L'Illustration, No. 0069, 22 Juin 1844

Part 4

Chapter 43,756 wordsPublic domain

Dans cette boulangerie perfectionnée, dans cette usine où les plus petits détails sont admirablement entendus, les fournées se succèdent régulièrement, et deux fours donnent quarante-huit fournées par jour de 130 kilogrammes chaque: MM. Mouchot pourrait donc suffire à la fourniture de 6,240 kilogrammes par jour. Le chauffe de chaque four exige 300 kilogrammes de coke qui coûtent 14 francs. On a calculé que le chauffage au bois coûterait 21 francs pour un four de même dimension, mais qui ne donnerait que douze fournées en vingt-quatre heures. Les chiffres sont donc dans le rapport de 15 à 48. Or, quand on réfléchit que le pain est une des matières de première nécessité, que son prix influe notablement sur le bien-être des classes pauvres, on regrette de ne pas voir adopter partout la panification nouvelle; qu'on juge quelle économie réaliserait une ville qui consomme chaque jour 2 200 sacs de farine de 159 kilogrammes chaque, si, à la différence de 14 à 18 francs signalée plus haut, on ajoute celle de la force mécanique et de la main d'oeuvre, qui est dans le rapport de 23 à 40 francs. Certes, il y a un grand progrès à réaliser pour les villes populeuses, et l'on regrette qu'à Paris huit à dix établissements comme celui de MM. Mouchot ne viennent pas centraliser au profit des masses ce que font si mal, et souvent avec tant de mauvaise foi, les deux cents boulangers répandus dans les divers quartiers de la capitale. Félicitons MM. Mouchot, qui ont su, à force de persévérance de d'intelligence, vaincre les obstacles sans nombre qu'ils ont rencontrés dans la création de cette nouvelle industrie, et espérons que bientôt les hospices de Paris et la manutention militaire leur emprunteront ce que leurs procédés ont d'économique et d'hygiénique en même temps. La mauvaise qualité du pain de munition est passée en proverbe, et il serait désirable que le ministre de la guerre, qui, dit-on, en a tous les jours à sa table, comprît que le soldat n'a pas, comme lui, le morceau de pain blanc à côté de son dur et malsain pain de munition.

Nous signalerons une autre espère de fours exposé par M. Baudin-Langlois, et qui nous a paru résoudre assez avantageusement le problème de la cuisson du pain. Nous donnons deux dessins de ces fours, où l'on distingue les canaux qui entourent de tous côtés la sole, et qui permettent de chauffer le four et de cuire le pain sans introduire de combustible. Un des avantages de ces fours est leur légèreté, qui permet de les établir sur un train de voilures et de continuer la cuisson du pain tout en leur faisant suivre l'armée dans ses marches.

Un Voyage au long cours à travers la France et la Navarre.

RÉCIT PHILOSOPHIQUE, SENTIMENTAL ET PITTORESQUE.

(Voir t. III, p. 210.)

«Combien de lieues de Paris à Marseille? fit le grand géographe d'un air entendu; oh! il y a loin!» Oscar aimait trop son vieux maître pour insister.

«Mon ami, reprit-il, voulez-vous faire avec moi le voyage de Paris à Marseille?»

Le vieil abbé fut tellement surpris de cette question, que la main lui trembla et que la cuillerée de potage qu'il portait à sa louche se renversa tout entière sur sa poitrine.--Par bonheur, le cher homme; avait l'habitude de passer le bout de sa serviette entre sa cravate et le col de sa redingote, de façon à former sur huit le devant de sa personne un vaste triangle mule de précaution.

Voyager! et jusqu'à Marseille! Le grand géographe qui avait tant étudié les continents et les îles, les golfes et les caps, qui était depuis vingt ans un habitué de la mappemonde, et, dans sa pensée, fréquentait assidûment le plateau du Thibet, hélas! il n'avait jamais fait route que de Meaux à Paris, et de Paris à Meaux! certainement, s'il n'eût pas autant aimé son élève, et autant détesté l'ordre des jésuites, il serait entré dans les _missions_ pour le Japon, l'Inde ou loin; et jamais, sans soupirer, il ne pensait au sort trois fois heureux de ces évangéliseurs qui peuvent, sur des bords reculés, servir en même temps la sainte cause du Christ et celle de la géographie! «Qu'ils beaux les pieds de ces hommes!»

