L'Illustration, No. 0066, 1 Juin 1844
Part 3
Les costumes ne sont pas moins exacts que la disposition du théâtre. Ils ont été dessinés par M. L. Boulanger, d'après les modèles antiques qu'on a eu lieu d'estimer les plus fidèles.
La traduction suit l'original pas à pas, phrase pour phrase, souvent même vers pour vers. Elle ne se borne pas à rendre le sens du poète grec: elle reproduit jusqu'à un certain point la couleur de son style, la nature de ses images, la forme et l'allure de ses périodes, l'élan de ses mouvements passionnés Le travail qu'avaient entrepris MM. Meurice et Vacquerie présentait des difficultés effrayantes: ils les ont surmontées avec un rare bonheur.
Non pas qu'ils n'aient subi quelquefois de dures nécessités, et fait, de parti pris, quelques sacrifices. C'est un rude labeur que de faire entrer de force dans un moule nouveau des pensées qui ont déjà reçu antérieurement une autre forme! Souvent l'arrangement et le bon choix des mots en souffre, et aussi l'harmonie du vers. Mais ce qu'on aurait le droit de reprocher à MM. Meurice et Vacquerie dans un ouvrage original, il faut les en louer dans une traduction. Ils se sont oubliés en présence de leur auteur; ils se sont immolés à Sophocle: noble dévouement qu'on ne saurait trop applaudir!
Au surplus, ces sacrifices dont nous parlons ont été rares. Leur ouvrage abonde en vers heureux, et il y en a de très-remarquables. Jamais poète ancien ou moderne,--Virgile excepté,--n'a été traduit en français avec une précision plus simple à la fois et plus élégante.
Rien de moins compliqué que le drame de Sophocle; rien qui soit plus pauvre d'événements et de péripéties, et plus étranger à tous ces moyens d'effet qu'a inventés l'art moderne. Une seule question s'y débat: Polynice recevra-t-il, ou non, les honneurs de la sépulture? Créon l'a condamné à errer éternellement sur les bords du Styx, et menace de mort quiconque enfreindra ses ordres: Antigone se dévoue. On la saisit, on l'amène au tyran, qui ordonne son supplice.
Après le crime vient l'expiation. Hémon, le fils unique et chéri du roi, aimait Antigone: il va se tuer sur son cadavre. La reine apprend la mort d'Hémon, et se poignarde à son tour en maudissant son époux. Créon reste seul, vaincu, brisé, appelant la mort à son secours, et déjà plus mort que les morts, comme il dit lui-même.
Voilà tout; mais n'est-ce point assez? et n'imagine-t-on pas quel puissant intérêt doit s'attacher à cet héroïque dévouement de la fille d'OEdipe, et au poétique développement des nobles passions qui l'animent? Et quand le roi, si longtemps cruel et inflexible, reparaît à la fin, rapportant dans ses bras le corps inanimé de son fils; lorsque, agenouillé devant ce cadavre sanglant, il écoute l'esclave qui lui apprend la mort de sa femme, et qu'il reste là, courbé sous la main des dieux, abattu, gémissant, et criant quatre fois _Malheur!_ ne voit-on pas combien un tel spectacle et une si grande leçon doivent frapper l'imagination des hommes?
Il ne faut donc pas que l'on s'étonne de la foule qui assiège chaque soir les abords de l'Odéon, ni du respect religieux avec lequel on assiste au lent développement de cette action si simple et si attachante, ni des émotions qui agitent l'auditoire, et des transports d'admiration qu'il fait éclater pour ces sublimes beautés du poète grec, auxquelles des poètes français viennent de rendre la vie et la jeunesse. L'art grec n'a pas une allure aussi régulière que le nôtre, à beaucoup près, ni des formes aussi savamment étudiées; mais le fond fait oublier la forme, et, de quelque manière qu'on les présente, les grandes pensées, les nobles passions et les beaux vers font toujours leur effet sur les esprits délicats de tous les pays.
