L'Illustration, No. 0065, 25 Mai 1844

Part 5

Chapter 53,765 wordsPublic domain

D'abord M. Denière, dont la réputation est européenne, et qui joint au fini des pièces le goût sévère des modèles et la bonne composition de son alliage, qu'il fabrique lui-même. Déjà aux précédentes expositions, quoique ayant obtenu toutes les médailles et ayant été décoré de la croix de la Légion d'honneur, il a tenu à prouver que le succès auquel il était parvenu ne l'avait pas arrêté dans ses progrès. Cette année encore, où il a été nommé, membre du jury, son exposition se distingue de celle de ses confrères. Il a exposé une partie des pièces d'un magnifique dessert que lui avait commandé le duc d'Orléans. Il est impossible de voir rien de plus fin, de plus délicat et de plus élégant tout à la fois. Ce dessert se compose de quatre-vingts pièces, dont il n'y a guère que dix à douze d'exposées; mais c'est une oeuvre hors ligne. Pour en donner une idée à nos lecteurs, nous leur dirons que le dessert complet est évalué à 250,000 francs, et que, dans cette somme, le bronze et la dorure entrent pour 160,000 francs, et les cristaux et pierres précieuses pour environ 80,000 fr. M. Denière a exposé aussi des candélabres renaissance. Nous offrons à nos lecteurs le dessin d'un candélabre en bronze dont l'exécution ne laisse rien à désirer. Ce candélabre serait bien placé dans un foyer de salle de spectacle. Nous avons encore remarqué une table de porphyre soutenue par des griffons; des girandoles, des lustres et des pendules, dont l'une en malachite; et toutes ces pièces prouvent ce que nous avons dit plus haut, que M. Denière ne s'est pas endormi dans son triomphe, et que sa fabrication est encore en progrès.

Après lui vient M. Thomire, au père duquel l'industrie des bronzes doit une partie de ses plus beaux succès. Ceux qui ont vu l'exposition de 1834 se rappelleront le temple commandé par M. Demidoff, et qui a tant excité l'attention publique à cette époque. Cette année M. Thomire ne présente pas de pièce aussi capitale: son exposition se compose, comme celle de M. Denière, de pendules, candélabres, lustres surtout et pièces de table. Nous n'avons rien de particulier à en dire, sinon qu'on trouve chez lui plus de contourné et de rocaille que chez M. Denière.

Après ceux que; nous venons de nommer, se présentent MM. Paillard, Chaumont et Serrurot, dont les produits soutiennent bien la vieille renommée de leur industrie; M. Villemsens, dont la spécialité religieuse ne repousse pas le progrès, surtout au point de vue de l'art, et dont l'exposition laisse cependant un peu à désirer sous ce rapport.

Parmi les bronziers fondeurs, nous placerons au premier rang MM. Quesnel et Eck-Dorand. Ces derniers ont fondu la statue de Molière, qui figure au-dessus de la fontaine de ce nom. Ils ont exposé cette année des bronzes d'art d'une belle exécution, des statues, des médaillons, et la comparaison de leurs produits avec ceux des fondeurs d'un ordre inférieur nous a convaincu que ces habiles artistes ne s'en rapportaient pas à des règles empiriques pour la composition de leur métal.

MM. Quesnel ont une exposition vraiment remarquable et qui attire l'attention, parce que leurs produits s'adressent à tous ceux qui ont un peu de goût (et qui n'en veut pas avoir beaucoup, dans ce temps-ci?). Elle consiste en bronzes d'art, statues, statuettes, groupes: c'est Mercure inventant la lyre, l'éducation de l'Amour, un groupe d'Amphitrite; mais MM. Quesnel ne se sont pas bornés à la mythologie païenne; ils ont fait aussi une incursion dans le domaine religieux: ils ont un groupe de l'ange Michel et Gabriel, des chandeliers gothiques, et surtout un bénitier en bronze doré, dont nous donnons aujourd'hui le dessin. Ce bénitier est d'une composition sévère et les lignes en sont harmonieuses. Les draperies des deux anges qui se tiennent au pied de la croix tombent bien, et l'ampleur de ces vêtements convient tout à fait à la couleur sombre du métal. MM. Quesnel ont réservé l'or pour la base et la coquille du bénitier. Il n'y en a pas trop, et pour nous qui n'avons jamais compris qu'une église fût une espèce de mine d'or, nous avons été satisfait de voir que, dans cet objet d'art, il n'a pas été prodigué.

