L'Illustration, No. 0065, 25 Mai 1844

Part 8

Chapter 81,889 wordsPublic domain

Il se passa longtemps, néanmoins, avant que Martin pénétrât assez avant dans la connaissance de lui-même pour discerner l'entière vérité. Mais, dans la terrible solitude de ce hideux désert, toute espérance brisée, toute ambition éteinte, et la mort râlant constamment à la porte, la réflexion régnait, comme sur une ville assiégée de la peste; et, frappé à la fin de ce qui, en tout temps, avait manqué à sa vie, Martin découvrit en plein la tache gangrenée.

Pour cette dure leçon, Éden était la bonne école, et cachait, dans ses marécages infects, dans ses impénétrables taillis, dans son air pestilentiel, d'admirables précepteurs, armés d'arguments sans réplique.

Convaincu qu'il avait nourri dans son sein un profond égoïsme, Martin s'arrêta à la résolution solennelle, si jamais il recouvrait la santé, de ne plus songer qu'à déraciner ce vice. En attendant, se déliant à juste titre de lui-même, il ne voulut parler à son malade ni de repentir du passé, ni de projets pour l'avenir, et se contenta de tenir les yeux fermement attachés à son but. L'orgueil n'était pour rien dans cette décision, c'était humilité pure, vrai courage, tant Éden l'avait jeté bas, tant Éden le relevait haut.

Après de longues souffrances, de mortelles crises, pendant lesquelles, lorsque la force de parler manquait au patient, il s'essayait à tracer, sur l'ardoise, d'une main défaillante; «Toujours joyeux!» Mark commença à aller moins mal; puis il retomba. Les symptômes, plus ou moins favorables, alternèrent; enfin, la convalescence prit le dessus.

Dès que son compagnon fut en état de parler sans fatigue. Martin le consulta sur un plan que, peu de mois auparavant, il eût exécuté sans s'inquiéter de l'opinion de personne.

Notre situation est évidemment désespérée, lui dit-il; le lieu est désert, le déplorable état de la colonie est connu; vendre le lot que nous avons acheté, n'importe à quel rabais, deviendrait impossible, quand ce ne serait pas déloyal. Le point vers lequel doivent tendre toutes nos pensées, c'est de quitter Éden pour jamais, et d'aller revoir l'Angleterre. Mais comment, par quels moyens? Il s'agit seulement de retourner au pays, Mark!

--Seulement, monsieur: mais c'est tout! dit celui-ci. en insistant sur le dernier mot.

--De ce côté de l'Océan, un seul homme nous peut venir en aide, poursuivit Martin; c'est M. Bevan.

--J'y pensais lorsque vous étiez malade, dit Mark.

--Si ce n'était la perte de temps, j'écrirais à mon grand-père, et j'implorerais de sa boute ce qu'il faut pour nous tirer de la trappe où nous nous sommes si cruellement laissés prendre. Essaierons-nous d'abord de M. Bevan?

--C'est un véritable gentilhomme, qui m'a toujours plu, répondit Mark.

--La petite cargaison, que tout notre avoir a payée, pourrait peut-être encore produire quelque argent, ce qui aiderait à nous acquitter; mais, ici, impossible de rien vendre.

--Pour chalands, on n'aurait que des cadavres, répliqua Mark, en branlant tristement la tête; des cadavres et des pourceaux!

--Faut-il écrire et demander uniquement la somme nécessaire pour nous faire atteindre New-York, ou tout autre port, ou nous pourrions ensuite gagner notre passage par n'importe quel travail? D'ailleurs, je puis expliquer à M. Bevan quelles sont mes relations de famille, et m'engager à le rembourser dès que j'aurai mis le pied en Angleterre.

--Le pire serait qu'il dît non, et il peut dire oui. Si donc ce n'est pas trop à contre-coeur que vous en essayez, monsieur...

--A contre-coeur! se récria Martin. Non, non: c'est par ma faute que nous sommes ici, et il n'est rien que je ne fasse pour nous en tirer. Le souvenir du passé est pour moi un remords. Ah! Mark, si je vous eusse consulté plus tôt, jamais nous ne serions venus ici.»

