L'Illustration, No. 0065, 25 Mai 1844

Part 2

Chapter 23,817 wordsPublic domain

A la ville, le soleil est un bon compagnon dont on peut,--nous l'avons vu,--tempérer l'exagération et les excès; mais le mauvais temps, le ciel sombre, horribles visiteurs auxquels rien ne peut vous soustraire! Barricadez vos fenêtres pour les chasser, opposez-leur la double cuirasse de vos rideaux et de vos jalousies, ce sera cent fois pis encore; pour fuir la vue d'un ciel lugubre, vous vous mettez dans un tombeau, vous changez votre logis en catacombes; oui, vous avez beau faire, le mauvais temps est un ennemi acharné et inévitable; nul moyen de le fuir; il vous saisit de tous côtés et se fait voir, quoi que vous fassiez, ici sur les vitres humides, là sur les murs ruisselants, sur l'escalier maculé de boue, par les teintes couleur de ténèbres qu'il projette dans votre chambre; le mauvais temps met tout en deuil: il agace les nerfs les plus paisibles, il attriste les coeurs les plus joyeux, il ôte l'appétit aux plus gourmands, il vous donne l'ennui de vivre et le désir d'aller chercher si par hasard là-bas, dans l'autre monde, le ciel n'est pas toujours limpide et pur, et les beaux jours ne sont point éternels.

Huit jours de froid et de pluie à Paris, dans cette belle saison du mois de mai, huit jours de temps exécrable, n'est-ce pas un horrible tour que le baromètre nous joue? Que de regrets et de déceptions! je ne parle pas seulement des Parisiens, c'est-à-dire des naturels du pays qui, tout en maugréant, se résignent et se barricadent chez eux, et rallument leur foyer, comme si le maussade décembre était revenu abrité sous son parapluie, mettant ses socques et grelottant dans les plis de son manteau; non, le Parisien n'est pas le plus à plaindre; ce qui est surtout digne de pitié, ce qui fait peine à voir, ce qui saigne le coeur, c'est l'étranger, c'est l'honnête espèce venue du fond de quelque département lointain pour passer quinze jours de printemps à Paris; race malencontreuse qui tombe au milieu de cette inondation et de ces journées lugubres; voyez-vous leur désespoir? ils se promettaient d'aller d'un pied leste et pimpant visiter la grande ville, marchant sans crainte sur le pavé et sur l'asphalte mis à sec par le mois de mai à la tiède haleine; et voici que nos pauvres diables sont obligés de se crotter jusqu'à l'échine, ou de s'entasser dans un omnibus humide, ou de se mettre, à travers champs, à la poursuite d'un fiacre, ou de s'épuiser la poitrine à héler un cabriolet qui leur répond fièrement ce mot fatal: Chargé! A moins qu'ils ne préfèrent rester emprisonnés dans la chambre étroite de leur hôtel garni, en attendant qu'il plaise à Dieu de dissiper les nuages et de ramener le beau temps; dans cette situation, vous devinez leurs souffrances; ils étaient venus à Paris pour chercher le mouvement et le plaisir, et ils se trouvent réduits à y pratiquer une espère de détention cellulaire.

Ne ressemblent-ils pas à des âmes en peine ou à des oiseaux nouvellement enfermés dans la cage? Que de fois ils donnent des coups de bec contre les barreaux de leur prison! que de fois ils consultent le baromètre pour savoir s'il est de bon présage! que de fois ils ouvrent la fenêtre et étendent la main dans la rue pour s'assurer s'il pleut ou s'il ne pleut pas! que de fois enfin ceux qui craignent les coups d'air, les rhumes de cerveau, les fraîcheurs et les rhumatismes, collent leur nez contre les vitres d'un air attristé et qui semble dire, à la façon des héros d'Homère: «O Jupiter! rends-nous le beau temps et combats contre nous!»

