L'Illustration, No. 0064, 18 Mai 1844
Part 6
«A quoi bon aller au bal? lui dit son ami Fillard; le sous-préfet reçoit très-mauvaise compagnie. (Fillard n'a pas encore reçu son invitation, dont il enrage.) Reste ici, où nous sommes, dans la boutique de madame Meyret. Toutes les femmes de la ville y viennent infailliblement d'ici à ce soir, et tu y verras les trois déesses en déshabillé. Cela n'est-il pas plus sûr que de les voir en grande toilette? Seulement ne te nomme pas, et, pour jouir plus agréablement ton rôle d'observateur, fait semblant d'être sourd.»
Voilà un perfide conseil! mais qu'attendre d'un vieux garçon comme ce Fillard? Tout vieux garçon est l'ennemi naturel du beau sexe, il le détracteur acharné du mariage. Grâce à la surdité prétendue du bonhomme, ces dames parlent devant lui sans contrainte, et ne déguisent ni leurs travers, ni leurs ridicules, ni leurs projets ruineux, ni leurs affections secrètes, et Ducastel, justement effrayé, reprend la diligence et va se coucher à Paris, laissant M. le sous-préfet faire les honneurs de son bal comme il l'entendre.
Après tout, si ce vaudeville n'est pas très-neuf, il est fort gai, ce qui vaut mieux. M. Boilly l'a orné d'une ouverture, d'un air avec choeur, des trois romances ou chansonnettes, d'un duo, d'un trio et d'un septuor; mais tout cela est petit, resserré, tronqué, mutilé. On voit que le vaudeville a défendu pied à pied son terrain contre la musique: il ne lui a jamais laissé assez d'espace pour qu'elle pût se mouvoir avec aisance et se déployer dans des proportions convenables. Il y a cependant de jolies phrases et d'agréables détails dans l'air bouffe et dans le trio que nous avons indiqués ci-dessus; le duo est un morceau spirituellement conçu et exécuté avec un talent incontestable; l'ouverture est fort bien faite, et prouve que M. Boilly a beaucoup plus de talent qu'on ne lui a permis d'en montrer cette fois.
Jamais la saison des concerts ne s'était prolongée aussi tard que cette année. Tout récemment encore, M. Géraldy vient d'en donner un très-brillant, et qui a hermétiquement rempli la salle de M. Herz, malgré la chaleur. M. Géraldy est un artiste des plus distingués. Sa voix n'est pas très-énergique, et ne pourrait remplir une salle de spectacle ni lutter contre un orchestre, mais au concert, et dans un salon, il n'y a pas de chanteur plus agréable que M. Géraldy; personne ne détaille un morceau avec plus d'esprit; personne n'exécute avec plus de verve.
Parmi tous ces artistes concertants, les pianistes forment toujours le gros bataillon. Cette année, ce gros bataillon s'était placé à l'arrière-garde, en manière de corps de réserve. Toute l'armée avait douté, que les pianistes étaient encore à l'état de troupe fraîche; mais le moment est venu, la trompette a sonné, et ils sont à leur tour descendus sur le champ de bataille.
M. Liszt a passé le _Rhin allemand_--qu'il a vaillamment défendu, il y a trois ans, de sa plume, de son clavier et de son grand sabre contre nous, qui ne soutenons guère à l'attaque;--M. Liszt, disons-nous, a passé le Rhin allemand tout exprès pour donner quatre concerts près de la Seine _française_, entre la rue Neuve-des-Petits-Champs et la rue Neuve Saint-Augustin. A son appel, la vaste salle Ventadour s'est remplie deux fois, du parterre jusqu'aux combles, C'est qu'un concert donné par M. Liszt est un des spectacles les plus curieux qu'on puisse imaginer. On n'a pas seulement le plaisir d'entendre cet artiste; on a de plus celui de le voir, et c'est là un divertissement appréciable.