Ebahi de cet aveu, Mark n'en protesta pas moins de toutes ses forces qu'en tous cas les choses se seraient passées de même, puisqu'il avait mis dans sa tête de voir Éden du moment qu'il en avait entendu parler.

Laissant de côté la lettre à M. Bevan, l'anxieuse attente de la réponse, les étonnements de Mark à mesure qu'il s'apercevait du changement de son associé, et acquérait la certitude que désormais il n'y aurait plus aucun mérite à se maintenir de bonne humeur et joyeux auprès de lui; passant même sur la triste mort des deux petits camarades qui avaient si tendrement accueilli M. Tapley à sa première promenade dans Éden, nous contemplerons nos voyageurs debout, au soleil levant, sur le pont du navire qui les ramenait à New-York.

«Courage! cria Martin saluant de la main les deux maigres figures dont les ombres s'allongeaient sur la rive aplatie, nous nous retrouverons encore quelque jour dans le vieux monde!

--Ou plutôt dans l'autre, murmura Mark. Cela saigne le coeur de les voir là côte à côte, immobiles, seuls! ah! c'est pis que tout!»

Les deux amis échangeront un regard, tandis que le vaisseau fuyait rapidement; puis leurs yeux se reportèrent sur la plage qu'ils venaient de quitter. La hutte, avec sa porte toute grande ouverte et les arbres abattus à l'entour, la stagnante brume du malin et le rouge soleil entrevu au travers, les vapeurs qui s'élevaient du rivage et du fleuve, les rapides flots qui faisaient paraître et plus plate et plus triste la boueuse grève qu'ils lavaient en courant; Éden enfin, plus d'une fois depuis, hanta leurs rêves; et à quelle joie alors de s'éveiller et de voir que ce n'était qu'une ombre, un mirage du passé!

Nos voyageurs atteignirent enfin New-York, où les attendait l'excellent M. Bevan, et nous les retrouvons en sûreté à bord du même paquebot qui les avait amenés jadis, heureux de voir l'Amérique disparaître et se fondre avec les images.

«Eh bien! Mark, à quoi pensez-vous donc avec votre air grave? demanda Martin.

--Eh! monsieur, je me demandais comment je m'y prendrais si j'étais peintre, et chargé de faire le portrait de l'aigle américaine. Quelle mine lui donnerais-je?

--La mine d'un aigle, à ce que je présumé.

--Non, monsieur, non, cela ne m'irait pas; je la ferais rassembler à la chauve-souris, à cause de sa courte vue; au coq-d'inde, attendu sa jactance, vu sa probité, à la pie; au paon, à cause de sa vanité; à l'autruche, parce qu'elle croit, en cachant sa tête dans la boue, que personne ne la verra.

--Et au phénix, interrompit Martin. Comme lui, elle peut s'élancer du milieu ses cendres accumulées par ses fautes et par ses vices, et prendre un nouvel essor vers le ciel.»

Modes.

Chaque jour amène une révélation sur les modes d'été, et cette mode, nous la reconnaissons jolie et distinguée dans son ensemble, lorsqu'elle se compose, d'abord, d'une redingote en soie changeante ou à larges rayures nuées; ensuite d'une capote de crêpe couverte d'Angleterre, et enfin d'un mantelet écharpe de dentelle noire.

Quant aux chapeaux, la paille à jour ornée de rubans et de fleurs forme la coiffure du matin, comme le chapeau de crêpe sur lequel est posé un saule marabout compose l'une des principales parures du soir. On commence à voir aussi quelques chapeaux en paille de riz, ornés, pour la plupart, de rubans de nuances foncées; quelquefois pour adoucir ce que ces teintes ont de trop dur, on y mêle du tulle illusion.

Entre une foule de robes, nous signalerons les redingotes à revers très décolletés, dans le genre de celle qui est représentée par notre dessin. Puis les robes en taffetas broché, à rayure pompadour, garnies de hauts volants en biais et dentelés, presque sans fronces, bordés, soit d'un effilé, soit d'un ruban assorti à l'étoffe et plissés au bord; le corsage plat décolleté et à pointe, avec berthe dentelée, ouverte sur l'épaule et lacée.

