L'Illustration, No. 0066, 1 Juin 1844

Part 4

Chapter 43,794 wordsPublic domain

Ainsi grandit la fille d'Agathe, marquée, comme sa mère, du sceau de la fatalité. Tous les dimanches, sa nourrice, en bonne chrétienne, la conduisait à l'église du Saint-Nizier; cette circonstance, hélas! précipita la chute. Au nombre des élégants qui venaient papillonner autour des fleurs de beauté répandues dans la nef et dans les chapelles, Édouard Beaupertuis était l'un des mieux gantés et des plus assidus. Il remarqua Jenny, et fit tout au monde pour en être remarqué. Rien ne prête autant au trouble des sens que le recueillement du lieu saint, les parfums qu'on y respire et ces sons de l'orgue, voilés ou impétueux, qui semblent vibrer à l'unisson des cordes de l'âme. Bien des passions mondaines naissent dans une enceinte ou ne devraient éclore que des pensées chastes et des inspirations spirituelles. Notre nature est si prompte au péché qu'elle s'arme de ce qui est destiné à la vaincre; tout lui sert de prétexte; elle se joue des chaînes qu'on lui impose. Pendant que Marguerite, agenouillée sur les dalles du temple, le rosaire en main et la prière sur les lèvres, s'absorbait consciencieusement dans ses devoirs religieux, Jenny échangeait avec Édouard des regards pleins d'ivresse et les signes d'intelligence à l'usage des amoureux. Une fois arrivée là, rien ne pouvait la défendre, et sur cette pente glissante elle roula promptement vers l'abîme. Aucune difficulté de position, aucun embarras de surveillance ne la protégeaient; elle n'essaya pas même de se garantir d'un péril qu'elle ignorait, et s'abandonna à ce premier penchant avec l'imprudence du son âge. A seize ans calcule-t-on jamais?

Dés ce jour Édouard fut le maître absolu des volontés de cette enfant; il exerça sur elle un empire sans bornes. Elle devint son esclave et ne s'appartint plus. Ni Potard, ni Marguerite ne furent plus rien pour elle: elle attendait le mot d'ordre du dehors, prête à tout trahir plutôt que de déplaire à celui qu'elle aimait. Beaupertuis, on l'a vu, était un de ces esprits froids qui pèsent leurs actions et ne se déterminent qu'après un long calcul. Il façonna Jenny à sa guise, la rendit impénétrable pour d'autres que lui, s'en fit un instrument docile, et l'isola des influences qui pouvaient balancer la sienne. C'est ainsi qu'il était parvenu à maintenir dans leurs rapports un mystère qui en doublait le charme et en garantissait la sécurité. La jeune fille se trouvait fascinée à ce point que jamais elle n'avait interrogé Édouard sur ses intentions, ni étendu sa pensée jusqu'aux conséquences de sa faute.

Beaupertuis avait besoin de ce dévouement aveugle: il servait ses plans et aidait à ses projets. Le jeune homme trouvait dans Jenny une maîtresse qu'il lui eût été difficile de remplacer; il y tenait donc, et beaucoup, mais à ce titre seulement. Il avait tout pesé, il ne pouvait pas en faire sa femme. C'était un jeune homme prudent et avisé, comme tous les enfants du siècle. Il avait calculé une sa figure, sa fortune et sa position représentaient une dot du deux cent mille francs, et il s'était dit qu'il ne marcherait vers l'autel qu'à ce prix. Encore, en véritable commerçant, tenait-il ses prétentions plus haut afin de pouvoir au besoin en rabattre quelque chose. En attendant, Jenny était une distraction fort convenable, un moyen de passer, sans ennui et sans impatience, les heures du célibat. A vingt-cinq ans, d'ailleurs, rien n'est pressé en fait d'établissement, Édouard pouvait prolonger pendant quelques années encore cette chasse aux grosses dots et aux riches héritières. Tels étaient les calculs de cet habile jeune homme, et eussent ils été moins sages, son père aurait pris soin de les rectifier. Le chef de la maison Beaupertuis était un de ces hommes qui n'apprécient les choses qu'en raison de ce qu'elles rendent, et qui demandent à un sentiment à quoi il est bon et ce qu'il peut rapporter. Cette race qui peuple aujourd'hui notre corps électoral et nos deux Chambres, trouvait dans le chef et fondateur de la maison Beaupertuis la personnification complète de ses préjugés et de ses tendances. L'honneur, mot sonore et creux! l'amour, agréable chimère! Le dévouement, erreur d'un autre âge! Le désintéressement, utopie! Vive l'intérêt! c'est le dieu et le culte du temps! Hors du domaine des intérêts, qu'y a-t-il du réel ici-bas, si ce n'est la privation et la misère? et sous la royauté de l'argent, quoi de plus glorieux que de se faire, à force de millions, une place parmi les seigneurs de l'atelier et de la finance?

