L'Illustration, No. 0066, 1 Juin 1844

Part 5

Chapter 53,675 wordsPublic domain

On s'est très-bien trouvé de l'épellation chantée. Ainsi, toute la classe chante l'alphabet en suivant les lettres et en les chantant comme s'il était question de solfier des notes. Ainsi, sur l'air _Ah! vous dirai-je, maman?_ au lieu de chanter do, do, sol, sol, la, la, sol, la classe, en suivant la baguette qui lui montre les lettres, chante A, B, C, D, E, F, G; le plus faible enfant saisit à la fois la note et la lettre, et la leçon est prise; ou bien, sur l'air d'un accord parfait, sol, si, ré, sol, on indique chaque lettre l'une après l'autre:

je vois un A,

je vois un B;

et l'alphabet se trouve ainsi enseigné jusqu'à Z. L'éloquence du geste est permise dans ce mode de lecture, comme accompagnement de la voix. On peut, le bras tendu, montrer les lettres du bout des doigts, fermer le poing, battre la mesure, frapper des mains, lire vite, lire doucement, élever la voix, la baisser, le tout à commandement; l'oreille s'habitue à un certain rhythme, le corps est tenu en activité; le mouvement des bras, celui des pieds, entretiennent la vivacité de circulation, la plénitude de respiration, la turbulence d'action et la précision d'exécution; dans tout cet ensemble l'enfant est entraîné, il vit, il oublie qu'il apprend à lire; et en effet la lecture n'est pas, comme on le voit, le seul résultat de sa leçon. Lorsque ce procédé fut usité pour la première fois par les fondateurs des salles d'asile à Paris, l'un d'eux s'avisa de dire un jour au ministre de l'instruction publique (c'était en 1828): «Monseigneur, nous avons le moyen d'apprendre à lire aux enfants en chantant.--Pourquoi pas en dansant? repartit le ministre, qui croyait repousser une plaisanterie.--Vous avez raison, monseigneur, répliqua l'interlocuteur, _ce serait encore mieux; nous y penserons._» Depuis ce temps il fut mis en usage de gesticuler et de sauter en mesure, tout en chantant: _Je vois un A._ Cette méthode, dit le _Journal des Salles d'Asile_, fait la joie de nos petite disciples. Nous n'assurons pas qu'elle soit la méthode sans pareille, la méthode par excellence; nous n'afficherons pas sur les murailles qu'elle peut procurer une lecture courante en vingt leçons, mais nous affirmerons qu'elle familiarise les enfants des salles d'asile avec la connaissance des lettres, avec celle des sons, avec l'habitude de la mesure, et qu'elle réunit l'utile à l'agréable pour un âge qui a besoin de mouvement autant et plus que d'enseignement.

La mise en rang des enfants avant leur entrée dans la salle, la prière, la lecture, ont été retracés par le crayon des artistes de _l'Illustration._ Ils ont voulu donner aussi à nos lecteurs une vue générale de l'intérieur de la salle de l'asile Cochin, et leur y faire voir jusqu'au lit de camp sur lequel on étend, durant les exercices, ceux des enfants que le sommeil a gagnés. Comme on retient cette jeune population jusqu'au soir, pour donner aux parents la disposition libre de leur journée entière, cette précaution, en quelque sorte maternelle, a plus d'une fois son utilité.--Enfin un dernier dessin représente le prononcé d'une des peines bien légères dont nous avons parlé plus haut. Les lignes suivantes du _Cours normal_ de M. de Gérando expliquent et font apprécier cette innovation heureuse; «On a introduit depuis quelque temps, disait-il, l'institution d'un petit jury, formé par les enfants eux-mêmes, pour prononcer sur les fautes de leurs camarades. Vous trouverez dans cette institution, employée à propos et avec réserve, un moyen d'une heureuse efficacité pour faire réfléchir les enfants sur la moralité des actions, et pour les conduire à consulter le témoignage intime de leur conscience. Et ce qui nous prouve que la conscience leur dicte, en effet, naturellement, les règles du bien et du mal, lorsqu'ils l'interrogent avec une attention sincère et impartiale, c'est que les arrêts prononcés par ces petite jurys sont ordinairement empreints d'une équité remarquable.»