On voit encore sur les robes du soir beaucoup de garnitures en dentelles, et cela a très-bon air; mais dans cette saison, nous leur préférons les garnitures de rubans, de fleurs ou de tulle illusion, posées en biais et en forme de tablier.

Pour les toilettes de campagne dont un s'occupe déjà, il se fait des redingotes amazones en coutil de fil blanc rayé de couleur. Les corsages en sont très-montants et fermés par une rangée de boutons en ivoire; les manches en amadis ont au bas un revers boutonné de même que le corsage.

Antiquités trouvées à Hérouval.

Lorsqu'on va de Paris à Rouen par la route d'_en haut_, on remarque, avant d'arriver à Gisors, sur la gauche, une haute colline couronnée d'une vieille tour en ruines. Comme tous les lieux élevés et faciles à défendre, cette colline a été habitée dès les temps les plus reculés. Les druides y construisirent un collège qui, si l'on en croit la tradition, communiquait, par des signaux, avec celui de Montmartre. Plus tard, un temple de Jupiter remplaça ce premier établissement druidique, et à ce temple païen succéda, pendant l'ère chrétienne, la tour dont les ruines existent encore, et qui prit le nom de _Montjavoult._

Sept hameaux composent le village disséminé autour du vieux château de Montjavoult. De ces hameaux, le plus intéressant pour le géologue et pour l'antiquaire est, sans contredit, celui de Hérouval, situé dans une position charmante, à l'entrée d'un étroit vallon qui dut autrefois servir d'amphithéâtre et de cirque. On ne peut y remuer profondément la terre sans trouver des antiquités gauloises ou romaines. Il y a quelques années, on y découvrit cinq tombeaux gaulois; tout récemment encore, un cheval, en traînant la charrue, s'enfonça subitement dans une excavation ouverte sous ses pieds, c'était un ancien tombeau. Un homme d'esprit et de goût, qui a le bonheur de posséder une propriété dans ce beau pays, ordonna immédiatement des fouilles, que ses ouvriers viennent d'achever. Nous avons vu, dans son salon de Paris, les curieuses antiquités dont nous croyons devoir offrir à nos abonnés un dessin fidèle.

On trouva successivement, à un mètre environ au-dessous du sol, neuf sarcophages en pierre placés du levant au couchant; mais les pierres brisées avaient laissé pénétrer les terres, qui se trouvaient mêlées aux débris humains. Un seul tombeau était intact. On l'ouvrit. Il renfermait deux crânes, qu'à leurs dimensions différentes, on reconnut aisément pour le crâne d'un homme et celui d'une femme; des bracelets de verroterie de diverses couleurs étaient mêlés aux ossements de la femme à la hauteur des bras.

Près des ossements de l'homme se trouvaient une épée en fer, des anneaux, de nombreux ornements en bronze antique, un style et des boucles de même métal parfaitement travaillés.

Parmi ces anneaux, on en remarquait un d'une forme si gracieuse, qu'on pourrait le prendre pour une bague moderne. Il est surmonté d'un chaton creux, destiné sans doute à renfermer des cheveux, des parfums ou du poison. Enfin ce tombeau contenait encore, dit le journal auquel nous empruntons ces détails, un ornement de bronze, garni de petites pierres qu'on croirait montées sur argent et ayant la forme des médaillons que les femmes du dix-neuvième siècle portent au col ou des broches qui leur servent à attacher leurs châles et leurs robes.

Cette sépulture était sans doute celle d'une femme gauloise et d'un guerrier romain. Le crâne de l'homme paraissait fracturé par une blessure. Il était entouré d' ornements en fer rongés par la rouille, et dont on ne pourrait reconnaître aujourd'hui l'usage; puis, enfin, près de ses ossements était placée une urne en terre rouge, ornée de légers dessins en creux. Les tombeaux voisins renfermaient deux autres urnes en terre bleue de formes assez élégantes. Une médaille de Faustiana-Augusta, trouvée à quelques pas de là et très-bien conservée, peut indiquer l'époque à laquelle ces sépultures appartiennent.

Rébus.

EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS

La fantaisie a ses limites. La beauté, en général, court après les hommes qu'elle croit d'honneur.

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