Voilà dans quelles mains Jenny était tombée; c'est à ce rôle que la réduisaient les calculs du fils et les opinions bien connues du père. On a vu qu'Édouard ne démentait pas le sang des Beaupertuis, et quel honneur il faisait à son auteur sous le rapport de la prudence. C'est ce que Potard appelait, dans son langage, les procédés modernes. Ce brave garçon, tout expansif, ne pouvait pas croire à une habileté si réfléchie et si soutenue. Aussi, quand il sortit avec Beaupertuis du restaurant borgne où avait eu lieu sa conférence, un doute involontaire s'empara de son esprit à la vue d'un jeune homme si calme, si maître de lui-même. Il eut peur de s'être trompé, d'avoir obéi trop promptement à une première impression. Cette hésitation ne fut pas toutefois de longue durée. Il s'agissait de sa fille, ce motif justifiait tout à ses yeux. Il s'était d'ailleurs avancé de manière à ne pouvoir reculer, et trop de circonstances accusaient Édouard pour qu'il ne poussât pas jusqu'au bout cette douloureuse enquête.

Affermi dans ses projets, il ramena donc Beaupertuis à l'hôtel du Chapeau-Rouge et l'installa à ses côtés, dans sa propre chambre. De toute la soirée il ne lu quitta pas, alla arrêter avec lui deux places à la diligence de Lyon qui devait partir le lendemain, acheva ses préparatifs dans la soirée et ne se coucha que vers minuit. Depuis dix heures, Édouard avait pris ce parti, et quand Potard gagna son lit, le jeune homme était plongé dans un profond sommeil.

«Décidément, je me serai trompé, se dit le vieux voyageur en le regardant; un coupable ne dort pas ainsi, surtout côte à côte de son bourreau.

Sur cette réflexion, il s'assoupit, et grâce au vin de la Côte-d'Or, il ne se réveilla qu'au jour. A peine ses yeux se furent-ils ouverts qu'il les dirigea vers le lit de son compagnon. Les rideaux étaient fermés, et aucun indice ne trahirait la présence d'un être vivant. Potard se leva, alla brusquement vers cette couche... elle était déserte. Il agita les sonnettes à les briser; les garçons de l'hôtel accoururent. Éperdu, il les interrogea; les réponses étaient désespérantes. Édouard Beaupertuis était parti depuis deux heures; il avait pris une voiture de poste, et roulait sur la route de Lyon. A cette nouvelle, Potard bondit comme un tigre blessé, s'habilla à la hâte, ramassa ses effets pêle-mêle et alla se jeter dans un cabriolet de voyage pour s'élancer à la poursuite du fugitif.

«Deux heures d'avance! s'écriait-il; avec de l'argent, cela se rattrape. Postillons, six francs de guides, et si vous crevez un cheval, je le paie.»