On a vu que tout est calculé pour que chacun des exercices fût une sorte de récréation. Mais pour satisfaire au besoin d'air et pour permettre aux enfants des mouvements plus vifs et plus animés, on les exerce dans les préaux à courir, à gravir, à sauter, à se livrer enfin à des exercices de gymnastiques simples, qui leur développent les muscles en les mettant souvent en activité.

C'est après une journée ainsi remplie que l'enfant retourne, le soir, dans sa famille gai, heureux, n'ayant recueilli que des impressions bienveillantes et morales qu'il reporte au milieu des siens.

Académie des Sciences.

COMPTE RENDU DES TRAVAUX PENDANT LE DERNIER TRIMESTRE DE 1843 ET LE PREMIER TRIMESTRE DE 1844.

(Voir t. I, p. 217, 234, 258; t. II, p. 182, 198, 396 et 394; t. III, p. 26, 58, 134 et 154.)

VII.--Sciences médicales.

_Anatomie et physiologie._--Une note de M. Lacauchie contient la description de nouveaux organes appartenant au système chylifère des mésentères. Ces organes n'existent que dans les replis mésentériques du péritoine; on les suit depuis le commencement de l'intestin jusque dans le méso-rectum, et leur nombre est d'autant plus grand qu'on les observe sur un point plus rapproché de l'estomac. Ce sont de petite corps ellipsoïdes de plus d'un millimètre de longueur dans le sens de leur grand axe, transparents, parcourus dans leur centre par une ligne blanchâtre. Placés entre les deux feuillets du péritoine, ils abondent au voisinage du pancréas et vers la fin de l'intestin grêle autour de la glande chylifère dite pancréas d'Aselli.

Quelle est la nature, quels sont les usages de ces organes? Ces questions sont encore à résoudre. L'auteur de la note pense qu'ils produisent une matière particulière qui vient se mêler au chyle pour le modifier.

Depuis la publication de cette note, M. Pacini a écrit de Pise pour réclamer la priorité de la découverte de ces organes qu'il a décrite en 1840 et qu'il considère comme des dépendances du système nerveux. Il les a rencontrés chez plusieurs mammifères et chez l'homme, sur les nerfs de la vie animale aux mains, aux pieds comme dans le mésentère sur les nerfs de la vie organique. M. Henle, de Zurich, les a également observées chez le chat comme M. Lacauchie et antérieurement à lui. Il partage les opinions de M. Pacini sur la nature de ces organes.

M. Flourens, en présentant à l'Académie un mémoire sur la moelle épinière par M. Misco, anatomiste italien, a fait une courte analyse de ce mémoire. L'auteur conclut de ses recherches qu'au lieu des huit faisceaux que l'on considère comme formant la moelle épinière, il faut en compter dix; il décrit ces faisceaux, dont il a modifié la nomenclature, suivant un usage que nous ne saurions approuver; ne serait-il pas, en effet, plus simple et plus juste de donner, seulement aux deux faisceaux décrits pour la première fois, des noms qui les distinguent des autres, en laissant à ceux-ci les noms sous lesquels on les a toujours connus et qu'ils ont reçus des savants qui les ont découverts. C'est une chose fâcheuse pour la science, et notamment en anatomie, que ce changement de noms qui ne peut que troubler la mémoire et finit par accumuler sur un seul organe quatre ou cinq dénominations, au grand détriment de la clarté du style et au grand désespoir du lecteur.