Les bronzes, dont nous venons d'entretenir nos lecteurs, touchent de si près à l'orfèvrerie, qu'ils ne seront pas surpris de nous voir les transporter subitement et sans transition devant la case de M. Froment-Meurice, dont l'exposition est si remarquable. Il y a, dans les produits de cet artiste, du style, de la pensée et une excellente composition. Son plus beau travail est un vase commandé par la ville de Paris, comme témoignage de reconnaissance à M. Emmery, ingénieur des eaux de la capitale, qui, pendant une carrière toute de travaux intelligents, a su concilier la science avec l'humanité, et faire d'excellents travaux avec des ouvriers moralisés par lui et qui lui étaient attachés comme à un père. La forme du vase est grecque, et l'ornementation, du seizième siècle, est riche et bien jetée. Ce vase est ciselé avec une véritable perfection.

Le dessin que nous empruntons à l'exposition de M. Froment-Meurice est un ostensoir, style Louis XII. Nos lecteurs verront combien il s'écarte des ostensoirs ordinaires, qui ont malheureusement l'air d'être tous de la même famille. Celui de M. Froment-Meurice est d'une remarquable composition; les amateurs peuvent y apprécier le passage du gothique à la renaissance. C'est une mine nouvelle à exploiter. On a été jusqu'à présent ou tout gothique ou tout renaissance. Cependant il y a dans cette époque reculée de transition un certain charme indéfinissable, la gaucherie du style qui s'éveille jointe à la rouerie de celui qui finit, toute cette alliance à moitié avouée, à moitié cachée de deux styles si différents, qui aurait pour nous tout l'attrait de la nouveauté et qui ne risquerait pas de fausser le goût du public, comme certaines oeuvres d'artistes que nous ne nommerons pas, et qui croient faire du nouveau en faisant du bizarre. Il y a là, nous le répétons, pour notre orfèvrerie surtout, une riche mine à exploiter, et nous convions les orfèvres qui tiennent à ce que leurs produits conservent, sur les marchés étrangers, leur réputation de bon goût, à entrer dans cette voie nouvelle.

ÉBÉNISTERIE.

En 1834, tous les organes de la publicité et le jury central avaient signalé et déploré le mauvais goût, la recherche et la forme disgracieuse de l'ébénisterie française. A cette époque, en effet, les formes de nos meubles n'étaient que la caricature des formes anglaises, et on prétendait cependant travailler dans le genre _comfortable_, comme si la commodité devait exclure la grâce. Nos meubles sont maintenant tout autres; ils réunissent généralement le bon goût à l'élégance et à la solidité. C'est une industrie toute nouvelle et qui a subi de grands changements depuis vingt-cinq ans. Ici encore on peut reconnaître l'influence de la révolution française. Avant cette époque, il y avait en France quelques grands propriétaires dont les habitations grandioses présentaient des salles de dimensions énormes, et pour lesquelles les ameublements devaient être massifs et élevés de formes. Nous ne voulons pas dire que le bon goût devait en être exclu; mais tout au moins les lignes devraient être grandes et sévères pour être en rapport avec la hauteur des appartements. Depuis la révolution, les terres ont été divisées à l'infini; il n'y a presque plus de grandes fortunes, mais une multitude de petites; plus de grands châteaux, de grands hôtels, mais beaucoup de petites villas, de petits appartements. On fait maintenant deux étages dans un seul d'autrefois, un appartement complet dans un des salons de réception de nos ancêtres. Si le luxe est moins répandu, grâce à la modicité des fortunes, le goût du _comfort_ est descendu dans les derniers échelons de la classe bourgeoise. Voilà pourquoi nos fabricants ont dû renoncer à l'exécution des grands meubles froids, mais dignes de nos pères, et chercher à l'étranger des formes plus en harmonie avec, la petitesse des appartements et le goût du bien-être. C'est à l'Angleterre qu'ils ont emprunté leurs formes, parce que là la prospérité commerciale avait fait depuis longtemps ce qu'a amené chez nous la division des fortunes. Mais les premiers essais ont été défavorables, les premières imitations d'un mauvais goût remarquable. Comme nous le disions plus haut, on remarquait encore en 1834 cette invasion barbare.