Mais Édouard avait fait le même calcul, et sa générosité dépassait encore celle de Potard. Le désir d'échapper à cette poursuite lui donnait des ailes et lui suggérait une foule d'expédients. Souvent le vieux voyageur trouvait le relais démonté ou garni seulement de bêtes poussives. Il s'arrachait les cheveux de rage, mais son désespoir ne réparait rien. Il perdit ainsi huit heures sur le fugitif, qui détalait devant lui avec la rapidité de la foudre. Enfin un cabriolet entra au grand trot dans le faubourg du Vaize, traversa la ville et les deux fleuves, et vint déboucher sur l'allée sablonneuse des Brotteaux. Quelques minutes après, il descendait sur le seuil de son logement. Au premier appel, personne ne répondit; il redoubla avec force; même silence Il s'adressa aux voisins, personne ne put le satisfaire; il fit enfoncer la porte, et se précipita comme un furieux dans la maison.

O déception! la cage était vide; les oiseaux venaient de dénicher.

XXX.

(_La fin au prochain numéro._)

Les Salles d'Asile.

(Voir t. III; p. 198.)

Nous avons montré dans notre précisent article la pieuse origine des salles d'asile. On les a vues civiliser et moraliser un vallon des Vosges sans que durant de longues années ce bienfait et cette salutaire action se révélassent au reste du pays. On a vu ensuite les efforts également ignorés, tentés à Paris au commencement de ce siècle; puis, enfin, l'application plus large, parce quelle fut mieux secondée, de cette même idée en Angleterre et en France. L'institution s'est depuis répandue dans tous les centres de population de ces deux grands États. Dès 1835, Strasbourg comptait dix salles d'asile, Lyon, cinq; Versailles, cinq; un grand nombre d'autres villes en étaient déjà dotées. Aujourd'hui, grandes ou petites, toutes les cités ont leur salle d'enfants, et tout conseil municipal qui a la conscience et l'intelligence de ses devoirs, inscrit une fondation de ce genre au premier rang des dépenses de la commune. Le nombre s'en accroît journellement.

La Suisse, cette contrée ardente à saisir toutes les espérances d'amélioration morale et tous les moyens d'affermir le bonheur et la prospérité de ses habitants, est une des nations qui entrèrent des premières dans la voie ouverte. Genève et Lausanne fondèrent des écoles de petits enfants, qui, dirigées, l'une par M. Monod, l'autre par M. Penchaud, devinrent bientôt des établissements modèles, imités dans les autres cantons.--En Lombardie, s'élevèrent des _Scuole Infantili_, et, par une sorte d'extension de l'idée première de l'institution, plusieurs de ces écoles furent destinées aux enfants des parents dans l'aisance.--A Naples et dans le Piémont, des salles furent également ouvertes; mais la Toscane exige une mention particulière pour le zèle qu'elle a apporté à multiplier ces fondations, pour leur excellente organisation et pour les innovations quelle y a introduites.

Il y a maintenant à Florence, à Livourne, à Pise et dans tout le grand duché vingt de ces asiles contenant 2,000 enfants. La dépense annuelle de chacun de ceux-ci revient à vingt-cinq francs, y compris le loyer de la maison, le salaire des maîtres, les gages des domestiques, et la soupe qui est donnée chaque jour à tous les enfants. Là les asiles sont, comme chez nous, institués pour les pauvres. Ils sont généralement divisés en deux classes, ayant chacune une salle séparée et une maîtresse particulière; la première pour les enfants depuis dix-huit mois ou deux ans jusqu'à quatre ou cinq ans; l'autre pour les enfants de quatre à cinq ans, à sept ou huit. L'introduction de travaux manuels dans les asiles en Italie est générale, et on procède maintenant à des essais pour continuer l'habitude de cette industrie précoce, en donnant quelques travaux à faire dans les écoles primaires. Un comité de marchands et d'artisans fait partie de la société pour les asiles à Florence; ils fournissent aux enfants une besogne facile et leur donnent plus tard les moyens d'exercer un art ou un métier. On s'attache à ce que les travaux manuels des enfants soient de nature à être longtemps prolongés individuellement, de manière à ce que l'élément social de la vie de famille se soutienne paisiblement parmi eux, et que cette jeune population soit aussi longtemps que possible préservée des dangers des manufactures. Des exercices de gymnastique dans les récréations, dans la classe, des exercices calculés pour développer les facultés physiques et intellectuelles des enfants, sans leur faire éprouver la moindre fatigue; le soin de ne jamais les astreindre à demeurer assis plus d'un quart d'heure de suite, telles sont les précautions dont un des effets les plus frappants est l'amélioration de la santé des enfants qui fréquentent les salles. Les cas de mort dans les asiles sont d'environ deux ou trois sur cent, tandis que la mortalité des enfants, entre deux et six ans, qui ne les fréquentent pas est à Florence de seize sur cent.--Les résultats probables ne s'arrêteront pas aux enfants, mais ils s'étendront jusqu'aux parents.

