L'Illustration, No. 0069, 22 Juin 1844

Part 5

Chapter 53,726 wordsPublic domain

Nous croyons avoir surabondamment établi que, dans notre pensée, le titre de femme de lettres n'implique en soi aucune acception ridicule ni malséante. Il ne peut y avoir de ridicule, ou plutôt de malheur, que dans les prétentions avortées aux qualités que suppose ce titre, dans la laideur qui grimace pour simuler la grâce, dans l'ineptie vaniteuse qui se guinde pour contrefaire les allures du génie. Après cela, et pour en revenir au préjugé que nous avons rappelé on commençant cet article, observons qu'il soulève une double question:

1° La femme ne perd elle rien, comme femme, à s'aventurer dans la carrière littéraire?

2° La femme a-t-elle l'aptitude nécessaire à la culture des lettres?

La première de ces deux questions est toute de sentiment, et, si nous étions consulté, nous répondrions, sans prétendre formuler en axiome notre manière individuelle de sentir, que, pour nous, une femme de lettres ne vaudra jamais une femme. Qu'est-ce, en effet, que la femme de lettres? Un instrument plus ou moins sonore, qui jette au vent toutes ses impressions, une harpe éolienne dont chaque souffle d'air tire un soupir banal,--sortons de la métaphore,--un coeur sans pudiques scrupules, qui se met en évidence pour se faire lire à tout venant, comme un livre ouvert, dont la main la plus brutale, la plus crasseuse a le droit de tourner les feuillets. Or, tout ceci, nous l'avouons, est pour nous l'image renversée de la femme. La femme, telle que nous la concevons, a besoin d'aimer et d'être aimée; mais elle circonscrit ses affections; elle aura, si l'on veut, ce genre de coquetterie qui est l'expression gracieuse du désir de plaire; mais ses coquetteries d'esprit, non plus que ses coquetteries de manières, ne s'adressent pas à un public tout entier, parce que la femme selon nos idées n'a pas le coeur assez large pour vouloir aimer tout le monde ni être aimée de tout le monde; elle ne s'enveloppera pas dans une pruderie sauvage, et ne cuirassera pas sa vertu d'une humeur maussade; mais elle ne stéréotypera pas non plus sur ses lèvres un sourire également provoquant pour tous, et n'entretiendra pas sur ses joues un invariable courant de larmes sentimentales et mélancoliques; elle aura aussi son ambition; mais si elle réussit à répandre quelque bonheur dans le cercle,--toujours étroit autour de nous,--des intimes qui marchent dans la vie, la main cordialement placée dans les nôtres, son ambition sera comblée.

Y a-t-il, dans la femme de lettres, rien qui ressemble à ce portrait? A la femme de lettres il faut le bruit, la renommée, les hommages retentissants, au lieu des joies paisibles, des douces affections et du bonheur recueilli de l'intérieur. Certaines confidences de coeur, que la femme _naturelle_ (si l'on nous permet ce mot) confiera bien bas peut-être, en rougissant de pudeur et d'amour, à l'oreille de l'être aimé, la femme de lettres les chantera sur tous les tons à la foule indifférente et rieuse;--car il faut que la femme de lettres caresse la foule, attire la foule, amuse la foule; c'est son métier.--Or, s'il nous a toujours semblé affligeant que l'écrivain fût obligé de disséquer son âme, en quelque sorte, pour amuser le public, comment plaindre assez la femme réduite à considérer ses émotions les plus intimes, les plus chastes, les plus délicates, comme une denrée à échanger contre les applaudissements du public, qui dira: _pas mal souffert! pas mai pleuré! pas mal prié!_ ou contre un salaire moins noble, sinon aussi creux? Quel enfer pour celles en qui la pudeur vit encore! Pitié pour les malheureuses!