Quel malheur que le travail de M. Mendelssohn n'ait pas la même valeur que celui de MM. Meurice et Vacquerie! Sans faire précisément de la musique grecque, on pouvait essayer du moins de s'en rapprocher. Il nous en reste quelques échantillons: nous connaissons le principe de leur tonalité, qui n'avait rien de commun avec la nôtre, et, si la tradition ecclésiastique n'a pas fidèlement conservé les habitudes musicales d'autrefois, elle met du moins sur la voie l'artiste savant et consciencieux qui en voudrait tenter la restauration. M. Mendelssohn-Bartholdy pouvait en essayer une à peu près semblable à celle qu'exécutent nos architectes modernes, à qui deux colonnes rongées par le temps et un pan de muraille à demi écroulé suffisent quelquefois pour reconstruire sur le papier un monument antique.
M. Mendelssohn n'a pas poussé l'ambition si loin. Il est resté dans la tonalité moderne. Il a fait de la mélodie, du rhythme, de l'harmonie, de l'instrumentation modernes, et c'est au point de vue moderne que son oeuvre doit être examinée.
M. Mendelssohn est un homme d'un grand talent et qui a déjà fait ses preuves. Nous n'avons pas besoin de dire que son instrumentation est habilement traitée, que ses voix sont généralement bien disposées, que son harmonie est très-correcte. Cela est connu d'avance: un ouvrage de M. Mendelssohn ne saurait être autrement. Mais y a-t-il dans celui-ci, à une dose suffisante, de l'inspiration, de la verve, du mouvement, de l'expression, de l'intérêt mélodique ou harmonique? Nous voudrions bien dire: oui, et notre respect pour la vérité nous oblige à dire: non.
«Que cela est beau!» s'écriait-on de toutes parts dans une réunion où Chapelain venait de lire un poème de cette célèbre Pucelle, aujourd'hui si complètement oubliée. «Sans doute, dit tout bas la duchesse de Longueville en étouffant un bâillement; c'est bien beau mais c'est bien ennuyeux!»
La bruyante admiration que certains auditeurs, à la première représentation, prétendaient éprouver pour les choeurs d'_Antigone_, nous a remis en mémoire l'histoire de madame de Longueville et son observation si naïvement judicieuse.
Nous n'analyserons pas les sept ou huit morceaux que renferme la partition de M. Mendelssohn. Nous serions exposés à répéter trop souvent les mêmes remarques elles mêmes reproches. Peu d'invention mélodique, peu ou point d'expression, rhythmes lourds et monotones... Mais n'insistons pas sur des vérités pénibles, et terminons, en faisant une exception pour le choeur du cinquième intermède, l'hymne à Bacchus, qui a du moins une partie des qualités dont les autres morceaux sont dépourvus.
--Il y a eu dernièrement, au Théâtre-Italien, une représentation curieuse à quelques égards. Deux chanteurs espagnols, MM. Ojéda et Cacérès, ont exécuté plusieurs morceaux d'un opéra espagnol, composé à Madrid par M. Basili. L'introduction de cet opéra ouvrait la marche. Ce sont des contrebandiers réunis dans une posaja, qui boivent, chantent, et aussi se querellent et se gourment un peu, ce nous semble. La musique de M Basili rend avec une certaine vivacité ces divers incidents.
Un autre morceau de ce compositeur a fixé l'attention de l'auditoire. Une cantatrice exécute la cavatine de _Norma_. Un dilettante castillan ne peut contenir son admiration, et l'exprime en chantant de la manière la plus plaisante, pendant que la prima donna poursuit sa tâche avec un sang-froid imperturbable. Ainsi l'air tragique de _Norma_ devient tout à coup un duo bouffe. Cette idée est originale, et l'effet du morceau est assez piquant.
Il est à regretter seulement que les airs espagnols aient tous le même rhythme et la même physionomie. Toujours du plaisir n'est plus du plaisir, dit Zadig.--Toujours du boléro... Mais respectons les goûts d'autrui, même quand nous ne les partageons pas.
Le dernier des Commis Voyageurs.
(Voir t. III, p. 70, 86, 106, 118, 138, 150, 170, 186 et 202.)
X.
L'ANCIEN ET LE MODERNE.