Les plus à plaindre, ce ne sont pas les provinciaux du sexe masculin; le mâle, en définitive, se glisse partout et barbote dans la boue avec assez de résignation, dût-il relever sur ses bottes l'extrémité de son pantalon; la gouttière lance-t-elle ses gerbes de pluie dans le nez du mâle, un cabriolet l'éclabousse-t-il, sa semelle donne-t-elle en plein dans un ruisseau, il soutient l'aventure assez courageusement, à la maniéré de Caton d'Utique, et pense qu'après tout il en sera quitte pour brosser, en rentrant, son chapeau et éponger son collet de velours; mais les martyrs des martyrs, ce sont ces demoiselles et ces dames; comment se hasarder dans ces rues immondes, quand on n'a pas le pied parisien? Comment aventurer, au milieu de ce déluge, cette robe, ce chapeau, cette écharpe qu'on a si précieusement encaissés au départ, dans ses cartons et dans ses malles? Cher chapeau, robe non moins chère, dont on disait à chaque relais, avec un soupir: «Pourvu que mon chapeau ne soit pas bosselé! pourvu que ma robe ne soit pas fanée! Conducteur! conducteur! ayez-en bien soin: je vous les recommande; s'il vous arrive le moindre malheur, je,... je,... je vous arrache les yeux!»

Mais, ô Providence! tandis que je décris les petites misères du mauvais temps, tandis que je pleure les infortunes des victimes de la pluie, tandis que j'ai l'âme déchirée au spectacle de ces excellentes gens qui ne savent où mettre le pied, de peur de se crotter, ni comment sortir, ni comment rester, ni à quoi occuper leurs journées si aimables, si douces, si faciles à dépenser quand le ciel est pur et souriant, tandis que je médite, en un mot, sur toutes ces tribulations et sur toutes ces disgrâces, voici un rayon de soleil qui se laisse entrevoir furtivement, puis deux, puis trois, puis quatre; puis le ciel fait sa toilette, se rase, si on peut se permettre de le dire, chasse les vilains nuages qui assombrissaient sa face, et se montre de nouveau, tel que nous l'avions vu pendant tout ce beau commencement de mai, frais, riant, couleur d'azur et radieux.

Salut, ô soleil! sois le bienvenu! tu joues à la coquetterie et tu disparais çà et là pour qu'on te regrette et qu'on t'aime davantage. Vous tous cependant, tribus attristées, étrangers malheureux, provinciaux affligés, qui aviez remis prudemment dans vos malles vos robes neuves et vos habits de fête, consolez-vous, soyez contents, reprenez votre air de badauds satisfaits; la rue est saine, le jour est limpide, le pavé ne vous menace d'aucune éclaboussure; allez sans crainte et sans parapluie, et donnez-vous-en du matin au soir, à droite, à gauche, sur tous les ponts de la ville, oui, chers amis, visitez les ours du Jardin des Plantes; flânez sous les marronniers des Tuileries; entrez au Musée; entassez-vous dans les galeries de l'Industrie; nourrissez-vous chez Véfour, glacez-vous chez Tortoni, entreprenez l'ascension des tours de Notre-Dame et de la colonne, et, si l'Odéon ne vous fait pas peur, si _Sophocle_ est quelque peu de votre connaissance, poussez jusqu'au Second-Théâtre-Français pour y voir jouer Antigone, tragédie grecque, représentée à la grecque, avec la mise en scène antique.

Cette curieuse représentation, depuis si longtemps annoncée, a définitivement eu lieu mardi dernier; on peut dire que ce n'est pas sans peine; depuis un mois, l'Odéon imprimait ces mots sur son affiche: Demain, _Antigone_, sans remise: demain arrivait, et _Antigone_ ne venait pas; si bien que l'affiche de l'Odéon avait fini par ressembler à cette enseigne de barbier qui annonçait: «Demain, on rasera ici gratis.»

