L'Illustration, No. 0070, 29 Juin 1844
Part 6
En parcourant la partie des galeries de l'exposition consacrée aux armes, en examinant les ingénieuses innovations dues à nos principaux arquebusiers, et l'invasion des arts, fruits de la paix, au milieu de ces produits destinés à la guerre, nous n'avons pu nous empêcher de nous reporter, par la pensée, à ces temps chevaleresques, où l'usage des armes à feu était inconnu, et où le combat corps à corps et les grands coups d'épée célébrés par les troubadours tenaient la place des batailles à portée de canon et des faits d'armes enregistrés dans les bulletins militaires. En remontant d'âge en âge, il nous eût semblé curieux de comparer les armes de ces siècles de bravoure personnelle et indépendante de tout ordre supérieur, à celles de nos batailles modernes, où l'obéissance passive tient trop souvent lieu de courage et de sang-froid. Mais, pour cela, il faudrait pénétrer avec nos lecteurs dans ces musées d'artillerie où se trouvent classés et numérotés les moyens imaginés depuis le commencement du monde, pour donner la mort à son semblable; et, quant à présent, nous devons nous en tenir aux produits de notre industrie moderne. Qu'on nous permette cependant une réflexion relative à la forme des aimes; elles sont toutes ou tranchantes ou contondantes, ou tout à la fois tranchantes et contondantes; ainsi la massue, le sabre, l'épée, la lance, la flèche et même le fusil, qui agit par un projectile contondant. Une remarque due à l'un de nos meilleurs officiers d'Afrique, c'est que l'on trouve dans la nature des armes analogues à presque toutes les nôtres, telles que la tête du bélier, la trompe de l'éléphant, les ailes de certains oiseaux, la queue du crocodile, le pied du cheval, le poing de l'homme, etc. Les boutoirs du sanglier sont considérés comme les seules armes tranchantes données aux animaux; l'autruche est citée parmi les animaux qui combattent au moyen de projectiles.
Nous avons remarqué avec satisfaction, cette année, la tendance de nos arquebusiers à introduire l'art dans leurs produits, et leurs efforts pour faire renaître le goût des belles armes, en harmonie du reste avec la richesse de nos ameublements. Tous les progrès sont parallèles! Ainsi les Lepage-Moutier, les Caron, les Jourjon, ont prouvé que la grâce de l'ornementation pouvait marcher de front avec la solidité et la force, et que la sculpture la plus fine et la plus recherchée s'alliait admirablement aux formes connues et définies de nos armes de chasse. Nous donnons à nos lecteurs les pièces les plus remarquables de cette exposition.
D'abord voici venir M. Lepage-Moutier qui se présente arme de pied en cap pour soutenir la vieille réputation de la maison Lepage. Il arrive avec les armes composées et exécutées par M. A. Lapret, qui s'est déjà fait un nom comme tous les amateurs de belles armes. C'est d'abord un sabre, dit de _Judith_. La lame de ce sabre est d'une rare beauté et est composée de platine et d'acier fabriqués d'après les procédés de M. le duc de Luynes, procédés dont nous dirons quelques mots tout à l'heure. Le sabre représente l'histoire de Judith: il est en fer ciselé pris sur pièce et orné d'incrustations d'or en relief. Le pommeau représente Holopherne parcourant la Judée, le fer et la flamme à la main, brûlant et massacrant, ravageant le pays. Un des côtés de la large garde nous montre Judith en prière. L'artiste n'a pas pensé qu'il dut lui donner le caractère d'audace effrontée sous lequel on la représente ordinairement; c'est une héroïne qui ne pense qu'à sauver les Hébreux! L'autre face de la garde nous fait assister à la rentrée de Judith dans Béthulie, la tête d'Holopherne à la main, et entourée des bénédictions de ceux qu'elle vient de soustraire à la mort. La poignée, en ivoire, est ornée d'un ruban sur lequel est écrit ce verset de la Bible: «_Sine pollutione peccati revocavit me vobis_:--le Seigneur m'a ramenée vers vous sans la souillure du péché.» Sur le fourreau, l'artiste a figuré les ancêtres de Judith, en les représentant d'après l'étymologie de leurs noms, telle que l'a donnée Hubert Étienne. La composition et l'exécution de ce sabre font le plus grand honneur à M. Lapret.