Quelques fabricants, cependant, avaient su trouver des formes gracieuses; mais ils avaient voulu en même temps réhabiliter les bois indigènes et affranchir notre pays du tribut qu'il paie pour bois exotiques. Cet essai n'a pas été heureux. C'est qu'en effet, il faut bien le reconnaître, et notre amour-propre national n'est nullement blessé par cet aveu, nos bois indigènes, à l'exception du noyer, qui prend une teinte si chaude en vieillissant, tous nos bois n'ont pas cette vivacité de couleur, cette variété de texture, cette richesse de fibres que présentent les bois des climats chauds, produits d'un sol vigoureux et d'une ardent atmosphère. Nos bois sont ternes et froids; le temps ne leur ajoute qu'une apparence grisâtre et plombée, tandis que les bois exotiques gagnent en couleur et en ton en vieillissant.

Les bois le plus généralement employés pour meubles sont l'acajou, l'ébène et le palissandre. Nos fabricants font très-peu de meubles en acajou massif, tandis que les Anglais en font très-peu en plaqué. L'exploitation du palissandre a pris une très-grande extension, parce que ce bois est celui qui se prête le mieux aux incrustations; il est plus facile à découper que l'acajou, et n'exige pas tant de dextérité de la part de l'ouvrier. Lorsque les courbes du bois découpé ne se rencontrent pas bien avec les ornements à incruster et laissent des vides, on les remplit avec de la poussière de palissandre détrempée dans la colle; cette poudre prend corps, et, quand elle sèche, on peut polir, poncer et vernisser le bois sans qu'elle se détache. Le palissandre est aussi facile à scier mince que l'acajou, mais son grain est plus lâche, il est plus mou, plus fibreux, ce qui augmente la difficulté de l'opération du vernissage et explique la différence de prix avec l'acajou. Après le palissandre, le bois le plus approprié aux incrustations est le houx, bois totalement dépourvu de nervures, d'un blanc mat et froid. Nous avons vu une table de houx incrusté d'amarante, très-élégante, à une des expositions précédentes. C'est le triomphe de ceux qui veulent, à tort, à notre avis, condamner l'ébénisterie à ne se servir que des bois indigènes. L'apôtre de cette innovation, M. Vernet, parmi un grand nombre de meubles en orme, en frêne, en noyer, en avait exposé en 1839 plusieurs en chêne vert. Ce bois ressemble au plus bel acajou moucheté, mais, ce qui empêche qu'il se vulgarise beaucoup, c'est qu'il est d'une dessiccation difficile et que les fabricants, d'accord d'ailleurs en cela avec le goût des consommateurs, préfèrent employer des bois qui leur arrivent déjà secs. Cependant il serait à désirer que l'usage du chêne vert devînt plus général: le département de la Corse en possède des forêts magnifiques, et quinze départements du Midi en ont aussi dont l'exploitation serait une source de richesse pour le pays.

La fabrication des meubles est concentrée presque tout entière à Paris, où, depuis trente ans, elle s'est organisée sur une vaste échelle dans le faubourg Saint-Antoine. «Ce faubourg lui-même, dit le jury de 1839, avec ses 40,000 habitants, semble ne former qu'une seule usine dirigée par les maîtres les plus intelligents et servie par les ouvriers les plus habiles, tout y est soumis au principe fécond de la division du travail. Les scieries mécaniques débitent le bois de placage en feuilles légères, en baguettes sveltes et déliées. La hardiesse des découpures ne connaît plus de bornes; elle s'est emparée des métaux, de l'ivoire, de l'écaille naturelle et factice, pour en faire des fleurs, des bordures...» Ce que disait le jury en 1839 est plus vrai encore aujourd'hui où les cours industriels faits aux ouvriers ébénistes, les modèles qu'on leur met sous les veux, la théorie qui vient détruire la routine, a fait naître chez eux le goût du dessin et, par suite, le bon goût des ornements. Nous n'avons pas remarqué, en effet, comme aux expositions précédentes, ces formes affreuses et repoussantes, ces espèces de barbarismes qui affligeaient l'oeil du curieux.

