses fils et ses _twits_, que le congrès du Zollverein n'a pas voulu frapper d'une aggravation de tarif, et en dernier lieu par la concurrence que les fabricants de la Silésie se font entre eux en abaissant le salaire. La _Gazette de Trèves_ démontre que les travailleurs de la Wupperthal, d'Aberfeld et de Barmen ne sont pas moins malheureux que ceux de la Silésie, et qu'ils ne sont contenus que par le grand nombre des sociétés de bienfaisance, qui malheureusement ne suffisent plus aux besoins de plus en plus grands des ouvriers les plus honnêtes et les mieux intentionnés. Ce journal aborde ensuite la question de l'accord du capital et du travail, et finit par annoncer qu'il vient de se former à Berlin une société composée de quelques professeurs distingués de l'Université, et quelques directeurs des instituts de commerce, dans le but de subvenir d'abord aux besoins des malheureux prolétaires et de publier un journal qui sera uniquement consacré aux dissertations et aux moyens à proposer afin d'extirper le paupérisme et de réconcilier le travail avec le capital et le talent. La société des ouvriers, qui existait déjà, s'est réunie à celle-ci afin de contribuer à son tour à l'accomplissement du but projeté.

Le traité d'annexation du Texas a été rejeté le 8 juin par le sénat américain, à 35 voix contre 16. Le président Tyle cherche les moyens de faire revenir cette question en discussion par une autre, voie. La mesure compte plus de partisans secrets que de défenseurs avoués, parce que beaucoup reculent devant la responsabilité des événements qu'elle pourrait entraîner.

Décidément la déposition du président Rivière Hérard est consommée en Haïti. Il a été embarqué le Ier juin avec l'ex-ministre Hérard Dumesle pour la Jamaïque. Leur bannissement avait été prononcé par le général Guerrier, proclamé président, au pouvoir duquel on paraissait s'être généralement soumis, et qui jouissait d'une certaine popularité, du moins jusqu'au départ du dernier navire. L'ancienne part espagnole persistait toujours dans sa détermination de se séparer de la république.

Les visites domiciliaires opérées à Paris ne paraissent avoir fourni aucun indice de culpabilité contre MM. d'Escars et de Montmorency; mais une accusation de tentatives légitimiste qui auraient été faites auprès des sapeurs du génie de chefferie d'Issy a donné lieu à plusieurs arrestations. On cite comme placés sous la main de la justice, le sieur Jean Louis Toulain, âgé de 58 ans, ex-domestique du roi Charles X, demeurant rue de Sèvres, 180, à Vaugirard. (Cet inculpé, condamné politique de 1832, a été amnistié.)--Le sieur Cauchard-Desmares, âgé de 63 ans, employé dans un journal de sciences économiques, demeurant à Paris, rue de la Visitation-des-Dames-Sainte-Marie, 4. (Compromis dans une conspiration politique de 1832, il a été acquitté.)--Le sieur de Buchère de Lespinois, âgé de 46 ans, ancien sous-préfet sous la restauration, demeurant à Paris, rue de la Visitation des-Dames-Sainte-Marie, 4.--Le sieur Jean-Jacques Wattelier, âgé de 60 ans, charron, demeurant à Vaugirard, rue de Sèvres. 180.--Le sieur Charbonnier de la Guesnerie âgé de 60 ans, ex-capitaine au 4e régiment de la garde royale demeurant à Paris, rue Notre-Dame-de-Lorette, 15, condamné politique de 1832.

Le terrible drame qui s'est déroulé en cour d'assises, et dont vous savez maintenant le dénouement, l'affaire Donon-Cadot, a été pendant huit jours le sujet de toutes les conjectures et de toutes les conversations.