Après le sabre de Judith, vient une épée de commandement en fer ciselé et avec incrustation d'or, appartenant au général Gourgaud. L'artiste a figuré dans la coquille l'emblème de notre art militaire actuel: ce sont les sciences physiques et mathématiques enchaînant la force brutale représentée par un lion. Le pommeau offre d'un côté la Fortune et de l'autre saint Georges, patron des braves. Nous goûtons peu, nous l'avouons, l'alliance du sacré et du profane; nous sommes plus classique et aimons l'unité.
La petite épée de cour, également en fer ciselé et or, est plus conforme aux idées que nous venons d'énoncer. Une épée à la cour n'est qu'un ornement, un colifichet, et ne parle que de paix. Aussi sur cette épée, la Paix est assise tenant une corne d'abondance et éteignant le flambeau de la guerre. La Victoire la couvre de son bouclier; des chimères et des mascarons ornent le pommeau de ce joli jouet.
Le fusil, nouveau modèle renaissance, exposé par la même maison, montre les efforts intelligents de nos arquebusiers pour secouer le joug de l'imitation anglaise, imposée par la mode. La crosse de ce fusil, dont la forme est svelte, nous a surtout satisfait, parce qu'elle est éminemment susceptible d'une ornementation que ne comportent évidemment pas les formes lourdes et les lignes anguleuses de la mouture anglaise. Cette forme renaissance est le complément de la crosse adoptée aujourd'hui pour les bons pistolets de tir, dont la composition est due à M. Lapret, et est sortie également de la maison Lepage. Rien n'est plus gracieux et plus riche que cette forme, et les ornements du fusil exposé montrent jusqu'où peut aller un artiste aussi éminent que M. Lapret.
Parmi les fusils dont la crosse est ornée avec le plus de goût, nous avons remarqué le fusil style Louis XV, sorti des ateliers de M. Caron. Tous les ornements sont exécutés en acier; la composition et les dessins en sont dus à M. Gilbert. Sur la crosse sont la chasse au renard et la chasse au loup. Rien ne peut rendre le mouvement que l'artiste a su imprimer à toutes ces scènes; ou voit les meutes s'élancer et courir; on entend presque le son du cor, l'hallali et l'aboiement des chiens. Cà et là l'artiste a semé les épisodes; c'est bien le désordre d'une chasse, où chacun court à son but, cherchant à devancer l'autre. Sur la sous-garde sont des têtes de divers gibiers, et au milieu du ponté, la figure allégorique de l'amour de la chasse faisant un appel à ses aînés. Sur les chiens sont d'autres figures allégoriques admirablement exécutées. Honneur à l'artiste et à l'arquebusier qui ont mené à bonne fin une telle entreprise!
L'exposition de M. Caron se distingue aussi par quelques inventions d'une utilité incontestable. Ainsi, à l'époque des chasses, les journaux retentissent du récit de morts causées par l'imprudence ou l'imprévoyance des chasseurs qui ne désarment pas leur fusil pour sauter un fossé, pour pénétrer dans un bois ou pour charger un coup, ou dont le chien, quoique baissé, se relève par une cause accidentelle, et, en retombant sur la capsule, fait partir le coup de fusil. Eh bien, avec le nouveau chien de M. Caron, ces malheurs ne sont plus possibles. Le chien a une tête mobile et un épaulement. Il suffit de tourner cette partie mobile pour que l'épaulement vienne s'appuyer sur la coquille de la culasse, et empêche le fond du chien de presser sur la cheminée. Nous ne saurions trop recommander cette invention, qui doit, à notre sens, prévenir de grands malheurs. Les autres fusils exposés par M. Caron nous ont paru d'une grande élégance, et nous ne concevons pas l'anglomanie qui nous fait abandonner les industriels français pour ceux d'outre-Manche.