Quant à la seconde question que nous avons indiquée, à savoir si la femme est apte aux travaux littéraires, cette question est, dès longtemps, affirmativement résolue par des faits d'une éclatante évidence. Lasses de juger les passes d'armes des chevaliers de la pensée, et d'adjuger les prix aux vainqueurs, les femmes ont voulu, à leur tour, descendre dans l'arène. C'était leur droit, et quelques-unes ont conquis, sur ce terrain, une position que nulle critique ne saurait leur faire perdre. Nous allons étudier, dans ses manifestations principales, le mouvement littéraire auquel nos contemporaines ont attaché leurs noms, et nous essaierons d'apprécier le talent de celles à qui une action notable peut être attribuée dans ce mouvement. Nous ne serons ni galant ni détracteur; nous voulons seulement être juste; et si notre critique était aussi éclairée qu'elle sera impartiale et sincère, sa valeur ne serait pas douteuse.

MADAME GEORGE SAND.

A la tête des femmes de lettres contemporaines, et sans aucune intention de comparaison (est-il besoin de le dire?), nous placerons un écrivain qui, à n'envisager que son talent, n'est ni un homme ni une femme, mais tout simplement, à notre sens, un des beaux génies littéraires: qui aient lui sur le monde.

Nous savons combien cette opinion doit révolter la classe si nombreuse des gens décidés à ne trouver rien de bon, de beau ni de grand dans le temps où ils vivent; nous savons que les plus modérés ne la considéreront pas autrement que comme un insignifiant paradoxe; mais le premier devoir de la critique est une franchise sans réserve, et, dans cette conviction, nous dirons notre pensée tout entière, au risque de heurter violemment certains préjugés, ou, si l'on veut, certaines idées qui ne seront plus peut-être les préjugés ou les idées de demain.

Madame Sand est, selon nous, un de ces poètes dont l'apparition fait époque dans la vie des peuples. Nul n'aura reproduit avec plus de poésie et de vérité qu'elle la physionomie de la société au milieu de laquelle elle aura vécu. Cette société est à la fois railleuse, frivole et sérieuse, sceptique et croyante, matérialiste et religieuse, positive et rêveuse; elle passe facilement du désespoir à l'espérance, de l'abattement aux élans enthousiastes; eh bien! madame Sand est à la fois ou successivement tout cela; son esprit et son humeur se prêtent avec une merveilleuse souplesse à toutes les fantaisies de cette étrange mobilité. Parfois elle blasphème avec la sauvage énergie de Byron, et rit comme lui de ce rire âpre et sardonique qui fait peur; d'autres fois elle prie et chante comme Lamartine; puis elle pleure et rêve comme l'auteur inspiré d'_Atala_ et de _René._ Au milieu de toutes ces variations, elle ne cesse jamais d'être un grand poète. Nul n'a pénétré plus avant qu'elle dans les mystérieuses profondeurs du coeur humain; nul ne sait prêter aux passions un langage plus émouvant et plus vrai. Nous n'avons rien à dire de la forme de madame Sand; tout le monde en a admiré les beautés resplendissantes, et sa supériorité, sous ce rapport, n'est pas contestable.

On peut constater dès aujourd'hui, ainsi que le remarquait dernièrement un écrivain, deux phases bien distinctes dans la vie littéraire de madame Sand; la première a produit _Indiana, Valentine, Lélia, Jacques, André, Leone-Leoni, Mouprat, l'Uscoque_, etc; à la seconde appartiennent: _Spiridion, les Sept cordes de la lyre, le Compagnon du tour de France, Consuelo et la Comtesse de Rudolstadt. Ce qui distingue profondément ces deux phases, entre lesquelles les _Lettres d'un voyageur_ servent pour ainsi dire d'anneau de transition, c'est la différence de tendances des deux séries d'ouvrages qui les constituent, et le changement notable qui, de l'une à l'autre, s'est opéré dans la manière de l'auteur. Essayons de préciser notre pensée.

