L'Illustration, No. 0064, 18 Mai 1844

Part 4

Chapter 43,690 wordsPublic domain

_Moulin à bras portatif._-Nous avons tenu à donner à nos lecteurs une idée d'une de ces machines simples et économiques dont l'usage est journalier et indispensable, et qui, par la simplicité de leur mécanisme et la modicité de leur prix, sont à la portée de toutes les bourses et de toutes les positions. Nous avons voulu leur montrer en même temps un des appareils adoptés pour nos frères d'Afrique, et qui, grâce à leur légèreté, peuvent se transporter à la suite des corps d'armées, et donner aux troupes campées et loin de tous les lieux habités l'élément le plus indispensable de la nourriture, une farine bien faite, et du pain frais et de bonne qualité. Le moulin à bras portatif, dont nous donnons le dessin, a réalisé ces avantages. Il se compose, comme tous les moulins, d'une meule fixe et d'une meule tournante. On introduit le blé au-dessus de la meule fixe: il est d'abord concassé par une noix cannelée, puis réduit en farine entre les deux meules; il est bluté dans un tamis qui reçoit son mouvement de va et vient d'une tige mise elle-même en oscillation par une pièce carrée montée sur l'axe des manivelles; la farine tombe dans le fond de la caisse du moulin, et le son est expulsé par un auget qui termine le tamis. Pour empêcher l'écartement des meules, on se sert d'une vis taraudée qui passe dans une traverse fixée à la partie supérieure du moulin, et qui presse sur une griffe scellée dans la meule fixe. Ce moulin, manoeuvré par deux hommes, donne 20 kilogrammes de mouture de blé par heure. En remplaçant la noix ordinaire par une noix à grosses dents, il devient propre à moudre du maïs ou d'autres grosses graines. Enfin, on peut remplacer les manivelles par des roues à courroies, et le mettre ainsi en communication avec une machine à vapeur ou une roue hydraulique. L'inventeur de cet ingénieux appareil est M. Tarm.

Machine à sculpter.--Il nous reste à parler d'une des machines les plus intelligentes que nous ayons jamais vues. Avouons d'abord que cette machine n'est pas à l'exposition, mais seulement les oeuvres d'art qu'elle a produites.

Nous aurions peut-être dû attendre, pour en entretenir nos lecteurs, notre article sur les objets d'art, mais nous n'aurions eu qu'à les signaler, tandis que la partie vraiment intéressante n'est pas le résultat seulement du travail de cette machine, mais la machine elle-même, dont nous avons pu nous procurer un dessin. Qu'on se figure une série de parallélogrammes articulés qui soutiennent entre eux un cadre, qu'on imagine que ce cadre a de véritables bras, dont les articulations sont des roues et des pignons; des nerfs, des chaînes, des cordes sans fin; des doigts, du fer et les ongles des instruments pointus, ronds, échancrés, à vis, à spirale; qu'on donne à ces bras le mouvement, au moyen d'une machine à vapeur, l'un d'eux va venir s'appuyer sur l'objet à reproduire de manière à suivre délicatement tous les contours, le creux des yeux, la saute du nez, les intervalles des cheveux, et l'autre suivant rigoureusement les mouvements du premier va d'abord, au moyen de deux marteaux glissant l'un sur l'autre, ébauche à coups précipités le marbre qu'il touche; puis, au moyen d'un ciseau, enlever peu à peu les parties que le marteau a laissées; et enfin, au bout d'une heure, vous verrez l'outil intelligent se retirer et présenter à vos regards surpris un nez parfaitement modelé, des cheveux artistement travaillés; enfin une copie semblable en tout au modèle. Tel est l'instrument que nous avons vu fonctionner il y a peu de jours, et peu s'en est fallu que nous ne lui demandions notre buste, séance tenante. Les produits figurent à l'exposition sous le nom de M. Contzen.