Il est juste de dire, à l'honneur de l'Odéon, que l'entreprise n'était pas facile et qu'il a fallu prendre de sérieuses précautions pour la mener à fin. D'abord il y avait des difficultés d'exécution matérielles incontestables; élever un théâtre sur le théâtre même, ce n'est pas rien; établir ensuite, à la place de l'orchestre des musiciens, une espèce d'avant-scène, ce que les anciens appelaient le _proscenium_, lieu réservé au choeur, c'est bien encore quelque chose. Après ces travaux de charpentier et de maçon restait l'étude de la tragédie elle-même, c'est-à-dire la poésie après les planches et le rabot. Ce dernier travail a souffert de l'indisposition de mademoiselle Planat, chargée d'abord du rôle d'Antigone; il a fallu recourir à la bonne volonté de mademoiselle Bourbier pour remplacer la jeune actrice alitée; vous voyez donc que l'Odéon n'a pas gaspillé ses heures autant qu'il en a l'air, à la poursuite de cette représentation d'_Antigone_, et que très-probablement d'autres que lui n'auraient pas été plus prompts ni plus expéditifs.

Tout le monde était inquiet, aussi bien l'Odéon que le public, et chacun de son côté craignait la bizarrerie de ce spectacle; peut-être même en redoutait-on le ridicule, malgré le grand nom de Sophocle. «Vous allez voir une caricature des spectacles antiques, disaient quelques-uns; comment voulez-vous qu'avec nos théâtres larges comme la main on fasse quelque chose qui ressemble à ces vastes fêtes dramatiques qui tenaient toute une ville présente et attentive? Oh! comme nous allons rire!»

On n'a pas ri le moins du monde; le public s'est montré continuellement intéressé et sérieux; il semblait qu'il assistât scrupuleusement, avec toute la gravité d'un disciple docile et curieux de s'instruire, à la découverte d'un cours de poésie ancienne. Le public, il est vrai, était approprié à la circonstance, c'est-à-dire qu'il se composait de spectateurs qu'on retrouve dans toutes les solennités où l'art est sérieusement engagé; poètes, artistes, écrivains, le tout saupoudré de jolies femmes et de bas-bleus. Contentons-nous de dire aujourd'hui que Sophocle a été reçu courtoisement et vivement applaudi; il aurait pu se croire à Athènes. Plus tard, _l'Illustration_, qui se pique de religion poétique, fera un récit complet de cette intéressante soirée, parlant des acteurs, et des traducteurs, et de la musique que M. Mendelssohn a écrite pour le choeur thébain, musique qui nous arrive en droite ligne de Berlin.

--Il est toujours question du voyage du roi à Londres. On en fixe l'époque au mois de septembre: toutefois, rien n'est officiel dans ce projet d'outre-mer. Est-ce un bruit qui part de l'imagination des fabricants de nouvelles, ou bien le roi a-t-il véritablement envie de rembourser à la reine Victoria les avances qu'il en a reçues l'année dernière? Attendons que le temps éclaircisse ce grave mystère, et donne tort ou raison aux devins qui disent: «Oui, le roi ira! Non, le roi n'ira pas!» Il est certain que le oui dit vrai, à moins que ce ne soit le non. Cependant, S. M. Louis-Philippe est à sa maison des champs, et les Tuileries sont en ce moment détrônées par Neuilly.

--Il a été célébré, mardi dernier, à l'église Notre-Dame-de-Lorette, un mariage qui a fait grand éclat dans la finance et dans la haute aristocratie parisiennes. Mademoiselle Sellières, fille du célébré banquier, a épousé le prince de Berghes. Il n'y avait que des altesses et des ducs du côté du mari, et du côté de la mariée que des caissiers cousus d'or et des millionnaires. Mademoiselle Sellières est une des riches héritières de Paris. On la recherchait plus encore pour sa grâce et si beauté que pour sa fortune. Elle a dix-huit ans. M. le prince de Berghes est âgé de vingt et un ans tout au plus. Il est lui-même prodigieusement riche, et d'une fortune supérieure à celle de mademoiselle Sellières, ce qui a fait dire au jeune prince: «On ne dira pas du moins que je fais un mariage d'argent.» C'est en effet un mariage d'inclination, assurent les gens bien informés, un mariage d'inclination dans toute la force du mot. M. le prince de Berghes, élevé, dit-on, loin du tourbillon où la jeunesse actuelle se plonge, et dans des principes très-réservés et très-scrupuleux, M. de Berghes a fait tout récemment son entrée dans le monde C'est une âme novice qui, prenant feu tout à coup à la beauté de mademoiselle Sellières, commence sa jeunesse par le mariage, comme les autres la finissent.