Dans les livresque nous avons rapportés à la première phase, les personnages de madame Sand ne dogmatisaient jamais; souffrant ou jouissant, ils sentaient vivement, agissaient de même, en un mot, ils vivaient d'une vie dont le charme poétique vous enivrait. Ces livres étaient pleins de passion, d'émotions entraînantes; le raisonnement, la dialectique, qui n'ont rien de commun avec la poésie, en étaient bannis. Femme et poète, madame Sand était là sur son terrain naturel; elle était reine. Un jour arriva pourtant où ce rôle parut ne plus lui suffire; après avoir remué, avec la puissance qu'on lui connaît, des sentiments et des passions, elle se laissa aller à la fantaisie de remuer ce qu'on appelle des idées; elle voulut monter en chaire, de poète devenir raisonneuse; elle s'attaqua aux plus hautes, nous voulons dire aux plus nébuleuses questions de la métaphysique de la religion, de la politique, et dès lors la dissertation envahit ses romans. Nous aurons le courage de dire, quoi qu'il nous en coûte, qu'en entrant dans cette voie, madame Sand nous semble y avoir fourvoyé une partie de son talent.

Dans ses premiers ouvrages, madame Sand prenait généralement parti pour la faiblesse contre la force, pour la femme contre l'homme, pour la nature humaine contre la compression sociale. Nous savons qu'elle a démenti quelque part, dans ses _Lettres d'un voyageur_, si notre mémoire est fidèle, cette tendance qui n'avait échappé à personne. Là, madame Sand a déclaré, avec une inadmissible modestie, qu'il n'y avait jamais eu _l'ombre d'une idée dans sa tête ni dans ses livres_; qu'en conséquence, ses livres ne pouvaient faire ni bien ni mal, qu'ils _ne pouvaient rien conclure_. Il est impossible d'accepter, dans ses termes, une pareille protestation; tout ce qu'on peut lui accorder, en égard à la bonne foi manifeste qui l'a inspirée, c'est que l'auteur ne s'était peut-être pas rendu un compte exact de la portée de ses écrits, chose assez concevable d'ailleurs, si l'on pense à la fougue passionnée qui devait l'entraîner, lorsqu'une fois il avait pris la plume; mais, pour dire avec le poète que ces écrits ne concluent rien, il faudrait faire un effort de bonne volonté semblable à celui que ferait un homme qui, dans la crainte de contrarier un aveugle, fermerait les yeux en plein midi, pour lui accorder qu'il fait nuit. Incapable du pousser la complaisance à ce pont, nous dirons que madame Sand n'a pas visé sans doute à déposer dans ses premiers ouvrages des conclusions philosophiques contre lesquelles elle proteste; mais que ces conclusions, résultent du mécanisme et des effets des passions mises en jeu dans les créations du poète, y ont été déposées instinctivement, sinon volontairement, et s'y trouvent si bien que les moins attentifs les déduiraient, si elles ne se déduisaient d'elles mêmes.

En harmonie avec le fond, la forme de ces premiers ouvrages était vive, pétulante, fantasque, riche de nuances variées; elle avait une certaine âpreté sauvage, qui, la marquant au coin d'une piquante originalité, lui prêtait un charme nouveau.

Une fois entrée dans sa seconde phase, madame Sand semble avoir voulu faire amende honorable pour tout ce qu'elle avait hasardé de hardiment beau dans la première. Les croyances qu'elle avait si audacieusement sapées d'abord, sans s'en douter (puisqu'elle tient à n'avoir pas eu conscience de ce qu'elle faisait), elle essuya de les reconstruire, ou plutôt elle se mit en quête d'un dogme nouveau; mais jusqu'à présent ses recherches n'ont encore abouti à rien. En voulant innover dans l'ordre des idées fondamentales, elle ne fait que tourner dans le cercle des idées traditionnelles; au lieu d'accepter simplement et humblement ces idées, comme fait la masse, ou de les nier franchement, elle se tourmente pour les élever à une formule supérieure; et l'on est douloureusement surpris lorsqu'on la voit, après bien des efforts, s'arrêter haletante, et comme satisfaite, pour avoir donné des noms nouveaux et passablement obscurs à des choses fort anciennement connues.

