L'Illustration, No. 0065, 25 Mai 1844
Part 4
«Dans la partie la plus âpre de la chaîne des Vosges, a dit Cuvier dans un rapport fait à l'Académie en 1829, un vallon, presque sépare du monde, nourrissait chétivement, il y a soixante ans, une population restée à demi sauvage; quatre-vingts familles, réparties dans cinq villages, en composaient la totalité: leur misère et leur ignorance étaient également profondes; elles n'entendaient ni l'allemand ni le français: un patois, inintelligible pour tout autre qu'elles, faisait leur seul langage; des haines héréditaires divisaient les familles, et plus d'une fois il en était né des violences coupables. Un vieux pasteur, Jean-Frédéric Oberlin, entreprit de les civiliser; et, pour cet effet, en habile connaisseur des hommes, il s'attaqua d'abord à leur misère; de ses propres mains, il leur donna l'exemple de tous les travaux utiles. Leur agriculture une fois perfectionnée, il introduisit différentes industries pour occuper les bras superflus. Il créa une caisse d'épargnes. Dès l'origine il s'était fait leur maître d'école, en attendant qu'il en eût formé pour le seconder. Dès qu'ils aimèrent à lire, tout devint facile; des ouvrages choisis venant à l'appui des discours et des exemples du pasteur, les sentiments religieux, et avec eux la bienveillance mutuelle, s'insinuèrent dans les coeurs; les querelles, les délits disparurent; et lorsque Oberlin fut près de sa fin, il put se dire que dans ce canton, autrefois pauvre et dépeuplé, il laissait trois cents familles réglées dans leurs moeurs, pieuses et éclairées dans leurs sentiments, jouissant d'une aisance remarquable, et pourvues de tous les moyens de la perpétuer.» Voilà les résultats qu'obtint le digne pasteur. Son principal moyen pour y arriver fut de donner tous ses soins à l'éducation des enfants dès leur plus jeune âge. Il institua, pour les instruire gratuitement, des conductrices que lui-même dirigeait; il établit ainsi, dans cinq villages et trois hameaux, ce qu'on y appela des écoles à tricoter, car les enfants, dés l'âge de quatre ans, y étaient exercés à ce travail. En même temps on les faisait prier de coeur et sans formule apprise; on les exerçait à chanter des cantiques Des images représentant les faits principaux de l'histoire sainte, d'autres reproduisant des plantes, des animaux, servaient à les instruire. Secondé activement par sa femme, le bon pasteur le fut aussi par le dévouement admirable d'une jeune fille entrée chez lui comme servante à l'âge de quinze ans. Son zèle et ses nobles élans ne pouvant se renfermer dans une sphère aussi étroite, elle partagea, pendant quarante-sept ans, toutes les peines et tous les soucis de son maître, et fut son plus ferme appui dans toutes ses entreprises. Quand Oberlin mourut, il légua cette excellente et pieuse femme à ses sept enfants qu'elle avait élevés, et il lui légua, à elle, le soin de poursuivre encore après lui leur oeuvre commune. Voici ce qu'il dit de cette Louise Scheppler dans la lettre testamentaire où il retraça aux siens toutes les obligations qu'il avait contractées envers elle: «Vrai apôtre du Seigneur, elle alla dans tous les villages où je l'envoyais, assembler les enfants autour d'elle, les instruire dans la volonté de Dieu, prier avec eux, et leur communiquer toutes les instructions qu'elle avait reçues de moi et de votre mère. Tout ceci n'était pas l'ouvrage d'un instant, et les difficultés insurmontables qui s'opposaient à ces saintes occupations en auraient découragé mille autres. D'un côté, le caractère sauvage et revêche des enfants; de l'autre, leur langage, patois qu'il fallait abolir; puis, une troisième difficulté étaient les mauvais chemins et la rude saison qu'il fallait braver. Pierres, eaux, pluies abondantes, vents glaçants, grêles, neiges profondes en bas, neiges tombant d'en haut, rien ne la retenait; et, revenue le soir, essoufflée, mouillée, transie de froid, elle se remettait à soigner mes enfants et mon ménage.» Ce qui s'accomplissait au Ban-de-la-Roche, c'est ainsi que s'appelait ce lieu, fut d'abord ignoré; mais lorsque toute cette contrée fut métamorphosée et régénérée sous le rapport matériel et sous le rapport moral, on reconnut combien avait d'importance le mode d'éducation employé à l'égard des petits enfants.