On doit à M. Gunsburg l'observation d'un fait curieux d'anatomie pathologique qui rappelle les cas analogues communiqués par M. Serres en août 1843. Nous hésitons cependant à considérer comme une dégénérescence ganglionnaire le fait observé par M. Gunsburg. A la suite d'un rhumatisme général très-intense, et pendant lequel les mouvements des membres étaient impossibles, le malade avait recouvré la faculté de mouvoir les bras, mais dans les extrémités inférieures la motilité, resta presque nulle et finit même par cesser complètement. La paralysie du rectum et de la vessie se joignit à celle des jambes; le malade mourut, et à l'autopsie on trouva les quatre troncs nerveux de la troisième et de la quatrième paire sacrée se terminant de chaque côté, après un cours de douze centimètres, à une tumeur blanchâtre de la forme d'une poire, longue, à droite, de deux centimètres sur un centimètre de largeur et trois millimètres d'épaisseur au milieu; la tumeur de gauche avait environ le tiers de la droite en grandeur; les deux troncs nerveux ne se prolongeaient pas au delà de la tumeur.

Ces renflements terminaux examinés au microscope se composaient de fibres nerveuses ramifiées, entrelacées et comprenant entre elles des cellules transparentes aplaties, dans lesquelles on distinguait un noyau et des globules. L'examen des autres nerfs moteurs ni rien offert de particulier.

Nous serions tentés de voir un arrêt de développement plutôt qu'une dégénérescence dans ces troncs nerveux terminés brusquement. La dégénérescence ganglionnaire sur un point n'aurait pas fait disparaître le reste du nerf; d'ailleurs la troisième et la quatrième paire se rendent principalement aux organes génito-urinaires et au rectum; leur altération fait comprendre la paralysie de ces parties, mais les anastomoses qui les unissent entre elles et au reste du plexus sacré ne suffisent pas à expliquer la perte complète du mouvement dans les membres abdominaux dont les nerfs étaient à l'état normal dès leur origine principale.

MM. Sucquet et Dupré ont présenté à l'Académie des mémoires sur différents moyens d'assainir les amphithéâtres d'anatomie et de conserver les cadavres. Le procédé de M. Sucquet consiste à faire macérer les sujets dans une solution de sulfate neutre de zinc. M. Dupré propose de faire pénétrer par une des artères principales les substances antiseptiques, sous forme gazeuse.

M. Maunoir, de Genève, a envoyé à l'Académie un mémoire sur la muscularité de l'iris; nous en rendrons compte lorsque la commission nommée pour l'examiner aura fait son rapport.

M. Foville a présenté à l'Académie, par l'entremise de M. Flourens, le premier volume d'un ouvrage sur l'anatomie, la physiologie et la pathologie du système nerveux cérébro-spinal, dont le savant secrétaire a donné une courte analyse. Cet ouvrage a pour objet principal de faire connaître la structure de la moelle épinière et du cerveau. L'auteur expose, dans une série de recherches historiques, les idées des anciens sur le système nerveux, et les méthodes successives de dissection employées depuis Galien jusqu'à nos jours. Vient ensuite; un exposé de l'état actuel de la science, puis une idée, générale du système nerveux suivie de la description extérieure de la moelle et de l'encéphale. Les différences qui séparent le cerveau de l'homme de celui des animaux sont tracées d'après la forme extérieure seulement. M. Foville décrit ensuite la structure intime de l'axe cérébro-spinal, en suivant dans la moelle, le cervelet et le cerveau les fibres nerveuses et les fibres sensoriales motrices. Enfin l'étude de certaines déformations artificielles du crâne est jointe à la description de ses formes normales.

M. Flourens a également fait connaître à l'Académie des faits curieux dont on doit la découverte ou l'observation plus complète à M. Coste. Ces faits se trouvent consignés dans une nouvelle livraison de l'_Histoire générale et particulière du développement des êtres organisés_. Un des plus remarquables est l'existence de chaque côté du cou du foetus des mammifères et de l'homme même, de quatre fentes transversales s'ouvrant dans le pharynx et séparées par des cloisons correspondant aux arcs branchiaux des poissons. Viennent ensuite des recherches fort intéressantes sur le système vasculaire de l'allantoïde.