Signalons encore une carabine se chargeant par la culasse, et construite de façon qu'en levant la sous-garde, le canon bascule pour recevoir la cartouche, et le chien s'arme. Tout le mouvement peut parfaitement s'exécuter d'une seule main. Cette arme serait donc d'un excellent usage sur les navires. Enfin de charmants pistolets à quatre, six et huit coups, auxquels M Caron a adapté un système ingénieux, destiné également à prévenir les imprudences, complètent une des cases remarquables de l'exposition.
Mais voyez, non loin de là, cette modeste case où l'on ne remarque qu'un seul fusil avec ses accessoires! Pourquoi la foule s'arrête-t-elle avec tant d'empressement devant cette exhibition? Le nom de l'artiste est-il de ceux que la renommée s'est plu à entourer d'une auréole de gloire, ou le fusil exposé attire-t-il l'attention par la richesse de la matière d'ornementation? Non; l'artiste est à peine connu hors de sa ville natale, et cependant c'est un homme de génie qui peut rivaliser avec les ciseleurs les plus habiles. Son nom est Jourjon; il habite Rennes, consacrant tous ses moments à l'art, Heureux de son obscurité et fier du sentiment intime de sa valeur personnelle. Pour lui l'art est tout son amour; l'industrie n'est que l'accessoire. Aussi, admirez avec quel admirable soin sont traités tous les détails du fusil dont nous offrons les dessins à nos lecteurs. L'auteur a su résister à la mode en revenant à la coupe française élégante et légère, dont les lignes flexibles se prêtent toujours mieux à l'ornementation la plus riche comme la plus simple.
Qu'on nous permette de rappeler en peu de mots les droits du grand artiste de Rennes à la gloire et à la renommée. Les travaux de M. Jourjon datent de loin, et il faut remonter au commencement de ce siècle pour en trouver les premières traces. C'est en 1805 que l'artiste fait ses premières armes.
La crosse du fusil, donné en cadeau à un prince de Bavière, présentait un bas-relief dont le sujet était une bacchanale; les chiens, la platine, la sous-garde, s'étaient transformés en autant de figures de ronde-bosse délicatement sculptées et fouillées avec une persévérance et un art étonnant, dans le bois et dans le métal.
En 1822, la France avait choisi, pour offrir en cadeau au duc de Wellington, un fusil de Jourjon, véritable merveille de l'art. Ce fusil représentait les douze travaux d'Hercule. Plus tard, deux Français ont acquis de M. Jourjon deux fusils, dont l'un représente Actéon dévoré par ses chiens, et l'autre la figure allégorique de l'Envie. On parle bien encore d'un autre fusil, envoyé par l'artiste à Paris en 1830, et qui a disparu dans la tourmente révolutionnaire. On prétend qu'un Anglais habitant l'île Maurice l'a acquis à vil prix. Quoi qu'il en soit, M. Jourjon, qui est à la fois sculpteur, ciseleur, damasquineur et arquebusier, ne s'est pas découragé en perdant le fruit de plusieurs années de travail: il s'est remis à l'oeuvre et, en terminant le fusil dont nous allons nous occuper, il a du, assure-t-on: «Exegi monumentum aere perennius.» L'art, en effet, est immortel, les hommes passent, le bois et l'airain disparaissent, la gloire attachée à un nom va seule à la postérité. Le dernier fusil de M. Jourjon, le monument, ne le cède à aucune antre pièce de l'exposition par la grâce et l'originalité de la composition et par le fini des détails; nous retrouvons là les mêmes tours de force de ciselure, la même fermeté de burin. Qu'on remarque les deux pistons; un sphinx se précipite les ailes déployées et la bouche ouverte, sur la capsule qui lui éclate entre les dents. Il est posé, comme un vampire, sur la poitrine d'un homme admirablement modelé qui sert de platine et reçoit, avec un calme héroïque, la détonation de la cheminée sous forme de cornet acoustique; la sous-garde est une figure sévère de Diane qui, un arc à la main et le croissant symbolique au front sort d'une touffe de feuillage.