Mais l'abbé Ponceau, qui n'était pas un égoïste, n'avait pas voulu donner à Oscar le conseil de voyager, comme font d'ordinaire les jeunes gens de bon lieu qui veulent voir le monde pour accomplir leur éducation. Oscar n'était jamais sorti de Paris, parce qu'il ne concevait point qu'il y eût quelque chose ou quelqu'un au delà de Paris; la province lui semblait un lieu chimérique, et les préfets des départements étaient pour lui comme des rois de Jérusalem ou des évêques d'Hermopolis.--A Coup sûr, il ne dut pas être médiocrement étonné lorsqu'il reçut de _Marseille_ une lettre d'un _Marseillais_, ami de son père,--ancien ami de son père,--dans laquelle on lui rappelait un vieux projet d'alliance formé par les deux familles. Oscar, encore au berceau, avait été fiancé, à ce qu'il paraît, avec mademoiselle Hermance, dont le portrait accompagnait la lettre susdite.

Oscar aurait certainement trouvé ces fiançailles entre mineurs fort ridicule, si sa fiancée, telle que la faisait son portrait, n'eût point eu de jolis yeux et une bouche souriante, que l'on ne pouvait regarder sans plaisir. Joignez à cela que le maudit air de valse avait dérangé l'économie du coeur du jeune Oscar, et qu'à chaque fois qu'il regardait le médaillon aussitôt les trois mesures lui revenaient en tête, douces, lentes et suaves, comme il les avait entendues, en ce jour d'été, dans cette rue fraîche; si bien que sa fiancée Hermance et l'air de valse ne pouvant plus se séparer, dans la mémoire d'Oscar, finirent par y mêler ensemble, l'une ses jolis yeux, l'autre ses jolies notes; l'une ses lèvres souriantes, l'autre sa douce musique; l'une, enfin, son beau nom d'Hermance, et l'autre le beau temps du jour d'été.

Oscar tira le médaillon et le montra au cher abbé, qui se récria d'admiration, mais pâlit et rougit en apprenant le motif pour lequel la ville de Marseille envoyait à son élève le portrait d'une aussi belle personne. Se marier! Oscar se marier!

«Mon ami, disait Oscar, vous ferez sauter mes petits enfants sur vos genoux,... comme vous m'y avez fait sauter.... vous leur apprendrez la géographie... comme vous me l'avez apprise.»

Le cher abbé se sentit tout attendri, et les raisons d'Oscar en faveur du mariage lui semblèrent si péremptoires, qu'il ne put y répondre qu'en s'essuyant les jeux. Il avait d'ailleurs peu réfléchi sur les matières conjugales, étant par état voué à la vie célibataire; ce qui l'empêcha de faire aucune observation à son élève sur la gravité du parti qu'il prenait. Le mariage marseillais semblait d'ailleurs convenable: un ancien ami, une jolie fille, une jolie dot, et par-dessus le marché, un joli voyage pour aller chercher ces jolies choses-là!

«Mon ami, demanda Oscar, quelle route prendrons-nous pour nous rendre à Marseille?

--Oh! répondit le grand géographe après un moment de réflexion, nous prendrons les messageries royales!»

Lorsqu'on fut au dessert, le vieil abbé, qui pour la première fois mangeait tout de travers et ne proférait que des paroles entrecoupées où le nom de Marseille revenait souvent, s'essuya la bouche avec sa serviette, et tandis que son élève contemplait le médaillon, il dit à demi-voix, comme s'il se parlait à lui-même: «La ville est fort ancienne, ayant été bâtie 633 ans avant la naissance de Notre-Seigneur...

--De quelle ville parlez-vous, mon cher abbé?

--De Marseille... C'était le séjour ordinaire des galères du roi, qui s'y trouvaient en quantité... Parmi les forteresses de la ville, on remarquait surtout le _château Dif_, que l'on avait muni d'une bonne garnison. Cette forteresse était recommandable, en ce qu'elle servait à mettre à la raison les fils de famille qui donnaient du chagrin à leurs supérieurs, par leurs moeurs dépravées et leur mauvaise conduite; en les y tenait le temps qu'on voulait, moyennant une médiocre pension.

