L'Illustration, No. 0068, 15 Juin 1844

Part 4

Chapter 43,662 wordsPublic domain

Chacun de nos postes avancés, dans la province de l'Ouest (Oran), est aujourd'hui à portée de l'un de ces marchés, qui réunissent annuellement les deux régions. Boghar commande lu marché des Ouled-Mokhtar; Temet-el-Had, le marché des Ouled-Aïad; Tisrey, le marché des Loha; Saïda, le marché des Djafras; Sebdou, celui d'El-Gor. En s'y établissant d'une manière permanente et définitive, on est le maître de l'Algérie entière, au Nord comme au Sud. L'expérience n'a-t-elle pas d'ailleurs prouvé déjà l'utilité de l'occupation de ces postes-frontières pour asseoir notre domination? N'est-ce pas de Hoghar, de Teniet-el-Had, de Tiaret, de Saïda, où Abd-el-Kader lui-même s'était d'abord établi, que sont parties les expéditions qui ont pu renverser la fortune de cet ennemi aussi persévérant qu'habile, atteindre le haut Chélif, détruire quelques mois plus tard ses derniers réguliers avec son principal khalifah, le chasser du Tell dans le Sahara algérien, et du Sahara dans le Maroc, lui ravir ses moyens d'impôt, de recrutement, d'autorité, assurer de la sorte, derrière notre armée, une sécurité et des facilités coloniales que l'on jugeait impossibles il y a trois ans?

Importants sous le rapport politique et commercial, ces postes avancés ne le sont pas moins sous le rapport militaire, comme point d'appui et de ravitaillement pour nos colonnes expéditionnaires. Celles-ci n'ont pas cessé, pendant les mois d'avril et de mai, de sillonner, dans tous les sens, l'Algérie; et, au 1er mai, les troupes composant l'effectif de l'armée étaient toutes en campagne.

La plus importante des expéditions a été celle qu'a dirigée le gouverneur général en personne dans les montagnes kabyles de l'est d'Alger, pour soumettre ou détruire les tribus de l'ancien kaïdat turc de Sabaou, placées encore sous l'autorité de Ben-Salem, le khalifah d'Abd-el-Kader. A la suite de deux engagements sérieux, les 12 et 17 mai, les rassemblements des Kabyles ont été dispersés.

Après le combat du 17 mai, les Flissah ont fait leur soumission; tous les chefs, conduits par le petit-fils du plus célébré de leurs anciens cheikhs, Ben-Zamoun, vinrent à notre camp, situé sur l'un des points les plus élevés de leurs montagnes. Ils crurent devoir s'excuser d'avoir combattu, et ils le firent en ces termes: «Nous ne pouvions nous dispenser de combattre pour défendre nos foyers; nos femmes n'auraient plus voulu nous regarder, ni préparer nos aliments. Nous avions d'ailleurs promis à Ben-Salem de mourir avec lui, s'il voulait mourir avec nous. S'il eût tenu sa parole, nous nous serions fait tuer jusqu'au dernier; mais il a fui au commencement de l'attaque; nous ne lui devons plus rien.

Il ne reparaîtra plus dans nos montagnes, et nous serons aussi fidèles à la parole que nous vous donnons qu'à celle que nous lui avions donnée.»--Le gouverneur général leur répondit qu'il les estimait davantage pour avoir bien combattu; que les braves guerriers étaient toujours loyaux, et qu'il comptait sur la fidélité au serment qu'ils allaient prêter au roi des français.--Les Kabyles ont, il est vrai, parmi les Arabes la réputation d'être religieux observateurs de leur parole.

Tous les points de la soumission étant réglés, on a procédé, le 21 mai, à l'investiture des chefs principaux et secondaires. La musique jouait, le canon annonçait aux fiers montagnards que le petit-fils de Ben-Zamoun, Sid-Ali-ben-Hussein, acceptait la loi de la France, et avait revêtu le burnous du commandement. Il a été nommé agha des Flissah, tribu composée de dix-neuf fractions, présentant entre elles au combat 8 ou 10,000 hommes armés. On leur a adjoint la confédération des Guechtoula, et plusieurs autres petites tribus habitant au bord de la plaine.