C'est là, si l'on veut, l'allégorie de la chasse à l'affût. Dans la crosse est sculptée la statue du dieu du silence. Ce que nous venons de dire n'est qu'une description froide et incomplète: la parole ne peut rendre les mille recherches de la sculpture, les coquetteries sans nombre de ce travail précieux. L'étui du fusil, avec son moule à balles, son tournevis, sa fiole pour l'huile et tous ses autres accessoires, est aussi étonnant de recherches et de détails que le fusil lui-même. Tout cet ensemble, ciselures sur acier, gravures damasquinées, incrustations en or et sculpture sur bois, nous semble devoir attirer sur son auteur les récompenses du jury, comme il a déjà mérité l'attention et l'admiration de la foule.
MM. Dumonthier et Chartron, couteliers à Roudan, près Nantes, ont exposé un couteau-pistolet dont nous donnons le dessin. Ce couteau, d'une composition originale, nous a semblé pouvoir être d'un bon usage, soit pour la chasse à la bête fauve, soit en voyage. Nous le représentons sous deux aspects; au repos, avec sa gaine, et dégainé, le croisillon servant de chiens pour les deux pistolets qui sont de chaque côté de la lame, relevé et armé et prêt à faire feu. Pourtant disons franchement que nous n'avons pas une grande inclination pour ces armes à deux ou trois fins: l'une, à notre avis, doit nuire à l'autre. Quand nous voyons une de ces armes réputées terribles entre les mains d'un homme, il nous semble voir un de ces malheureux artistes ambulants, orchestre complet, jouant des timbales avec ses genoux, de la grosse caisse avec son coude, du chapeau chinois avec sa tête, du chalumeau avec la bouche, et tenant un violon entre ses mains. Ce pauvre homme peut posséder à fond un de ces instruments et être de première force sur la grosse caisse ou le chapeau chinois isolément: mais de tout cet ensemble résulte un charivari à faire aboyer tous les chiens du quartier. Loin de nous la pensée d'appliquer cette comparaison au couteau-pistolet dont nous venons de parler, mais notre conviction est que, pour bien faire une chose, il faut n'en faire qu'une à la fois.
L'exposition de M. Gastinne-Renette est une des plus remarquables pour l'exécution des armes et surtout la composition du métal des canons de fusil à rubans. Cet arquebusier a imaginé un nouveau procédé pour les façonner. On sait que le ruban qui compose ces canons est formé d'une lame plate roulée en hélice et soudée bord à bord; c'est toujours par le défaut de ces soudures que le fusil éclate. M. Gastinne-Renette a formé son ruban par la juxtaposition de deux prismes triangulaires superposés de façon que le sommet de l'un s'insère à la hase de l'autre. De cette façon les points de contact des soudures ainsi pratiquées dans des plans obliques à l'axe du canon se trouvent augmentés. L'inconvénient des travers, c'est-à-dire des défauts de soudure, est plus sûrement évité. Des canons ainsi confectionnés ont résisté à l'épreuve d'une charge de 50 grammes de poudre et de 8 balles de plomb. La charge ordinaire est de 3 à 4 grammes de poudre et de 10 grammes de plomb. M. Gastinne-Renette a un titre de plus à la reconnaissance du public. C'est lui qui a si habilement secondé de son zèle et de ses connaissances M. Delvigne dans les heureuses innovations que cet officier a introduites dans les armes de guerre. Nous voudrions pouvoir en entretenir nos lecteurs, mais les bornes de cet article ne nous le permettent pas. Le progrès fait dans ce sens est immense, et l'on éprouve en ce moment des carabines qui tiennent pour ainsi dire l'ennemi hors de la portée du canon. On prétend que ces carabines portent sûrement à 1,200 mètres.