Du reste, les machines envahissent tout; à l'exposition nous avons vu une machine à faire des moulures qui, en trois minutes, en a produit dix-sept mètres; pauvres menuisiers! une machine à battre ou plutôt à comprimer le linge; pauvres blanchisseuses! une machine à cambrer les tiges de bottes et à comprimer, sans les battre, les semelles; pauvres cordonniers! une machine à faire des tonneaux, avec une économie de 40 à 70 pour cent; pauvres tonneliers!

Mais rassurez-vous, vous tous qui craignez que les machines ne vous ôtent le travail; partout et toujours la substitution d'un métier au travail manuel a augmenté la consommation et appelé un plus grand nombre de bras. Depuis l'invention du métier à bas, cette marchandise, de luxe autrefois, est devenue une des parties indispensables du plus pauvre vêtement; depuis le métier à la Jacquart les étoffes de soie sont devenues l'apanage de la bourgeoisie; depuis qu'il y a des chemins de fer en Belgique, les marchands de chevaux, les carrossiers, les bourreliers, ont vu doubler leur industrie. C'est qu'à côté d'un progrès est un besoin, et que jamais l'un ne se développe sans être amené, excité et adopté par l'autre.

Le Maroc.

Avant de rendre le dernier soupir, Mahomet avait recommandé à ceux qui lui succéderaient, mais qu'il ne voulut pas désigner, de purger la terre sacrée de l'Islam de tous les infidèles, et de porter la vraie foi jusqu'aux extrémités du monde. Pour obéir à cette loi, les Arabes se répandirent sur la terre. La 22e année de l'hégire, l'an 640 de Jésus-Christ, l'Égypte était conquise. En 645, Abdallah fit une première incursion dans la Numidie. En 665, il se jeta de nouveau sur l'Afrique, à la tête de 40,000 combattants; toujours victorieux, il parcourut, comme s'il eût été guidé par le doigt de Dieu, les plaines, les montagnes, les déserts; et poussant enfin son cheval dans l'Océan qui baigne les côtes du Maroc, «Grand Dieu' s'écria-t-il, tu le vois, la mer seule m'arrête.»

La mer ne devait pas même arrêter les Arabes. Mais, avant de franchir le détroit de Gibraltar, ils firent une halte sur ces rivages où Abdallah les avait conduits.

Les peuples établis alors dans cette partie de l'Afrique septentrionale qui forme l'empire de Maroc actuel, étaient connus sous le nom générique de Maures; mais ils se divisaient en trois tribus principales encore faciles à reconnaître aujourd'hui; les berbères, les Schelloks et les Maures proprement dits. Désire-t-on connaître les conjectures faites sur leurs origines et leur histoire, on n'a qu'à lire l'ouvrage remarquable publié en 1787 par Chénier, le père des deux Chénier, sous ce titre: _Recherches historiques sur les Maures et Histoire de l'Empire du Maroc_. Depuis leur établissement dans ces contrées, ils avaient presque toujours été subjugués par leurs voisins. Ainsi, ils s'étaient soumis tour à tour aux Carthaginois, aux Romains, aux Vandales, aux Grecs du Bas-Empire. Souvent ils tentèrent de se révolter contre leurs occupants: ils furent toujours défaits. Deux fois ils repoussèrent l'invasion arabe, deux fois les nouveaux conquérants revinrent avec des forces supérieures, et triomphèrent de leur résistance. Enfin, retrouvant chez eux leurs propres habitudes, les Arabes persuadèrent aux Maures qu'ils avaient une origine commune; ils leur firent adopter leur religion, et, pour occuper leur activité turbulente, Mouza-Ben-Nozeir en emmena un grand nombre avec lui à la conquête de l'Espagne.