--Mais, mon ami, il n'y a plus de ce que vous appelez des fils de famille, et, s'il y en avait encore, on ne les enfermerait point.

--Autres temps, autres moeurs... Son église cathédrale est dédiée à saint Lazare, en mémoire de ce que les persécuteurs de la primitive Église ayant mis Lazare avec Marie-Madeleine et Marthe, ses soeurs, dans un vaisseau sans voiles et sans mariniers, et l'ayant ensuite exposé aux flots de la mer, ce bâtiment après avoir été agité pendant quelque temps, fut conduit par la Providence à Marseille, où Lazare prêcha l'Évangile, fut fait évêque et mourut.

--Certes, mon cher maître, les Marseillais, pour avoir eu de si bons commencements, doivent être des gens fort pieux, D'aventure, connaîtriez-vous quelqu'un dans la ville?

--Non, mon cher enfant; mais tout le monde nous indiquerait si vous n'aviez là un beau-père, le fameux couvent de l'_Observance_ où l'on voit la tête d'un nommé _Bordini_, fils d'un notable de Marseille. Cette tête est, dit-on, d'une grosseur prodigieuse; car quoique cet homme, qui vivait au commencement de l'autre siècle, n'eût que quatre pieds de haut, la tête a un quart de cette hauteur, et trois pieds de tour par le côté, Bordini avait si peu d'esprit, quoique sa tête fût pleine de cervelle, qu'il donna lieu à ce proverbe, lorsqu'on voulait parler d'un homme qui n'avait pas le bon sens: _Il à l'esprit de Bordini_. (1)

--Cela est fort gai, dit Oscar en se levant, et je m'étonne, tout les jours, mon cher maître, que vous connaissiez les endroits où vous n'êtes jamais allé mieux que ceux qui y sont nés. Je suis sûr que vous en remontreriez, sur Marseille, même à mademoiselle Hermance. Mais ne sauriez-vous rien sur les moeurs provençales?

--J'ai toujours pensé, mon ami, que les habitants d'un pays où l'on élève des vers à soie doivent être d'une humeur douce, bienveillante et polie...

--Je voudrais bien, dit Oscar, que mademoiselle Hermance fût un peu musicienne.» Là-dessus il sortit pour faire sa malle _conjugale._

[ Note 1: Voyages historiques de l'Europe, par M. de B. F.-- C. 1er, p. 35.]

CHAPITRE III.

QUI SE PASSE SUR LE CHEMIN DE FER DE PARIS A ORLÉANS.

«Quelle nauséabonde manière de voyager! s'écria le jeune Oscar, qui aimait bien suivre sa fantaisie, mais à la condition qu'elle n'allât pas trop vite.

--La vie humaine est courte,» répondit gravement monsieur l'abbé, enfoncé dans le coin du wagon.

Nos deux personnages étaient seuls dans cette partie de la voiture, seuls avec le petit Van qui regardait par la portière d'un air profond et méditatif.

«Quelle fureur de rapidité, reprit Oscar, nous a fait chausser ces infernales bottes de sept lieues?... Tenez, voici une jolie femme assise sur le talus, je la regarde, je crois qu'elle va répondre à mon regard... et je suis déjà à deux kilomètres de ses jolis yeux. J'avise une petite maison, les fenêtres en sont chargées de fleurs; des têtes blondes de beaux enfants paraissent derrière la persienne entr'ouverte; vite je braque mon lorgnon pour mieux voir de cet aimable aspect... qu'aperçois-je? une affreuse masure enfumée, une fenêtre délabrée, derrière laquelle file une rustique mégère et pleurent de sales marmots... Maintenant vous ne pouvez plus dire: Je passe dans tel endroit;

Le moment où je passe est déjà loin de moi.