En un mot, il nous semble que madame Sand ne prend plus guère la plume sans se promettre de réformer ou de constituer des systèmes importants dans les idées sur lesquelles vivent les sociétés; mais c'est de ses derniers écrits qu'on peut dire avec justesse ce qu'elle disait des premiers: _Ils ne concluent rien_. Pleins d'action, de mouvement et de vie, les romans de la première période de madame Sand comportaient l'enseignement moral, philosophique, si l'on veut, qui est au fond de tout acte humain; tandis que ses ouvrages postérieurs, qu'il serait très-difficile de classer dans aucune catégorie de genre distinct, ne produisent guère sur l'esprit qu'un effet de confusion, de vertige, de fatigue et de doute. Ainsi, bizarre phénomène non prévu par l'auteur sans doute, on peut dire qu'il prouvait très-clairement autrefois des choses auxquelles il ne pensait pas, et que, depuis qu'il a la prétention d'enseigner et de démontrer, il jette ses lecteurs dans un chaos fantastique au milieu duquel il est impossible de rien voir.

En essayant d'exprimer des idées fort obscures en elles-mêmes et assez mal définies dans son esprit peut-être, madame Sand a perdu, par intervalles, plusieurs des qualités de son beau talent. Parfois, son style si brillant s'est terni et a manqué de la vivacité, de l'énergie et du la précieuse clarté qui, d'ordinaire, le caractérisent. Nous devons cependant excepter _Spiridion_, qui, tout en méritant, par le fond, les critiques que nous avons adressées en général à la seconde série des ouvrages de l'auteur, peut être considéré, d'un bout à l'autre, comme une magnifique et sévère étude du style dont on ne s'aviserait jamais de faire honneur à une femme.

Mais il est temps de fermer les livres de madame Sand, auxquels nous nous proposons de consacrer prochainement un examen plus attentif, pour arriver à un dame qui a pris rang parmi les écrivains qui font le plus impitoyablement gémir la presse.

MADAME DE GIRARDIN.

Lorsqu'on a à exprimer un jugement sur les femmes de lettres, il est fort difficile, de concilier les devoirs de la critique avec les égards qu'on doit à un sexe auquel nul n'accorde plus de respect sincère que nous. Pour trouver le courage nécessaire à l'accomplissement d'une pareille tâche, nous avons besoin de nous répéter sans cesse que les femmes qui écrivent pour le public renoncent, pour ainsi dire, volontairement à leur sexe, et qu'en parlant de chacune d'elles ici, nous faisons entièrement abstraction de la femme, pour ne considérer que l'écrivain.

Madame de Girardin, alors mademoiselle Delphine Gay, commença à écrire dans les premières années de la restauration. Nous pouvons, sans trop d'indiscrétion, et peut-être même devons nous dire qu'elle était belle; car il n'y avait dans le monde qu'une voix pour proclamer, chez la jeune débutante, une beauté et un talent qu'elle-même chanta en vers harmonieux, et qui se rendirent de mutuels services. Ce n'était pas trop de ce double don du ciel pour réaliser les grandes choses que mademoiselle Delphine Guy s'était imposées de bonne heure, et dont elle traçait en ces termes le programme à sa jeune ambition:

Mes yeux entrevoyaient la gloire sans effroi, D'un orgueil inconnu je me sentais saisie: Guide-moi, m'écriai-je, ô toi qui m'as choisie; Protège de mon coeur la pure ambition; Je jure d'accomplir ta sainte mission! Elle aura tous mes voeux, cette France adorée! A chanter ses destins ma vie est consacrée. Dusse-je être pour elle immolée à mon tour, Fière d'un si beau sort, dusse-je voir, un jour, Contre mes vers pieux s'armer la calomnie; Dût, comme les hauts faits, _ma gloire être punie,_ Je chanterais encor sur mon brûlant tombeau! Oui, de la vérité rallumant le flambeau, J'enflammerai les coeurs de mon noble délire; On verra l'imposteur trembler devant ma lyre; L'opprimé, qu'oubliait la justice des lois, Viendra me réclamer pour défendre ses droits; _Le héros me cherchant, au jour de sa victoire, Si je ne l'ai chanté doutera de sa gloire Les autels retiendront mes cantiques sacrés, Et fiers, après ma mort, de mes chants inspirés. Les Français me pleurant comme une soeur chérie, M'appelleront, un jour, muse de la patrie._