Une grande partie des enfants reçus dans les asiles de Florence viennent de l'hospice des Enfants-Trouvés, et, sur six cents, quatre cents appartiennent à cette classe. Une extrême misère avait forcé leurs auteurs à les abandonner; mais aussitôt que l'existence des asiles fut connue, la tendresse paternelle reprit ses droits sur le coeur de ces malheureux parents; ces infortunés enfants furent appelés à goûter les douceurs de la famille et se virent réintégrés dans leur condition civile. Dans les trois années antérieures à l'ouverture des asiles, le nombre des enfants retirés de l'hospice de Florence avait été d'environ 176; mais en 1833, aussitôt que les salles furent ouvertes, ce nombre s'éleva à 214, et en 1837 il s'accrut jusqu'à 404. Peu de faits aussi féconds en importantes et heureuses conséquences ont jamais été mis en lumière dans la statistique morale d'un pays.

En Autriche, en Bavière, en Prusse, de nombreux établissements sont venus rivaliser avec les nôtres. Dans le grand-duché de Saxe-Weimar, il n'y a pas un village qui ne soit depuis dix ans déjà pourvu d'une de ces salles hospitalières; et le Danemark n'a pas voulu être le dernier État d'Europe à recueillir leurs bons effets.

Les États-Unis d'Amérique entrèrent largement dans cette voie, et dès 1835, la seule ville de New-York avait ouvert vingt-sept salles dans l'intérieur de ses murs.--Les colonies anglaises ne devaient pas non plus demeurer dépourvues de ces écoles pour le premier âge. Missionnaires de l'enfance, de nombreux maîtres quitteront leur patrie, et, parmi eux, deux fils de James Buchanan ont, dès 1829, obtenu des succès dans le sud de l'Afrique, en dirigeant des _Infant Schools_, ouvertes aux enfants des Cafres, des Hottentots, et d'autres tribus à demi sauvages.

Il ne nous reste plus maintenant qu'à faire connaître l'emploi de la journée dans nos asiles. Disons, avant de retracer ce qui se passe dans tous, que, dans un certain nombre seulement, on a fait pénétrer le travail, qui joue, comme nous l'avons fait voir, un si grand rôle dans les établissements de ce genre en Toscane. Son introduction devrait, nous le pensons, être générale; nous le voudrions simple, sans fatigue aucune, peu prolongé, pour qu'il fût comme une variété ou même comme une distraction des autres exercices; il occupe les enfants, les rend attentifs, permet d'obtenir du silence, et porte chacun des petits travailleurs à la réflexion. On peut, pendant ce court labeur, diriger les pensées de l'enfant par quelques récits, quelques questions, par l'explication des paroles, des chants et des prières qu'il répète journellement.

A Strasbourg, depuis longtemps déjà, toutes les petites filles des salles d'asile en état de tenir des aiguilles tricotent; le nombre de paires de bas confectionnées par elles est considérable. Chaque année on les distribue en prix aux enfants.

