L'Illustration, No. 0069, 22 Juin 1844
Part 2
Aussi, comme de toutes parts on accourt vers cette ville gigantesque! comme on rend hommage à sa prépondérance dans le monde de l'esprit et de la civilisation! comme on salue, de tous les points de l'horizon, son incontestable royauté! Il n'est pas d'artiste, ou de poète, ou d'homme illustre qui ne lui demande de donner sa suprême sanction à son nom et à sa gloire; c'est à Paris qu'on vient puiser sans cesse, comme à une source vive et fécondé; et tandis que nous nous querellons entre nous, tandis que certains hommes, nos compatriotes, contestent la réalité et les bienfaits de notre éducation publique, les étrangers, et les plus illustres, envoient à Paris leurs fils, l'espoir de leur nom, pour commencer ou pour achever de les instruire; ils les exposent à des voyages lointains et périlleux! ils les hasardent à travers les mers! Et pourquoi? Parce que Paris est au bout du voyage, Paris avec son activité sans pareille et sa vive intelligence, Paris' qui tient ouvertes de tous côtés et à tout venant ses voies fécondes!
Voici une nouvelle marquée de cette prédilection qui fait pencher le monde du côté de ces institutions et de ces lumières parisiennes; Méhémet-Ali, une des grandes intelligences de notre temps, Méhémet, le pacha d'Égypte, envoie à Paris deux princes de sa race, son plus jeune fils et le fils d'Ibrahim-Pacha; il les envoie, non pas pour les distraire, non pas pour les promener au milieu de nos places publiques et de nos rues, et pour les divertir de nos spectacles: l'arrivée des deux jeunes princes a un but plus sérieux; c'est pour les mêler à cet immense foyer de travail et d'instruction, c'est pour qu'ils forment leur esprit et leur habileté sur nos leçons et nos exemples, que Méhémet-Ali nous les confie; il entend qu'ils lui reviennent l'esprit solidement orné et tout prêts à soutenir dignement et fortement le rôle élevé et périlleux où leur naissance les appelle.--Ces deux princes, le fils et le petit-fils de Méhémet, sont à peu près de la même époque, la fleur de la jeunesse, de dix-sept à dix-huit ans. On sait que Méhémet-Ali, ce robuste et énergique vieillard, était encore père à un âge où l'on ne compte plus d'ordinaire que sur ses petits-fils; c'est ainsi que s'explique cette égalité d'années entre son plus jeune rejeton et le fils d'Ibrahim-Pacha qui l'accompagne.
Cependant, soyons fiers pour notre pays de cet hommage qu'on rend à sa puissance intellectuelle, du nord au midi, de l'orient à l'occident; que nos entrailles filiales s'en émeuvent! et puisse ceux qui nous gouvernent comprendre toujours ce qu'il y qu'il y a de forces et de ressources dans une nation qui répand ainsi le sentiment de sa supériorité à toutes les extrémités de l'univers!
Les jeunes princes égyptiens arriveront dans quinze jours; l'un est destiné à la marine, l'autre à l'artillerie; celui-ci pourra fraterniser avec le duc de Montpensier, celui-là avec le prince de Joinville; et peut-être un jour les verra-t-on manoeuvrer ensemble, brûler de la poudre et prendre quelque noble revanche de Saint Jean d'Acre et de Beyrouth!
La plus ancienne et la plus vieille actrice de Paris vient de mourir: elle se nommait madame Baroyer et avait dépassé le chiffre de quatre-vingts ans; madame Baroyer est complètement inconnue au public d'aujourd'hui; dites à ce public nouveau-né: «Eh bien! la mère Baroyer est morte!» Il vous répondra, du plus beau sang-froid du monde: «Connais pas!» Mais les vieux de la vieille, c'est-à-dire ce qui reste des anciens de la révolution et de l'empire, ont tressailli à la nouvelle de ce cette mort; tous les souvenirs de leur jeunesse se sont éveillés; les débris du Caveau et des soupers d'Épicure, les vétérans de la chanson et du vaudeville impérial ont pris le deuil; madame Baroyer, en effet, avait été une de leurs plus spirituelles et de leurs plus aimables servantes; après avoir commencé ses premières armes au bon temps de la gaudriole et de la chanson, elle avait continué de desservir Momus, connue on disait de son temps, sous mademoiselle Montansier, et ainsi de suite, depuis Brunet jusqu'à Tiercelin et à Potier; nous autres même, qui datons notre cours dramatique de la restauration, vous et moi, mes chers contemporains, nous avons entrevu une ride de madame Baroyer; c'était vers 1821, elle fredonnait encore au théâtre des Variétés, dans les rôles de duègnes; et dès ce temps-là, la chère femme paraissait avoir plus de cent ans; vous comprenez, bien qu'elle n'avait pas dû rajeunir depuis.