C'était en 1770 que ce bienfaiteur de l'humanité était parvenu à établir ses écoles. Trente et un ans plus tard, en 1801. une femme pieuse, se dérobant aux attraits et aux plaisirs du monde, et consacrant ses jours à l'exercice de la charité, entreprit de fonder à Paris le premier établissement destiné à recueillir, pendant les travaux journaliers de leurs mères, les petits enfants au-dessous de quatre ans. Plusieurs accidents cruels, arrivés à des enfants en l'absence de pauvres femmes qui ne gagnant la plupart du temps que vingt-cinq sous par jour, n'en pouvaient donner huit ou dix pour les faire garder, firent naître dans le coeur de madame de Pastoret l'idée des salles d'asile ou d'hospitalité. Elle recueillit dans une chambre de la rue de Miroménil, et confia pour la journée aux soins d'une soeur hospitalière et d'une bonne femme, des enfants à la mamelle que leurs mères devaient venir allaiter une ou deux fois dans le cours de leurs travaux. L'établissement était pourvu de douze berceaux, de linge, de lait et de sucre; mais il n'y avait que deux femmes, leurs forces furent à bout, et, malgré les vifs regrets de madame de Pastoret, il fallut renoncer à augmenter le nombre des enfants. La pieuse fondatrice éleva tous ceux qui avaient pris place dans ses berceaux, et la salle d'hospitalité fut transformée en une école gratuite qui n'a pas cessé d'exister. Le germe des salles d'asile fut ainsi arrêté dans son premier développement.
On a supposé, on a même affirmé qu'alors cette idée avait été recueillie et portés en Angleterre. Sans doute les étrangers qui avaient pu voir l'asile des berceaux, avaient dû en être vivement touchés et en avaient emporté cette impression dans leurs patries. Mais rien de semblable ne fut entrepris en Angleterre avant l'année 1817. A cette époque M. Owen, qui dirigeait à New-Lamark, dans le nord de l'Écosse, un grand établissement de filature de coton, s'affligeant de voir dans l'abandon les petits enfants des nombreux ouvriers qu'il employait, conçut la pensée de les faire amener le matin par leurs parents et de les confier aux soins d'une personne sure. Il choisit un simple tisserand, dans lequel on ne soupçonnait qu'un grand amour pour les enfants et une patience infatigable avec eux. Cet homme dont le nom a pris rang dans la Grande-Bretagne parmi ceux des hommes utiles, c'était James Buchanan. Il réussit à porter l'école au delà de cent cinquante enfants de l'âge de deux à six ans, et à créer pour eux des moyens d'amusement et d'instruction. L'imitation de la discipline militaire, déjà suivie dans les écoles de Lancaster, lui fut particulièrement utile en éveillant l'attention, en excitant l'intérêt, en réglant les rapides et uniformes mouvements de ses jeunes élèves. Le chant ne lui facilita pas moins sa tâche. Deux ans après Buchanan fut appelé à Londres par lord Brougham, et la méthode d'enseignement des _Infant-Schools_ fut bientôt portée à un haut degré de perfection. Ces établissements se multiplièrent rapidement en Angleterre.