Les garçons sont occupés a parfiler de la soie, qui se file ensuite et peut se teindre, puis être tricotée. A Lyon, dans quelques autres villes encore, et dans plusieurs des asiles de Paris, le travail a également été adopte comme propre à faire contracter aux enfants une habitude qui, inculquée à cet âge, devient un goût, bientôt après une seconde nature, et plus lard les doit préserver de la misère et de ses maux. A Paris, pendant l'année 1843, plus de huit mille enfants ont été reçus dans les vingt-quatre salles d'asile pendant la journée de travail de leur mère. Des souscriptions ont permis de fournir aux plus pauvres d'entre eux les vêtements qui leur manquaient. Plus de deux mille huit cents enfants ont profité de ce bienfait. Aux termes des règlements, les enfants, pour être admis, doivent avoir atteint l'âge de deux ans, et n'avoir pas dépassé celui de six. On les y conserve jusqu'à sept: mais, par humanité, on feint souvent de croire à la déclaration peu exacte d'une mère pauvre, et sur les huit mille enfants accueillis, il en est plus d'un qui n'a guère plus de dix huit mois, et se trouve par conséquent avoir à justifier, par un air encore plus grave et plus raisonnable que celui de son âge réel, les six mois dont sa mère l'a vieilli par une fraude bien excusable, et sur laquelle la situation de la famille détermine à fermer les yeux.

Le règlement imprimé qu'on remet aux parents qui amènent pour la première fois leurs enfants à l'asile, nous fait connaître quelques-unes des sages mesures qui sont prescrites dans ces établissements.--Les parents, avant d'envoyer leurs enfants, doivent, chaque matin, leur avoir lavé les mains et le visage, les avoir peignés, et avoir veillé à ce que leurs vêtements ne soient ni troués ni déchirés. De fréquentes inobservations de cette règle entraîneraient le renvoi; mais, chaque matin, à l'arrivée et avant l'entrée dans la salle, on passe ce qu'on appelle la revue des mains, et l'établissement est pourvu d'une fontaine et des éponges nécessaires pour réparer les infractions au règlement.--Les enfants doivent arriver à l'asile à huit heures et demie au plus tard. Ceux qui se présentent après neuf heures ne sont reçus qu'en cas d'excuse valable.--Chaque enfant doit être porteur d'un panier qui contienne sa nourriture pour la journée.

L'heure de l'entrée en classe est indiquée par une cloche.

Aussitôt les enfants dispersés se réunissent, le maître ou la maîtresse les place sur deux files. Le maître prescrit le silence et fait faire _front._ Alors est passée la revue de propreté dont nous parlions tout à l'heure. Lorsqu'elle est terminée, le maître donne un coup de sifflet pour indiquer qu'on va se mettre en marche, et, avec une touche en bois, il marque la mesure du chant qu'il va entonner. Quand le chant commence, le maître fait marquer le pas aux élèves jusqu'à ce une la mesure soit battue juste, et ce n'est que lorsqu'elle est bien établie, que l'on se met en mouvement. Pendant la marche, on veille à ce que les enfante se tiennent droit et aient les mains jointes derrière le dos. L'une des marches les plus usitées dans les asiles de Paris est celle que Wilhelm a mise en musique et qui se trouve dans le 16e cahier de son _Orphéon_. Le chant continue jusqu'à ce que tous les enfants soient entrés dans les intervalles des bancs; les premiers arrivés marquent le pas, et lorsque les derniers sont en place, le maître donne un coup de sifflet en disant: _Halte!_ Après une légère pause, qui permet de s'assurer si le mouvement s'est arrêté au commandement, le maître dit: _front_. Alors les enfants, au moyen d'un quart de conversion, font face au milieu de la classe, en attendant le signal de la prière.

«L'usage de la faire répéter, phrase par phrase, à tous les enfants, dit madame Nau de Champlouis, dans une _Instruction élémentaire pour la formation et la tenue des salle d'asile_, a beaucoup d'inconvénients, et surtout celui de réduire à un exercice purement machinal ce qu'un doit désirer de rendre une oeuvre de réflexion. J'ai vu, dans quelques asiles, cet usage remplacé par une autre méthode que je lui préfère de beaucoup. Le maître dit la prière à haute voix, tous les enfants la suivent en silence; dès qu'un d'eux a prouvé qu'il l'a bien retenue par coeur, il obtient, comme récompense, de la dire tout haut en place du maître. J'ai pu remarquer plus d'une fois combien ils attachaient de prix à cette faveur; bientôt tous l'ont réclamée à leur tour et s'en sont montrés dignes. Le but qu'on se proposait par la répétition immédiate de chaque phrase a été aussi bien atteint, et l'esprit de la prière a mieux pénétré ces jeunes coeurs.» L'auteur de cet utile manuel recommande judicieusement aux maîtres et aux maîtresses de ne pas multiplier les prières, afin d'éviter l'inconvénient de rendre, en quelque sorte, banal ce pieux exercice par sa répétition trop fréquente. Elles doivent, bien entendu, être courtes, simples, en rapport enfin avec l'âge le plus tendre.