Enfin elle est morte! et l'on ne dira pas d'elle ce qu'on a dit de la rose; «Elle a vécu l'espace d'un matin.»
Ce n'était plus, dans ses dernières années, qu'une vieille décrépite, presque en haillons. Vous avez dû la rencontrer plus d'une fois, sans vous en douter, sur le boulevard Montmartre, aux environs du théâtre des Variétés, où elle venait de temps en temps rôder, comme on vient revoir le lieu de sa naissance un peu avant de s'en aller à sa tombe. La dernière fois que je rencontrai la vieille Baroyer allant clopin-clopant, je donnais le bras à un vaudevilliste de l'empire, un des deux ou trois qui survivent. «Voici la Baroyer,» me dit-il; puis, s'approchant d'elle, il ajouta; «Eh bien! ma pauvre Broyer, où sont nos chansons et nos amours!--Ils sont bien loin, répondit-elle d'une voix chevrotante, et ce n'est pas avec nos mauvaises jambes que je les rattraperai.--Adieu, ma vieille!--Bonsoir, mon vieux!»
M. Kirsch a pris noblement sa revanche. Vous connaissez les mésaventures de M. Kirsch l'aéronaute; deux ou trois voyages aérostatiques bravement tentés par lui avaient complètement échoué. Tantôt le ballon avait crevé, tantôt il s'était accroché à un arbre, tantôt il avait joué le rôle d'un cheval rétif qui ne veut pas marcher, malgré le fouet et l'éperon. M. Kirsch était au désespoir, et notez bien que le commissaire de police et le public s'étaient montrés pour lui sans miséricorde: une fois le pauvre Kirsch avait vu sa recette saisie comme illicite; une autre fois, les spectateurs mécontents avaient tout brisé, ballon, chaises, tables, portes, et le reste.
Un autre que M. Kirsch se serait résigné à vivre terre à terre; mais M. Kirsch a plus de vergogne que cela; il a recommencé de plus belle, et deux ascensions victorieuses l'ont enfin magnifiquement réhabilité. M. Kirsch, qu'on raillait il y a un mois, est maintenant un homme intrépide et surprenant; il a été aux nues. M. Kirsch cependant tenait à convaincre les plus incrédules; et, l'autre jour, dans son dernier voyage, il est resté près de vingt quatre heures absent, volant à travers les nuées, dans l'immensité. Qu'est devenu M. Kirsch? disait-on. Blessé des injustices de la terre, est-il allé faire un établissement dans la lune; ou bien s'est-il contenté de rendre une visite de politesse à Venus, à Mars ou à Saturne? Madame Kirsch était fort inquiète, et se disposait déjà à chercher son mari dans le ciel et sa banlieue, et à le faire afficher dans toutes les étoiles; tout à coup M. Kirsch a reparu, il était descendu tranquillement et sans accident au beau milieu d'un pré fleuri, à quelques lieues de Paris, jouissant de son triomphe.
Un journal a raconté que madame Kirsch s'était aperçue qu'en partant son mari avait oublié sa bourse; madame Kirsch en témoignait beaucoup d'inquiétude; pourquoi donc? Là-haut, certainement, dans le royaume des mages et des étoiles, on se serait fait un vrai plaisir d'héberger gratis un si vaillant et si habile aéronaute; et pas une planète, j'en suis sûr, n'aurait eu la grossièreté de lui présenter la carte.