Avant de terminer notre compte rendu, disons un mot des magnifiques lames en acier fondu et damassé fabriqué par M. le duc de Luynes. On sait quelle immense réputation avait acquise, après l'expédition des Français en Égypte, l'acier damassé de l'Inde et de la Perse. Les lames orientales étaient d'une beauté incomparable, et longtemps on chercha en France, mais en vain, à imiter leurs qualités et leur veine ronceuse.
On fit des essais les plus suivis pour y arriver, et quelques habiles chimistes obtinrent de très beaux résultats, soit par l'alliage' de différents métaux avec l'acier fondu, soit par le mélange de la fonte avec la fonte oxydée. Ce n'est que par l'analyse la plus savante et les recherches les plus patientes que M. de Luynes est parvenu à déterminer chimiquement la composition des lames et des culots venus d'Asie, et à établir une fabrication courante qui ne le cède en rien aux beaux aciers damassés dus au célèbre armurier Assad-Allah. Les aciers des Indes contiennent constamment certaines substances alliées au fer, mais en proportions variables. Ainsi le nickel, le tungstène, le manganèse, parfois, le cobalt, le fer et le carbone, tels sont les éléments des lames orientales. De plus, les culots imparfaitement fondus, ayant montré à leur partie supérieure des clous de différentes formes, dont les pointes étaient engagées et dont la tête faisait saillie en dehors, on en a conclu que les Orientaux fabriquaient d'abord une sorte de fonte très-fusible et très-dure à cause de sa grande carburation, qu'ensuite ils la ramenaient au degré convenable d'aciération, par l'addition de clous de fer. Des essais faits dans cette direction ont prouvé la sagesse de ces inductions et ont amené l'habile chimiste à la composition qu'il a adoptée pour ses lames damassées. La préparation sur laquelle nous ne pouvons entrer dans de grands détails ces des plus délicates. Il faut mélanger et combiner dans de certaines proportions le fer doux, le manganèse et la sciure de chêne qui fournit le carbone. Après la fusion on casse en petits morceaux la masse obtenue et on la remet au feu avec une certaine quantité de fer doux. C'est ainsi que M. de Luynes est parvenu à doter la France d'une industrie nouvelle et de produits qui soutiennent avantageusement la concurrence et la comparaison avec les beaux aciers damassés de l'Orient. Honneur à l'homme qui a su consacrer ses loisirs et sa fortune à cette oeuvre toute nationale, et qui n'a pas craint que la fumée de ses creusets ternit son blason de grand seigneur!
Bulletin bibliographique.
_Études sur l'Histoire romaine_; par Prosper Mérimée. 2 vol. in-8.--Paris, 1844. _Victor Magen_. 15 fr.
Ceux de nos lecteurs qui ont étudié le procédé de composition de M. Mérimée, et à qui les ouvrages de cet écrivain remarquable sont familiers, n'éprouveront sans doute aucune surprise en le voyant renoncer aux oeuvres de fantaisie pour se plier à la règle austère de l'histoire. L'auteur de _Colomba_ possède en effet à un très-haut degré les qualités principales de l'histoire, une érudition vaste et intelligente, une rare sobriété d'esprit: une raison élevée qui trouve sa source dans la modération et l'expérience; enfin un tact parfait qui lui permet de retrouver toujours les passions de l'homme sous le masque dont elles se couvrent.