Sous le gouvernement des Turcs, les aghas, avant d'entrer en fonctions, recevaient un breve et, selon l'importance de leur commandement, un burnous ou une gandourah (espèce de chemisette en tissu de laine mélangée de soie, à laquelle sa finesse donne l'aspect de la mousseline, et dont on couvre la tête du fonctionnaire, en le proclamant lors de son investiture); ils recevaient, en outre, un cachet gravé aux frais du beylik et destiné à tenir lieu de signature au bas des ordres émanés d'eux. Ils payaient eux-mêmes au trésor une somme en argent, à titre de droit d'investiture, ainsi que des gratifications à certains fonctionnaires, comme le droit de burnous (hak el burnous), le droit de brevet (hak el thedir). Par compensation, les aghas percevaient des tribus placées sous leurs ordres un droit de joyeux avènement (ferah), au moment même de leur nomination, puis, quand ils passaient dans les tribus, et tout le temps que durait l'exercice de leurs fonctions, des redevances en nature (dhifah), cadeaux d'hospitalité déterminées par l'usage et consistant en grains, volailles, bestiaux, beurre, bois et charbon. Les chefs subordonnés à leur autorité étaient directement nommés par eux, et leur payaient, à leur tour, un droit d'investiture.

Aujourd'hui les principaux aghas sont nommés par ordonnance royale. Au moment de leur investiture, ils prêtent entre les mains soit du gouverneur général, soit des généraux commandant les provinces et délégués par lui, un serment dont la formule est traduite en arabe, et qui est ainsi conçu: «Je jure sur le livre saint (le Koran) placé sous ma main de servir fidèlement le roi des Français et d'obéir exactement aux commandements du général commandant la province, ou à ceux qui me seront de sa part transmis par les généraux sous ses ordres. Je jure d'employer, en toute circonstance, mon autorité d'agha pour le plus grand bien des affaires, et comme il convient à un homme de bien.» Ensuite les aghas reçoivent un burnous d'investiture, avec un brevet en français et en arabe, signé par le ministre de la guerre. Il est dressé de leur prestation de serment un procès-verbal, au pied duquel le général appose sa signature et l'agha son cachet. Les aghas touchent un traitement fixe qui varie, suivant leur importance, depuis 12,000 jusqu'à 4,000 fr.; il leur est accordé aussi une part d'un dixième dans les prises faites sur l'ennemi, et ils sont dispensés de tout droit d'investiture.

Les trois aghaliks ainsi organisés et définitivement constitués par ordonnance royale du 11 juin forment l'un des plus beaux et des plus riches territoires de l'Algérie; il paraît être l'un des plus peuplés, s'il est vrai qu'on y compte 40.000 hommes armés.

Les soumissions du kaïdat de Sebaou et des Flissah, complétées par celle de Ben-Omar, frère de Ben-Salem, ont permis à M. le maréchal Bugeaud, immédiatement après la cérémonie du 25, d'aller s'embarquer à Dellis, escorté par tous les chefs qui avaient reçu l'investiture. De retour à Alger le 27, il en est reparti le 31 pour se rendre à Oran, avec quelques bataillons et une section d'artillerie de montagne. De graves événements ont motivé ce départ précipité, en même temps qu'une concentration de forces imposantes sur la frontière du Maroc.