Dans les cafés, dans les promenades, sur les places publiques, il n'était question que de Rousselet et d'Édouard. Paris s'est trouvé, en quelque sorte, pendant toute la durée de ce procès sanglant, transformé en un immense tribunal où chacun posait les questions et faisait les interrogatoires selon qu'il doutait du crime, ou qu'il en était convaincu: pour Rousselet, il n'y avait pas lieu à discussion, puisqu'il s'avouait coupable, et à chaque audience renouvelait, avec un effroyable exactitude, les détails hideux de l'assassinat commis par lui dans la fatale matinée du 15 janvier; mais pour Édouard Donon, le procès s'agitait dans le public comme la cour d'assises: a-t-il pu voir les traces de sang empreinte sur les dalles du corridor par le soulier de l'assassin? est-ce lui qui a retiré de la serrure du cabinet où gisait son père, le malheureux Donon-Cadot, cette clef mystérieuse qui joue un rôle si important dans les débats? comment n'a-t-il pas entendu le cri terrible qu'a poussé la victime en tombant? Est-il vrai cependant que la victime ait pu crier? n'a-t-elle pas été tuée du premier coup? Ainsi se reproduisaient de tous côtés, hors de l'enceinte des assises, ces discussions si pleines le terreur et de sang.

Il faut dire cependant, à l'honneur de l'honnêteté humaine et de la pudeur publique, que beaucoup se refusaient de croire à la complicité d'Édouard Donon, par cette raison, puisée tout entière à la source sainte des sentiments naturels, à savoir qu'un fils, quel qu'il soit, qui entend son père pousser un cri de détresse, doit être entraîné, pour ainsi dire malgré lui, malgré ses mauvais penchants, par la voix supérieure de la conscience et de la nature, à voler à la défense le celui de qui il tient la vie. Et puis, beaucoup aussi se refusaient à penser qu'une telle insensibilité pût se rencontrer dans un si jeune homme presque voisin de l'adolescence, et qui, tout à l'heure encore, était assis sur les bancs du collège; et de quel crime était-il accusé, grand Dieu! du plus invraisemblable, du plus affreux de tous de parricide!... La main tremble et s'arrête rien qu'à écrire cet horrible mot.

Vous pensez bien que si ce procès occupait ainsi le dehors, les curieux et les insatiables ne lui manquaient pas au dedans: à chacune des audiences la salle de la cour d'assises s'est trouvée envahie et encombrée; dès sept heures on se pressait aux portes, tandis que les privilégiés, c'est-à-dire les amis, les parents, les protégés de MM. les juges et de MM. les avocats, attendaient paisiblement dans leur lit l'heure de se glisser par les portes complaisantes et de s'emparer des places réservées. Si jamais cette phrase de la _Gazette des tribunaux_: «L'enceinte de la cour est peuplée de femmes élégamment parées,» a été appliquée avec vérité, c'est incontestablement à cette occasion: oui, les femmes ont assisté en grand nombre à tous les actes de ce drame douloureux, et la plupart se distinguaient par une grande recherche d'élégance et de coquetterie. Les journaux judiciaires ont dit avec quelle grâce charmante, avec quels doux sourires, avec quels regards pleins de séduction, elles imploraient la bienveillance du président ou cherchaient à désarmer la sévérité du gendarme et à séduire sa consigne. Et pourquoi tous ces frais de coquetterie? pourquoi toute cette grâce et tous ces sourires? Pour assister aux détails monstrueux d'un crime ou succombe un vieillard, assommé à quatre reprises par une main sans pitié! pour entendre minutieusement la description de ces plaies affreuses, de ce cadavre livide et baigné dans une mare de sang! pour voir un jeune homme pâle et blond, de dix-neuf ans à peine, le fils de la victime, assis à côté de l'assassin, et poursuivi par la voix de la justice qui lui demande: «N'es-tu pas le complice du meurtrier de ton père? «Oui, assurément, mesdames, c'est là un beau spectacle, un spectacle charmant, un spectacle récréatif, pour lequel vous n'avez pas assez de toute votre élégance, de tous vos sourires et de tous vos attraits! Oui, parez-vous comme si vous alliez au bal ou dans votre loge d'opéra! parez-vous! n'est ce pas un jour de plaisir et de fête?... un assassinat, un vol et un parricide!... «Lisette, apportez-moi ma robe la plus fraîche et mon plus élégant chapeau, et ce joli bouquet de camélias et de roses.»