«Jeune homme, poursuivit Potard en donnant à sa voix un accent de plus en plus solennel, vous vous tromperiez étrangement si vous ne voyiez dans ma confidence que le désir de vous distraire et d'intéresser votre curiosité. Voici bien des années que ce secret demeure enseveli dans mon coeur, et vous êtes le seul homme en faveur de qui je me sois départi de ma réserve. C'est la fatalité qui le veut; ce secret doit être désormais le vôtre comme le mien. Il est des choses qu'il fallait vous apprendre avant de vous demander compte de vos intentions et de vos desseins. Maintenant, monsieur Beaupertuis, répondez-moi d'une manière catégorique, avec franchise, avec loyauté. Songez-vous à mettre à couvert l'honneur d'une jeune fille que vous avez séduite? Consentez-vous à épouser ma Jenny, l'enfant d'Agathe? Voyons, expliquez-vous.»
Pendant tout ce récit, Édouard avait eu le temps de prendre une détermination et de préparer son rôle. Aussi fut-ce de l'air le plus naturel du monde qu'il répondit;
«Mais vraiment, père Potard, je ne sais ce que vous voulez me dire! L'amour paternel vous égare; en quoi puis-je être mêlé à tout ceci?
--Jeune homme, reprit le voyageur en s'emparant de ses deux mains, prenez-y garde, votre sang-froid m'exaspère. Voilà une dissimulation qui est bien de notre époque! L'hypocrisie à côté de la trahison!
--Monsieur Potard! s'écria Beaupertuis s'animant à ce reproche.
--A la bonne heure, vous vous fâchez; j'aime mieux çà. Jeune homme, vous devez penser qu'à mon âge on ne se jette pas dans les choses à l'étourdie. Les modernes sont des roués, je le sais; mais ils n'en sont point encore à peloter les anciens. Donc, pas de mauvaises défaites; ce serait du temps perdu. Traitons ceci d'après les procédés d'autrefois, s'il vous plaît. Dites-moi tout uniment non, et je verrai ce qui me reste à faire; mais quant à battre la campagne et à me glisser entre les mains, ne l'espérez pas, Beaupertuis! Je vous tiens, saprelotte, et je ne vous lâcherai pas.
--Monsieur Potard, reprit le jeune homme d'un ton calme, vous êtes monté et prévenu; vous êtes le jouet d'un malentendu et d'une méprise; cela excuse à mes yeux ce que vos paroles peuvent avoir de blessant. Parlez donc, expliquez-vous avec plus de détail, et que je sache au moins sur quoi vos soupçons sont fondés.»
En prononçant ces mots, Édouard avait pris des airs si diplomatiques et un aplomb si étudié que l'irritation du voyageur ne lit que s'en accroître.
«Ah! il faut des preuves? s'écria-t-il; nous marchons le code à la main; je joue au magistrat! Encore la méthode moderne! Les séducteurs d'aujourd'hui se mettent en règle avec la loi! A moins de les prendre la main dans le sac, ils se tirent de qualité. Très-bien! Vous voulez des preuves, monsieur Beaupertuis? alors écoutez!
--J'écoute! répondit Édouard sans rien perdre de sa tranquillité.
--Je veux bien, jeune homme, que vous ayez une pauvre idée de la perspicacité de vos chefs de file. Le mépris de l'âge et de l'expérience est encore une invention récente; mais il ne faut pas en abuser. Par exemple, si simple que soit un homme, croyez-vous qu'il puisse se méprendre sur le motif qui vous guidait, lorsque je vous surpris dans ma maison, sur le palier de mon appartement?
--Mais il me semble, dit Édouard, que je vous donnai alors une explication, et qu'elle parut vous satisfaire.
--Vous voyez que non, Beaupertuis. Et plus tard, quand nous eûmes quitté la place Saint-Nizier pour aller loger aux Brotteaux, pensez-vous que je me sois trompé sur l'apparition nocturne qui troublait mon repos? Vous entriez alors chez moi à la faveur des ténèbres, jeune homme, et par le chemin des voleurs.
--L'accusation est grave, monsieur; quelles sont vos preuves? répliqua Édouard avec son calme imperturbable.
--C'est cela, des preuves! toujours des preuves! Procédé moderne! Nous sommes ici comme aux assises. On fait un appel à la conscience d'un homme, et il vous répond par des arguments d'avocat. Vous verrez qu'il faudra désormais faire constater les séductions par huissier, et fournir le témoignage judiciaire du déshonneur de nos enfants! Oh! les modernes! les modernes! Mais où avez-vous donc le coeur, malheureux!