Tout pianiste qui veut se faire entendre du public s'assied, à cet effet, devant un piano. Cela est tout simple. Aussi, M. Liszt le trouve-t-il trop simple: il lui faut, à lui, deux pianos.--Quoi! deux pianos à la fois?--Pas précisément. Ce serait un précédent, mais enfin, M. Liszt s'est contenté jusqu'ici de passer d'un piano à l'autre deux ou trois fois dans le cours d'une séance. Tout le monde a cherché les raisons de cette singularité et, comme il arrive toujours en pareil cas, chacun a fait son hypothèse. «C'est, disent les uns, que, jouant des morceaux de caractères différents, il a besoin d'un instrument dont la sonorité soit différente.» Cette explication est démentie par le fait: les deux pianos qu'emploie M. Liszt sont exactement semblables. «Ne voyez-vous pas, disent les autres, à quelle étonnante qualité de son M. Liszt a su arriver? Ce n'est pas un exécutant comme un autre. Chaque concert qu'il donne est un combat furieux qu'il livre à son instrument. De ce duel à mort, il sort toujours vainqueur: le piano est donc vaincu, c'est-à-dire qu'il reste, meurtri et disloqué, sur le champ de bataille. Sous les doigts nerveux de ce terrible athlète, les cordes se rompent, le clavier se déjette, la table d'harmonie volerait en éclats si M. Érard ne fabriquait pas pour son usage des pianos tout particuliers garnis de fer et doublés d'airain.» Cette hypothèse a son coté poétique et doit séduire l'imagination des jeunes filles; mais elle n'est pas mieux fondée que la précédente: M. Liszt ne casse point de cordes, et le piano ne perd pas l'accord plus rapidement sous ses doigts que sons les doigts d'un autre. Son incontestable supériorité sous quelques rapports vient surtout de l'étonnante flexibilité de son poignet, et ce sont justement les poignets peu flexibles qui fatiguent l'instrument.
Nous croyons plutôt que M. Liszt est bien aise de se montrer sous tous ses aspects. Entouré d'auditeurs de tous les côtés, s'il ne changeait pas de position, il y en aurait une moitié qui ne verrait de l'exécutant que ses coudes, son habit noir et les longs cheveux blonds qui flottent autour de sa tête. Or, M. Liszt n'est pas seulement un pianiste: c'est un acteur avant tout. Aucun orateur, aucun prédicateur, aucun danseur, n'a jamais eu une pantomime aussi savante. «L'action, disait Cicéron, est la première qualité de l'orateur.» M. Liszt a fait son profit de cette maxime, et paraît regarder l'action comme la première qualité du pianiste. Tout ce qu'il joue se reflète sur son visage; ou voit se peindre sur sa physionomie tout ce qu'il exprime et même tout ce qu'il croit exprimer. Il se fait une figure appropriée à chaque morceau; il a des airs de tête, des gestes et des regards pour chaque phrase; il sourit aux passages gracieux; il fronce le sourcil quand il frappe un accord de _septième diminuée_. Tout cela est évidemment perdu pour ceux de ses auditeurs à qui il tourne le dos, et c'est par principe de justice et pour ne faire de tort à personne qu'il fait disposer deux pianos en sens contraire, et qu'il passe alternativement de l'un à l'autre. Grâce à la délicatesse de ce procédé, chacun peut avoir son tour.
Il y a pourtant à cela un inconvénient dont il ne se doute pas et que nous allons lui signaler. A son second concert nous étions placé derrière une artiste jeune et charmante, et qui donne les plus belles espérances. Elle examinait M. Liszt avec une ardente curiosité, et l'admirait avec la candide bonne foi de la jeunesse. «Qu'il est beau! s'écria-t-elle; quelle noble figure! quel sublime regard!» Son cavalier, homme plus froid et d'un âge raisonnable, ne partageait pas cet enthousiasme et répliqua, d'un air assez renfrogné: «Je le trouve, moi, très-ordinaire.» M. Liszt, en ce moment, était assis devant le piano de gauche et présentait, par conséquent, le côté droit de son profil, bientôt il changea d'instrument. La jeune cantatrice reprit alors sa lorgnette, et après un nouvel examen, s'écria naïvement: «C'est singulier, il n'est plus si bien de ce côté-ci!»