Ce n'est pas la seule et triste singularité que les honnêtes gens ont signalée dans ce procès mémorable, ni le seul trait en opposition avec la sombre destination du lieu, la gravité de l'accusation et la grandeur du crime; il y a eu des entractes, si on peut parler ainsi, qui n'ont été que le complément nécessaire de cette curiosité sans mesure et sans pudeur; pendant les suspensions de l'audience,--la _Gazette des tribunaux_ l'a raconté,--tandis que les accusés, le jury et la cour se retiraient pour reprendre haleine, tout à coup la partie de l'auditoire réservée aux femmes se transformait en réfectoire, en salle de collation. Les pâtés, les babas, les fruits parfumés, les vins exquis circulaient ça et là, les uns sortant d'élégants petits paniers et de charmants petits sachets, les autres apportés par la complaisance de quelque fournisseur galant, on n'entendait plus, là où tout à l'heure le crime se confessait de sa voix haletante, que le bruit d'un beau repas et le choc des verres; je vous laisse à penser si la bonne causerie et même le rire manquaient à l'agrément de cet aimable festin mêlé d'une odeur de conciergerie et d'échafaud.

_Le National_, en partageant le peu de goût que nous montrons ici pour cet incroyable sans-gêne introduit en pleine Cour d'assises et pour cette licence indécente, _le National_ a rappelé, avec beaucoup d'à-propos, ces lignes de Timon, d'une raillerie et d'une amertume éloquentes: «Que font ces agrafes d'or, ces mantilles de dentelles, ces fleurs, ces gazes, ces plumes légères parmi le lugubre appareil des cours d'assises? Est-ce en spectacle que l'accusé vient se donner, et le prétoire n'est-il donc plus qu'un théâtre? Si j'avais l'honneur d'être président de la cour d'assises, je n'admettrais dans son enceinte que les parents de l'accusé, et je dirais aux autres: «Mesdames, tant assises que debout, écoulez ce que je vais vous dire: Vous, allez tricoter les chausses de monsieur votre fils, ou mettre au lieu les collerettes de mesdemoiselles vos filles; vous, ayez soin que le rôti ne brûùle pas; vous, que vos parquets soient cirés proprement, vous, que l'huile ne manque pas dans vos lampes ni le sel dans votre soupe; vous, nuancez de fleurs vives les paysages du vos tapis à la main; vous, déployez sur le théâtre l'éventail des grandes coquettes; vous, faites des gammes, et vous, des entrechats; allez! mesdames, allez! la jugerie n'a rien à voir avec les grâces, et la cour d'assises n'est pas la place de la plus belle moitié du genre humain.--Huissiers, exécutez les ordres du la cour!»

«Voilà les ordres que je donnerais, et je serais, je le crois, approuvé de tous les honnêtes gens.»

Ainsi parle Timon dans son _Livre des Orateurs_, et c'est ce qui s'appelle bien parler.

Mademoiselle Rachel, dont le départ pour la Belgique était en effet fixé à l'époque que nous avions d'abord désignée, il y a huit jours, a retardé tout à coup ce départ de trois ou quatre jours, pour les deux causes que voici: 1° mademoiselle Rachel a cédé à l'empressement public qui lui demandait une dernière représentation de la _Catherine II_ de M. Hippolyte Romand; 2º mademoiselle Rachel a obéi à un sentiment de famille, en ajournant son voyage de quelque vingt-quatre heures: il s'agissait pour elle de jouer _Phèdre_ au bénéfice de son jeune frère Félix et de sa jeune soeur Rébecca. Cette représentation fraternelle a eu lieu lundi dernier, et non-seulement mademoiselle Rachel a paru dans le rôle de la fille de Minos et de Pasiphaé, mais, qui le croirait? dans celui de Marinette du _Dépit amoureux_! Molière et Racine dans la même soirée. On sait comment la tragédie et mademoiselle Rachel s'entendent toutes deux; depuis cinq ans, la muse au sévère cothurne a reçu de la jeune tragédienne les gages les plus glorieux de sa tendresse, et les lui a rendus en couronnes et en bravos. Mais pour la comédie, c'est autre chose! La comédie et mademoiselle Rachel semblaient se tenir à mille lieues de distance l'une du l'autre; du moins le public le pensait ainsi, le public accoutumé à voir mademoiselle Rachel vêtue de la tunique antique, le front sévère, l'oeil sombre, le coeur agité par les passions et ouvert de tous côtés à l'ambition, à la jalousie, à la haine; eh bien! le public se trompait dans sa routine; mademoiselle Rachel ne serait pas une remarquable tragédienne, qu'elle eût pu être une comédienne excellente; elle a du trait, de la verve, du mordant; et si Hermione n'a pas tout à fait, faute d'habitude, donné à Marinette le ton de grosse gaieté et l'aplomb comique qui lui conviennent, elle l'a gratifiée d'une diction très-pure, très-nette, très-piquante, dont Molière se serait fort rejoui, s'il s'était trouvé parmi les spectateurs.