Ici d'ailleurs, comme dans d'autres industries que nous avons déjà signalées, il y a progrès sous le rapport mécanique.

Déjà en 1839, le jury avait remarqué les procédés inventés par M Émile Grimpré pour sculpter mécaniquement le bois et y produire, au prix du travail le plus simple, les effets les plus inattendus et les plus variés. Cette année encore le jury aura à constater un nouveau pas fait dans les procédés de sculpture pour l'ébénisterie; nous voulons parler des procédés imaginés par M. Wood, et dont nous offrons un spécimen à nos lecteurs. Ici c'est la sculpture à chaud: on soumet le bois sur lequel on veut sculpter à l'application d'un moule chaud qui porte en creux le dessin qu'on veut produire en relief. On conçoit que la première application ne produit pas le résultat attendu; mais on la renouvelle un certain nombre de fois, et bientôt le morceau de bois est devenu une oeuvre d'art sans ciseau, sans marteau, sans rabot, et il a de plus acquis une teinte foncée qui lui donne plus de valeur. Ce que nous avons dit sur un dessin en relief s'applique également pour la moulure complète des colonnes, chapiteaux, dossiers, comme on le voit dans la chaise et le fauteuil de bois sculpté par ce procédé.

Nous avons choisi, parmi les meubles dont l'exécution nous a semblé remarquable, ceux qui ont été exécutés par MM. Grohé et Ringuet.

M. Grohé a exposé un prie-Dieu en chêne d'une forme gothique. Les détails en sont bien soignés; nous critiquerons seulement la forme des portes du bas surmontées de deux écussons: outre qu'il nous a toujours semblé de mauvais goût de faire intervenir les insignes de l'orgueil dans un meuble qui sert à s'agenouiller, à s'humilier, la caisse de ce prie-Dieu nous a semblé trop basse et trop large pour les deux battants de la porte, qui paraissent disproportionnés; sauf ces critiques de détail, nous reconnaissons que le style de ce meuble est sévère et parfaitement approprié à sa destination. Nous louerons sans restriction un autre meuble de M. Grohé, le meuble de milieu de salon, qui est irréprochable. Il est en ébène, à quatre pans, et les figurines, les détails des ornements y ont été faits _con amore_; c'est une des plus belles pièces de l'exposition de l'ébénisterie. Dans un genre différent, nous signalerons aussi un meuble de salle à manger, un magnifique buffet en chêne, dû à M. Ringuet. La couleur de ce bois, qui prend, d'ailleurs, en vieillissant des teintes sombres, est convenable pour une salle à manger, et les attributs que M. Ringuet a prodigués avec une sage mesure, sont tout à fait appropriés à la nature de son service.

Nous arrêtons ici notre compte rendu de l'ébénisterie, en répétant qu'elle nous a semblé cette année dans un progrès marqué. Le bon goût tend à pénétrer dans les masses, et les fabricants commencent à comprendre que s'il est lucratif de prendre à l'étranger ce qu'il a de bon, il est mille fois plus honorable de chercher des bénéfices dans une exécution irréprochable et mise à la portée de tous.

Erratum.--Dans notre article du numéro dernier, relatif au moulin à bras portatif, nous avons par erreur désigné M. Tarin comme inventeur de ce mécanisme. Nous nous empressons de rectifier cette erreur, et d'annoncer à nos lecteurs que l'inventeur et le constructeur est _M. Bouchon_, de la Ferté-sous-Jouarre.

Courses de Chantilly,

Quelques jours ont passé sur les courses du Champ-de-Mars, et déjà elles sont vieilles.