Une seule bataille, celle du Guadalete (710 ou 711), décida du sort de la monarchie des Goths. Les Arabes et les Maures, victorieux, fondèrent en Espagne un royaume qui devait durer huit siècles. Deux années leur avaient suffi pour achever leur conquête; il fallut huit cents ans aux Espagnols pour la leur reprendre. Ce ne fut qu'en 1491 qu'Abdallah-al-Zaquir céda au roi Ferdinand la ville de Grenade, et pleura comme une femme en quittant ce dernier asile qu'il n'avait pas su défendre en homme. En vain les Maures qui restèrent en Espagne, appelés désormais les Mauresques, embrassèrent la religion catholique, et se soumirent d'abord sans murmurer à tout ce qu'on exigea d'eux, la tyrannie croissante de leurs oppresseurs les força de se révolter; et en 1610, un arrêt de Philippe III les bannit du royaume. L'émigration dura jusqu'à la fin de 1611. Pendant les trois aimées suivantes, on fit dans toute l'Espagne les plus minutieuses recherches pour découvrir ceux, qui avaient échappé à la commune proscription. En 1614 les commissaires chargés de ces perquisitions déclarèrent qu'ils avaient accompli les ordres du roi, et que l'Espagne était délivrée du _serpent réchauffé dans son sein_.

Plus de deux siècles se sont écoulés depuis cette époque, et une guerre nouvelle menace d'éclater entre les Arabes-Maures et les Espagnols. Cette fois, ce sera l'Espagne qui prendra l'offensive, qui fondra peut-être un royaume chrétien sur une terre infidèle, et qui portera à son tour les bienfaits de la civilisation chez un peuple ignorant et barbare. Elle a pu pendant longtemps oublier de venger ses anciennes injures; mais l'insulte qui vient de lui être faite tout récemment exige une réparation prompte et éclatante.

Il y a quelques mois, le vice-consul d'Espagne à Mazagan, M. Victor---------- [Texte corrompu.]

Le sultan a proclamé la guerre sainte contre les infidèles; il lève des troupes, il amasse des provisions, distribue des armes, etc.

La Sardaigne, avons-nous dit dans notre dernier numéro (voir _Histoire de la Semaine,_ p. 162), a consenti à accepter les excuses de l'empereur de Maroc. Muley-Abd-er-Rahman a déclaré, en effet, à S. M. sarde, qu'il était très-affligé de ce qui était arrivé, et que pareille chose ne se renouvellerait plus.

L'Espagne obtiendra-t-elle une semblable réparation? Et si elle l'obtient, s'en contentera-t-elle? Nous ne le pensons pas.

D'ailleurs, il ne s'agit pas seulement pour l'Espagne, dans ce différend, de tirer une vengeance complète de l'attentat commis à Mazagan sur la personne de son représentant; un plus beau rôle lui est réservé. Qu'elle comprenne sa situation, et qu'elle en profite, dans son intérêt personnel comme dans l'intérêt de l'Europe et de l'humanité.

L'Orient a longtemps débordé sur l'Occident. C'est l'Occident qui déborde sur l'Orient. Le Nord envahit le Midi, la Russie s'apprête à s'emparer de Constantinople; l'Autriche passe les Alpes et s'étend dans les plaines de la Lombardie et le long des rives de l'Adriatique; l'Angleterre a conquis l'Asie; Gibraltar et Malte lui appartiennent; la France jette dans l'Algérie les fondements d'une puissance inébranlable, en attendant qu'elle réalise en Égypte les grands projets de Napoléon; la civilisation européenne se répand sur tous les points du globe, mais nulle part elle ne fait de plus grands progrès qu'en Afrique; seul, l'empire du Maroc avait échappé jusqu'ici à la loi commune; seule, l'Espagne, si malheureusement occupée de ses guerres civiles, n'a pas encore cherché une nationalité complémentaire sur la côte musulmane de la Méditerranée.

«La collision qui menace d'avoir lieu entre le gouvernement espagnol et l'empire de Maroc n'est donc point un fait isolé, disait il y a quelques jours le journal _l'Algérie_, elle se rattache aux événements qui la précèdent; si elle n'en est pas la conséquence, elle en est au moins le complément nécessaire. Pour éclater, elle n'attendait qu'une occasion. A Mazagan, c'est un coup d'yatagan, comme à Alger ce fut un coup d'éventail. «Il existe une coïncidence remarquable entre les phases de cette gravitation méditerranéenne et la circonstance principale du mouvement intérieur qui modifie la face de l'Europe.

La première révolution française épanche sa sève sur l'Égypte; la révolution de 1850, sur Alger; la révolution espagnole, sur le Maroc.