Après tout, cet essai comique n'est pas le premier qu'ait hasardé mademoiselle Rachel; nous nous rappelons très-bien l'avoir vue jouer à l'Odéon le rôle de Dorine du _Tartufe_, pour une représentation à son propre bénéfice, et déjà, à cette occasion, on avait applaudi son esprit et sa finesse.

Informez-vous d'ailleurs auprès de MM. les professeurs du Conservatoire qui ont eu entre leurs mains mademoiselle Rachel toute petite fille, alors que ses hautes destinées ne se pouvaient soupçonner encore, ils vous diront que dans les exercices qu'elle commençait à balbutier, c'était plutôt le génie comique que le génie tragique qui semblait se révéler en elle; il est clair maintenant que la muse voulant doter mademoiselle Rachel de son double attribut, avait déposé dans ses langes le poignard et la marotte; Melpomène et Thalie ont été ses marraines.

Il semble que les entreprises aérostatiques de M. Kirsch ont remis les ascensions à la mode. Voici M. Margat qui s'en mêle, et annonce une prochaine ascension. M. Margat porte un nom célèbre dans ce genre; les nuages ont fait plus d'une fois connaissance avec lui, avec lui ou avec son père; il ne serait donc nullement original que M. Margat montât en ballon, et fit ce qu'on a l'habitude de faire dans sa famille, de père en fils; et vraiment nous ne parlerions pas de ce projet de voyage aérien annoncé par M. Margat, si un fait singulier ne lui donnait un intérêt inusité. M. Margat ne se mettra pas seul en route, il aura un compagnon, ou plutôt une compagne de voyage. Quoi! une compagne? Quelque luronne, quelque gaillarde, sans doute, habituée des longtemps à de telles entreprises? Pas le moins du monde. L'intrépide voyageuse qui prétend s'associer à M. Margat n'a jamais été dans les nuages: c'est une fille jeune, blanche, timide, jolie, jusqu'ici élevée dans le velours et dans la soie. Elle appartient à une riche famille, et s'appelle mademoiselle Augustine Dupast. On a eu beau faire, rien n'a pu arrêter la passion subite que mademoiselle Augustine Dupast a tout à coup manifestée pour les voyages en l'air. Elle a poussé cette passion jusqu'à donner 6,000 francs à M. Margat pour l'indemniser de ses frais de ballon et d'auberge. C'est dimanche, je crois, que ma demoiselle Augustine Dupast se lance dans l'espace:

Eh! vogue la nacelle! Doux zéphyr, sois-lui fidèle!

Si les romans se cotent à cent mille francs, les écuyères et les chevaux sont également hors de prix. On annonce que M. Dejean, directeur du Cirque-Olympique, est sur le point de céder son établissement, c'est-à-dire ses cavaliers, ses sauteurs et ses quadrupèdes au prix de deux millions. Le marché n'est pas encore fait, mais il va se faire. Il faut que dans ce siècle-ci le saut du tremplin et les gambades soient d'un fier revenu!

