L'Illustration, No. 0069, 22 Juin 1844

Part 6

Chapter 63,655 wordsPublic domain

Le talent de madame Voïart n'est pas toujours égal, tant s'en faut: parfois ses historiettes manquent d'invention, d'intérêt, son style est diffus, sans couleur; mais d'autres fois aussi elle raconte avec grâce, clarté et mouvement. Ce que nous aimons surtout dans sa manière, c'est la simplicité, la retenue, la décence d'allure, et l'absence absolue de cette choquante prétention qui gâte les ouvrages de plusieurs de nos dames écrivains. Par malheur, madame Voïart est trop insoucieuse des lois de la grammaire, et même, faut-il le dire? de l'orthographe et de la ponctuation. Cette négligence est poussée si loin, dans les traditions lorraines, par exemple, que l'ouvrage en devient presque inintelligible. Nous engageons madame Voïart à surveiller plus attentivement à l'avenir le travail de ses compositeurs, car il est impossible d'imputer à une personne qui a l'habitude de tenir une plume des fautes si fréquentes, des bévues aussi grossières.

MADAME TASTU.

Madame Tastu s'appelait, avant son mariage, mademoiselle Amable Voïart. Sa mère, soeur du ministre Bouchotte, la laissa orpheline à sept ans. Heureusement, quelques années plus tard, la seconde épouse de M. Voïart venait comme nous l'avons dit, consacrer à la jeune fille tous les soins qu'on peut attendre d'une véritable mère. Mademoiselle Amable Voïart fut très-précoce: des l'âge de neuf ans, elle s'exerçait déjà à rimer, et elle avait à peine dix-sept ans lorsque _le Mercure_ publia une idylle anonyme qui lui avait été surprise, et qui fut remarquée par madame de Genlis, par MM. de Ségur, Tissot et de Jouy.

En 1816, elle épousa M. Testu, qui encouragea de tout son pouvoir le développement du talent qui s'annonçait chez sa femme. A partir de 1820, madame Tastu envoya successivement aux concours de l'académie des jeux floraux quatre pièces de vers: _la Veille de Noël, l'Étoile et la Lyre, le Retour à la Chapelle et le Dernier Jour de l'Année_, qui obtinrent les honneurs du lis d'argent, de l'amarante d'or et du souci d'argent. En 1821, elle publia sa _Chevalerie française_, volume de prose mêlée de romances où elle essayait de décrire la vie des Chevaliers d'autrefois; en 1826, elle recueillit en un volume les poésies qu'elle avait composées depuis son mariage; en 1829 elle entreprenait la tâche un peu rude, pour une femme surtout, de résumer, dans ses Chroniques de France (1 vol. de vers in-8º) la physionomie de cinq siècles de notre histoire; en 1835, un nouveau volume paraissait sous le titre de _Poésies nouvelles._ Outre ces ouvrages, madame Tastu a encore produit deux volumes de nouvelles en prose, plusieurs livres d'éducation et plusieurs traductions, parmi lesquels nous citerons un _Cours d'Histoire de France; l'Éducation maternelle; la Suite d'une Fanide_, ouvrage commencé par madame Guizot, et une traduction de Robinson, accompagnée d'une notice sur Daniel Defoe. Pour n'omettre aucun des titres de madame Tastu, nous devons ajouter à l'énumération de ses triomphes académiques le prix décerné par l'Académie française à son éloge du madame de Sévigné.

Madame Tastu n'est pas une femme supérieure, sans doute; mais quand nous lui auront reproché la manie raisonneuse par laquelle elle s'est laissé égarer dans une nouvelle intitulée _Fabien le Rêveur,_ l'érudition en matière d'économie politique et de philosophie dont elle fait étalage dans le même opuscule, nous pourrons dire que c'est une femme d'un talent simple, vrai, chaste et châtié. Peu de femmes écrivent avec autant du pureté et de lucidité qu'elle notre langue; bien peu surtout oublient aussi rarement qu'elle leur sexe quand elles écrivent. Aux yeux de madame Tastu, la littérature doit être, pour une femme, un passe-temps et non une carrière, un délassement et non une occupation exclusive. Elle parle des devoirs imposés à son sexe avec une modestie qui lui ferait trouver grâce devant le juge le plus sévère:

As-tu réglé dans ton modeste empire Tous les travaux, les repas, les loisirs, Tu peux alors accorder à la lyre Quelques instants ravis à tes plaisirs.