Le même jour, un autre mariage d'inclination s'accomplissait entre M. le duc de Guiche et mademoiselle de Ségur; ici la finance n'entre pour rien, et nous ne marchons que sur des blasons. Ah çà est-ce que nous retournerions à l'âge d'or, qu'on ne s'épouse plus que pour ses beaux yeux, et qu'on laisse les mariages d'argent de côté?--Soyez tranquille! c'est une contagion sentimentale qui ne fera pas beaucoup de malades dans ce siècle de métal.

--L'Académie française, qui avait longtemps repoussé Charles Nodier de son vivant, comme suspect du crime de lèse-Académie, vient de commander son buste après sa mort. Il n'y a rien de tel que de mourir, a dit un philosophe.

--Le désastre de la maison Garcia a jeté l'effroi dans plus d'une famille; le monde artiste est particulièrement compromis dans cette ruine; M. Garcia aimait les arts, et ses salons leur étaient ouverts. On parle d'une perte de 250,000 francs pour Tamburini, le célébré chanteur italien. Que de roulades pour arriver à cette épargne! et en une seconde tout cela roule dans l'abîme!

--M. Royer-Collard est gravement malade.

--Les inquiétudes que la santé de M. Jacques Laffitte donnait depuis une semaine sont heureusement calmées.

Une diligence qui verse au détour de la rue Lafayette, quelques côtes enfoncées, un malheureux jeune homme inconnu qui se brûle la cervelle dans l'église Saint-Gervais, aux pieds du saint autel, voilà les dernières tristesses de la semaine, en attendant l'autre.

La Chasse au poste.

Les chasseurs de la Provence sont en ce moment dans un état de surexcitation fébrile; les journaux du pays retentissent de plaintes amères contre la nouvelle loi sur la chasse. «Nous lie pourrons plus chasser au poste, disent-ils; Marseille réclamera sans doute, Marseille, où le poste à feu dans la pinède est devenu une nécessité de la vie, dont la campagne est hérissée à chaque pas de ces innombrables petits blockhaus où le chasseur, attentif derrière sa meurtrière, guette l'arrivée d'un oisillon sur le cimeau, tout, en tournant la succulente andouille qui chante sur le gril à l'unisson des merles et des bruants. Mais que deviendrait une grande partie de notre population provençale, si l'on voyait disparaître les marchés aux grives, si l'on était condamné à ne plus entendre l'orchestre de la _chiquerie_ (1) aux premières lueurs du matin, et à abandonner, comme un exilé, cette petite cabane où l'on avait éprouvé de si vives jouissances?» (_La Provence,_ du 7 avril.)

[Note 1: _Chic_ est le cri d'appel des grives; on nomme _chiquerie_ l'harmonie produite par plusieurs grives qui chantent.]

Mes chers compatriotes s'effraient à tort, et je suis bien aise de leur porter des paroles de consolation. Les anguilles de Melun crient avant qu'on les écorche, et vous, vous criez alors qu'on ne vous écorche pas. Lisez donc l'article 2 de la loi nouvelle. Voici le texte: «Le propriétaire ou possesseur peut chasser ou faire chasser en tout temps, sans permis de chasse, dans ses possessions attenantes à une habitation et entourées d'une clôture continue faisant obstacle à toute communication avec les héritages voisins.» Est-ce clair? On dirait que les deux Chambres ne songeaient qu'à vous en rédigeant cet article 2; car les vingt mille bastides qui existent dans les environs de Marseille, soit qu'elles aient un hectare ou un are de jardin, soit que leur terrain soit grand comme un billard ou comme un châle de cachemire, sont closes de murs faisant obstacle à toute communication avec les héritages voisins: donc vous pouvez y chasser le cerf et le sanglier, le lièvre et le lapin s'il s'en trouve; et si, par une espèce de fatalité, ces quadrupèdes sont des animaux fabuleux sur vos heureux rivages, vous pouvez continuer en toute sûreté de conscience à poser sur les branches de la pinède vos appeaux de grives et de pinsons, d'ortolans et de chardonnerets, et fusiller de la cabane voisine tous les oiseaux de passage qui s'arrêteront pour se reposer au retour de leur longue pérégrination ou bien avant de partir pour leur voyage d'outre-mer. Ainsi la loi semble faite à votre taille, comme il semble qu'Alger fut conquis dans l'intention de favoriser votre commerce; vous avez plaisir et profit, un beau soleil et des figues bien mûres; ne vous plaignez donc pas.