En 1823, quelques Français qui avaient visité ces écoles exprimeront à Paris l'admiration qu'elles avaient fait naître en eux. Un petit nombre de femmes dévouées forma un comité, dont madame de Pastoret fut élue présidente. Elles se réunirent pour la première fois le 4 mars 1826, publièrent un prospectus, et provoquèrent des dons et des souscriptions. Le conseil général des hospices leur accorda, au mois de mai de la même année, un don de 3,000 francs et une maison dépendant de l'hospice des Ménages. Le comité confia la direction de la salle d'asile d'essai à deux soeurs prises dans l'ordre de la Providence, établi à Portruix (Vosges), cette communauté seule ayant consenti à en accorder pour cette tentative nouvelle. M. l'abbé Desgenettes, alors curé des Missions Étrangères, s'associa aux travaux du comité, élevé au nombre de douze, dont trois dames protestantes. Mais le zèle des fondatrices de l'oeuvre, le soin qu'elles avaient pris de faire venir les manuels anglais, de les faire traduire, la bonne volonté des soeurs, les efforts persévérants de chacun n'avaient pu encore faire posséder bien complètement et naturaliser chez nous cette méthode d'enseignement dans laquelle se trouvent mille détails qu'on ne peut bien saisir que par les yeux.
Le besoin de se voir désigner une personne capable et dévouée, qui voulût bien aller en Angleterre étudier les _Infant-Schools_, mit le comité en rapport avec M. Cochin, alors maire du douzième arrondissement. Cet administrateur, qui ignorait les efforts nouveaux et l'organisation récente de l'oeuvre, qui n'avait pas eu davantage connaissance de la tentative faite, vingt-cinq ans auparavant, par madame de Pastoret, venait, de son côté, dans le but d'arriver à alléger un peu la triste position des nombreuses familles indigentes de son quartier, en laissant aux mères la faculté de se livrer à un travail lucratif, de faire disposer deux chambres dans la rue des Gobelins, pour y recevoir, durant le jour, un certain nombre de petits enfants. M. Cochin, que son étude et ses observations personnelles mettaient par conséquent déjà à même de bien calculer toutes les exigences d'une pareille mission, et n'apprécier les qualités qui seules pouvaient en assurer le succès, indiqua au comité madame Millet comme la personne qui lui paraissait convenir le mieux, uniquement peut-être, à cette lâche qui devait commencer par l'étude et finir par l'organisation. Madame Millet se rendit en Angleterre en 1827; elle vit avec les yeux d'une femme d'esprit et sentit avec le coeur d'une bonne mère. Étrangère à la langue anglaise, l'instinct du bien, la charité, l'amour de l'enfance, furent ses guides, et en deux mois elle sut si bien comprendre la méthode et se pénétrer de ses avantages, qu'elle revint l'importer en France avec les modifications nécessitées par la différence des moeurs, des usages, et avec des améliorations qui lui ont été suggérées par la pratique.
A son retour, madame Millet organisa, avec un plein succès, une nouvelle salle d'asile ouverte par le comité des dames, rue des Martyrs; et M. Cochin fonda dans le même temps, l'établissement si vaste et si complet qui depuis a été considéré comme _asile modèle_. Le comité ouvrit successivement trois autres salles d'asile; mais les ressources étaient précaires, et, pendant quatre années, il ne les obtenait qu'avec peine et irrégulièrement. Ce ne fut qu'à la fin de 1829 que le conseil général des hospices, cédant aux vives sollicitations du comité des dames se décida à prendre cette institution sous son adoption et sa tutelle. Un arrêté du conseil, approuvé par le ministre de l'intérieur, consacra l'oeuvre des salles d'asile, qui, dès ce moment, furent rangées dans la catégorie des _Établissements d'utilité publique et de charité_. L'administration des hospices commença dès lors à s'en occuper, de concert avec les dames du comité, auxquelles furent donnés des règlements approuvés par M. le préfet de la Seine. La Comptabilité des salles d'asile revêtit les formes administratives et fut soumise au contrôle de l'autorité. Dans l'espace de onze années, le comité obtint de la charité publique en dons et en souscriptions, 113,116 fr. Du conseil général des hospices, 80,695 Du conseil municipal, 23,000 Des bureaux de bienfaisance, 21,100 Total, 247,911 fr.
L'administration des hospices se chargea de payer en outre les loyers et les frais de premier établissement. Le nombre des salles s'éleva successivement à vingt-quatre dans l'espace de ces onze années.