Le goût de la comédie bourgeoise renaît de tous côtés; il n'y a pas une maison de campagne un peu bien habitée, il n'y a pas un château qui n'ait en ce moment son théâtre et sa troupe de société, ou qui ne se prépare à l'avoir. Les proverbes, abandonnés depuis longtemps, sont en résurrection. Nous revenons, non pas tout à fait à Colle et à Panard, mais tout au moins à M. Théodore Leclercq Que dis-je! On ne se contente pas de ces esquisses légères; il faut à ces messieurs de plus magnifiques loisirs; les chefs-d'oeuvre de nos grands maîtres ne sont pas trop pour eux, et il paraît que déjà plus d'un Molé, plus d'un Fleury, plus d'une Contat, plus d'une Mars, plus d'une Talma, s'est révélé dans ces passe-temps de salon. On cite surtout un ancien ministre, homme de coeur et d'esprit s'il en fut, qui vient de jouer, au château de M. le comte de ***, le rôle d'Alceste avec une verve, une chaleur et un art qui feraient pâlir les plus habiles du métier. Allons! soit. Puisque les bons comédiens ne sont plus au théâtre, qu'on les retrouve au moins chez les nouveaux ou chez les anciens ministres!

A la dernière représentation de mademoiselle Taglioni, au moment ou le parterre et les loges inondaient la sylphide de bravos et de fleurs, mademoiselle Louise Fitzjames, une de nos excellentes artistes, s'est dégagée du groupe des danseuses qui entouraient mademoiselle Taglioni, et a offert à celle-ci une pomme d'or qu'elle a détachée d'une palme. Cet hommage plein de grâce, rendu au talent par le talent, n'a pas du être le moins précieux pour mademoiselle Taglioni.

La Grande-Chaumière.

Ce qu'on appelle la Grande-Chaumière est un petit jardin situé sur le boulevard Mont-Parnasse, et spécialement dédié à l'une des neuf soeurs qui trônent sur ce mont classique. Cette muse, il n'est pas besoin de la nommer; chacun a déjà reconnu l'aimable déité qui préside aux évolutions et guide les pas cadencés des nymphes unies aux grâces décentes... Mais je m'aperçois que je commets là un impardonnable anachronisme. J'emprunte a Horace sa définition pour vous peindre Terpsichore. Il s'agit bien de cela, vraiment! Le monde, tout en dansant, a marché depuis Auguste, et les temps, ainsi que les pirouettes, sont bien changés. Je me rétracte donc: au lieu de nymphes, lisez, étudiants;--au lieu de grâces, lisez grisettes;--au lieu de décentes, lisez... ma foi, hormis cette vertueuse épithète, tout ce que bon vous semblera.

La Chaumière est à la fois bal, concert, estaminet, café, restaurant, promenade; on y fume, on y danse, on y boit, on y mange, on y jase, on y rit, on y chante surtout, et avec des éclats de voix à faire tomber les murailles de n'importe quelle ville assiégée, là est la buvette; auprès, la salle de danse, qui a pour dôme le firmament, et pour lambris les verts panaches des acacias et des tilleuls. Autour de la balustrade, qui forme l'enceinte continue du terre-plein chorégraphique, circulait gravement, la pipe ou le deux tiers havane à la bouche, deux ou trois cents jeunes Abeilards avec bon nombre d'Héloïses qu'ils promènent triomphalement. Les costumes les plus excentriques, les cravates les plus hasardées, les gilets les plus impossibles brillent dans cette façon de tout qui serait à la fois allemand et britannique, s'il n'était avant tout français. Toutes les variétés de casquettes et d'accents sont représentées dans ce tourbillon, dans cette mêlée confuse de créatures et de voix humaines. Les chapeaux, en minorité, ne s'y maintiennent sur l'oreille de leurs propriétaires respectifs que par un miracle d'équilibre; les moustaches naissantes ou la barbe à l'état de forêt vierge y décorent toutes les physionomies. C'est à qui se donnera l'air le plus formidable, le plus solennellement rébarbatif. Une crinière digne des rois de la première race, _decus frontis_, complète l'ornement naturel de ces majestueux visages. Quant aux jeunes Héloïses, dont la tenue de bal se compose d'une capote de crêpe ou d'un chapeau de paille cousue savamment incliné sur le front, d'une robe aux long plis flottants comme la draperie antique et du crispin de rigueur, sinon d'un immense châle qui retombe jusqu'à la cheville, elles sont généralement, et ce n'est pas peu dire, aussi échevelées que MM. les Abeilards sont chevelus.