M. Liszt n'est pas seulement un pantomime habile, c'est un exécutant réellement remarquable, et qui n'aurait eu besoin que de son talent pour être remarqué. Il fait sur son instrument des choses qu'aucun autre ne pourrait faire. Il a une verve prodigieuse et une vigueur incomparable. Il entend mieux que personne l'art des contrastes. Après ces violents éclats et ces grands coups de tonnerre par lesquels il étonne et étourdit ses auditeurs, il s'apaise tout à coup, et les surprend par des détails d'une grâce et d'une délicatesse infinie; mais il a les défauts de ses qualités, il est complètement dépourvu de simplicité et de naturel. Ses oppositions sont presque toujours brusques et affectées, et ses effets exagérés. Le rhythme y périt trop souvent, et, ce qui est plus triste encore, le sens même de la mélodie. M. Liszt ferait bien plus d'effet, ce nous semble, s'il courait moins après l'effet.
MM. Doehler et Prudent sont beaucoup plus simples et n'en sont pas moins des pianistes du premier ordre, nous dirions même très-volontiers de grands pianistes, si l'on n'avait un peu trop l'habitude aujourd'hui de parler d'un virtuose sur le même ton que de Charlemagne ou d'Alexandre le Grand. C'est quelque chose sans doute que d'exécuter avec éclat un air varié; mais cela exige, après tout, moins de facultés qu'il n'en a fallu pour faire la campagne d'Italie, ou gagner la Bataille d'Ansterlitz... _Cuique suum_. M. Doehler a donné cet hiver plusieurs concerts qui tous ont produit une grande sensation. M. Prudent n'en a donné qu'un; mais c'était un coup bien hardi, car il s'est fait entendre dans cette même salle Ventadour que M. Liszt venait de remplir trois fois de suite, et l'on pouvait conjecturer que la curiosité des dilettanti serait épuisée aussi bien que leur bourse. _Tardé venientibus_...
M. Prudent a fait mentir le proverbe, et bien qu'il ne joue une sur un seul piano, qu'il ne fasse point de gestes et qu'il n'ait pas la physionomie aussi mobile que son prédécesseur, il a cependant produit beaucoup d'effet, et son triomphe, pour être moins bruyant peut-être, n'a pas été moins honorable.
Nous avons déjà parlé des morceaux que M. Berlioz a fait entendre de nouveau dans le concert qu'il a donné avec M. Liszt. Au milieu de cette foule de jeunes musiciens qui se disputent l'attention publique. M. Berlioz a réussi à occuper de lui la renommée d'une manière toute spéciale. Il a obtenu de grands succès dans le plus difficile de tous les genres, et l'on n'arrive pas là sans un mérite réel.
On nous annonce une solennité musicale des plus intéressantes. Les compositeurs les plus éminents de notre époque se sont réunis pour organiser un concert au profit de la veuve de cet homme de génie dont nous avons naguère annoncé et déploré la perte. Le concert aura lieu dans la salle du Conservatoire. Il sera composé en entier de morceaux pris dans les partitions de l'auteur de _Montano_ et d'_Aline_. Mesdames Stoltz et Sabatier, MM. Duprez, Barroilhet, Ponchard et Antoine de Kontski, prêteront à l'illustre mort l'appui de leur talent. M. Habeneck conduira l'orchestre. On sait que M. Habeneck est le premier chef d'orchestre qu'il y ait aujourd'hui en Europe, et c'est assurément l'une des plus hautes intelligences musicales de ce temps-ci.
PUBLICATIONS ILLUSTRÉES--CENT PROVERBES PAR GRANDVILLE ET PAR TROIS TÊTES DANS UN BONNET (1).
[Note 1: Un volume in-8° contenant, comme texte, cent cinquante compositions littéraires, et, comme illustration, cent sujets par Grandville, outre les vignettes, frises et lettres ornées. Cinquante livraisons à 30 centimes. Paris, Fournier, libraire-éditeur, 7, rue Saint-Benoit.]