Les journaux nous racontent tous les jours des prodiges de l'autre monde. Hier encore, je lisais ceci dans une de ces feuilles véridiques: «Une femme s'est jetée d'un cinquième étage dans la rue Popincourt; elle en a été quitte pour quelques contusions.» Le lendemain, un autre journal fournissait à ses honnêtes lecteurs le trait suivant: Un couvreur est tombé hier d'un toit qu'il était occupé à réparer. A Aussitôt le concierge de la maison de crier au secours et d'aller chercher le médecin; tandis qu'il courait ainsi, le maçon se relevait et disait: «Ah! ce n'est rien; je vais boire un coup! et il entrait au cabaret voisin, où l'Esculape, en arrivant, le trouva bravement attablé. «Je croyais que de tels miracles ne s'étaient pas renouvelés depuis Sganarelle, le médecin malgré lui, qui vit, comme on sait, un enfant choir du haut d'un clocher, et aussitôt prendre sa course et aller jouer à la fuselle. Si le bon Sganarelle revenait, certes il se trouverait détrôné; vous verrez que bientôt le plus sûr moyen d'être parfaitement ingambe et de se préserver de toute paralysie, sciatique, goutte et rhumatisme, sera de se précipiter tous les matins, pendant un mois ou deux, du haut de la Colonne ou des tours de Notre-Dame.
Si les gens qui tombent sur le pavé d'un cinquième étage ne s'en portent que mieux, il est moins prudent, à ce qu'il paraît, de tomber dans l'eau; l'eau en est encore à la vieille routine et noie son monde. On a retiré, cette semaine, de la Seine, vers le pont d'Austerlitz, un pauvre diable, qui venait de s'y noyer; un passe-port trouvé sur lui a constaté que le malheureux s'appelait Parapluie; tout Parapluie qu'il était, il n'en était pas moins trempé jusqu'aux os. Atroce ironie!
Hâtez-vous! _la Sirène_ va clore ses chants! hâtez-vous! _Antigone_ va plier bagage. M. Roger, de l'Opéra Comique, prend son congé, et force ainsi _la Sirène_ à se taire; l'Odéon ferme ses portes pour toute la canule et met _Antigone_ au frais pendant les mois de juillet et d'août, pour la retrouver à l'automne parfaitement conservée.
Exposition des Produits des Manufactures de Sèvres, des Gobelins et de Beauvais.
En 1738, le marquis de Fulvy, gouverneur du château de Vincennes, employa toute sa fortune à le fondation d'une manufacture de porcelaine. Elle resta à Vincennes jusqu'en 1750, époque où les fermiers généraux en devinrent propriétaires. Alors ils firent bâtir la grande manufacture que l'on voit aujourd'hui à Sèvres, et ils y transportèrent l'établissement fondé par le marquis de Fulvy. Louis XIV acquit cette manufacture en 1759; depuis, elle a toujours fait partie du domaine de la couronne, et a marché de progrès en progrès, sans cesse protégée, surveillée, améliorée par les hommes les plus habiles et les plus spéciaux.
Le nombre des objets exposés aujourd'hui n'est pas considérable, ou du moins ne paraît pas considérable pour les amateurs qui, cette année, ont eu déjà à visiter plusieurs expositions dont les livrets seuls faisaient peur; mais à défaut de la quantité, nous avons ici la qualité: faut-il nous plaindre?
Trois divisions forment l'exposition des porcelaines; ce sont _les grandes pièces diverses, les vases_ et _les services de déjeuner._
Et d'abord, nous nous sommes arrêté longtemps devant un grand meuble, dit _jardini re de saina_, meuble ayant six pieds, portant une cuvette hexagone, et dans son milieu une grande jatte à fleurs. Il est composé et exécuté entièrement par M. Hyacinthe Régnier. Rien n'égale la richesse de cette jardinière, qui brille par l'originalité de l'ensemble, et à laquelle le goût le plus sévère ne pourrait reprocher que le manque d'harmonie dans les détails. On y remarque les portraits de Tournefort, de Varron, de Virgile, de Robin, de Théophraste et de Thouin. Ce meuble paraît avoir de la solidité, chose difficile à obtenir avec la porcelaine; les couleurs en sont d'une extrême délicatesse et d'une élégante simplicité.