Évidemment, il faut être deux pour voyager, comme nous le faisons, sur ces damnés chemins de fer; l'un regarde par derrière, et l'autre par devant; de cette façon, en se communiquant réciproquement ce qu'on aperçoit, l'on a le temps de voir deux fois les objets fugitifs. Mon cher abbé, vous êtes l'homme des souvenirs; mettez la tête à la portière et tournez-vous vers le passé de notre chemin; moi, je suis plutôt l'homme de l'avenir, j'aspire encore au lieu de regretter; je regarderai donc devant nous, autant que me le permettra cette affreuse machine qui nous mène.»

L'abbé se conforma, sans mot dire, au voeu de son jeune ami, et tourna la tête vers Paris, tandis qu'Oscar tendait le nez vers Orléans. Mais tout à coup celui-ci se rejeta avec humeur dans le fond de la voiture, frottant ses yeux et se plaignant d'être aveugle par la fine poussière de charbon que sème sur le chemin la fumée noire de la machine. «Quel ennui! disait-il maussadement; ne pouvoir pas même regarder devant soi! En vérité, nous voyageons comme deux cartons à chapeaux, ou encore comme deux balles de fusil...

--Saisissante image de la vie! répondit d'une voix apostolique le bon abbé. Tant que nous sommes jeunes et avides de nouveautés, notre sens est offusqué et troublé par la poussière des passions, et nous ne voyons sous leur véritable jour et les choses et les hommes que dans la froide saison des souvenirs et des regrets, c'est-à-dire lorsque nous regardons en arrière?

--Mon cher abbé, si vous n'étiez pas un aussi saint homme, marqué d'avance pour le paradis, je vous donnerais volontiers au diable avec vos comparaisons édifiantes. Je me plains à vous de ne point trouver d'impressions sur le chemin de fer, et pour me consoler vous me faites un sermon.»

On arrivait à une station. «Dieu soit loué! s'écria Oscar; voici des compagnons de voyage qui nous viennent.»--Un gros monsieur coiffé d'un énorme chapeau de paille, et portant à son bras un vaste panier dont le couvercle était soulevé, d'un côté, par le goulot d'une bouteille, aidait une jeune et jolie dame à monter dans le wagon, et faisait ensuite lui-même sa pesante ascension.--La jeune dame s'était assise dans le coin, vis-à-vis d'Oscar. «Ma bonne, lui dit le gros monsieur, donne-moi cette place; tu sais que j'aime, en chemin de fer, avoir la main sur le bouton de la portière...

Il faut tout prévoir...» La dame se recula, et le petit Van, séduit apparemment par la bonne grâce de cette nouvelle figure, s'élança des genoux de son maître sur ceux de l'inconnue. «Oh! Le joli petit chien!» disait celle-ci d'une voix douce en caressant la mignonne bête. Et cependant son mari tenait d'une main attentive le bouton de la portière, en répétant; «Il faut tout prévoir... D'abord, au premier choc, je saute en bas, moi!» Puis, s'adressant à Oscar «Ah! monsieur, si au 8 mai, jour néfaste, les portières n'eussent pas été fermées à clef, la France n'aurait peut-être pas en à déplorer autant de victimes... belle invention, ma foi, que ces chemins de fer! Mais madame ma femme me traite de pusillanime parce que j'appréhende ce mode de transport... Ah! si vous aviez vu comme moi les restes des victimes au cimetière Mont-Parnasse... Croiriez-vous, monsieur, que l'autre jour encore...»

Le gros personnage raconta ainsi, l'un après l'autre, tous les sinistres connus dans les annales des chemins de fer, sans en excepter la fameuse partie d'honneur de ces deux champions américains qui fondirent l'un sur l'autre à toute vapeur. Oscar regardait la jeune femme, qui venait de relever tout à fait son voile vert, et il avait, ce semble, un fort légitime motif de la regarder comme il faisait, puisque le petit Van était son chien, et que la jolie voyageuse caressait le petit Van.

L'abbé Ponceau écoutait le mari, et même lui répondait; le digne prêtre professait un respect absolu pour la parole humaine, et il avait le coeur trop naïf pour penser que c'est sottise de répondre à un sot, et bavardage à un bavard. Aussi cherchait-il de toutes ses forces à raffermir le courage du gros homme, et s'évertuait-il à lui prouver par un simple calcul des probabilités qu'il y avait mille chances contre une pour que le convoi arrivât sain et sauf à Orléans.