Dans ses travaux archéologiques, si exacts et si sévères, M. Mérimée a déjà montré que ses belles facultés de conteur n'exercent point sur son imagination une influence trop exclusive. Les quatre volumes qui composent cette oeuvre consciencieuse ont exigé une assez forte dépense d'érudition, pour que les titres de l'inspecteur des monuments historiques soient aussi solides et aussi sérieux que ceux du charmant romancier. C'est donc sans effort, c'est donc avec une foule de préventions favorables que le public doit accueillir le nouvel ouvrage de M. Mérimée. Il y a entre les beaux récits de la Chronique du temps de Charles IX et les meilleures pages des Études, une relation facile à saisir et à suivre. Sous les arabesques du roman, comme sous la broderie rigoureuse de l'histoire, ou retrouve le même fond d'observation fine et profonde.
Les deux volumes que nous avons sous les yeux comprennent un essai sur la guerre sociale et une histoire de la conjuration de Catilina. Nous nous occuperons d'abord de l'essai sur la guerre sociale. Ce travail est divisé en trois parties. La première embrasse le cours des quarante années qui procèdent l'ouverture des hostilités. Ou y voit éclore et mûrir les causes de cette étonnante prise d'armes; on voit pour ainsi dire se former à l'horizon les nuages menaçants qui bientôt lanceront la foudre sur Rome. C'est le prélude de l'orage,--de vagues éclairs et un tonnerre lointain.--Mille rumeurs circulent rapidement dans la Péninsule; enfin, des mains inconnues ne cessent pas de jeter des ferments de haine au sein de ces populations d'ailleurs travaillées par les tribuns de la métropole et par les nobles italiotes, jaloux de se dérober au patronage égoïste des grandes familles. Au milieu de cet ouragan qui s'élève, apparaissent les champions de l'émancipation, les Gracchus, Drusus, Saturnius.--La partie est engagée; les joueurs sont en présence, et l'enjeu est sur la table.
La seconde partie nous entraîne sur les champs de bataille où, après des efforts admirables, la confédération italienne ne tardera pas à succomber. Nous voyons périr, l'une après l'autre, toutes ces armées qui eurent leurs jours de triomphe, et qui effrayèrent Rome au point de lui rappeler les jours terribles de l'invasion des barbares. Nous rencontrons tour à tour le vieux Marius, face de lion qui faisait peur aux Cimbres, et Sylla, ce philosophe sanglant qui fut toujours si heureux.
Au souffle puissant de ces hommes de guerre, le flux des peuples révoltés, qui avait inondé l'Italie, commence à décroître rapidement. Les armées romaines regagnent le terrain perdu; les Vaincus meurent ou s'éloignent. Encore un triomphe pour Rome!
La troisième partie achève de raconter les défaites de la diète italienne; mais avant de s'éteindre, cette courageuse insurrection jettera une dernière lueur vers le ciel. Conduite par Pontius Telesinus, une armée de Lucaniens, de Samnites et d'Étrusques vient camper à un mille de la métropole, devant la porte Colline. Les confédérés, altérés de vengeance, voient briller au soleil les tours de Rome. «C'est la tanière des ravisseurs, crie le général, brûlons-la, détruisons-la; tant que la forêt maudite ne sera pas rasée, les loups ne laisseront pas de liberté à l'Italie.» La ville éternelle résistera-t-elle à cette dernière agression? Il y eut dans Rome un moment d'indicible épouvante; mais l'armée de Sylla s'avance à grands pas. La lutte fut terrible.--Les derniers bataillons de la diète restèrent sur le champ de bataille, où les vainqueurs, épuisés, comptèrent cinquante mille morts. On chercha longtemps Telesinus; «on le trouva enfin percé de coups, mais respirant encore, entouré de cadavres ennemis. L'orgueil du triomphe se lisait dans ses yeux éteints, qu'il tournait encore menaçants vers Rome. Heureux si la mort le surprit tandis qu'il se croyait vainqueur.»
Telle fut l'issue de la guerre sociale, qui jeta son dernier cri sous les murailles de Rome, et qui prépara la voie où entra Sylla, suivi de ses vingt-quatre licteurs aux haches ensanglantées.