Que n'a-t-on pas dit des proverbes depuis qu'ils existent, c'est-à-dire depuis le commencement du monde? Ils sont la voix des peuples, la sagesse des nations, etc., etc... A quoi bon répéter ici ce qui a été déjà imprimé tant de fois? Mais ce que nous pouvons apprendre à nos lecteurs, c'est que M. Fournier est le premier éditeur qui, jusqu'au 673,060me jour de l'ère chrétienne, c'est-à-dire jusqu au 1er janvier 1844, ait songé à faire, avec les proverbes actuellement existants, un beau volume in-8°, écrit par trois têtes dans un bonnet, et illustré par Grandville.
Cette heureuse idée a déjà reçu un commencement d'exécution: quatre livraisons des _Cent Proverbes_ ont paru, à la grande satisfaction de tous les amateurs de livres illustrés, et principalement des admirateurs du talent exceptionnel de Grandville. Les trois têtes dans un bonnet (nous ne trahirons pas leur incognito) rivaliseront entre elles, nous en sommes certains, d'esprit et d'originalité. Quant à Grandville, les cinq dessins que nous empruntons aujourd'hui à son nouvel ouvrage nous dispensent de tout éloge. Ce serait lui faire injure, ainsi qu'à nos abonnés, que d'essayer d'analyser les innombrables mérites des grands bois et des vignettes des _Cent Proverbes._
Laissons un peu parler le prospectus, qui nous révélera l'idée mère de cette curieuse publication.
«Tantôt simple et ingénu, tantôt brillant et coloré, tantôt sérieux et ironique, suivant le pays qui l'a vu naître; tour à tour gai et mélancolique, grotesque et sublime, toujours concis et acéré, le proverbe prend toutes les formes, s'accommode de toutes les situations; il se montre à la cour, sur la place publique; il habite les palais et les greniers; il se renouvelle, il se transforme, il est toujours jeune comme le coeur humain, dont il est la traduction; le proverbe, c'est l'homme. Voilà pourquoi il est si difficile d'écrire son histoire; nous allons l'essayer cependant.
«C'est le proverbe populaire que nous tenons de préférence à mettre en honneur. Le trait naïf et pittoresque, le vêtement simple et même grossier de la phrase dessinent mieux la vérité qu'une parure splendide; le bon sens a le geste décidé, l'allure franche, la physionomie ouverte; la coquetterie n'est bonne qu'à ceux qui veulent tromper, et le bon sens ne cherche qu'à convaincre.
«Rajeunir par l'actualité de l'application, par la fraîcheur du costume, ces éternelles vérités: voilà notre but. Sans parti pris, sans préférence quelconque, sans aucune acception d'époque ou d'origine, nous emprunterons aux philosophes comme aux poètes, à l'antiquité comme à notre âge, au Nord comme au Midi. Toutes les formes littéraires nous viendront en aide: dissertation, apologue, nouvelle, scène dramatique, saynète, fabliau, prêteront à des plumes éprouvées les ressources illimitées de leurs tons divers.»
Nous n'en dirons pas davantage aujourd'hui sur les _Cent Proverbes. A l'oeuvre on connaît l'artisan,_ et _qui vivra verra._
Bulletin bibliographique..
_Angleterre_; par M. Alfred Michiels.--Paris, 1844. 1 vol. in-8. 7 fr. 50. _Coquebert._
Il ne faut pas juger de ce livre par son litre. A voir de seul mot, ANGLETERRE, imprimé en gros caractères sur sa couverture et au haut de ses 480 pages, qui ne s'imaginerait, comme moi, que M. Alfred Michiels vient de publier un traité politico-économique sur la plus grande et la plus intéressante partie du Royaume-Uni. La lecture du premier chapitre a bientôt dissipé cette illusion. Mais alors même qu'on pénétrerait plus avant dans ce volume, on pourrait encore, si l'on n'est pas habitué à ces sortes d'ouvrages, se tromper complètement sur ses mérités et sur son contenu. En effet, M. Alfred Michiels a eu le tort impardonnable de commencer sans une préfacé on sans une introduction, et de finir sans une table de matières. On est absolument obligé de lire ou de feuilleter ses quatorze chapitres pour savoir ce qu'ils valent et ce qu'ils renferment. Réparons donc en quelques lignes l'omission, peut-être volontaire, de M. Alfred Michiels, et apprenons aux lecteurs de notre bulletin ce qu'ils peuvent être sûrs de trouver dans l'_Angleterre_.