«Cela se peut, disait le gros homme en hochant la tête d'un air incrédule, mais je ne lâche point le bouton; car enfin, monsieur, si, dans ce déplorable jour du 8 mai, les portières des wagons n'eussent point été fermées etc., etc.

--Mon Dieu! reprenait l'abbé je n'ai jamais été un esprit fort ni un fanfaron, grâce au ciel; et cependant je crois fermement qu'il n'y a pas plus de danger dans ces rapides voitures où nous sommes que dans toute autre. Un voyage a toujours été un péril, et à l'époque même où l'on voyageait aussi lentement que possible, je veux dire par le coche...

--Le coche? fit le gros monsieur.

--Oui, le coche, c'est ainsi qu'on appelait les diligences de l'ancien temps. Vous vous rappelez la fable de La Fontaine:

Six forts chevaux tiraient un coche.

--Très bien, très-bien.

--A cette époque, dis-je, les voyageurs couraient presque à chaque pas de mortels dangers. Je me rappelle, par exemple avoir lu les aventures extraordinaires d'un coche parti de Nantes en Bretagne, et qui demeura plus de deux ans en route avant d'arriver à Paris, lieu de sa destination.

--Deux ans, cela est fort!

--Oui, deux ans, monsieur... C'était vers l'an de grâce 1580, si ma mémoire ne me trompe point...»

Pendant ce dialogue, le petit Van allai! et venait, comme un écervelé, des genoux de son maître sur ceux de la dame; ce qui faisait que les yeux noirs de celui-là rencontraient fort souvent les yeux bleus de celle-ci.

«C'était vers l'an de grâce 1589, le coche, tiré par six chevaux, sortit, de Nantes à la tombée de la nuit. Huit voyageurs s'y trouvaient enfermés, un peu les uns sur les autres: ces voyageurs étaient de condition, d'âge et de sexe différents, ce qui formait une réunion fort piquante...

--Pardon, s'écria le gros monsieur, n'avez-vous point éprouvé une secousse?»

Ce disant, il ouvrait la portière.

«Je n'ai rien ressenti du tout... Ces huit voyageurs avaient eu soin de faire leur testament avant de partir, et de communier comme des malades réduits _in extremis._--Le coche roulait depuis quatre heures au moins, et la nuit était déjà en son milieu, lorsque tout à coup, à la hauteur d'un village nommé Oudon, l'essieu crie et se rompt...»

Comme l'abbé achevait ces mots, une détonation...

Mais avant de continuer notre récit, il nous faut supplier le lecteur de lire avec attention, de relire même au besoin le commencement d'histoire que l'abbé Ponceau vient de raconter. Les aventures du coche de 1580 doivent jouer un rôle marquant dans notre voyage, et l'abbé les reprendra toujours par le commencement, pour toujours s'arrêter à ce fatal endroit: «L'essieu crie et se rompt;» et pourtant l'histoire, sans cesser d'être la même, sera nouvelle à chaque fois qu'on la recommencera.--Qui lira verra.

Comme l'abbé achevait donc ces mots, une détonation épouvantable se fit entendre, et en même temps toutes les voitures du convoi éprouvèrent un choc terrible. La jeune dame fut lancée entre les bras d'Oscar, où elle acheva de s'évanouir; son mari alla durement cogner sa tête contre la paroi opposée du wagon, et s'écorcha le nez en même temps; l'abbé avait le devant des jambes fort endommagé, et il trouvait injuste le reproche qu'Oscar avait fait aux chemins de fer d'être tout à fait dépourvus d'_impressions._

La machine avait éclaté; il n'y avait personne de mort: mais on criait, on s'appelait, on se bousculait au dedans et au dehors des voitures. Cependant, lancé par le choc de l'impériale d'un wagon sur le talus de la voûte, M. Othon Robinard de la Villejoyeuse souillait comme un perdu dans sa magnifique trompe de chasse.