L'Académie a reçu également de MM. Jacquart et Maignier une lettre contenant des détails sur les recherches délicates auxquelles se sont livrés ces deux anatomistes pour éclairer une question intéressante d'ovologie. Il résulte de leurs observations que, dans les premières semaines de la gestation, l'embryon humain est situé en dehors de la cavité amniotique et adhère seulement à l'amnios par son extrémité caudale et sa face dorsale.

--On connaît les belles expériences de Réaumur et de Spallanzani sur le suc gastrique et les digestions artificielles. Ces naturalistes se procuraient le suc gastrique au moyen d'éponges introduites dans l'estomac d'animaux à jeun, puis expulsées par le vomissement provoqué. Spallanzani s'en procurait souvent en prenant lui-même un vomitif à jeun; quelques hommes peuvent même en rendre presque sans effort et sans autre provocation qu'une gorgée d'eau ou une bouchée de pain avalée à jeun; c'était ainsi que Pinel en rendait jusqu'à une demi-livre. On conçoit que de pareilles manoeuvres ne sauraient être répétées fréquemment sans nuire beaucoup à l'estomac de l'expérimentateur, et qu'on ne peut se procurer par ces moyens du suc gastrique d'animaux souvent, en grande quantité et bien pur.

Beaumont, médecin anglais qui a longtemps observé les phénomènes de la digestion chez un homme qui portail une fistule stomacale, se procurait du suc gastrique facilement, et sans nuire à son malade, en introduisant des éponges par cette fistule.

Tel est le procédé que M. Blondlot a mis en usage sur un chien; il a ouvert une fistule stomacale par laquelle il a pu librement communiquer avec l'intérieur de l'estomac, et en extraire du suc gastrique ou diverses substances à différents degrés de la digestion. Il a réuni ses observations dans un ouvrage intitulé: _Recherches sur les phénomènes de la digestion et spécialement sur la composition du suc gastrique_. Le même chien lui sert depuis deux ans, et, quoique de petite taille, peut fournir en une fois cent grammes de suc gastrique pur.

M. Blondlot a trouvé le suc gastrique constamment acide; cette acidité paraît tenir à la présence du phosphate acide de chaux; il en a étudié l'action sur les aliments simples et composés, soit dans l'estomac, soit hors de l'estomac et sous l'influence d'une température artificielle. Le principe essentiellement actif du suc gastrique paraît être une matière organisée particulière qui fonctionne à la maniéré des ferments. Son action n'a lieu qu'en présence d'un acide et sous l'influence d'une température comprise entre 10 et 40 degrés, MM. Flourens et Payen ont répété dans leurs laboratoires les expériences de M. Blondlot, et sont arrivés aux mêmes résultats. M. Payen est parvenu, par un procédé qu'il n'a pas encore décrit, à extraire du suc gastrique son principe actif qu'il propose de nommer _gasterase_ et non _pepsine_, comme le principe extrait par Schwann et Müller de l'estomac du veau au moyen de l'acide chlorhydrique.

Une question fort importante soulevée par M. Biot est celle de savoir quelles modifications la fécule éprouve quand on la met en contact avec le suc gastrique par les procédés suivis pour les autres substances. En effet, suivant le résultat que donnera l'expérience, on saura si le sucre contenu dans l'urine des diabétiques et analogue au sucre de fécule est préalablement formé dans l'estomac par la décomposition des matières féculacées, ou s'il se produit dans l'acte de la formation de l'urine. On comprend quelle influence peut avoir la solution de cette question sur le choix du régime alimentaire à prescrire aux diabétiques.

Il serait encore important, a dit M. Biot, de savoir si certains sels composés qui agissent sur l'économie animale quand ils sont ingérés dans l'estomac, sont simplement dissous par le suc gastrique, ou s'ils sont décomposés par lui dans leurs éléments constituants. M. Payen, en promettant de faire des expériences à ce sujet, annonce que, d'après les observations de M. Blondlot, la fécule n'éprouverait pas d'altération dans le suc gastrique.