D'après les dernières nouvelles apportées à Paris par le courrier d'Afrique du 6 mai, les dispositions hostiles du Maroc se seraient déjà manifestées par une agression armée. Muley-Abd-el-Rahman, vaincu par les sollicitations de l'ex-émir et du consul d'Angleterre, se serait enfin décidé à donner officiellement à Abd-el-Kader l'investiture de khalifat, avec le commandement de la province du Riff, la plus orientale de celles qui reconnaissait l'autorité de l'empereur. Cette province s'étend depuis Thaza, à l'ouest, jusqu'à l'Oued-Momdah à l'est. Elle comprend un groupe berbère assez considérable, situé sur le littoral, qui compte de vingt à trente mille fantassins, et, au sud, des Arabes nomades dont la cavalerie s'élève à dix molle hommes. Muley-Abd-el-Rahman aurait, dit-on, déjà envoyé sur la frontière un corps de huit mille hommes, et donné ordre à son fils aîné, gouverneur de la province dont Fès est la capitale, d'organiser au plus tôt un second corps de dix mille hommes, dont il doit prendre le commandement pour soutenir et appuyer l'émir. Le prétexte de cette levée de boucliers serait la violation du territoire marocain par l'établissement du poste frontière de Lalla-Maghma, vis-à-vis d'Oudjda, poste qui est certainement installé sur le territoire algérien, à deux lieues en dedans de ses limites. Un bruit circule d'ailleurs dans le Maroc. C'est que l'ex-consul anglais aurait promis à Muley-Abd-el-Rahman l'appui politique de la nation dont il est le représentant, et même son intervention dans le cas où la flotte française viendrait à opérer un débarquement ou à bombarder les villes de la côte.

Par une dépêche datée du camp de Lalla-Maghma, le 30 mai, dix heures du soir, M. le lieutenant général du Lamoricière rend compte au ministre que son camp a été attaqué le jour même à l'improviste par plusieurs milliers de cavaliers marocains, qui ont été complètement, mis en déroute et repoussés vers Oudjda. Voici, d'après le récit de deux prisonnier échappés au sabre de nos chasseurs, le cause de cette brusque attaque: Un personnage allié à la famille impériale et nommé Sidi-el-Mamoun-ben-Chérif, est arrivé le matin même à Oudjda avec un contingent de 500 Berbères envoyés de Fès par le fils de Muley-Abd-el-Rahman. Sidi-el-Mamoun, emporté par un ardent fanatisme, et stimulé par les partisans d'Abd-el-Kader, a déclaré qu'il voulait au moins voir de près le camp des chrétiens, et s'est mis en marche, malgré la résistance et les observations du gouverneur d'Oudjda, El-Djenaoui, qui, tout objectant les ordres du l'empereur, n'osait opposer un refus absolu à un prince de la famille impériale. L'indiscipline des Berbères, le fanatisme de la cavalerie nègre se sont exaltés de plus en plus en présence des troupes françaises, et le combat s'est engagé.

Quoi qu'il en soit de ce récit, la guerre existe de fait. M. le maréchal Bugeaud avait certainement envisagé la situation comme très-grave, puisqu'il s'est rendu lui-même en toute hâte sur les lieux, et qu'il a fait diriger de nouvelles troupes sur Tlemcen. Les troupes de la subdivision de Mascara, commandées par le maréchal de camp Tempoute, et la colonne partie récemment de la province de Litteri sous le commandement du colonel Eynard, sont à la frontière en mesure de faire leur jonction avec celles aux ordres du maréchal de camp Hedeau et du lieutenant général de Lamorière, auxquels le général Bourjolly et le colonel Cavaignac ont également envoyé des renforts. Outre les troupes transportées d'Alger à Oran par les bateaux à vapeur _l'Acheron, le Cuvier_ et _le Labrador_, deux bataillons du 36e régiment de ligne ont reçu l'ordre de s'embarquer ce mois-ci à Toulon pour Alger, et deux bataillons du 14e à Port-Vendres pour Oran. Enfin, M. le prince de Joinville va porter son pavillon du contre-amiral sur l'un des vaisseaux de l'escadre de Toulon, d'où il doit appareiller le dimanche 16 juin, pour se rendre avec ce vaisseau, accompagné d'une frégate à vapeur, de deux bâtiments à vapeur de moindre force et de plusieurs bâtiments légers en croisière sur les côtes de l'État de Maroc.