Les chasseurs parisiens, accoutumés à tuer des perdreaux et des faisans, des chevreuils et des lièvres, lèveraient les épaules de pitié en voyant des milliers de chasseurs provençaux guettant une grive, un pinson, une linotte. Eh! messieurs, tous les genres de chasse ont leurs émotions. A Paris et partout ailleurs, on court après le gibier, mais à Marseille on attend qu'il vienne à la pinède; voilà toute la différence, le plaisir est le même au Midi comme au Nord. Vous ne savez peut-être pas ce que c'est qu'une _pinède_; c'est un bouquet de pins sur lesquels viennent s'abattre les oiseaux de passage attirés par les appeaux placés dans des cages et sur les branches de ces arbres. Tout près de là, le chasseur est blotti dans un trou recouvert de feuillage, ou confortablement installé dans une cabane, un pavillon, un kiosque garni d'un râtelier de fusils chargés, prêts à vomir la mitraille sur l'imprudent voyageur ailé qui se posera n'importe où. Au faîte du pin le plus élevé on attache plusieurs baguettes, deux horizontales, une verticale, qu'on nomme _cimeaux_; quelquefois ces baguettes forment un éventail, on les pose de manière que de la loge on puisse les voir de profil. Alors le coup de fusil prend en écharpe tous les oiseaux qui s'y trouvent perchés. Dans certains postes fashionables bien organisés, des fusils sont posés sur un affût et toujours dirigés sur cette espèce d'éventail, de sorte que sans viser on peut tuer. Les dames, les demoiselles qui n'osent pas toucher un fusil tirent de loin une ficelle attachée à la détente; le coup part, et le but est atteint. Cette chasse est fort amusante, essayez-en pendant le passage des grives; ayez quelques bons appeaux dans des cages, et vous ne regretterez pas votre abonnement à _l'Illustration_; vous bénirez le jour où vous avez déposé vos 30 fr. sur notre bureau.

La chasse au poste est à Marseille le rêve de toute la population. A la bourse, les conversations sur les grives se croisent avec celles sur les cotons; l'arrivée d'un nouvel oiseau de passage est quelquefois annoncée avant celle d'un navire. Tout oiseau qui, le dimanche, se pose sur un arbre, à Marseille, est un oiseau mort, plumé, rôti, mangé. Les étrangers qui arrivent dans la capitale des Phocéens, un jour de fête, s'étonnent de la fusillade continue qu'ils entendent, et plusieurs s'arrêtent, hésitant d'entrer dans une ville qu'ils croient envahie par l'émeute. A Marseille, tout homme qui se respecte a sa bastide et sa pinède; celui qui n'en possède point passe sa vie à la désirer, à faire des économies pour se procurer un jour cette jouissance. Dans le prix d'une bastide, la pinède entre pour moitié; si les arbres sont beaux, si la cabane est confortable, si tout se trouve dans une situation favorable et dans une direction adoptée par les oiseaux du passage, eh! alors, les prétentions du vendeur n'ont plus de bornes, il montre à l'acquéreur le livre où sont inscrits, sincèrement à ce qu'il dit, les oiseaux tués l'année précédente, et le démon cynégétique, le plus tentateur de tous les démons, fait promptement dénouer les cordons de la bourse.

La chasse au poste, à part l'amusement de tuer des oiseaux, offre d'autres plaisirs encore. Les dames aiment beaucoup la pinède; on les invite; et comme les Marseillais sont très galants de leur nature, elles viennent embellir ces réunions par leur présence. Je dis par leur présence, et non par leur conversation, car à la chasse au poste il faut se taire, c'est un point essentiel: le moindre bruit ferait déguerpir la grive prête à se poser sur le cimeau, elle irait chez le voisin, vous ne la tueriez pas, et, pour comble de malheur, il la tuerait, ce serait une double perte, à cause de la rivalité qui existe entre tous les postes. Le silence est donc recommandé aux dames; on leur dit:

Contentez-vous des yeux pour vos seuls truchements.