Toutes ces courses ont été languissantes et insipides. Chevaux et _sportsmen_, acteurs et spectateurs étaient engourdis: on s'ennuyait; pour réveiller les dormeurs, une poule de _hacks, gentlemen riders_, est improvisée. M. de Tournon s'élance sur _Olivia_, au marquis de Vidil. Quel cheval résisterait à la marquise Olivia? M. de Tournon est un de nos plus élégants et plus hardis cavaliers. Vainement M. de Caters et _Phosphore_, M. de Larochette et _Maid_, MM. Lupin, de Perregaux et Mosselman jouent des pieds et des mains, de l'éperon et de la cravache, _Olivia_ vole et arrive la première. Déjà le matin, sous M. Edgar Ney, elle avait battu MM. de Bernis et de Pracoutal, deux cavaliers distingués. Mais pourquoi le marquis de Vidil, si rude chasseur, si vaillant gentleman, a-t-il laissé à M. de Tournon toute la gloire de ces deux succès?

Allons donc sur la pelouse de Chantilly, sans même jeter quelques fleurs et quelques mots à ces pauvres défuntes.

Pour devenir populaires, il ne manque aux courses de Chantilly qu'un chemin de fer. Tant qu'elles n'auront pas un railway économique au service des demi-sportsmen, elles resteront la propriété exclusive des membres du Jockey-Club. Allons, messieurs de Chantilly, cotisez-vous, imposez-vous, fouillez dans vos bourses, mais ayez un chemin de fer, si vous désirez que votre ville reste l'_Epsom_ français.

Jeudi passé, outre les désagréments et les fatigues du voyage, la pluie s'était mise de la partie; il faisait froid, triste et humide. Cinquante amateurs, armés de parapluies, de manteaux et de tweeds, étaient perdus sur cette immense pelouse, qui serait trop vaste pour une armée de cent mille sportsmen. Le prince de Beauvau a eu l'étrenne de la victoire. Sa pouliche _Rachel_ s'est adjugé le prix de Chantilly, 1,200 francs.

Dans le prix du ministère du commerce, _Governor_ gagne les deux épreuves, et M. de Rothschild 2,000 francs.

Voici surgir un vainqueur nouveau. Salut à _Mustapha!_ L'administration des haras royaux lui doit 3,000 francs.

Prix de Diane, 6,000 francs. _Sido, Cavatine, Angelina, Lantere_, promettaient une belle course. Vaines promesses! _Cavatine_ se dérobe, _Sido_ s'endort, _Angelina_ regarde voler les oiseaux, _Lanterne_ seule fait en conscience son métier de jument de course. Le prince de Beauvau gagne 6,000 Francs.

Le samedi était le jour consacré à la chasse. La pluie et le vent ne servent pas le nez des chiens; en dépit du mauvais temps, la chasse s'annonçait sous de brillants auspices. Attaqué à Ermenonville, l'animal de meute se fit chasser pendant quatre heures, puis les défauts arrivèrent: découragés et mouillés, les chiens ne retombèrent plus sur la voie. Au lieu d'un victorieux hallali, on dut sonner la _retraite manquée_. Quelle _bredouille!_

Dimanche, malgré le mauvais temps, les tribunes sont désertes. Nos frères de Normandie, de Bretagne ou de Picardie ont préféré Versailles et Saint-Germain à Chantilly; ils ont mieux aimé galoper eux-mêmes sur les chevaux du bois de Boulogne, que de voir s'escrimer les fils de _Royal-Oak_ et _Ibrahim._

En tout autre temps, la journée eût été bonne pour l'écurie Rothschild, qui a gagné deux courses sur quatre: avec _Drummer_, le prix de Nemours et ses 3,000 fr.; avec _Governor_, le prix de l'Oise et ses 2,000 fr. Mais, aujourd'hui, qu'importaient ces luttes anodines, ces mesquines récompenses? Aujourd'hui, il n'y a qu'un prix: c'est le prix du Jockey-Club, tous les autres ne sont que du remplissage. La leçon reçue l'année dernière par des parieurs extravagants n'a pas été perdue: à peine si quelques cent mille francs sont en jeu. _Lanterne_ est première favorite, et, par hasard, la favorite a justifié les espérances qu'elle avait fait naître. Encore le prince de Beauvau! Cette victoire sera le plus beau fleuron de sa couronne d'éleveur, honorifiquement et spéculativement parlant: elle lui a rapporté au moins 60,000 francs.