Le croquis que nous publions d'un embarquement de soldats a été dessiné à Toulon, où ont été également recueillis les détails suivants:

Lorsqu'un passage doit s'effectuer sur un bateau à vapeur, on embarque les troupes à Castigneau, où se trouve amarré le bateau près de la plage, à dix minutes de la ville. Là, un sous-intendant militaire, assisté d'un commissaire du marine, d'un officier du bord et d'un adjudant du la place, procède à l'appel. Passagers et soldats sont logés sur le pont. S'il y a des couchettes pour les passagers de première classe ou autres, les officiers en ont ordinairement une, pourvu qu'ils ne soient pas trop nombreux. Dans le cas contraire, on fait des emplacements avec de la toile. Bien des passagers préfèrent, à cause de cela, prendre passage sur les gabarres ou tout autre bâtiment ponté. Les armes et bagages des régiments sont placés dans des caisses et embarquées à l'avance. Le soldat n'a sur lui que son havresac, un sac de campement et une couverture en laine roulée au-dessus de son sac de régiment, ou quelquefois en sautoir, comme les officiers portent leur manteau. Les officiers supérieurs sont, admis à la table du commandant du navire; les autres officiers, depuis le grade de capitaine, à celle de l'état-major. Les soldats ont la ration de bord. Ils se munissent ordinairement d'un verre en fer-blanc, appelé quart, mesure de ce qu'on leur distribue de vin, ainsi que d'une cuiller pour manger la soupe, précautions que le mal de mer rend la plupart du temps inutiles.

Un Voyage au long cours à travers la France et la Navarre.

RECIT PHILOSOPHIQUE, SENTIMENTAL ET PITTORESQUE.

CHAPITRE PREMIER.

Où l'on fera connaissance avec les principaux personnages de notre Odyssée.

«J'ai besoin d'un héros! s'écrie Byron au premier vers de _Don Juan, I want a hero!_» Dieu merci, nous n'éprouvons point un pareil besoin, en commençant le récit de ce merveilleux et véridique voyage; nous ne voulons point un héros, ou plutôt nous ne voulons prendre pour héros qu'un être aussi peu héroïque que possible.--Et tel était le jeune Oscar.

Il avait une apparence toute unie, la figure de son âge, les manières de sa condition, qui était honnête; et si sa mère n'eût point été, au temps de l'empire, une lectrice passionnée des poèmes d'Ossiau, le barde de Morven, il est à présumer que notre personnage aurait répondu à un nom mieux d'accord avec son caractère que n'était celui d'Oscar, le fils de Fingal!

Pour de l'esprit, il se félicitait de n'en pas avoir, attendu le mauvais usage qu'en font d'ordinaire ceux qui en ont; ce qui ne l'empêchait point,--comme on le verra dans la suite du voyage,--de dire parfois de très-bons mots avec une admirable tranquillité de voix et de regard, en sorte que sa plaisanterie charmait bien des gens par l'air sérieux et candide qu'elle avait.

Quoiqu'il fût d'ailleurs d'une humeur posée, il ne trouvait rien de plus sot que les jeunes gens graves, «l'espoir du siècle,» qui se sont fait une loi de ne jamais rire, et il partageait tout à fait l'opinion du vieux Nestor de Pylos, qui a juré que la plaisanterie est risible.

--Il n'était point poète lyrique.

--Il ne faisait partie d'aucune congrégation néochrétienne.

--Il ne chantait point la romance, et, s'il jouait agréablement de la flûte, il n'en jouait guère que pour lui.

--Il ne s'exerçait point à la parole dans les conférences politiques de tribuns impubères... «Pourquoi avez-vous désarmé notre flotte? demande un bachelier de l'extrême gauche.--L'Europe nous avait fait des concessions!» répond une jeune _borne_, de la classe de 1844.

--Il ne parlait jamais à son cheval qu'en pur français, sans alliage britannique.

--Il détestait le tapage, si cher aux jeunes Français de toute condition.

--Il ne parlait jamais littérature.

--Il était abonné à _l'Illustration_, dont il a jusqu'ici deviné tous les rébus.--Ce qui ne l'empêchait point d'avoir, dans l'esprit, une pointe de scepticisme.