Ce passage est extrait d'une ode intitulée _la Vision,_ où mademoiselle Delphine Gay célébrait, avec une exaltation de sentiment monarchique vraiment religieuse, le sacre de Charles X. Pour bien comprendre ce passage, il est indispensable de savoir que l'invocation qu'il renferme s'adresse à Jeanne d'Arc, vis-à-vis de laquelle notre jeune muse ne s'en tenait pas à l'hommage d'une admiration banale, mais qu'elle avait prise si sérieusement pour modèle, qu'elle voulait, au risque d'expier même gloire par même supplice, accomplir avec la plume la mission remplie avec l'épée par la pure et sublime héroïne qui sauva la France. Heureusement, si les beaux dévouements sont de tous les temps, le martyre brutal qui a terminé la carrière de Jeanne d'Arc n'est plus guère dans les moeurs du nôtre; en sorte que, si jamais la France peut associer Jeanne d'Arc et madame de Girardin dans sa reconnaissance, nous pouvons espérer qu'elle n'aura pas à les associer dans l'amertume de ses regrets.

Madame de Girardin a abordé tous les genres; prose et vers, romans, contes, odes, élégies, poèmes épiques, romances, théâtre, politique, etc.; quoique, dans plusieurs de ces genres, elle ait eu des succès de nature à tenter l'ambition de bien des hommes de lettres, nous citerons, comme une des choses les plus jolies, les plus simples et le mieux senties, qu'elle ait jamais écrites, quelques vers à son neveu O'Donnel, à qui elle a dédié le conte intitulé la _Tour du prodige_. Madame de Girardin a un talent souple et délicat. Elle a beaucoup vécu dans le monde et l'a observé avec fruit, ce qui donne à son esprit une tournure de scepticisme finement railleur, dont elle abuse quelquefois, mais qu'on lui pardonne volontiers, parce que, en général, elle est amusante. Quoique nous ne soyons guère partisans des travestissements de femmes en hommes, nous ne nous sentons pas le courage nécessaire pour critiquer le ton frondeur, les airs un peu évaporés du vicomte de Launy, parce que nous pourrions bien nous attirer sur les bras tout l'auditoire habituel des causeries du noble vicomte, ce qui ne serait pas une petite affaire. Les lectrices de _la Presse_ surtout ne nous pardonneraient pas de toucher à l'écrivain bien-aimé qui, dernièrement envoie, dans son feuilleton hebdomadaire, plaidait avec tant de verve comique la cause de l'esprit des françaises contre celui des Français; et, quand même la paix avec tout le monde ne serait pas un des premiers besoins de notre nature débonnaire, nous n'aurions jamais la témérité de nous exposer à encourir les colère de ces dames.

MADAME DESBORDES-VALMORE.

Sans compter ses ouvrages en prose, madame Desbordes-Valmore a publié des idylles, des élégies, des romances, des contes d'enfants, des espèces de fables, des poésies diverses, etc.

Mieux inspirée, en général, par l'amitié et l'amour maternel et filial que par l'amour proprement dit, madame Desbordes-Valmore a exprimé assez heureusement ces sentiments dans les pièces de vers intitulées _les Deux Amitiés, Une Mère, le Petit Arthur de Bretagne à la Tour de Rouen, le Rêve de mon Enfant._ Une petite élégie surtout, qu'elle a dédiée à ses enfant, mérite d'être citée, parce qu'elle reflète l'âme de la mère de famille sage, calme, résignée au malheur, et toute dévouée à sa douce mission de mère.

Si madame Desbordes-Valmore consentait à se renfermer toujours dans la sphère modeste des émotions qui reposent le coeur, nous n'aurions guère que des éloges à donner à son talent; lorsque, par exemple, elle chante auprès d'un berceau quoique naïve et douce chanson pour endormir l'enfant qui vient de lui sourire, sa voix a des accents de tendresse émue qui pénètrent l'âme. On aime à suivre les intéressantes causeries dans lesquelles elle essaie l'intelligence des enfants; on s'associe à ses joies d'amie, à ses sentiments de piété filiale, à ses espérances de mère, et l'on se laisse aller à rêver avec elle toute une vie de bonheur calme et de simples devoirs, faciles comme des plaisirs, au coin du foyer domestique.