Le _cabinet chinois_, meuble en forme d'armoire porté sur une console, fait honneur à M. Léon Fenchère, qui en a composé l'ensemble général et les détails. Les peintures surtout sont charmantes; elles sont exécutées d'après des tableaux à l'huile du M. A. Borget, sur des dessins que ce peintre a faits sur les lieux. Nous citerons parmi les sujets les plus heureux, le bateau de mandarin sur un des canaux de Hottan, faubourg de Canton,--une ravissante vue de Canton,--et la promenade du poète Lil-tai-pé, composition qui plût par le naturel. Les artistes qui ont travaillé au cabinet chinois n'ont fait aucun ornement d'imitation de style chinois, suivant l'avis du Chenavard, d'après lequel «il n'y a pas de mauvais style qui n'ait quelque chose de réellement original, et qui ne soit acceptable avec réserve, quand on ne le mêle pas avec un autre style.» Ce meuble ne pourrait guère être reproduit, car les peintures en font le principal mérite.
Le _Guéridon_ est, sous tous les rapports, magnifique; des grappes de raison peintes forment le cordon qui entoure la table, et qui est coupé à intervalles égaux par des enfants en porcelaine sculptée, placés dans une sorte de conque marine. Le plateau comprend sept vues, une grande et six petites. La première est celle de Saint-Cloud vue des hauteurs de Sèvres; elle est placée au milieu. Les six autres sont celle de Rouen, prise des hauteurs de Sainte-Catherine; de Saint-Germain-en-Laye, prise des hauteurs de Luciennes; de Château-Gaillard, aux Andelys; du pont de Vernon et côte de Vermael, et du château de la Roche-Guyon. Çà et là sont placés en camées les attributs du commerce, de l'industrie et de la navigation fluviale. Le guéridon, tout or et porcelaine, a, dit-on, une valeur de 18,000 fr. Les peintures ont été exécutées par M. Langlade; les ornements ont été composés par M. Leloy, et exécutés par M. Didier. Le pied est fait d'après une composition de feu Chenavard. Comme peinture, le guéridon va presque de pair avec le cabinet chinois.
Cinq tableaux pour un coffret destine à la reine, représentent quelques actes maritimes de. M. le prince de Joinville, sont d'une belle exécution, le coffret n'est pas terminé.
Nous avons remarqué un cadre en bronze et en porcelaine pour la copie de la _Vierge au voile_ de Raphaël, faite sur porcelaine en 1831, par madame Jacotot. Tous les modèles de ce cadre, composés et exécutés par M. Klagmann, produisent un grand effet et rappellent les plus charmants ouvrages de cet artiste. Les bronzes sont de M. Demere. La _Vierge au voile,_ si richement encadrée, doit être donnée au pape par le roi.
Les grandes pièces diverses de cette année l'emportent de beaucoup sur celles que nous avons vues à la dernière exposition; les vases n'arrivent pas à la même supériorité. En général, leur forme est lourde et leurs ornements n'ont pas de caractère.
Un très-grand vase, forme Médicis, a un ensemble sévère. Les fleurs et les oiseaux qui y sont peints sont d'une parfaite exécution; des feuilles de trèfle, d'une couleur et d'un dessin excellent forment un cordon autour du vase, dont les garnitures dorées manquent tout à fait de délicatesse.
Deux moyens vases dits _cordeliers_, deux autres moyens vases dits _avates_, plaisent surtout par leurs ornements, tandis que leur forme, au contraire est lourde ou étrange. On admire sur les premières des guirlandes de fruits et de fleurs, par M. Jacoldur, et sur les secondes, de délicieuses copies de dessins arabes.
Un vase de M. Henri Tripieti, au fond bleu mat aux ornements, figures et bas-relief blanc mat a une grande originalité; c'est ce qu'on appelle un base-biscuit. Le bas-relief représente les vendanges antiques; il est d'une beauté remarquable sous le rapport de la sculpture et sous le rapport de l'exécution de la porcelaine, due au talent de MM. Delahaye et Mascret.