Quant à sa position sociale, il n'avait ni père, ni mère, ni cousins, ni oncles, ni frères. C'était l'homme le plus orphelin qu'on put imaginer: mais, comme il n'avait jamais connu la joie de la famille, il ne s'en souciait guère, et il n'aurait pas donné un écu pour avoir un parent.--Notez qu'avec de l'argent on peut se procurer des cousins de tout prix.--Il prétendait même, à cause de sa propension naturelle à voir les choses par leur bon côté, que la nature l'avait traité en enfant gâté, puisqu'elle lui avait épargné la douleur de perdre ses ascendants; et souvent il disait qu'on a bien assez affaire de mourir soi-même, sans prendre un intérêt de surcroît dans la mort des autres. Ce n'est pas, cependant, qu'il n'eût un très-bon coeur, mais il croyait que la tendresse n'est point au prix du chagrin, redoutait en tout le trouble de la vie, détestait les occasions de douleur, et se plaignait d'avoir des dents parce qu'il devait les perdre.

Joignez à cela qu'il aimait à suivre le fil de ses idées quand il songeait, comme le fil de l'eau, quand il était sur la rivière,--la pente de son rêve, quand il rêvait, comme la pente de la route, quand il se promenait. Où vous le voyiez, c'était toujours là qu'il allait; et quand vous le preniez amicalement par le bras, en lui faisant faire volte-face, votre chemin se trouvait encore être le sien... jusqu'à l'heure du dîner pourtant, car il ne voulait point, d'une minute, faire attendre son cher abbé, qui certainement ne se serait pas, sans lui, mis à table.

Le cher abbé était l'homme du monde qu'il aimait le mieux, peut-être parce qu'il n'y avait point au monde d'homme plus aimable.

Le jour où l'éducation du jeune Oscar fut accomplie et que son précepteur n'eut plus rien à lui apprendre, le vieil abbé parut, au matin, sur le seuil de la chambre de son élève; il avait un petit paquet enveloppé dans un mouchoir de couleur et passé par le noeud dans la poignée de son parapluie, qui reposait sur son épaule droite.

«Mon cher Oscar, disait-il d'une voix très émue; maintenant, je ne suis plus bon à rien qu'à manger votre pain, et je m'en vais retourner dans mon village, vivre de ma petite rente...»

Le jeune Oscar connut pour la première fois de sa vie, et pour la dernière, nous l'espérons, le sentiment de la colère; mais c'était une colère effroyable, et Oscar jurait, par tous les dieux et tous les diables, que M. l'abbé ne s'en irait point; dût-il être obligé de l'enfermer, à perpétuité, dans sa jolie chambre, qui avait vue sur le jardin.

Si bien que le bon abbé finit par pleurer de tout son coeur, et convenir qu'il était de la dernière impossibilité qu'il s'en allât:

1° Parce qu'il y avait quinze ans qu'il était dans la maison;

2° Parce qu'il avait tenu lieu de père et de mère à son élève;

3º Parce qu'il continuait encore à lui servir de l'un et de l'autre.

Et il fut arrangé que l'ancien précepteur toucherait, comme par le passé, ses modestes honoraires, à titre d'avances sur le gain considérable qu'il devait retirer un jour de son grand ouvrage de géographie ancienne et moderne,--commencé depuis vingt ans au moins.

Car l'abbé Ponceau était un géographe insigne, un géographe à faire pâlir Strabon chez les Romains, el Malte-Brun chez nous. Il est vrai qu'il savait à peine le nom de deux ou trois départements, et ne connaissait pas d'autre chef-lieu que Paris, mais il possédait pertinemment les anciennes lieutenances et prévôtés, les anciens bailliages et gouvernements seigneuriaux, et il vous eût appris qu'autrefois, dans le Roussillon, les hommes étaient vêtus à la française et les femmes à l'espagnole.

Fort instruit au demeurant, mais à la mode de M. Shandy, le père de Tristram, «qui lisait toutes sortes de livres, comme tous ceux qui aiment les livres;» ce qui donnait à sa conversation une apparence bigarrée, sous laquelle pourtant se cachait une sagesse peu commune, et cette finesse discrète des bonnes gens.