Nous ne doutons pas que, malgré la fécondité de sa plume, madame Tastu soit toujours restée fidèle à ce principe de sagesse et de bonté, dont l'observation est le litre le plus honorable d'une femme.

Pour donner une idée de la manière large, vigoureuse et sévère dont madame Tastu sait quelquefois se servir d'une plume, nous extrairons de son étude sur _le Dante_ les quelques vers suivants, où elle essaie d'esquisser le portrait du poète:

Que vois-je là?... C'est lui! sa taille haute et droite Dessine sa maigreur sous une robe étroite; Narguant de sa roideur nos tissus assouplis, De ses épaules tombe une chape à longs plis; Du chaperon pendant sa tête enveloppée S'incline quelque peu, grave et préoccupée Et sur son front se courbe un laurier desséché, Que le feu de l'abîme a peut-être touché. Lent et fier dans son geste, et calme dans sa pose... Le repos du lion, alors qu'il se repose.

Madame Tastu est un de ces écrivains heureux qu'on aime sans les connaître autrement que par leurs écrits. Elle est de ces écrivains que le respect d'eux-mêmes et de leur public n'abandonne jamais, et dont les livres, intéressants pour tous les âges, peuvent passer des mains de l'adolescent à celles de la jeune fille, sans que le père ou la mère de famille aient à exercer sur ces livres d'autre contrôle que la vérification du nom d'auteur. Dans tout ce qui émane de la plume de madame Tastu, il y a de la décence, du coeur, de la sagesse, du bon goût, une douce et simple philosophie, le reflet d'une belle âme, pour résumer notre sentiment en un mot. Il n'y aurait jamais trop d'écrivains,--hommes ou femmes,--si l'on pouvait dire avec vérité, de chacun d'eux, ce que nous sommes heureux de pouvoir dire ici de madame Tastu.

MADAME ANCELOT.

Pour apprécier le mérite de madame Ancelot, il nous suffira de prendre au hasard, dans ses oeuvres, les deux volumes de prose qu'elle a intitulés _Gabrielle_. Ce roman, dont la fable n'est pas embarrassée de l'attirail compliqué de faits et d'incidents, ressource ordinaire des écrivains qui n'ont guère de ressources en eux-mêmes, attache à la fois l'esprit et le coeur, et atteste chez l'auteur un véritable talent d'observation. Le drame est tout intérieur; il se passe dans les profondeurs de l'âme des personnages mis en scène, au lieu d'éclater en faits tumultueux. Madame Ancelot n'a cherché l'intérêt que dans le développement de certains caractères qu'on peut considérer comme des types sociaux, et elle y a réussi. Ce genre de composition littéraire est un des plus difficiles, mais aussi des plus glorieux: car, cherchant toujours certains côtés de la nature humaine, il ne procure jamais un plaisir à l'esprit sans lui apporter un enseignement, Il y a dans le roman de _Gabrielle_ de la sensibilité sans fadeur, de la force sans roideur et sans prétentions masculine. Le style en est large, coloré, vigoureux et pur, dernière qualité que nous ne devons pas oublier de constater chez toutes les dames écrivains en qui elle se rencontre.

Madame Ancelot a beaucoup écrit pour le théâtre, quoique ce genre, à notre sens, convienne bien moins que le roman à la nature de son talent. Ce n'est pas sa comédie de _Marie,_ par exemple, qui, malgré l'accueil bienveillant qu'elle a reçu du public sur la scène du Théâtre-Français, pourrait constituer en faveur de madame Ancelot un titre littéraire bien sérieux. Cette pièce, vulgaire de conception, languissante d'allure et pâle de style, n'a guère d'autre mérite que celui de l'intention généreuse qui l'a inspirée, car, sous le fallacieux prétexte d'amuser le public avec une comédie, Madame Ancelot ne s'est proposé évidemment que de prêcher aux femmes dévouement sous trois aspects: le dévouement de la fille, de l'épouse et de la mère.