Mais les vases les plus curieux, les plus complètement réussis, sont sans contredit ceux dont la forme égyptienne a été copiée des dessins gravés sur les murs des tombeaux de Thèbes, et communiqués par M. Champollion. Les ornements répondent bien à la forme de ces vases; ils ont été puisés aux mêmes sources antiques, par M. Huard. Nous ne nous étendrons pas longuement sur leur caractère et sur leur délicatesse, car le lecteur, en les voyant reproduits ici, peut les juger lui-même, à part certains détails qui échappent au crayon du dessinateur.
Nous n'admirons que très-faiblement les vases moyens dits _thésacléen_, en félicitant M. Fontaine, qui en est l'auteur, des charmantes guirlandes de fleurs qui forment leur ornementation.--Les _vases Adélaïde_, petits ou sur piédestaux, ont peu de grâce; les premiers, néanmoins, ont des ornements fort beaux, en couleur d'émail.--Le vase en forme de coupe, dit _cratère_, est superbe, et atteindrait à la perfection, si la couronne de fleurs qui y est dessinée avait plus de brillant.
Sous les numéros 18, 19 et 20, sont exposées trois coupes à réseaux dans le style chinois. Ces coupes ont une délicatesse remarquable; la dernière a une fort belle décoration en or et couleur. Toutefois ni l'une ni l'autre ne sauraient approcher de la petite coupe dite _cassolette_, dont le fond est vert et pourpre, avec un cartel de fleurs dans un fond de tableau. Si le fini précieux est à bon droit regardé comme la perfection dans ces sortes de travaux, la coupe _cassolette_ mérite nos éloges: aucun autre objet exposé par la manufacture de Sèvres n'est mieux réussi dans le genre.
Des deux _déjeuners_ portant les numéros 22 et 23, le premier est préférable; il est orné de jolis portraits anciens de madame de Bourbon-Penthièvre, de madame la duchesse de Montpensier, du duc de Penthièvre, du duc de Guise, du duc et de la duchesse du Maine. Sur les soucoupes sont peintes des vues diverses du château et du parc d'Eu. M. Moriot a délicieusement sculpté en camée les portraits, et les paysages, composés et exécutés par M. Lebel, sont charmants. Le déjeuner qui nous plaît le moins représente des vues nouvelles du parc de Saint-Cloud, peintures vraiment remarquables de M. Jules André. Mais combien la forme des tasses est lourde! La théière seule est gracieuse.
Ici se terminent les trois divisions que comprend l'exposition des porcelaines de Sèvres. D'autres produits non moins merveilleux du même établissement sont ceux de la peinture sur verre, soit en vitraux de couleur ou teints dans la masse, soit en couleurs vitrifiables appliquées et cuites sur verre ou sur glace.
Le public s'arrête longtemps devant les trois fenêtres pour la chapelle royale de Dreux. L'une représente _saint Louis rendant la justice sous le chêne du bois de Vincennes_, par M. Rouget; les sculptures sont habilement exécutées par M. Ferdinand Régnier, le paysage est de M. Jules André, dont nous avons déjà cité le nom plus haut. L'autre vitrail est un tableau du _Christ au jardin des Oliviers_, par M. Larivière, exécuté par M. Roussel. Le troisième représente le _Christ en croix_, par M. Larivière, exécuté par M. Béranger. Les vitraux sont admirables sans doute, autant par le mérite de l'exécution que par le mérite des difficultés vaincues sous le rapport de la variété des couleurs; mais ils ne sauraient nous satisfaire pleinement au point de vue de l'art, surtout lorsque nous les comparons aux _sept fenêtres pour la chapelle royale d'Amboise_, comprenant _la Vierge_, d'après M. Émile Wattier, et _sainte Anne_, d'après Alonzo Cano, par M. Dubois;--la _sainte_ dite _à la flèche_, et une _sainte tenant un livre_, d'après Zurbaran, par M. Roussel;--_saint Ferdinand_ et _saint Jérôme_, d'après le même, par MM. Eugène Lacoste et A. Apod;--enfin _saint Jean_, d'après André del Sirto, par M. A. April. Des ornements d'encadrement avec figures, dans le style du quinzième siècle, ajoutent à la beauté de ces fenêtres; ils font le plus grand honneur au talent de M. Viollet-Leduc, qui les a composés, et de M. Dubois, qui les a exécutés. Nous avons choisi les deux fenêtres peintes par M. Roussel: elles sont les plus belles. Jamais des peintures de vitrail n'ont été plus brillantes ni plus vigoureuses.