Les allocations de la ville, que les progrès de l'institution avaient rendues nécessaires, lui avaient donné un caractère municipal. Bientôt l'autorité remarqua que les enfants n'étaient pas seulement recueillis et surveillés, qu'ils étaient élevés, que les salles d'asile formaient en réalité le premier degré de l'éducation de l'enfance, et qu'à ce titre, elles devaient passer sous le contrôle de l'administration, dont la mission est de veiller à la direction intellectuelle et murale de l'éducation à tous les âges et dans tout le royaume. Par une circulaire qui suivit la publication de la loi sur l'enseignement primaire du 28 juin 1833, le ministre de l'instruction publique s'en saisit. Les salles d'asile étaient considérées comme la base de l'instruction primaire. Le nouveau caractère qu'elles recevaient amena quelque incertitude sur la part de direction qui pouvait être laissée à leurs fondatrices. Par suite d'une sorte de conflit elles se trouvèrent, pendant l'année 1837, privées de la surveillance maternelle dont elles ont besoin. Cet état de choses était contraire aux intérêts des salles existantes et aux progrès de l'institution. Il importait d'y mettre un terme, et ce fut le but d'une organisation nouvelle que M. de Salvandy, ministre de l'instruction publique, soumit à l'approbation royale le 22 décembre 1837. Cette ordonnance reproduit les dispositions de la loi du 28 juin 1833, relative aux écoles primaires, mais avec des modifications exigées par ce qu'il y a de spécial dans l'institution.
Telle est l'origine, tels furent les notables progrès des salles d'asile en France. On a peine à concevoir aujourd'hui combien elles rencontrèrent d'abord d'obstacles et de préventions, et combien il fallut de temps et d'efforts pour en faire apprécier les résultats si utiles et si incontestables. Cette institution est portée maintenant au budget de l'instruction publique pour la somme de trois cent mille francs, et cette somme est annuellement et entièrement employée en subventions accordées aux salles d'asile naissantes ou à celles qu'il s'agit d'améliorer.--Il serait impossible d'indiquer avec une entière exactitude quel est en ce moment en France le nombre des salles d'asile, car on donne parfois ce nom à des établissements trop peu nombreux ou trop mal organisés pour le mériter; mais on est fondé à croire qu'il ne s'élève pas de beaucoup au-dessus de mille.
Pendant dix ans, à une ou deux exceptions près, on ne pouvait obtenir des communautés religieuses d'accorder des soeurs pour la direction des salles d'asile, et toutes les instances demeuraient vaines; mais en 1836, M. l'abbé Dupuch, maintenant évêque d'Alger, établit à Bordeaux plusieurs salles d'asile, et depuis cette époque le nombre des établissements fondés par le clergé et dirigés par des soeurs de diverse» congrégations s'est accru rapidement. On doit s'en réjouir, mais il est à désirer que la méthode d'enseignement lancastrienne y soit conservée avec soin. Elle rend les enfants plus heureux et plus faciles à diriger.
Dans un prochain article nous passerons en revue quelques innovations essayées à l'étranger, et nous ferons connaître l'emploi de la journée d'un enfant dans une salle d'asile de Paris (2).
[Note 2: Nous avons emprunté la plupart des renseignements contenus dans cet article à des notes communiquées par une des femmes à qui ou est redevable et de l'institution et d'une partie de ses développements. Nous les avons complétés à l'aide du _Journal des Salles d'Asile_, auquel ces bienfaitrice de l'oeuvre ont souvent fourni également d'excellents travaux. En nous remettant ces documents, on a imposé à notre reconnaissance la dure condition de garder le silence. Si cette réserve n'était pas dictée uniquement par une modestie aussi noble que sincère, nous aurions pu être tenté d'y voir en temps une leçon donnée aux philanthropes à grand orchestre.]
(_La suite au prochain numéro._)
Exposition des Produits de l'Industrie.
(4e article.--Voir t. III, p. 49, 153, 164 et 180.)
BRONZES.