L'homme qu'il admirait le plus au monde, c'était l'Anglais sir William Jones, qui, à l'âge de trente-cinq ans, résolut de ne plus apprendre de rudiments d'aucune espèce, mais de se perfectionner d'abord dans les douze langues qu'il savait le mieux:--il en parlait déjà vingt-huit!

L'abbé Ponceau avait soixante ans bien sonnés (grâce à la chasteté inaltérable de sa vie, il n'en paraissait que cinquante), l'oeil doux, les joues grasses et vermeilles, la jambe pote, les mains blanches, le ventre épanoui, toutes ses dents, dont il faisait un usage modeste, des lunettes ordinaires en hiver, et vertes en été, à cause du soleil.--Tel était à peu près le digne homme. Joignez encore qu'il portait la culotte courte, par respect pour les anciens usages, et une longue, redingote noire boutonnée sous le menton.--Au moral, il était très-amoureux de la propreté, ridiculement susceptible à l'endroit de son linge, et se mouchait toujours du côté de l'ourlet. Après cela, un vrai Michel Perrin pour la bonté du coeur et celle de l'esprit.

Et ne dirons-nous point quelques mots ici du petit Van, l'ami de toute la maison, le favori du vieil abbé, et le confident intime d'Oscar? Le petit Van était Hollandais, et de là lui venait son nom, et certainement il mériterait, d'occuper, à lui seul, tout un chapitre dans l'histoire des chiens célèbres; car j'oubliais de vous dire que c'était un petit chien non, gros comme le poing, et tout perdu dans les touffes luisantes de ses longues soies.--Ce n'est point à dire pourtant que le petit Van eût aucun de ces talents de société qui élèvent un chien au-dessus de bien des bipèdes; non, il ne savait point danser le menuet, ni battre du tambour: ni jouer aux cartes, ni même apporter la pantoufle, mais il était incomparable pour aimer son maître: c'était là son unique talent, et vous avouerez qu'en somme celui-là en vaut bien d'autres. Quand le jeune Oscar jouait de la flûte, le petit Van, gravement assis sur son derrière, regardait avec des yeux sérieux le cher musicien, et il faisait entendre à l'unisson je ne sais quel gloussement qui marquait sa joie. Et lorsque son maître s'ingéniait à trouver le nouveau rébus de _l'Illustration,_ Van s'élançait sur la table verte, flairait mystérieusement la maudite charade, et prenait un air pensif.--Une fois le mot trouvé, le petit Van se réjouissait de tout son corps, et aboyait avec allégresse.--Bien certainement ce petit chien-là sera du voyage, et toutes nos sympathies lui sont acquises des à présent.

Maintenant les personnages sont connus suffisamment pour que nous n'ayons point peur de nous mettre en route avec eux. Mais pourquoi se mettaient-ils en route?

CHAPITRE II.

POUR QUELLE AFFAIRE D'IMPORTANCE NOS VOYAGEURS SE METTAIENT EN ROUTE.

Sterne divise le cercle entier des voyageurs comme il suit: voyageurs oisifs, voyageurs curieux, voyageurs menteurs, voyageurs orgueilleux, voyageurs vains, voyageurs sombres; viennent ensuite les voyageurs contraints, les voyageurs criminels, les voyageurs innocents et infortunés, les simples voyageurs, et, enfin, s'il vous plaît, le voyageur sentimental.

Mais le satirique Anglais a évidemment oublié, dans cette classification, une des espèces les plus curieuses de la race en question, je veux dire le voyageur _conjugal._

Voici votre cousin qui fait sa malle avec un soin inaccoutumé, y renfermant moelleusement son plus bel habit noir, sa plus riche cravate de soie, en garnissant tous les vides avec des flacons d'odeurs, des savons parfumés et des gants paille. Manifestement, vous avez devant les yeux un voyageur conjugal.--Tenez! une teinte solennelle se répand sur la figure de votre cousin, un regard patriarcal vient ennoblir ses yeux, et, montant en voiture, le voyageur vous serre gravement la main, comme il convient de faire dans les grandes occasions.--Parti garçon, il reviendra mari, et peut-être père!