Une autre question non moins importante pour l'humanité souffrante, c'est celle de la vertu lithontriptique du suc gastrique. M. Millot, dans une lettre à l'Académie, annonçait qu'ayant observé que des calculs urinaires se ramollissaient ans l'urine de diabétique, il avait essayé de l'action du suc gastrique sur ces calculs et les avait vus s'y désagréger quelle que fût leur nature.

M. Leroy d'Étiolles, dans une autre séance, en rapportant un passage de Sennebier, qui rappelle qu'un élève de Spallanzani avait découvert la propriété lithontriptique du suc gastrique, annonça qu'ayant voulu vérifier les expériences faites sous les yeux du grand naturaliste, il était arrivé à des résultats tout a fait négatifs, sauf pour les calculs alternants dont les couches s'étaient séparées, mais sans ramollissement des fragments. Plus tard, M. Leroy d'Étiolles ayant placé dans l'estomac du chien de M. Blondlot un fragment de calcul urinaire du poids de 95 centigrammes, après quarante-huit heures de séjour dans l'estomac, ce calcul ne pesait plus que 80 centigrammes; cette déperdition s'est opérée, dit M. Leroy, sans ramollissement ni disgrégation, mais par une sorte d'usure superficielle.

Ce dernier résultat nous semble donner gain de cause à Spallanzani et à M. Millot; en effet, on sait que dans l'acte de la digestion l'estomac, par un mouvement qui lui est propre, agite et ressasse pour ainsi dire les substances qu'il contient, on a même longtemps, et jusqu'à l'expérience des tubes et des boules creuses de Spallanzani, attribué à ce frottement des parois de l'estomac la dissolution des aliments que l'on considérait comme une trituration. Nul doute que, si notre estomac était organisé comme celui des gallinacés, nous ne pussions comme eux détruire à la longue, par des frottements répétés des matières dures, des noyaux siliceux: mais, sans aller si loin, on conçoit que le frottement des parois de l'estomac, surtout chez le chien, qui digère facilement les os, puisse désagréger la superficie d'un calcul dont le ciment est dissous d'une manière égale à la superficie, il va sans dire que c'est de la circonférence au centre, et couche par couche, que la destruction du calcul doit avoir lieu: et l'on ne peut expliquer que par cette double action du suc gastrique et de l'estomac l'usure superficielle dont parle M. Leroy d'Étiolles.

Maintenant faut-il de cette expérience conclure que le suc gastrique injecté dans la vessie débarrassera les calculeux de leurs pierres? Nous ne le croyons nullement. Entre le suc gastrique d'un chien, dans l'estomac de ce chien qui en produit sans cesse, et ce suc gastrique placé à certaine dose dans la vessie d'un homme, entre un calcul placé dans l'estomac d'un chien, et ne pouvant qu'y diminuer, et ce même calcul dans la vessie d'un malade où il est, à proprement parler, chez lui, où il s'augmente chaque jour et se trouve dans d'excellentes conditions de conservation, il y a trop de différence, et nous ne pensons pas que le suc gastrique remplace jamais le lithotome et l'instrument dont on doit la découverte à M. Leroy d'Étiolles.

M. Scharling a rendu un service aux personnes qui s'occupent d'expériences sur la respiration, en précisant les circonstances principales dont il est important de tenir compte et de faire mention dans ces expériences.