«Ce besoin d'expansion, qui accompagne toujours les crises politiques, est, en effet, un de ceux qui travaillent aujourd'hui l'Espagne. Mais, du côté de l'Europe, les portes du temple de Janus sont fermées; du côté de l'Océan, les colonies qui ouvraient jadis un large débouché à l'activité espagnole, n'existent plus que dans l'histoire; la formidable armada a passé en d'autres mains. Le sud est la seule direction dans laquelle les passions qui agitent la Péninsule puissent trouver une issue légitime; que l'Espagne franchisse donc le détroit, et toutes les volontés, aujourd'hui divergentes, viendront se réunir sur le terrain neutre de la gloire et de la dignité nationales.

«L'empire de Maroc lui-même semble attendre, pour renaître à une autre vie, une commotion électrique. Lui-même est en travail de révolution, et quoiqu'il soit très-difficile d'en prévoir les suites, on peut affirmer que cette révolution ne tardera pas à éclater. L'élément berbère a dominé de tout temps dans la population marocaine; il occupe à la fois les grandes plaines qui règnent au S.-E. et les énormes massifs qui s'élèvent au centre de l'ancienne Tingitanie. Depuis quelques années, une fermentation sourde agite ce vieux sang autochtone; elle se manifeste par des envahissements progressifs sur la race arabe, et elle saisira toutes les occasions qui favoriseront son développement. On peut donc être sûr que les embarras de l'empereur dans sa lutte avec l'Espagne n'inspireront aux berbères que bien peu de sympathie. Le trône des Chérifs recevra donc, même à sa base, des atteintes qui l'ébranleront.

«C'est dans les habitudes diplomatiques surtout que la réforme est devenue nécessaire. Dernier représentant de la théocratie musulmane, l'empereur du Maroc a conservé toute l'arrogance d'un sultan, unie à l'intolérance d'un marabout. Jamais, depuis des siècles, il n'a mesuré ses forces contre des forces européennes; il en est encore au point où en était le bey d'Alger, lorsque, plein de confiance en lui-même, il laissait tranquillement débarquer les troupes françaises à Sidi-Ferudj, dans la crainte, disait-il, qu'elles ne lui échappassent. Il est temps enfin de faire savoir à cet insolent potentat que l'Europe a quelque chose à lui apprendre, et d'opposer à cet aveuglement fanatique les leçons de la réalité.»

Qu'ont fait les Maures et les Arabes de ce beau et fertile pays dont ils se sont partagé la souveraineté? Ils ne savent pas même profiter de ses ressources naturelles. Au lieu de se civiliser, au lieu de rester stationnaires comme les Chinois et comme certains peuples de l'Asie, ils se barbarisent, qu'on nous permette cette expression... «Les bouleversements que les Maures ont éprouvés après qu'ils ont été repoussés d'Espagne en Afrique ne présentent aucune variété qui puisse intéresser le lecteur, dit Chénier, et déguiser la bassesse de leur esclavage et la férocité de leur usurpateur; c'est un thème continuel et presque uniforme de dévastations et de forfaits qui ne permet pas de se distraire un instant sur les malheurs attachés à l'humanité. Un voit dans Salluste et dans Procope, qui sont, de tous les historiens qui ont parlé des Maures, ceux qui méritent le plus de confiance, que le temps n'a point influé sur leur génie et sur leur caractère. Ils sont encore, comme le dit Salluste, inconstants, perfides et incapables d'être retenus par la crainte ou par les bienfaits.» Leur vanité égale leur ignorance. Ils se croient tellement supérieurs aux nations de l'Europe, qu'ils ne veulent ni les visiter, ni les laisser pénétrer chez eux. Pour franchir les limites de l'empire ou dépasser les murailles des ports de mer, il faut avoir obtenu une autorisation expresse et spéciale du sultan.