Ce n'est pas non plus _Madame Roland, drame historique, en trois actes, mêlé de chant,_ qui pourrait classer son auteur parmi les dramaturges dont les noms méritent d'être cités. Ce drame historique mêlé de chant, ragoût assez bizarre, on doit le pressentir au titre seul, et servi, on ne sait trop pourquoi, aux habitués du Vaudeville, est moins un drame qu'une pastorale assez froide, assez embrouillée, et, de plus, fort maussade, puisque la scène, au lieu d'être un joli coin de paysage, est une odieuse et froide prison. Si Cependant on s'obstinait à voir dans _Madame Roland_ un drame, persuadé qu'il est des oeuvres sans caractère et sans portée, que la critique doit avoir hâte d'oublier, nous aimerions mieux n'en pas parler du tout que de dire, même sommairement, notre opinion sur ce drame, où il n'y a rien à noter qu'une action diffuse, une trame bien lâche, beaucoup d'invraisemblance, peu ou pas d'intérêt, et une pauvreté d'idées en rapport avec la vulgarité du style.

Il faut donc oublier les drames de Madame Ancelot, pour ne considérer que ses livres; ou, si l'on ne peut pas tout à fait les oublier, il faut, par exemple, se dédommager de la lecture de _Madame Roland_ par celle de _Gabrielle._ Mais si les oeuvres du madame Ancelot ne sont pas toutes également intéressantes au point de vue littéraire, elles sont toutes également respectables par la noblesse de leurs tendances et la pureté des sources de leur inspiration. Nul écrivain n'a un sentiment plus vif que madame Ancelot de l'honnête, du bien et du beau. Cette gloire est, à nos yeux, la première de toutes, et il nous semble que l'indulgence est facile pour les peccadilles d'esprit de ceux dont le coeur ne faiblit jamais.

MADAME CHARLES REYBAUD

Les principaux ouvrages de madame Charles Reybaud ne forment pas moins de trente ou quarante volumes que nous n'avons pas, Dieu merci, la prétention d'analyser en quelques lignes, et auxquels nous renvoyons purement et simplement nos lecteurs, qui seront beaucoup plus heureux de les juger par eux-mêmes que d'avoir à subir notre appréciation.

Nous leur dirons seulement, à titre d'encouragement, en supposant qu'il soit besoin de courage pour aller au-devant d'un plaisir, que madame Reybaud saura les émouvoir, avec une petite historiette toute simple, autant que d'autres pourraient le faire avec les plus grandes et des plus dramatiques aventures; qu'elle suspendra à son récit rapide, plus de chaleur et de vie, l'attention des plus rebelles, qui, bon gré mal gré, seront entraînés à la suivre avec un intérêt croissant, depuis l'exposition du chaque fable jusqu'à sa dernière péripétie; nous leur dirons que madame Reybaud sait aussi bien écrire que bien penser; qu'elle unit l'exquise sensibilité de la femme à la touche vigoureuse, au dessin ferme et net d'une main d'homme habile; enfin, nous ajouterons que nous ne voulons pas déflorer, par une sèche dissection des oeuvres de cette artiste, les poétiques parfums qu'elles exhalent et que nous convions nos lecteurs à respirer.

Exposition des produits de l'Horticulture.

A L'ORANGERIE DE LA CHAMBRE DES PAIRS.

L'impulsion donnée au goût des fleurs par l'exemple de nos voisins les Anglais et les Belges a fait faire à nos horticulteurs de rapides progrès; chaque année, les expositions publiques, offertes aux Parisiens par les deux sociétés spécialement occupées de propager le culte de Fore et de Pomone, sont plus brillantes, plus riches et plus fréquentées de la foule; chaque année, le nombre des récompensés s'accroît dans la même proportion.