On comprend que ces écoles gardiennes ont presque uniquement pour but l'éducation des enfants, et qu'on ne doit y avoir en vue leur instruction que secondairement. Voici donc l'emploi de la journée prescrit par le _Journal des Salles d'Asile_: «Après la prière commencent des chants, les uns vifs et animés, les autres simples et touchants, qui expriment toutes les idées les plus appropriées à la vie des enfants, aux sentiments et aux habitudes morales dont on veut les pénétrer; puis viennent les évolutions, les exercices qui les occupent, les amusent, les tiennent sans cesse en haleine et en action. Toute l'instruction consiste en exercices, pour satisfaire au besoin continuel du mouvement et à la surabondance de vie et d'activité qui sont propres à l'enfance. Tout exercice ne doit pas durer au delà de dix minutes pour ne point fatiguer l'attention des enfants.--Toute punition corporelle, ou même sévère, est interdite, les enfants ne devant être conduits, surtout dans le premier âge, que par une discipline douce et maternelle. La seule punition est l'isolement de leurs petits camarades, pendant quelques minutes. Il s'agit, avant tout, de rendre aimable et de faire aimer la salle d'asile, le maître ou la directrice, les enseignements donnés, sous la forme de conversations familières, par demandes et par réponses, ou d'exercices et de jeux. On a beaucoup fait quand on a disposé l'enfant à se plaire dans la salle d'asile, à s'y trouver content et heureux, à ne la quitter qu'à regret, à y revenir chaque matin avec empressement.--Pour qu'une seule personne, assistée d'une seule aide, puisse suffire à la surveillance de deux cent cinquante ou trois cents enfants, elle les divise en fractions de huit ou dix, même de trois ou quatre, sous la direction d'un petit moniteur pour les garçons, d'une petite monitrice pour les filles. De plus, un ou deux enfants, de deux, trois ou quatre ans, sont confiés à un enfant de cinq ou six ans, qui, tout fier et heureux d'avoir à exercer une sorte de patronage et d'autorité, donne les soins les plus touchants à ses petite pupilles, et apprécie d'autant mieux tout ce qui peut leur être nécessaire ou agréable, qu'il se rapproche plus de leur âge, qu'il comprend mieux leur faiblesse, leurs petits chagrins, leurs moindres désirs, et fait exactement pour eux ce que la mère la plus tendre et la plus attentive pourrait faire pour l'enfant le plus chéri et le mieux choyé.--Tour à tour, les enfants apprennent à lire les lettres, les syllabes, les mots, les phrases que la directrice ou le maître trace sur un grand tableau noir exposé à tous les yeux. Ils s'amusent et s'exercent à compter au moyen de petites billes rondes, de différentes couleurs, figurant les unités, les dizaines, les centaines, qui sont enfilées dans de petites barres de fer: c'est ce qu'on appelle un boulier.--Les chants reviennent à des intervalles assez rapprochés.--Les plus âgés sont exercés à former les lettres sur le tableau noir. On peut leur donner aussi quelques autres notions bien élémentaires (1) d'arithmétique, de géographie, d'histoire naturelle, d'histoire sainte, mais en évitant avec un grand soin la fatigue, une attention prolongée et une immobilité qui est contraire à leur organisation, et qui le deviendrait à leur santé.

[Note 1: Le comité central d'instruction primaire y a introduit cette année, avec un plein succès, l'enseignement des poids et mesures, à l'aide du tableau figuratif de M. Dalechamps, instituteur communal du onzième arrondissement de Paris.]