Aussi le Maroc a-t-il très-rarement été visité. La plupart des voyageurs qui se sont avancés un peu loin dans l'intérieur du pays, étaient, comme Lemprière et le docteur Brown, des médecins dont le sultan malade sollicitait les secours. Un des derniers ouvrages publiés sur le Maroc porte la date de 1853. Son auteur est un capitaine anglais nommé Washington. Trois chargés d'affaires français ont été envoyés dans ce royaume depuis 1830; mais les résultats de ces missions officielles sont restés jusqu'à ce jour enfouis dans les cartons de nos ministères. Nous empruntons à la relation anglaise du capitaine Beauclerk (1826). un des compagnons du docteur Brown, les détails suivants sur la capitale de l'empire et sur l'empereur actuel, qui règne depuis 1822:

«Tout à coup, dit Beauclerk, la ville impériale vint frapper nos regards, assise avec ses musquées, ses minarets, sa forteresse, au centre d'une vaste plaine couverte de palmiers, et, dans le fond, les neiges éternelles de l'Atlas se détachant sur l'azur du ciel à une hauteur de onze mille pieds. Tandis que nous jouissions en silence de ce magnifique coup d'oeil, notre guide fit faire halte à sa troupe, et ils prièrent en commun pour la santé du sultan leur maître, après avoir remercié Allah de l'heureuse issue de leur expédition.

«Maroc est entouré de remparts à mâchicoulis en terre glaise, de 50 pieds, de hauteur, avec des fondations en maçonnerie, et garnis de tours carrées, à cinquante pas l'une de l'autre; ils ont six milles de tour, et on pénètre dans la ville par onze doubles portes; mais sa population n'est pas en rapport avec sa vaste enceinte; elle renferme de grands jardins et des terrains ouverts de vingt à trente acres d'étendue. Le palais du sultan, situé hors de la ville, du côté du midi, est une vraie forteresse représentant un carré, long de quinze cents verges sur six cents, divisé en jardins et en pavillons isolés qui forment la résidence impériale. Les pièces en sont carrelées en tuiles de diverses couleurs, et n'ont d'autre ameublement qu'un tapis et des coussins.

M. Beauclerk raconte ainsi sa visite au sultan:

«On nous conduisit dans un jardin spacieux, entouré d'une haute muraille, planté d'arbres à fruits de diverses espèces, et arrosés par des ruisseaux descendus de l'Atlas. On eût dit un jardin potager d'Europe. A peine notre guide se fut-il avancé de deux pas, il s'arrêta tout court comme un homme frappé de la foudre ou comme, un vieux chasseur qui vient d'apercevoir un lièvre au gîte; puis, s'agenouillant jusqu'à terre et portant la main à son front, il se tint immobile, le cou allongé, les yeux fixés et les bras étendus, pour nous empêcher d'avancer; en même temps il se dépêchait de crier: _Seedna! Seedna!_ (notre seigneur!) Mes yeux suivirent la direction que les siens avaient prise, et, à une distance d'environ quatre cents pas, j'aperçus le sultan, qui se dirigeait de notre, côté, et qui nous fit aussitôt signe de la main d'approcher. Nous obéîmes à cette invitation, et après l'avoir salué, nous remîmes nos chapeaux, tandis que notre interprète, qui était juif, s'empressait d'ôter ses souliers. Le sultan est, à en juger par l'apparence, un homme d'environ quarante-deux ans, déjà fort gras, et condamné à prendre encore de l'embonpoint, d'une taille de cinq pieds neuf pouces; sa physionomie est naturellement douce et agréable; malheureusement une tache qu'il a sur l'oeil gauche en gâte l'expression, en faisant croire qu'il louche. Sa barbe est courte, noire et touffue. Il est le seul homme de son royaume qui la laisse croître; car la crainte de voir se renouveler des accidents semblables à ceux dont divers sultans ont été victimes ne permet à aucun rasoir d'approcher de la gorge royale. Nous causâmes d'abord de l'Angleterre, qu'il regarde comme sa plus chère alliée; puis, après nous avoir demandé amicalement des nouvelles de notre santé, il donna l'ordre au caïd de nous montrer tous les jardins. Alors il fit un signe de la main, nous le saluâmes et nous nous retirâmes. Durant tout le temps que dura notre conversation, il resta assis sur un coussin de drap ronge placé sur un rebord saillant du mur du jardin, construit tout exprès pour cet usage. C'est là qu'il reçoit toutes ses visites Jamais il n'est permis de s'asseoir en sa présence, et il n'offre à personne des rafraîchissements; cependant ses manières paraissent aussi simples que son costume...