L'exposition de 1844 témoigne principalement du zèle des dames pour l'horticulture. Déjà l'année dernière madame la duchesse d'Orléans avait fondé une médaille d'or de la valeur de 200 francs pour celui des exposants qui ne serait jugé le plus digne par le jury; cette année, outre cette médaille justement enviée et vivement disputée par les concurrents, le jury avait à en distribuer trois autres semblable, offertes, l'une par madame la princesse Adélaïde, les autres par les dames patronnesses de l'horticulture.

Les dames les plus haut placées de l'élite du monde parisien ont eu l'heureuse idée de se constituer en société pour patronner l'horticulture; cette réunion, qui doit exercer sur le progrès de l'horticulture une si salutaire influence, est présidée par madame l'amirale baronne de Mackau; elle a pour secrétaire madame la comtesse de Meulan; ces dames, ainsi que madame la duchesse Decazes, ont bien voulu honorer et embellir de leur présence la distribution des médailles faite aux horticulteurs dans une séance solennelle qui a clos l'exposition.

Il faudrait un volume pour énumérer les milliers de plantes réunies dans l'orangerie du Luxembourg pendant les quatre jours de l'exposition. Les roses ont eu les honneurs de cette solennité. La reine des fleurs y était représentée par des collections dont le nombre, d'après le programme, ne pouvait être moindre de 200. Nous avons représenté la disposition du lot de roses exposé par M. Laflay, de Ville-d'Avray; la plus belle de ses roses nouvellement obtenue de semis, a reçu du jury le nom de la princesse Joinville. Une autre rose, non moins jolie, également nouvelle et inédite, a reçu du jury le nom de madame Adélaïde.

L'un des lots les plus remarquables de l'exposition est celui de M. Lemon, formé de nombreuses variétés d'iris, obtenues de semis, couronnées par un bouquet échantillon yucca gloriosa. Toutes ces plantes joignent à leur mérite réel, résultant de leurs formes gracieuses et de leurs riches couleurs, l'avantage de végéter en pleine terre sous notre climat, et de ne pas dépasser, par leur prix modéré, le budget du simple amateur le moins favorisé de la fortune.

Les riches, pour qui les considérations d'argent ne sont point un obstacle, pouvaient admirer à l'exposition les brillantes orchidées de MM. Morel, Cels et Lhomme. Ces végétaux, aux formes bizarres, à l'odeur enivrante analogue à celle de la vanille, ne peuvent fleurir que sous l'empire d'une température élevée, au sein d'une atmosphère à la fois humide et chaude. Ce sont de belles étrangères que tout le monde ne peut pas se permettre d'héberger; elles ne peuvent accepter chez nous l'hospitalité que dans les serres préparées exprès pour les recevoir.

La partie utile de l'exposition, celle qui produit de quoi satisfaire à la fois la vue, l'odorat et le goût, n'était pas la moins remarquable. La foule des visiteurs portait envie à M. de Rothschild, dont le jardinier, l'un de nos plus habiles praticiens, M. Grison, avait exposé une corbeille de fruits forcés, prunes, pèches, raisins, capable de faire commettre à un saint le péché d'envie, tant ils étaient appétissants. Et quel anachorète aurait pu voir et sentir, sans être tenté d'y goûter, ces ananas monstres, exposés par M. Bergmann, fruits parfaits dont l'odeur suave embaumait toute la salle?

Les objets d'art relatifs à l'horticulture avaient aussi leur part; rien de plus gracieux et de plus varié que les vases en terre cuite de M. Follet, véritables objets d'art, du dessin le plus correct et du goût le plus délicat.