L'industrie des bronzes est une des plus intéressantes dont nous ayons à nous occuper: c'est une industrie éminemment parisienne, qui appelle à son aide les artistes les plus habiles et les ouvriers les plus infimes, qui s'adresse aux fortunes les plus considérables, pour lesquelles elle se fait grandiose, imposante et puissante, et aux plus petits rentiers, chez lesquels elle fait pénétrer le goût des choses solides et confectionnées avec art. Les jurys de 1835 et 1839 s'étaient plaints de ne pas voir arriver aux expositions ce qu'ils appelaient la partie industrielle de la fabrication des bronzes, celle qui va trouver la grande masse des petits consommateurs, et de n'avoir à récompenser que les grands fabricants, ceux qui, par l'importance de leurs ateliers, le choix de leurs modèles et le fini de leur exécution, se recommandent d'eux-mêmes à l'attention publique; tandis qu'ils auraient désiré appeler aussi les récompenses sur les fabricants de troisième et quatrième ordre, sur ceux qui versent leurs produits courants dans le petit commerce. En sera-t-il différent cette année, et le jury de 1844 signalera-t-il l'arrivée au grand jour de ces bronziers qui font tout pour répandre dans le public le goût des bronzes, et qui se dérobent obstinément à la reconnaissance publique? Nous ne saurions l'affirmer; cependant il nous a semblé remarquer cette année un assez grand nombre de produits usuels, qui marquent un pas fait depuis la dernière exposition, et qui ne sont pas indignes de figurer, même au point de vue de l'art.
L'industrie des bronzes remonte à la plus haute antiquité. Les Hébreux, les Égyptiens, les Grecs en faisaient usage: à Rome, des portes de temples, des statues, les tables des lois étaient en bronze, qui prenait le nom de métal sacré. Puis il disparaît dans les orage» qui ont suivi la chute de la civilisation romaine, pendant les premiers temps de la chrétienté et une partie du moyen âge. On ne le voit reparaître qu'à la renaissance, avec Donatello, Ghiberti et Benvenuto Cellini; c'est seulement en 1624 qu'il se naturalise en France: d'abord sous forme de canon, puis, quand la dorure au mat est inventée, comme objet de luxe et d'ameublement. Dès lors ses progrès devinrent rapides: à l'exposition de 1806, ses produits placent l'industrie des bronzes au premier rang, et, depuis cette époque, elle ne connaît pas de rivale. Le chiffre de son commerce augmente tous les ans. Les principaux marchés qui lui servent de débouchés à l'extérieur sont l'Angleterre, la Belgique, l'Italie, l'Allemagne et la Russie. Chaptal, dans son livre de l'industrie française, écrit en 1818, évaluait le mouvement commercial à 35 millions, et le nombre d'ouvriers à 6,000. Les fabricant» contestèrent ces évaluations, et les réduisirent de moitié, c'est-à-dire à 18 millions de francs et 3,000 ouvriers. En 1834, le mouvement commercial avait peu augmenté; mais, en 1839, le jury l'évalua à 23 millions de francs, dont un tiers pour l'étranger et deux tiers pour la France. Nous pensons qu'il y a encore eu amélioration depuis 1839; car, comme nous le disions plus haut, les produits de cette industrie tendent à s'adresser aux masses, qui commencent à apprécier l'avantage de trouver un objet d'art dans un meuble usuel.
On sait que le bronze n'est pas un métal pur: c'est un alliage, c'est-à-dire une combinaison de plusieurs métaux. Les proportions en sont très-variées, suivant qu'elles s'appliquent aux canons, aux cloches, aux statues, aux médailles, ou aux produits que nous voulons plus spécialement examiner. Dans l'état où se trouve actuellement l'industrie, des progrès de la fonderie en bronze, autrement dit de la composition du métal, dépend, pour cette fabrication, la possibilité de satisfaire aux exigences de l'art et à celles du bon marché. La plupart des fabricants de bronze ne font pas eux-mêmes leur métal: ils remettent leurs modèles à des fondeurs qui exercent spécialement cette industrie.