«Le sultan Muley-Abd-er-Rahman paraît justifier l'opinion qu'avait de lui son oncle Muley Slieinau ou Suleiman, qui le nomma par son testament le seul héritier de sa couronne et de son royaume, au préjudice des droits de ses dix-huit fils, parce qu'il le regardait comme, un homme doux, sensé et juste. En effet, il n'a pas consolidé son trône, selon la mode orientale, en exterminant la famille du dernier sultan, mais en se faisant aimer de ses sujets, et en se montrant le père et le bienfaiteur de ces enfants dont il avait pris la place...

«La journée de Muley-Abd-er-Rahman est ainsi réglée: le matin il se lève avec le jour, et, après avoir dit ses prières, il se promène seul, à pied dans ses jardins, donnant des ordres à ses ouvriers. A huit heures il monte à cheval, et il galope pendant deux ou trois heures, escorté de tous ses grands caïds ou capitaines. La maladie pour laquelle il avait désiré consulter le docteur Brown (les hémorroïdes) était considérablement aggravée par cet exercice quotidien; mais son médecin lui conseilla vainement de prendre un peu de repos. «Me prescrire de ne pas me promener tous les jours à cheval avec mes caïds, répliquait-il invariablement, c'est m'ordonner d'abdiquer. Le cheval est le trône des empereurs de Maroc.» Cet exercice terminé, il se retire dans les appartements de ses femmes, où il reste jusqu'à quatre-heures du soir, goûtant les plaisirs du bain et toutes les autres jouissances physiques que peuvent lui procurer les innombrables beautés de son harem. A quatre heures, il se rend à la mosquée pour y faire ses prières du soir; puis il emploie le reste de la soirée, soit à se promener à cheval, soit à régler quelques affaires d'État.»

Muley Abd-er-Rahman est un rejeton de la famille des Chérifs qui possède le trône du Maroc depuis le commencement du dix-septième siècle.--La couronne impériale est héréditaire, mais ce n'est pas d'ordinaire le fils aîné du monarque défunt qui en hérite; elle passe sur la tête du plus capable, du plus habile ou du plus audacieux de ses nombreux enfants.

On ne connaît pas d'une manière précise la population et les ressources de l'empire du Maroc. Les derniers chiffres publiés par les statisticiens sont les suivants:

Étendue, 13,712 milles carrés. Population, 14,800,000 habitants. Revenu, 25,000,000, Forces de terre, en temps de paix 36,000 hommes. -- en temps de guerre, 100,000 -- Forces navales, 24 bâtiments.

Outre les trois tribus maures dont nous avons parlé (les berbères, les schelloks, les maures), et les arabes, la population totale de l'empire du Maroc compte un grand nombre de juifs qui sont plutôt, tolérés qu'acceptés, et auxquels ou vend cher cette tolérance. «Sans compter les contributions extraordinaires, dit un voyageur français. M. Charles Didier, ils sont soumis à un tribut annuel considérable et paient pour tout, même pour porter des souliers qu'ils doivent ôter vingt fois par jour devant les mosquées, devant les sanctuaires, devant la maison des santons et des grands.»

Une vue générale de Tétouan, une rue de Tanger, une scène d'un mariage, un enterrement et six costumes, tels sont les seuls dessins _originaux_ que _l'Illustration_ a pu se procurer sur le Maroc; elle les doit à M. Pharamond Blanchard, qui a eu le bonheur rare de visiter les côtes du Maroc sur un navire espagnol, et qui, caché dans la maison d'un consul, a pu faire à la hâte quelques croquis; car les habitants du Maroc ne permettent jamais à un étranger de dessiner.

La vue générale du Tétouan et les costumes ne nécessitent aucune explication.