(_La fin à un prochain numéro._)

Le grand événement qui occupe Paris depuis quarante-huit heures, c'est la mort de M. Laffitte. Nous laissons à un autre le soin de raconter cette vie patriotique et dévouée, et de tracer l'esquisse de ce fin esprit et de ce caractère aimable et bienveillant; mais un courrier de Paris ne saurait se mettre en route le lendemain de la mort d'un tel homme, sans partager le deuil de la ville, sans mettre un crêpe à son chapeau et une fleur funèbre à sa boutonnière. Les jours de fête, les courriers parés de bouquets joyeux et de rameaux verdoyants, s'élancent bride abattue sur la route et font claquer leur fouet en signe de réjouissance. Il faut les voir, vils, ardents, intrépides, une main appuyée crânement sur la hanche, et de l'autre agitant dans l'air ce fouet à triple carillon, leur sceptre et leur épée. Comme ils partent! comme ils volent! connue ils dévorent l'espace! La poussière tourbillonne autour d'eux; du pied des chevaux jaillit l'étincelle. Qui peut les arrêter? Ils sont les messagers d'heureuses nouvelles, et les bonnes nouvelles n'arrivent jamais trop vite. Aussi leur course rapide ressemble-t-elle à un divertissement: ils ont des égards pour tous les bouchons, des bons mots pour tous les originaux qui passent, des regards amoureux et des gaillardises pour toutes les châtelaines d'auberge et pour les Amaryllis en sabots et en jupon court qu'ils rencontrent le long du chemin.

Cette joie, cette allure fringante, cette insouciante ardeur nous sont aujourd'hui détendues; au moment de partir et de quitter Paris, notre courrier est arrêté par un immense convoi funèbre. C'est aujourd'hui jeudi le 30 mai 1844, et les restes mortels de l'homme aimable, de l'homme bienfaisant, du citoyen éprouvé, traversent la ville, escortés et pleurés par une foule immense. Ailleurs nous vous raconterons les détails de cette touchante et vaste solennité de la mort. En ce moment, notre courrier n'est occupé qu'à guider son cheval à travers cette multitude innombrable, le tenant en bride, de peur d'accident, et cherchant une issue pour gagner l'espace et se mettre en route pour l'étranger et les départements, qui l'attendent.--Silence! voici le char funèbre. Notre courrier s'arrête respectueusement, salue avec tristesse, et, après cet hommage rendu à un homme de bien et cette dette de piété acquittée envers la mort, il reprend sa course et passe d'un air morne.

Le ciel semble avoir prévu ce grand deuil que Paris devait éprouver; il a gardé l'air sombre et le voile lugubre qui le recouvre depuis quinze jours. Des nuages tristes rendent sa face maussade; une pluie froide l'inonde. On grelotte à Paris comme au mois de décembre; Paris a les pieds mouillés, Paris reprend son paletot; et si les groom, les femmes de chambre et les portières pestent contre cette distraction du mois de mai qui leur donne, en plein printemps, à brosser des bottes et des pantalons qui semblent sortis des pieds boueux de l'hiver, les décrotteurs en plein vent et en boutique s'en félicitent. Vous le voyez! le mauvais temps, comme les mauvaises actions, profite toujours à quelqu'un. C'est pour cela, sans doute, ô Jupiter! que tu as mêlé ce bas monde de pluie et de soleil, de bien et de mal; ne faut-il pas que tout le monde vive?

En parlant de vivre, voici une mort singulière et touchante: il y a huit jours, dans un village voisin de Paris, une jeune fille de seize ans, naïve alerte, épanouie, de cette espèce joyeuse et rapide qui vole à travers les prairies, cueille la pâquerette et la fleur d'aubépine et court après les papillons; un jeune fille échappant dès le matin à la sollicitude maternelle qui voulait la retenir, s'écria en sautant par-dessus la haie voisine: «Je vais chercher des nids de fauvettes!» La mère savait son goût innocent d'aventures bucoliques et la laissa faire, bien certaine qu'au retour elle lui rapporterait de son air le plus heureux, de son sourire le plus frais et le plus doux, quelque bouquet de fleurs sauvages cueilli dans les bois ou glané dans les prés verdoyants, sur le bord des fontaines. Quelle joie pour une mère! Théocrite, Virgile et M. de Florian vous diraient cela mieux que moi.