--Voyons, père Potard, dit Édouard en l'interrompant, ne vous exaspérez point ainsi. Vous êtes la victime d'une illusion, c'est tout ce que je puis vous dire. Voici trois ans que je n'ai pas mis les pieds à Lyon. Toujours en voyage! toujours!
--Je vous attendais là, jeune homme. C'est vrai: vous êtes un tacticien habile; quand le moderne se mêle d'intriguer, il n'y épargne pas la façon. Vous avez dressé ce finaud d'Eustache, et il vous sert à dépister les chiens. Pour tromper un Argus incommode, rien ne vous a coûté, ni les lettres venues de loin, ni le timbre de la poste, ni la complicité de votre commis. Ah çà! vous nous prenez donc pour des buses, pour des oies domestiques, pour des pingouins? ajouta le voyageur en se croisant les bras avec indignation. Est-ce que vous vous imaginez que nous sommes nés d'hier, jeune homme, et que nous ne voyons pas des ficelles qui sont grosses comme des câbles?»
Potard était si évidemment monté, que Beaupertuis, malgré toute son assurance, n'osa pas l'interrompre d'une manière ouverte, et se contenta de jeter les yeux à droite et à gauche comme un homme qui voudrait quitter la partie.
«Ah! des preuves! poursuivit son interlocuteur; il vous en faut absolument? Cherchons donc s'il n'en existe pas quelqu'une. Qui sait si le hasard, dans sa justice aveugle, n'aurait pas trahi le coupable?»
Édouard devint plus attentif et examina le vieux voyageur avec défiance. De son côté, Potard cherchait à le pénétrer avec un regard plein de menace et d'ironie. En même temps il étendait la main vers l'oreille gauche du jeune homme.
«Qu'avez-vous donc là, monsieur?» lui dit-il.
Beaupertuis ne put se défendre d'un moment de trouble; mais ce ne fut qu'un oubli imperceptible, la durée d'un éclair.
«Où donc, monsieur? répondit-il froidement.
--Ici, poursuivit Potard avec quelque impatience, sous mon doigt; touchez donc votre cartilage.»
Le jeune homme, comme pour se rendre à l'invitation de Potard et avec une insouciance affectée, porta la main à son oreille.
Bah! dit-il, une écorchure!
--Une écorchure! s'écria Potard dont les yeux s'enflammaient de colère. Bien trouvé! explication moderne! Monsieur, monsieur, ajouta-t-il en s'échauffant, les écorchures ne laissent pas des cicatrices de ce calibre: c'est un trou de grenaille que vous avez là, monsieur; et ce trou, c'est mon fusil qui l'a fait, la nuit où vous sortîtes de chez moi à la dérobée, en fuyant devant ma vengeance comme un filou, comme un malfaiteur.
--Vous m'injuriez gravement, monsieur Potard, dit Beaupertuis avec quelque fierté.
--Vous n'êtes pas au bout, jeune homme, et vous me traînerez en police correctionnelle si cela vous convient. Genre moderne; vous êtes digne d'en user. Voyez-vous, je vous ai conduit ici avec l'intention de vous prendre par les sentiments. C'est dans ce but que je vous ai raconté mes aventures et les circonstances romanesques au milieu desquelles ma Jenny est née. Je voulais vous toucher, vous amener ainsi à un aveu. En me dépouillant entièrement pour ma fille, je croyais faire une part suffisante à la question d'intérêt, et je comptais sur votre désintéressement pour ajouter ce qui peut manquer de ce côté. C'était une expérience; il s'agissait de savoir si vous aviez de l'âme: j'ai trouvé chez vous un caillou en place du coeur.
--Monsieur!
--Oui, monsieur, et vous n'êtes pas le seul. C'est encore une découverte moderne; l'égoïsme et l'intérêt pétrifient tout aujourd'hui. Voici un quart d'heure que je vous observe: vous n'avez pas eu un seul élan généreux, pas une inspiration naturelle. Vous avez tout calculé; vos gestes, vos paroles, votre contenance.