Les fleurs artificielles luttaient hardiment avec les fleurs naturelles, et les affrontaient côte à côte. A moins d'être prévenu, il était impossible de distinguer, des admirables pivoines naturelles exposées par M. Modeste Guérin, les pivoines artificielles de MM. Royer et Grobetty. Les mêmes artistes, dont le public connaît le bel établissement sur le boulevard Montmartre, avaient exposé la branche de paulownia impérialis représentée par un de nos dessins. Le jury a justement récompensé d'une médaille ces imitations si parfaites de ce que le règne végétal offre de plus difficile à reproduire. On sait que le paulownia impérialis, propagé par les soins de M. Neumann, chef des terres au Jardin des Plantes, est désormais acquis à notre climat. C'est le seul arbre d'ornement de pleine terre qui donne des fleurs franchement bleues, de nuance améthyste; ces fleurs exhalent une odeur suave qui en double le prix. Essayer d'imiter une telle fleur, c'était une témérité; le succès n'en est que plus honorable.

Des discours à la fois intéressants et concis ont terminé la solennité de l'exposition. M. Héricart de Thury, avec cet à-propos que peu de gens possèdent au même degré que lui, a su trouver des paroles à la fois flatteuses et vraies d'encouragement et d'éloges pour chacun des heureux vainqueurs auxquels il remettait des médailles au nom de la société royale d'horticulture, heureuse de l'avoir pour président.

Nous osons prédire à nos lecteurs pour l'année prochaine de nouvelles merveilles; car, si bien des progrès ont été accomplis, beaucoup d'autres restent encore à accomplir, et nos horticulteurs, jaloux de l'honneur national, redoublent chaque année de zèle et d'efforts; les lauriers des horticulteurs anglais et belges les empêchent de dormir.

Exposition des Objets d'Art destinés à la Loterie de l'OEuvre du Mont-Carmel, dans le palais du Luxembourg.

A Dieu ne plaise que nous mêlions notre voix à celles des gens qui, désespérant de l'avenir, s'en vont partout criant que les idées généreuses n'ont plus cours dans le monde, et même qu'elles n'y peuvent plus naître. Avouant que les grandes oeuvres sont rares, nous n'en sommes pas moins disposé à reconnaître que la foi n'est pas éteinte, et que parfois d'admirables dévouements se font jour à travers l'égoïsme ou la corruption. La France, principalement, a droit de revendiquer sa place parmi les nations qui travaillent pour le bien-être commun; les gouvernements étrangers peuvent l'aimer peu, les peuples l'honorent, et cela lui suffit.

C'est à la France que l'Europe doit, en réalité, l'oeuvre du Mont-Carmel.

Il est impossible que vous n'ayez pas rencontré sur votre route le frère Charles, un homme jeune encore, portant une longue barbe brune, revêtu d'une robe de bure, marchant droit à son but, pour aller faire la quête au profit du Mont-Carmel. Une oeuvre de religion, et surtout de charité, a été fondée par lui et par le frère Jean-Baptiste sur les hauteurs de la montagne sainte. Dès l'année 1826, grâce aux soins du général Guilleminot, ambassadeur français à Constantinople, a eu lieu le rétablissement du couvent et hospice qui doivent servir de refuge aux voyageurs en Orient. A l'heure qu'il est, un firman de l'empereur de Turquie a assuré aux religieux français la propriété du Mont-Carmel; les murailles du couvent ont été, relevées; mais le bâtiment n'a pas de toiture, mais il manque un grand mur d'enceinte qui le défende contre les Arabes.

Dans une notice où il explique la situation des carmélites, M. Alexandre Dumas a dit: «Déjà le général de l'ordre des Carmes, qui est à Rome, avait voulu, par discrétion, renoncer à de nouvelles quêtes, il craignait, dans une lettre que nous avons lue, _d'éprouver trop et trop de fois la charité des chrétiens, et surtout celle de la France._ Le général comte de Fernig et le baron Taylor, qui savent que la France, par les idées et par les bienfaits, est la nourrice du genre humain, ont rassuré le bon père; et le frère Charles, bien sûr de n'être pas importun, a repris le bâton du frère Jean-Baptiste; il a passé les Alpes, et c'est lui que vous avez vu cet hiver à Paris, partout et chez tous.»