Mais, sans parler, il y a bien des moyens de s'entendre, et les yeux des Marseillais pourraient en apprendre aux plus jolies bouches du Nord. Et puis on déjeune; avec leurs belles mains blanches les dames font les apprêts du festin, les carnassières sont vidées; à la ville on les a beurrées de jambons et de poutargues, de poissons et de volailles; car, à Marseille, on va toujours à la chasse avec la carnassière pleine, on la rapporte vide, cela fait compensation; c'est le contraire dans les autres pays. Le déjeuner commence lorsque le passage est fini; alors on peut parler, rire et chanter, les joyeux propos circulent avec les bouteilles; et si quelque oiseau vient, malgré le bruit, se poser sur le cimeau, un domestique aux aguets en prévient les convives, et le pauvre petit tombe mort entre deux verres de vin de Champagne.

Le chien étant le compagnon obligé du chasseur, bien des gens se croient obligés d'aller chasser au poste avec un chien. Ils font cela par acquit de conscience et pour se donner un air. Le pauvre Médor rougit en allant ramasser un pinson blessé; il sent bien qu'il fait un métier déshonorant; mais son obéissance, son dévouement au maître, lui font surmonter son dégoût. Quelle noble abnégation! C'est Paganini jouant des contredanses dans un bastringue. A la chasse au poste on ne ramasse les morts qu'après la bataille. Les chiens servent quelquefois à poursuivre les chats qui, sur le mur voisin, guettent la chute du petit oiseau pour l'enlever à la barbe du chasseur; en sorte qu'on a souvent, en chassant au poste, le spectacle d'une chasse au chien courant en miniature.

En résumé, j'estime fort cette chasse quand il s'agit de grives, et lorsque je suis fatigué de courir la plaine. Cela fait diversion; on chasse en se reposant; on peut le faire avec intérêt même dans les pays où l'on rencontre du gibier plus noble; mais je suis d'avis de laisser vivre les pinsons, les linottes, les chardonnerets; j'aime mieux les entendre chanter que de les voir rôtis sur ma table. Cependant! si j'habitais Marseille, si j'en étais réduit à ce seul menu gibier, qui sait où ne m'emporterait pas l'envie de brûler de la poudre?

_La Provence_ du 3 mars s'indigne de l'article de la loi qui défend la chasse sur la propriété d'autrui, sans la permission du propriétaire; elle dit que cette disposition est criante, qu'elle équivaut à une prohibition complète. Cet article n'est pas nouveau; il n'est que la reproduction de l'article 1er de la loi de 1790. «Il est défendu à toutes personnes de chasser, en quelque temps et de quelque manière que ce soit, sur le terrain d'autrui, sans son consentement, à peine de vingt livres d'amende envers la commune du lieu, et d'une indemnité de dix livres envers le propriétaire des fruits, sans préjudice de plus grands dommages-intérêts, s'il y échet.» Tout cela est basé sur le droit commun; car enfin charbonnier est maître chez lui, et, ne posséderait-il qu'un centiare de terre, vous n'avez pas le droit d'y entrer sans sa permission.

Des Vitraux anciens et modernes.

VITRAUX DE MM. GALIMARD ET LAMI DE NOZAN, A SAINT-GERMAIN-L'AUXERROIS.

Depuis quelques années, la peinture sur verre fait d'honorables efforts pour reconquérir dans nos édifices religieux la place qu'elle y occupait autrefois; nous avons à constater aujourd'hui un des plus beaux succès qu'elle ait encore obtenus: nous voulons parler de la fenêtre que viennent de placer à Saint-Germain-l'Auxerrois MM. Galimard et Lami de Nozan.

Pour mieux faire comprendre les éloges que nous avons à donner en ce moment et les critiques que nous nous permettrons, nous allons entrer dans quelques détails qui ne seront pas sans intérêt pour la plupart de nos lecteurs.