Les _travées de deux fenêtres destinées à l'église de Saint-Flour_ ont peu de variété, et l'on ne s'intéresse guère à la légende que le peintre a composée. Cette imitation du style Louis XIII a pourtant des parties fort remarquables. Tels sont les épisodes de la vie de saint Flour, lorsqu'il fait construire la cathédrale, et lorsqu'il baptise les infidèles. Les ornements et les armoiries qui décorent ces deux travées ne vont pas avec les sujets. Mais, que dire! C'est monseigneur l'évêque de Saint-Flour qui les a demandés.
Il faut féliciter madame Louise Robert pour son _Bouquet de fleurs_, peint en couleurs vitrifiables sur une glace de la manufacture de Cirey. La _Mort de Jésus-Christ_, si nous ne nous trompons, est une partie du beau tableau de feu Gué; le _dernier souper du Christ_ est fort bien rendu aussi par M. Bonnet; seulement, nous reprocherons à l'artiste l'emploi de tons trop jaunes, et des négligences dans les figures. La _Vue du parc de Saint Cloud_, par M. Jules André, donne une juste idée de ce que l'on peut obtenir avec la peinture en couleurs vitrifiables sur glaces. Ce paysage est à la fois une excellente copie de la nature, et une oeuvre d'art hors ligne; mais, à vrai dire, les feuilles des arbres qui composent le premier plan sont d'une forme détestable, c'est en en parlant que l'expression d'_épinards_ n'a pas d'exagération.
Il est hors de doute que nos lecteurs se rappellent le _Massacre des Mameluks_, un des plus magnifiques tableaux de M. Horace Vernet, tableau qui, après avoir fait l'admiration des amateurs lorsqu'il parut à l'exposition du Louvre, fut acheté par le gouvernement, et se trouve placé, à l'heure qu'il est dans le musée du Luxembourg. Une tapisserie des Gobelins l'a reproduit, et cela d'une façon si supérieure, que, de loin, il est permis de s'y tromper et de croire que l'on à l'original devant les yeux. Les draperies et accessoires sont rendus admirablement, et sans les figures, qui sont par trop basanées, cette tapisserie ferait illusion complète. Les vêtements de l'esclave noir ont une transparence étonnante; le lion a beaucoup de relief, la tête du pacha est bonne.
Notre opinion serait la même à l'égard du _Martyre de saint Étienne_, si la figure du saint avait moins de fadeur, et par contre plus de caractère. Nous nous souvenons toutefois du tableau de M. Mauzaisse, et ce ne sont pas les artistes en tapisseries que nous pouvons accuser ici. On devrait mieux choisir leurs modèles, et ne faire copier que des toiles généralement reconnues belles.
Le _Portrait en pied du roi_, par M. Winterhalter, est très-brillant, trop brillant peut-être, car l'on y trouve peu d'harmonie dans les couleurs; néanmoins l'effet général est satisfaisant; les chairs ont de la vigueur; la main droite, par exemple, est trop violacée. L'autre _Portrait du roi_ en uniforme de colonel général des hussards, d'après le baron Gérard, a des qualités réelles et un seul défaut capital: on aperçoit le point, et l'on ne doute pas un moment qu'il ne soit fait en tapisserie. Or, il importe que l'on s'y trompe un peu, lorsqu'il s'agit de la reproduction d'un tableau.
A voir l'exposition des produits de la manufacture des Gobelins cette année, on ne peut s'empêcher de remarquer les immenses progrès de cet établissement unique en Europe, et qui n'a de rival en France que la manufacture de Beauvais, si tant est que cette dernière puisse soutenir la comparaison avec elle.
Aucun grand sujet n'a été traité par les artistes de Beauvais, aucune page bien saillante n'a été envoyée au Louvre; cependant il y aurait injustice à méconnaître la valeur de ces tapisseries, et à ne pas en citer quelques-unes devant lesquelles nous nous sommes arrêté volontiers.