Une course de haies, ornée de _gentlemen riders_, a couronné cette mémorable séance sur le turf. Notre amour-propre national n'est pas peu flatté d'avoir à constater la supériorité d'un rider français sur les riders anglais. Le vicomte de Tournon a brillamment monté _Cattoman. Tiger_, le vainqueur des vainqueurs, timidement monté, et _Wild-Irish-Grit_ ont dû céder la victoire à un cavalier plus habile et plus intrépide.

Le dernier des Commis Voyageurs.

(Voir t. III, p. 70, 80, 106, 118, 138,150, 170 et 186.)

IX.

RÉCIT.--LES CATASTROPHES DE POTARD.

La chaleur du récit semblait désormais emporter le conteur, et ce fut sous l'empire d'une émotion croissante qu'il en reprit la suite. Édouard lui-même devenait de plus en plus attentif, et l'intérêt qu'il prenait à cette histoire n'était pas entièrement exempt de préoccupation.

«Beaupertuis, poursuivit le voyageur, jugez de l'horreur de ma punition. A la vue de cet homme et des éclairs funèbres qui s'échappaient de ses yeux, je compris que nous étions menacés d'une affreuse catastrophe. Un instant il hésita, se tint comme en arrêt devant sa proie, en la dévorant du regard; mais bientôt la colère prit le dessus, il se précipita vers le lit où gisait la malheureuse Agathe. J'avais suivi ces mouvements avec le sang-froid que donne l'imminence du danger, et au moment critique, je prévins ce furieux et fis à sa victime un rempart de mon corps. Une lutte s'engagea entre nous.

«--Arriére, pékin! s'écriait-il. Tu auras ton tour; laisse-moi expédier d'abord la complice.

«--Non, dis-je avec énergie, vous n'approcherez pas de cette couche que la douleur rend sacrée.

«--Infâme! continuait-il tout en cherchant à me repousser et en brandissant le poing vers l'accouchée, voilà ou t'ont conduite tes déportements! Tu as déshonoré mon nom; il n'y a que le sang qui puisse laver cette injure. Et toi, misérable, ajoutait-il en me secouant de toute sa force, tu paieras cher ta trahison.

«Aux cris de ce forcené, le docteur était accouru et s'interposa. Agathe venait de tomber dans un évanouissement profond; il invoqua les égards dus à tout malade, et les devoirs de son ministère. Poussepain ne voulait entendre à rien: il avait soif de carnage; les remontrances de l'ami qui l'accompagnait étaient elles-mêmes impuissantes.

«--Major, disait-il au médecin, ce n'est pas à vous que j'en veux, mais il faut que je dépèce cet homme et cette femme. Ôtez-vous de là.

«Enfin, quelques villageois étant survenus, on put se rendre maître de l'énergumène, et on l'entraîna de force dans une chaumière voisine, où il fut gardé à vue jusqu'à ce que l'accès de colère fut passé. J'étais à peine remis de cette émotion, qu'une nouvelle épreuve vint m'assaillir. L'ami de l'ex-dragon reparut sur le seuil de notre porte, et me fit un geste à la fois mystérieux et hautain auquel il était impossible de se méprendre. Il s'agissait de quelques minutes d'explication. Je sortis.

«--Monsieur, me dit cet homme en me toisant avec majesté, vous comprenez que je ne suis pas venu ici pour faire du sentiment. Un ex-major des cuirassiers ne se dérange que pour des motifs plus militaires. Il s'agit de se couper la gorge avec mon camarade Poussepain. En vous attaquant à l'épouse légitime d'un ancien, vous deviez comprendre qu'un moment viendrait où il ferait chaud. Nous y voici, que vous en dit le coeur?

«Je ne suis point un bretteur, Beaupertuis, ni un pilier de tir au pistolet ou de salle d'escrime; je n'ai jamais joué le rôle d'un spadassin, d'un casseur d'assiettes; mais quand on me force dans mes derniers retranchements, jamais je ne recule. C'était ici le cas; aussi ma réponse ne se fit-elle pas attendre.

«--Je suis prêt, monsieur, dis-je à l'ex-major.