Qu'était-ce que M. Othon Robinard de la Villejoyeuse?--Nous croirions faire injure à un tel personnage si nous ne lui consacrions un chapitre tout entier.--Mais disons tout de suite que M. Othon Robinard de la Villejoyeuse était superbe à voir sonnant la royale à 20 pieds au-dessus du sinistre!

(_La suite à un prochain numéro._)

Albert Aubert.

[M. Othon Robinard de la Villejoyeuse était superbe à voir sonnant la royale à 20 pieds au-dessus du sinistre.]

FEMMES DE LETTRES FRANÇAISES CONTEMPORAINES.

Il a toujours régné contre les femmes vouées aux lettres un préjugé que nous ne voulons ni condamner ni défendre absolument, mais que nous tenons pourtant à constater, parce qu'il n'est pas rare d'entendre dire aujourd'hui que le temps des _femmes savantes_ et des _précieuses ridicules_ est passé. Il y a encore des _femmes savantes_, il y a encore des _précieuses ridicules_, et, qui pis est, il y a encore des complaisants pour les abuser, pour s'extasier devant toutes leurs prétentieuses sottises. Dans l'espèce humaine, les ridicules et les travers se déplacent, changent de formes, mais sont très-peu sujets à disparaître.

Personne ne supposera sans doute que nous pensions à appliquer aux femmes de lettres collectivement des épithètes devenues, entre les mains du génie, d'impérissables stigmates de ridicule; néanmoins, nous commencerons par protester contre toute interprétation qui pourrait tendre à nous prêter l'intention d'une aussi brutale et aussi niaise grossièreté. Ah! bon Dieu! qui donc s'aviserait de honnir le génie parce qu'il s'incarnerait dans une femme? Le génie est une force toute-puissante qui s'impose à tous, quel que soit l'organe qu'il se choisisse; le génie n'a pas plus de sexe que le soleil;--qui donc songerait à se roidir contre la grâce, la sensibilité', l'émotion poétique, parce qu'elles parleraient leur langue naturelle, celle de la femme?--Personne, mais personne moins que nous, certes.--Quand une voix inspirée s'élève de quelque part, nous l'écoutons avec une attention respectueuse, et nous la saluons avec reconnaissance;--si cette voix est celle d'une femme, notre recueillement redouble, et il se mêle à notre émotion je ne sais quoi de religieux et de tendre qui nous remue jusqu'au fond du coeur. C'est assez dire que, pour que l'émotion nous gagne ainsi, il faut quelle soit sentie d'abord par le poète,--homme ou femme,--qui prétend nous l'inspirer;

.............. Si vis me fiere, dolendum est Primum ipsi tibi;

ou plutôt, il ne faut pas que le poète prétende à rien; il ne faut pas qu'il s'évertue à calculer à froid ses effets. La spontanéité d'élan, l'enthousiasme, sont les premiers caractères de sa prédestination divine, et il ne saurait nous entraîner qu'à la condition d'être entraîné lui-même, d'être éloquent sans le savoir, d'obéir enfin, en chantant, au besoin instinctif d'expansion poétique qui accentue si mélodieusement la langue du rossignol.

Au lieu de cela, quand nous voyons un maigre jongleur de mots usurper le nom et les allures du poète; quand nous voyons quelqu'un, chatouillé par les appétits extravagants et une vanité mesquine, qu'il peut se faire l'illusion de prendre pour une ambition généreuse, monter sur un tréteau qu'il appellera volontiers un trépied, et faire effort de poumons pour débiter, de là, des sornettes sonores, nous lui disons tout net qu'il se méprend sur sa vocation; et, si ce quelqu'un est une femme, notre pitié sera d'autant plus profonde, notre parole d'autant plus ferme et plus franche, que nous avons plus de respect et de sympathie pour le sexe de la malheureuse qui s'égare ainsi; nous lui dirons: «Comment pouvez-vous abdiquer la modestie, la première des vertus dont vous devez être parée, la moins contestable de vos grâces, pour donner au public le spectacle de votre ambitieuse impuissance? Revenez à la famille, d'où vous n'auriez jamais dû sortir; revenez à vous-même, et n'oubliez pas désormais qu'une bonne et simple femme vaut toujours mieux qu'un mauvais poète.»