--Monsieur Potard...,
--Laissez-moi achever, jeune homme, et nous réglerons nos comptes ensuite. J'ai donc essayé de toucher votre coeur: il est resté insensible. Maintenant, retenez bien ceci: le séducteur de ma Jenny n'aura de repos ici-bas que le jour où sa faute aura été réparée. Je n'ai pas placé toutes mes affections sur une seule tête, tremblé pour elle toute ma vie, épuisé ce que la tendresse d'un père peut imaginer de dévouement et de soins, sacrifié à cette enfant mon bonheur, mon repos, ma gaieté même, pour que l'oeuvre de tant d'années vienne se flétrir au contact d'un Machiavel blasé avant l'âge, d'un tartufe, d'un Escobar, d'un jésuite...
--Monsieur, ces insultes...
--Prenez-les comme vous voudrez, jeune homme, s'écria Potard avec emportement: je ne rétracte rien. Allez, vous n'êtes pas au bout. Ah! vous voulez ruser avec moi, jouer au fin et me gorger de couleuvres! Eh bien! je m'attache à vos pas pour ne plus vous quitter: je deviens, dès aujourd'hui, votre cauchemar, votre spectre, votre statue du commandeur: je vous entraînerai aux enfers s'il le faut, plutôt que de vous lâcher. Si vous voulez que nous nous battions, nous nous battrons, à l'épée, au pistolet, à la carabine, au canon-Paixhans, comme vous voudrez; nous nous battrons dix fois, vingt fois, trente fois, jusqu'à ce que je vous aie laissé sur le carreau. Vraiment, ce serait un rôle trop commode que celui de séducteur. On aperçoit une jeune fille à la promenade, on la suit, elle a le malheur de remarquer cette attention, l'imprudence d'y répondre, et, de faiblesse en faiblesse, elle en vient jusqu'à l'oubli de son honneur. C'est bien: il ne reste plus au suborneur qu'à s'en vanter lâchement avec quelques amis, et à voler vers d'autres conquêtes. Voilà de vos calculs, messieurs les Lovelaces! Et l'avenir de cette jeune fille brisé en un jour, et les larmes de sang que va verser un père en voyant le deuil et la honte assis sur le seuil de sa maison, tout cela vous importe peu; il n'y a pas même place dans vos âmes pour le remords. Monsieur Beaupertuis, ajouta Potard en élevant la voix avec véhémence, avec moi il n'en ira point ainsi: vous ne porterez pas aussi gaiement le poids de votre crime; vous ne m'aurez pas plongé dans le coeur un poignard empoisonné sans que j'essaie de vous rendre mal pour mal, blessure pour blessure. Plutôt que de laisser un pareil outrage impuni, voyez-vous, monsieur... je ferais un exemple... un exemple épouvantable... je vous assassinerais.»
En prononçant ces derniers mots, Potard avait porté les mains sur son interlocuteur et l'avait saisi au collet. Sa figure bouleversée, ses yeux injectés de sang, indiquaient à quel degré d'exaspération il était parvenu, Beaupertuis comprit, à la vigueur des phalanges qui le contenaient, que la partie ne serait pas égale pour lui; sans rien perdre de son sang-froid, il essaya de conjurer le danger par une diversion:
«Monsieur Potard, dit-il, ne vous laissez pas emporter; cela n'arrange rien. En aucune manière, il ne me convient de paraître céder à la violence.»
Le voyageur ne lâchait pas prise et continuait à secouer le jeune homme sous son poignet de fer.
«J'en aurai le coeur net, s'écriait-il, je vous briserai en dix mille morceaux. Perdre mon enfant! Beaupertuis, vous me pousserez au crime.»
Cependant, cette fureur s'étant un peu calmée, Édouard put espérer de se faire entendre.
«Monsieur, poursuivit-il, avant de descendre à une scène indigne de vous et de moi, peut-être auriez-vous dû vous assurer davantage de l'exactitude de vos soupçons. Et si vous vous trompiez!
--Encore! répondit Potard que l'impatience regagnait.
--Assez de voies de fait, s'il vous plaît, monsieur. Je me mets à vos ordres. Que vous faut-il? La preuve de votre méprise? je vous la fournirai.
--Comment cela, jeune homme?
--Chez moi, dans trois jours, le temps d'écrire à Lyon. Je vous quitte peur aller me mettre en mesure.»