On conçoit l'influence de la composition du métal sur l'objet que le bronzier doit ensuite travailler, ciseler et dorer. Aussi une des opérations les plus importantes est-elle celle du dosage des différents métaux qui doivent entrer dans le bronze. Malheureusement, dans cette industrie, on a encore recours à des règles empiriques, où même les fondeurs tendent à abaisser le titre du bronze et à substituer le plomb ou le zinc au cuivre. Aussi, en général, l'alliage livré par les fondeurs n'est pas le plus convenable pour l'ajustement, le tour, la ciselure et surtout la dorure. Il paraît certain que l'alliage le plus complètement satisfaisant est celui qui se compose ainsi:
Cuivre. 82 parties. Zinc 18 Étain 3 Plomb 1 1/2
Il est bien entendu qu'il s'agit ici des bronzes destinés à la dorure. Celui de la colonne de juillet, par exemple, a une composition toute différente: sur 100 parties, il y a 91.40 de cuivre, 5.53 de zinc, 1.70 d'étain, 1.37 de plomb; cette composition est, du reste, la même que celle qu'avaient adoptée les frères Keller, célèbres fondeurs du siècle de Louis XIV, pour tous les grands objets sortis de leurs ateliers.
Si, dans le bronze, la proportion de cuivre est trop forte, l'alliage absorbe plus d'or, parce que ses pores sont plus ouverts, et que le cuivre a plus d'affinité pour l'or que le zinc: s'il y a trop de zinc, l'alliage perd la belle couleur jaune qui convient tant à la dorure, et dans les recuits auxquels on est obligé de soumettre les pièces, l'oxydation, plus rapide pour le zinc que pour le cuivre, nuit à la qualité de la dorure. Or, la dorure entre, dans la dépense d'un bronze doré, pour le quart et souvent la moitié de la valeur; et si l'on considère que le ton et la dépense dépendent de la qualité du métal et de son aspect primitif, on reconnaîtra la nécessité de demander aux sciences chimiques le meilleur alliage: là est le progrès et la source de beaux bénéfices pour l'avenir.
L'industrie des bronzes doit occuper aujourd'hui environ 6,000 ouvriers, dont 800 ouvriers fondeurs, 600 tourneurs, 1,800 monteurs, 600 doreurs, arpenteurs et vernisseurs, 1,200 ciseleurs, 400 sculpteurs-modeleurs et 600 hommes de peine. La profession la plus dangereuse, la seule dangereuse même de celles que nous venons d'énumérer, est celle de doreur. On sait que jusqu'à présent la dorure s'effectue en amalgamant l'or et le mercure, dans la proportion de 10 d'or pour 90 de mercure. La pâte ainsi faite est étendue sur la pièce à dorer, et chauffée sur des charbons ardents. Le mercure se volatilise, laissant l'or dans un état de division extrême; mais les vapeurs mercurielles, quand elles ne sont pas attirées dans la cheminée du doreur par un courant d'air rapide, attaquent bien vite la santé de l'ouvrier. Le problème à résoudre consistait donc à trouver un moyen de ventilation énergique qui entraînât le mercure volatilisé. C'est à quoi est parvenu M. d'Arent, au moyen d'un fourneau d'appel et de diverses combinaisons fort ingénieuses. Avons-nous fait un pas depuis cette époque, et le procédé Ruolz pour la dorure doit-il à tout jamais dispenser d'employer le mercure? pourra-t-on le plier à toutes les exigences les plus capricieuses de la mode, donner à volonté les teintes différentes des bronzes actuels? enfin, le procédé par la voie humide se substituera-t-il partout au procédé meurtrier par le feu et le mercure? Si cela était, cette invention serait non-seulement un grand fait industriel, par le bon marché auquel elle permet de livrer les dorures et les argentures, mais ce serait surtout un immense service rendu à l'humanité, et le commencement de la moralisation des ouvriers doreurs, qui cherchent aujourd'hui dans les spiritueux l'oubli de leurs terribles prévisions, ou au moins à s'étourdir sur le terme d'une vie misérable dont les jours sont comptés.
Les fabricants que nous trouvons les premiers cette année sont ceux que nous sommes habitués à voir figurer également au premier rang à toutes les expositions.