C'était un nouvel appel fait à la France, et il faut proclamer bien haut l'empressement avec lequel les littérateurs et les artistes ont concouru à cette oeuvre généreuse. Les uns ont envoyé des manuscrits, ou des poésies inédites, ou des exemplaires de leurs ouvrages; les autres ont envoyé des peintures, des sculptures, des dessins, des gravures, des lithographies. De telle sorte qu'aujourd'hui, dans une salle de palais de la chambre des pairs, sont exposés tous les envois destinés à l'oeuvre du Mont-Carmel, qu'une loterie aura lieu, et que de charmantes compositions échoiront aux gagnants. Sur dix billets, un lot sortira: nous ne dirons donc pas qu'il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus.

Nous n'avons pas manqué d'aller visiter l'exposition publique des objets donnés en prime par les artistes et les littérateurs français. Les noms de MM. H. Ver net, Ingres, Scheffer, Léon Cogniet, Dauzats, Odier, de Chacaton, Diaz, etc., nous étaient un sûr garant de l'importance de cette exposition, qui a été arrangée par les soins de MM. de Xanteuil, Charles de Tournemine, membres du comité de l'oeuvre du Mont-Carmel, et de M. Chazal, le célèbre peintre de fleurs.

M. Philippoteaux a envoyé _deux arabes_ peints avec son habileté accoutumée; M. Léon Cogniet, qui n'a jamais voyagé dans le pays, a donné _une Petite Femme arabe_ dont la couleur est excellente, et qui étonne par la vérité du costume et de l'expression qu'on remarque dans la figure. Le frère Charles ne se lassait pas d'en faire l'éloge, et qui plus que lui, voyageur intrépide, peut dire si l'oeuvre de M. L. Cogniet est vraie et consciencieuse? Même observation à l'égard d'un petit tableau arabe, par M. de Chacaton. Il est composé d'une façon charmante, et va de pair avec ceux que cet artiste a envoyés au salon du Louvre cette année. Inutile de dire que les toiles de MM. Dauzats et Mayer ont de la valeur. Ces deux artistes ont vu l'Orient; l'exécution seule aurait pu leur manquer, et ils la possèdent à un degré éminent.

Le dessin fort habilement fait a été composé tout exprès par M. Jollivet; c'est une allégorie sur le rétablissement du _Mont-Carmel._ L'art et la littérature couvrent d'un manteau protecteur le temple de l'hospitalité relevé par les mains pieuses des frères carmélites. Le dessin de M. Jollivet est d'une heureuse inspiration. Il était impossible de mieux personnifier l'oeuvre qu'il ne l'a fait.

M. Horace Vernet, le grand artiste, a voulu contribuer puissamment à la loterie, et son tableau, quoique étant d'une petite dimension, a une valeur considérable par la manière dont il est composé. Ce sont les _Lamentations de Jérémie._ Ce sujet, si souvent traité, aurait pu être un écueil, même pour le talent éprouvé de M. Horace Vernet. _Les Lamentations de Jérémie_ font honneur à l'artiste. La composition est simple et large; le tableau a du fini et de l'exécution. Combien de billets de loterie fera prendre la toile de M. Horace Vernet! Rarement son pinceau a mieux rendu sa pensée.

Le beau dessin à la plume, que M. Ingres a fait sortir de ses cartons pour en doter l'oeuvre, n'est pas non plus le moindre objet d'art que contienne la collection. Le style sévère de l'auteur de l'_Apothéose d'Homère_ s'y révèle largement.

L'_Apparition de Béatrix au Dante_ a été parfaitement comprise et exécutée avec talent par M. Henri Delaborde. Il y a dans ce joli tableau de l'harmonie et une certaine teinte radieuse qui va bien au sujet.

Nous nous rappelons avoir vu un dessin de ce tableau dans le Salon de 1840, publié par Challamel.--Le tableau envoyé par M. Odier est le plus grand de tous; il représente une scène dramatique dont le sujet nous échappe, et que le peintre a traité avec son énergie et son talent accoutumés.