M Alfred Michiels est un de ces voyageurs qui ne s'occupent ni d'eux-mêmes, ni du présent et de l'avenir. Le passé seul l'intéresse. A peine arrive-t-il dans un pays nouveau, il raconte les événements qui l'ont illustré. Visite-t-il un monument, il en refait l'histoire. Les cimetières surtout l'attirent et le retiennent longtemps, car il y trouve de nombreux sujets d'études rétrospectives, historiques ou littéraires,
Est-ce que les brebis aux louves sont pareilles? Est-ce que les frelons fréquentent les abeilles?
dit Brute dans _Lucrèce_. M. Alfred Michiels a suivi la pente où l'entraînaient ses goûts. Il n'a pas voulu publier une analyse détaillée de toutes les impressions purement personnelles qu'il avait éprouvées pendant son voyage, ni risquer de s'égarer dans des considérations philosophiques sur l'état actuel et la condition future du Royaume-Uni. Nous le blâmerons d'autant moins de cette détermination, qu'il a rapporté de son excursion à Londres et dans ses environs, un gros volume dont la lecture est aussi instructive qu'intéressante. Peut-être seulement M. Alfred Michiels apprend-t-il quelquefois à ses lecteurs une foule de choses qu'ils ne pouvaient pas ignorer.
Nous venons d'exposer la méthode de l'auteur de _l'Angleterre,_ voyons comment il l'applique. Arrivé à Boulogne, M. Alfred Michiels constate d'abord deux faits parfaitement connus avant lui, à savoir, qu'il y a deux villes, une ville haute et une basse, et qu'on y parle l'anglais aussi bien et aussi souvent que le français. Mais traversons le détroit, malgré le mal de mer, _cette chose bien humiliante_, remontons ce fleuve magnifique qui n'a inspire à M. Alfred Michiels qu'une seule phrase un peu trop simple, et débarquons devant la façade ionique de la douane. Dés qu'il a mis pied à terre, M. Alfred Michiels aperçoit le monument, et il fait en conséquence l'histoire de l'incendie de 1666.
Une fois lancé dans cette voie, M. Alfred Michiels ne s'arrête plus. Après un court chapitre sur l'aspect général de Londres, et sur les moeurs de ses habitants, une visite à l'abbaye de Westminster fournit à M. Alfred Michiels une trop belle occasion de se livrer à ses études favorites pour qu'il la laisse échapper. Il nous raconte donc l'histoire de ce monument depuis la légende la plus ancienne jusqu'à nos jours, et durant sa promenade, il s'arrête devant quelques-uns de ses quatre cents tombeaux. Chaucer, Shakspere, Addison, reçoivent en passant son hommage. Goldsmith obtient de lui une courte notice biographique.
A Saint--Paul, M. Alfred Michiels continue les études littéraires qu'il a commencées à Westminster. Le chapitre IV, qui n'a pas moins de soixante pages, est rempli tout entier par une biographie de Samuel Johnson, déjà publiée dans un des derniers numéros de la _Revue indépendante._
Cependant M. Alfred Michiels se lasse bien vite «du tumulte de Londres, et de n'avoir sous les yeux que des pierres taillées et des productions humaines, il voulut voir un peu le ciel, les collines et les flots limpides de la Tamise, dont un double rang de maisons ne laisse point approcher dans l'intérieur de la ville.» Il erra d'abord dans les parcs; puis il s'éloigna de Kensington, et il visita successivement Chiswick, Richmond, Hampton-Court, Twickenham, Runney-Mead et Windsor. Les noms de ces pays n'indiquent-ils pas suffisamment les études auxquelles l'auteur de _l'Angleterre_ se livra pendant ses excursions rurales. A Chiswick, il trouve les tombes d'Ugo Foscolo et de Hogarth; à Richmond, celle de James Thomson; à Twickenham, celle de Pope. En allant de Twickenham à Hampton-Court, il aperçoit Strawberry-Hill, la célèbre habitation d'Horace Walpole. Aussitôt il écrit la vie et il analyse les oeuvres de tous ces hommes illustres. La description et l'histoire de Hampton-Court et de Windsor, qui terminent le volume, sont entremêlées de notices biographiques et critiques consacrées à Wolsey, à Holbein, au roi Jean, dont la prairie de Runney-Mead «fait évoquer l'ombre vile à la nécromancie de l'histoire.» Enfin, M. Alfred Michiels termine ses promenades par une visite à l'étang de Virginia Waler, au chêne de Herne et au collège d'Elon. Au sortir de ce collège, où tant de personnages célèbres de l'Angleterre ont fait leurs premières chutes, il assista à une représentation de Polichinelle, qu'il a longuement décrite.