En même temps Édouard fit un pas vers la porte, mais le voyageur le prévint et lui barra le passage.
«A merveille! dit-il, encore une combinaison moderne; une fois hors d'ici, vous prendriez la clef des champs, et il me faudrait retrouver votre piste. Le jeu est vieux, monsieur Machiavel, tâchez de nous en servir d'un autre.
--Mais vraiment...
--Non, vous dis-je, je vous tiens, vous ne m'échapperez plus. Il faut que tout ceci s'éclaircisse, voyez-vous; je ne suis pas un père de comédie. Cependant, causons. Vous demandez du temps, vous en aurez, mais sans me quitter d'une semelle. Voici ce que nous allons faire. Écoutez-moi.
--Je vous écoute.
--Nous allons rouler hors de Dijon tous les deux; nous prendrons le coupé pour Lyon. Une fois là, je vous conduis auprès de Jenny et de Marguerite, et vous vous expliquerez devant elles. Après cette entrevue, si j'ai tort, je vous offrirai toutes les réparations du monde, qu'en dites-vous?»
Pendant que Potard livrait ainsi son dernier mot. Beaupertuis avait rapidement réfléchi, et ce fut sans la moindre hésitation qu'il répondit au voyageur;
«J'accepte vos conditions.
--Eh bien! venez, s'écria Potard; et pour que Je vous aie toujours sous la main, nous n'aurons plus qu'une seule chambre. Avec les modernes, il faut avoir l'oeil ouvert.»
XI.
A LYON.
Avant de suivre Potard et son compagnon dans l'épreuve décisive qu'ils poursuivent, il convient de jeter un coup d'oeil en arrière pour fixer la situation de quelques personnages du cette histoire.
L'instinct paternel n'avait pas trompé notre héros: sa Jenny avait été séduite par Édouard, et cette séduction ne différait guère de celles qui atteignent les jeunes filles du peuple dans leur premier épanouissement. Les circonstances en étaient toutes simples, toutes vulgaires; l'ignorance de l'enfant avait merveilleusement servi les calculs d'Édouard; quelques mots d'amour suffirent pour l'exalter et la vaincre.
Comment eût-elle résisté? Marguerite n'était pour elle ni un conseil ni un guide. Une mère seule peut deviner les premières impressions qui naissent dans un coeur, surveiller cette effervescence, la dominer et empêcher qu'elle n'aille jusqu'à une faute. Jenny avait reçu des éléments d'éducation, et Marguerite avait soin de la maintenir dans quelques pratiques de piété; mais ce qui devait être une sauvegarde se changea précisément en écueil. En fait de lectures, la jeune fille se sentit bientôt entraînée vers celles qui parlaient à son imagination et la peuplaient de héros de fantaisie. Elle lut des romans, et son âme naïve fut troublée par les passions fiévreuses qui y règnent. Aussi le premier regard d'amour que lui adressa un jeune homme fut-il le signal de sa défaite; l'occasion seule manquait encore, mais elle ne tarda pas à se présenter.
Potard avait séjourné à Lyon, il aurait pu opposer à la séduction les ressources de l'expérience, écarter de Jenny le poison que versent les cabinets de lecture, défendre la place contre les ruses des assiégeants. Mais les affaires tenaient le voyageur éloigné pendant plus de dix mois dans le cours de l'année, et sa fille disposait ainsi d'une liberté à peu près sans limites. D'ailleurs, par la position équivoque qu'il avait prise, Potard s'était volontairement privé d'une partie de son ascendant sur Jenny. Elle l'aimait sans le craindre, et, loin de lui obéir, elle en avait fait l'esclave de ses caprices. Notre héros portait ce joug avec plus d'amour que de sagesse; les mutineries de son enfant l'enchantaient, il en provoquait chaque jour de nouvelles; et ce fut ainsi qu'elle s'éleva, libre comme l'air, et contenue seulement par son excellente nature. Marguerite, quand on la poussait à bout, grondait bien de temps à autre; mais la bonne femme ne savait pas résister non plus aux caresses de sa Jenny. Il suffisait que la jeune fille se jetât dans ses bras pour que la Bourguignonne fondit en larmes et se sentit désarmée.