D'autres promeneurs s'engagent dans les étroits sentiers qui serpentent entre les berceaux de feuillage et conduisent par ici à la salle du billard, par là aux jeux de bagues, ou mieux encore au _jeu de la rose des dames_, et plus loin aux _montagnes russes_, d'où l'on descend si prestement le coteau de la vie dans une rapide dégringolade. Dix-sept secondes de bonheur, pas davantage; c'est bien court; mais M. Scribe l'a dit, «le bonheur a des ailes!» Et puis on peut recommencer.

Les montagnes russes de la Chaumière sont, je crois, le seul sommet qui reste encore debout de toute cette chaîne artificielle de montagnes cosmopolites dont le soulèvement, non constaté par M. Élie de Beaumont, remonte à la fin de l'Empire, et fit les délices de la première moitié de la Restauration. Un instant Paris fut le rendez-vous de toutes les sommités du globe; il eut le vertige, et la suprême félicité d'imiter le torrent et l'avalanche dans leur course impétueuse, en se laissant rouler du haut d'un pic de cent trente pieds au-dessus du niveau de la terre, tourna pendant quelques années toutes les têtes féminines. Aujourd'hui Paris, redevenu plaine, se contente de jouissances infiniment plus terre à terre, et se voit réduit, comme ci-devant, à l'unique butte Montmartre, les montagnes russes exceptées, qui sont et seront toujours de mode pour la légère et aventureuse population du Latium. Les grisettes surtout raffolent de cet exercice. Il en est qui ne craignent pas de gravir vingt fois de suite les six étages qui conduisent au haut de la montagne par un charmant escalier de bois, soit cent vingt étages, pour se lancer autant de foi» dans l'infini entre les bras d'un fauteuil en velours d'Utrecht. Les plus intrépides, les lionnes, cumulent les délices de l'équitation avec celles d'un si délirant pèlerinage: elles s'élancent à corps perdu sur les alezans de bois que l'administration fournit à son aimable clientèle, moyennant la faible bagatelle de cinquante centimes par coursier et par course, le double du prix exigé pour la simple descente en char; mais les chevaux coûtent si cher à nourrir! Chevaux et chars fonctionnent du reste incessamment avec un grand bruit de tonnerre de l'Ambigu-Comique, qui accompagne d'un faux-bourdon très-agréable le cornet à pistons et le flageolet de l'orchestre. Avec ce que coûte par soirée à MM. les étudiants le parcours des montagnes hospitalières que nous venons de décrire, il y aurait de quoi faire l'ascension du mont Blanc et celle du pic de Ténériffe. Il y aurait surtout de quoi passer nombre d'examens et de thèses, sans parler des inscriptions dont la montagne en question devrait être littéralement couverte, pour peu qu'on y vit figurer toutes celles dont elle a fait tort aux Facultés du droit et de médecine.

Laissons là la colline moscovite, et regagnons la salle de danse par un sentier sinueux, coquet, peigné, sablé, qui tournoie entre deux plates-bandes, ou plutôt deux éblouissants tapis de Perse naturels. Le jardinier de la Chaumière est certainement un horticulteur de premier mérite; rien de plus judicieux et de plus savamment nuancé que le choix et l'assortiment de ces belles fleurs auxquelles l'illumination du jardin prête un éclat et un coloris véritablement fantastiques, et que les experts en l'art des Tripet et de-Newmann ne peuvent se lasser d'admirer.--Mais nous voici à la buvette: entrons-y un instant, non certes pour nous y attabler, mais pour jeter le coup d'oeil lacédémonien sur les scènes orgiaques dont cette façon de cabaret est continuellement le théâtre.