Telle est _l'Angleterre_ de M. Alfred Michiels, mosaïque d'études rétrospectives, qui ne manquent ni de talent ni d'intérêt, et qui sont écrites d'un meilleur style que les études sur l'Allemagne du même auteur, mais qui ne forment malheureusement pas un ensemble complet. M. Alfred Michiels s'est un peu trop hâté de réimprimer en un volume les fragments qu'il avait publiés relativement à l'Angleterre dans divers journaux ou recueils périodiques.
_Histoire des Français des divers États aux cinq derniers siècles_; par M. Alexis Monteil. Tomes IX et X.--Paris, 1844. W. Coquebert. 15 fr..
L'esprit de changement, le goût de nouveauté qui, après les douloureuses fatigues de la révolution, vint tout à coup ranimer l'art et la littérature, ne tarda pas à faire irruption jusque dans les régions sereines de l'histoire. Instruits par le spectacle de nouvelles aventures, des écrivains libres et profonds sortirent des anciennes voies et s'élancèrent avec ardeur à la recherche de vérités trop longtemps inconnues.
On commença à comprendre que la vie d'un grand peuple ne doit pas se résumer dans la biographie de ses rois et dans la sèche narration des scènes ou il a joué un rôle; ou sentit qu'une nation doit être envisagée connue un personne vivante, c'est-à-dire qu'on doit la suivre dans les phases variées de sa vie publique et privée. En un mot, on ne se contenta plus de chercher l'homme historique dans les cours, dans les palais, sur les champs de bataille, on le chercha dans les villages, au sein même de la commune, et jusqu'au dans le foyer domestique; on avait écrit l'histoire des grands, on essuya d'écrire l'histoire du peuple.
M. Monteil, qui vient de publier les deux derniers volumes de son _Histoire des Français_, est de tous nos écrivains celui qui a pénétré le plus profondément dans ces études vraiment nouvelles. Tandis que MM. Thierry, Barante, Guizot, Michelet, travaillaient avec une noble émulation, mais avec une certaine réserve, à mettre en lumière l'élément fécond de la démocratie, et à lui faire faire place dans l'histoire, M. Monteil aborda de front la difficulté et brisa hardiment le vieux cadre de Mezeray pour en façonner un autre ou entreraient tour à tour, et avec un relief égal, les principales individualités, qu'on nous passe le mot, de la nation française. Au nom de la science et de la justice, il convoqua de nouveaux états généraux ou chaque représentant d'intérêts sérieux fut appelé à formuler sa plainte ou son espérance. S'il fut partial, on doit le reconnaître, ce fut en faveur de ceux qui avaient été d'autant plus froisses qu'ils étaient plus longtemps restés sans organes; mais, nous le répétons, il écouta tout le mondé.
Ce n'est pas ici le lieu d'apprécier, dans son ensemble, le remarquable travail de M. Monteil, auquel d'ailleurs n'ont pas manqué les éclatants témoignages d'approbation et de sympathie. Mieux vaut se taire que de profaner, en les effleurant les questions considérables. Nous nous bornerons à parler des deux derniers volumes, et encore nous n'en parlerons que d'une manière générale.