Mais quand madame Desbordes-Valmore aborde la peinture des passions dangereuses pour la paix de l'âme, les courants de cette atmosphère orageuse troublent son style et entraînent l'auteur à de regrettables écarts d'imagination. Alors on se prend à chercher la fille, la mère, l'amie qui savait si bien vous initier un instant avant aux joies des saintes affections, qui prêtait un langage si aimable à la morale de la vie chrétienne, et l'on a besoin de relire ces douces et consolantes homélies, pour se persuader qu'on n'est pas le jouet d'un rêve.

En parcourant les ouvrages de madame Desbordes-Valmore, on voit qu'elle a contracté l'habitude de vivre dans l'intimité des muses tristes. Elle tourne plus volontiers un regard de mélancolique regret vers le passé qu'un regard d'espérance vers l'avenir. Quand elle sourit, son sourire est brode de tristesse, et il ne faut pas beaucoup d'attention pour remarquer sur ses joues, à défaut de larmes coulant encore, des traces de larmes mal effacées. Son parti pris de la vie n'est guère que de la résignation, et chaque victoire qu'elle remporte sur les aspirations refoulées de sa nature ardente et rêveuse atteste les fatigues de la lutte par laquelle elle a été achetée. Cette habitude de l'âme donne au style et à la pensée de madame Desbordes-Valmore une teinte de mélancolie qui n'est pas sans grâce, un caractère de faiblesse qui ne messied pas à une femme; une chaleur vivifiante s'épanche du coeur du poète sur ses écrit, car madame Desbordes-Valmore est véritablement poète par le coeur; mais elle pourrait améliorer beaucoup son style, en s'étudiant à donner un tour plus sobre à l'expression de sa délicate sensibilité.

MADAME ÉLISE VOÏART.

Madame Élise Voïart, née Petit-Pain, ne fut pas, dans son enfance, un de ces petits prodiges dont les parents tirent vanité et qu'on montre comme des animaux savants; sa mère, femme d'un commerçant de Nancy, lui donna l'éducation qui sied à une jeune fille, c'est-à-dire qu'elle lui inspira le sentiment du devoir, et lui fit contracter l'habitude des soins domestiques qui sont dans les attributions naturelles de la femme. Plus tard, quand mademoiselle Petit-Pain dut songer à se créer des ressources personnelles, elle partit pour Paris, recommandée par M. d'Osmond, évêque de Nancy, à l'impératrice Joséphine, qui lui fit une pension, en attendant qu'elle pût se placer comme _dame_ à la maison d'Économie, qu'on organisait alors. Mais mademoiselle Petit-Pain était destinée à un autre avenir: A vingt ans, elle épousa un ancien administrateur des vivres, M. Voïart, veuf et père de deux enfants, dont l'un, mademoiselle Amable Voïart, devait être un jour madame Tastu.

Retirée à Choisy-le-Roi dès la première année de son mariage, madame Voïart consacra son temps à l'éducation de sa tille adoptive et à l'étude de la littérature, vers laquelle elle se sentait entraînée par un goût très-vif. C'était une vocation bien réelle, sans aucun mélange d'ambition ni de gloriole, car la jeune femme se refusa longtemps d'abord à publier ses essais littéraires; et lorsque enfin elle dut céder aux sollicitations devenues trop instantes des rares personnes qui avaient pu apprécier son talent si modeste, elle chercha dans l'anonymat une sorte de refuge contre la publicité dont ses premières productions allaient courir les chances.

On doit à madame Voïart, entre autres choses _La Vierge d'Arduène_, tradition gauloise; _les Lettres sur les toilette des femme: des Essais sur la Danse antique: la Femme ou les Six Amours_, ouvrage distingué, en 1828, par l'Académie, comme utile aux moeurs, et couronné d'un prix Montyon; plusieurs traditions lorraines, publiées en deux volumes, sous les titres de; _Or, devinez, le Boisseau de Perles, le Poisson d'Avril;_ des traductions assez, nombreuses d'ouvrages anglais et allemands, sans parler de sa collaboration à divers recueils, journaux et revues, tels que _les Cent et Un, les Heures du Soir,_ etc.